‹ Le plateau de LaqueChapitre 3 sur 15 · LA. REQUÊTE DE M. DE LARGERIE · texte numérisé non relu

LA. REQUÊTE DE M. DE LARGERIE

Parmi les qualités qui firent de M. le maréchal de Brévannes un des plus remarquables hommes de guerre de son temps, il faut compter l'empire qu'il exerçait sur le soldat et la confiance qu'il inspirait à tous ceux qui avaient l'honneur de servir sous ses ordres. M. le maréchal de Brévannes possédait à un haut deg-ré l'art de commander. Il ne craignait pas d'exig-er beaucoup d'autrui, ne s'épargnant guère lui-même. M. le maréchal de Brévannes ne se passait rien et n'en passait pas davantage à qui qui se fut.

Aussi, sur le chapitre de la discipline, se montraitil particulièrement intraitable. Sa sévérité était extrême. Le moindre manquement au service était durement réprimandé et la moindre faute plus durement punie, car M. de Brévannes estimait que la discipline est la principale force des armées et sans quoi les troupes les plus brillantesne sont que vaine fumée, et que le courage, même le plus vaillant, ne tient pas lieu de la bonne exécution des ordres et de la parfaite observation de la consig^ne.

Il ne faudrait pas croire pourtant que M. le ma-

réchal de Brévannes ne prisât pas le courage, dont lui-même avait donné des preuves éclatantes, mais il ne pouvait s'empêcher de trouver aux actions les plus aventureuses et les plus héroïques quelque chose de simple et de naturel. Aussi n'hésitait-il pas plus à les accomplir qu'à les ordonner. Sur ce dernier point, sa réputation était si bien établie que d'avoir servi sous lui constituait une sorte de brevet de vaillance, tant il était avéré que M. de Brévannes ne ménageait pas plus la vie du soldat que la sienne propre.

Cette opinion était déjà répandue du temps où M. de Brévannes était encore colonel du régiment de Royal-Thiérache, si bien qu'en toutes les rencontres le régiment de Thiérache, placé aux postes les plus périlleux, payait largement en morts et en blessés sa partde gloire. Mais nulle part qu'à Rojal- Thiérache les vides n'étaient si aisément comblés. On se disputait l'honneur d'y servir sous M. de Brévannes, qui était fier de cet empressement et en tirait des arguments sur ce qu'il est permis d'exiger du soldat, quand on sait profiter de ses qualités de bravoure et que l'on a l'honneur d'en conduire au feu qui soient Français. Là-dessus, M. le maréchal de Brévannes abondait en anecdotes et voici une de celles qu'il racontait le plus volontiers.

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Il y avait donc au régiment de Thiérache un vieux capitaine nommé M. de Larg-erie. M. de Brévannes l'avait trouvé au corps à son arrivée et l'avait assez vite remarqué pour le bel état dans lequel il entretenait sa compaonie. M. de Larg-erie était un grand gaillard, sec et dégingandé, avec de longues jambes et une toute petite tête, où ne tenait guère rien d'autre que le règlement. Cela rendait M. de Largeric assez taciturne, comme s'il eût craint de perdre en paroles ses connaissances militaires. Au demeurant, c'était un excellent officier, ponctuel et attentif, mais que M. de Brévannes dut bientôt reconnaître comme de la capacité la plus bornée. M. de Largerie, d'ailleurs, songeait à prendre sa retraite, car il était probable qu'il ne franchirait jamais le grade que lui avaient valu ses longs services.

Il était probable aussi qu'il n'eût laissé qu'un souvenir bien incertain dans la mémoire de M. de Brévannes, si le régiment de Royal-Thîérache n'eût été envoyé au siège de AltdorfT. M. le duc de Vorailles, qui commandait l'attaque, voyant que la place tenait bon, décida de brusquer les choses. Avant tout, il fallait s'emparer d'un retranchement qui gênait fort les nôtres. Et le régiment de Thiérache fut chargé de cet office.

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Celte nouvelle causa une grande joie à M. de Brévannes. L^assaut devait avoir lieu au petit jour, et M. de Brévannes, ses dernières dispositions prises, se reposait dans sa tente, quand M. de Largerie fit demander à lui parler. M. de Brévannes, surpris, ordonna d'introduire l'officier. Que pouvait bien lui vouloir M. de LarsTerie à cette heure avancée ?

Aux premières interrogations de M. de Brévannes, M. de Largerie se troubla. Sa longue figure montrait l'embarras le plus cruel. Il rougissait et palis- ^ sait tour à tour. Enfin, il se décida. Il venait demander pour sa compagnie l'honneur d'aborder le retranchement ennemi par l'endroit le plus dangereux.

A cette requête, M. de Brévannes avait froncé le sourcil : -^

— Tudicu, monsieur de Largerie, vous nous la baillez belle !... Youdriez-vous dire que les autres 'ç compagnies seront moins ca])ables que la vôtre de faire leur devoir ? Sachez que...

Le pauvre M. de Largerie avait baissé la tète sous la semonce... Tout à coup, il la releva. 11 avait l'air si malheureux que M. de Brévannes n'acheva pas sa phrase. M. de Largerie avait repris courage : I

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— Iléias ! ce que je sais, monsieur le colonel, c'est qu'il y a vingt-cinq ans que je sers le Roi et que je n'ai jamais pu répandre pour lui une goutte de mon sang, c'est ({ue, par une espèce de défaveur, jamais balle de mousquet ne m'eflleura la peau. Et pourtant, Monsieur, je ne me suis guère épargné, et il n'est pas une action à laquelle nous avons pris part où je n'aie élé présent. Mais rien n'y a fait. Je ne m'y suis point conduit plus mal qu'un autre. Les balles et les boulets n'ont pas voulu de moi. Je ne compte pas une seule blessure, monsieur le colonel, et c'est la lionle de ma vie.

Et M. de Largerie levait avec désespoir ses longs bras :

— Eh oui, Monsieur ! Comment voulez-vous que je m'en retourne à mon foyer dans l'état où vous me voyez? Quelle y sera ma vieillesse? Et moi qui avais rêvé de fniir mes jours avec quelque bonne jambe de bois ou quelqu'une de ces belles cicatrices qui sont la parure du soldat! Quedira-t-on de moi, quand on me verra revenir avec tous mes membres, lorsque tant de braves officiers ont péri pour la gloire du Roi? Alors, Monsieur, j'ai pensé que vous ne me refuseriez pas de faire un dernier essai, de jouer ma dernière carie. Et voilà, Monsieur, ce que j'avais à vous dire. Ne fcrez-vous

pas droit à la requête d'un vieil officier qui ne demande qu'à réparer le tort que lui a faitla fortune?

M. de Largerie, éloquent pour la première fois de sa vie, s'était tu et s'essuyait le front avec angoisse, en attendant la réponse de M. de Brévannes. Celui-ci s'était levé. Gravement, il ôta son chapeau et salua M. de Largerie en s'inclinant devant lui :

— Il ne sera pas dit, Monsieur, que je vous aurai privé d'une si belle chance. Vous marcherez en tête de l'attaque, car l'intérêt du Roi se confond en cette affaire avec le vôtre.

« Le lendemain, ajoutait M. le maréchal de Brévannes, l'assaut fut donné à Theure dite et ce fut une des plus sanglantes mêlées auxquelles j'aie eu 1 honneur d'assister. Le régiment de Thiérache s'y couvrit de gloire, car l'ennemi fit une résistance acharnée ; mais, au bout d'un furieux corps à corps, nous demeurâmes maîtres du retranchement. Chaque compagnie y perdit les trois quarts de ses hommes et de ses officiers, et ce fut là où je reçus cette belle balafre que M™^ la maréchale de Brévannes comparait plus tard en riant au bandeau de l'Amour. Quant au bon M. de Largerie, il avait été servi à souhait. On le retrouva sous un monceau de cadavres et à demi nu, tant son uniforme

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n'était plus que des lambeaux. Nous le crûmes mort, mais, tandis que le chirurgien comptait ses plaies, il rouvrit les yeux et ses lèvres remuèrent. Sa voix était si faible qu'elle ne parvenait pas à mes oreilles. J'avais compris ce qu'il voulait savoir, et, penché sur lui, je lui criai :

— « Allons, monsieur de Largerie, tout va bien : la redoute est prise et vous avez quatorze blessures.

« Une expression de joie singulière parut sur son visage labouré, et, lorsqu'il eut expiré peu d'instants après, il conservait encore cet air de satisfaction héroïque qui faisait de lui comme l'imag^e même du vrai soldat^, content de mourir pour le service du Roi et de la France. »

Et M. le maréchal de Brévannes, en achevant son récit de l'anecdote de M. de Largerie, se grattait toujours le coin de l'œil, soit que sa balafre le démangeât, soit qu'il fût plus ému qu'il ne le voulait paraître au souvenir de ce brave homme dont les balles et les baïonnettes avaient comblé, en une fois, les humbles ambitions militaires.

ANECDOTE SUR LE DUC D'ALÉRIi

Ce fut un fort magnifique et singulier seigneur que ce duc d'AIéria qui vient de mourir à Naples, où je l'aperçus, déjà vieux, lorsque j'y passai en Tan i663. La Providence avait pris soin de lui donner des aïeux illustres et la Nature s'était appliquée à faire de lui une de ses créatures les plus accomplies, car il avait été dans sa jeunesse un dos plus beaux hommes du royaume dont il était parmi les principaux personnages, aussi bien par son nom que par ses richesses.

Tant de terres, ses palais de Naples et de Palerme, ses villas de plaisance en divers lieux lui eussent rendu facile d'occuper une des premières places à la Cour et dans l'Etat, et nul doute qu'il n'y fût parvenu aux charges les plus importantes s'il lui avait pris fantaisie de les briguer, mais, au lieu de s'employer au service de son ambition, le duc d'AIéria parut au contraire mettre tout en œuvre pour s'épargner, le plus possible, les soucis de la vie publique, ce dont certains censeurs le blâmaient, car il n'eût pas manqué d'y exceller, ses ennemis mêmes s'accordant pour reconnaître la

force et la souplesse de son esprit, non moins que la solidité de son jugement.

Le duc, en effet, était né avec tous les talents et tous les dons. Son éducation, confiée aux soins des meilleurs maîtres, en avait fait une des lumières de son temps. 11 savait à merveille l'histoire et le blason et était même versé en physique et en théologie. Il manifestait également un penchant très vif pour les arts. Des statues et des bustes ornaient à profusion les vestibules et les galeries de ses villas et de ses palais. En fait d'antiquités, d'ailleurs, il ne se contentait pas de celles que lui apportaient les marchands. Il les faisait rechercher lui-même et l'on fouillait la terre sur ses ordres pour y découvrir ces nobles débris du passé. En ces entreprises, plus d'une fois, la chance l'avait favorisé et particulièrement dans la trouvaille d'une Vénus victorieuse, due au ciseau de Praxitèle et qui était l'honneur de ses collections. Cette Vénus, il l'avait placée dans les jardins de sa villa de Baïda et, pour l'abriter, y avait fait construire un temple de marbre soutenu par des colonnes. Souvent, le duc passait de longues heures devant la Déesse, tandis que des musiciens, cachés dans un bosquet, exécutaient des airs voluptueux.

Mais si le duc d'AIéria admirait avec ferveur la

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beaiilt^ des Déesses, il ne se montrait pas insensible à celle des femmes. Le duc d'Aléria, cependant, ne pour inspirer l'amour, ne semblait pas des plus capables à le ressentir.

On ne le vit jamais s'attacher à aucune des beautés célèbres de son temps. Il évitait jalousement d'engag-er son cœur dans ses aventures. De même, il n'entendait point devoir les faveurs qu'il sollicitait à ces mille petits soins par lesquels les plus promptes et les plus galantes veulent excuser à leurs propres yeux l'abandon qu'elles consentent d'elles-mêmes. Mais, si les résistances n'étaient pas le moyen de s'attirer les hommages du duc, les complaisances que Ton pouvait avoir eues pour lui ne le retenaient pas davantage. On ne lui connut jamais un sentiment assez fort pour qu'il n'en brisât les liens à son heure et à sa convenance, et sans que rien ne l'en pût détourner. Enfin, pour tout dire en un mot, le duc d'Aléria, s'il savait être l'amant le plus empressé et le plus pressant, l'était aussi le plus insaisissable, une fois qu'il avait jugé bon de s'atTranchir des chaînes qu'on lui voulait faire porter et que son indifférence ne se souciait point de supporter. A ce moment, il devenait capable des défenses les plus farouches et des procédés les plus durs.

Il en vint même sur ce point, et plus d'une fois, à des façons si impitoyables que plusieurs des plus belles dames de Naples s'en plaignirent ouvertement, de telle sorte qu'il en acquit la réputation d'un cruel et d'un insensible. Il s'en éleva contre lui une espèce de rumeur publique dont il ne fut pas sans s'apercevoir. Ce fut alors que le duc d'Aléria, ennuyé de ces criailleries, prit le parti de se retirer pour quelque temps dans la villa qu'il possédait près de Palerme. Cette résidence de Baïda était, d'ailleurs, une des siennes qu'il préférait. Aucune ne lui plaisait davantage, tant à cause des jardins qui l'entouraient que pour sa construction à l'orientale, ses salles spacieuses, revêtues de faïences magnifiques et l'élégance sarrasine de l'architecture qui datait du temps où les Arabes étaient les maîtres du Pays palermitain.

C'est à l'époque de cette retraite à Baïda que se place l'événement que je vais relater et qui me fut conté jadis, lors de mon voyage à Naples, par un des meilleurs amis du duc^Don Annibale Cataneo. Don Annibale se trouvait justement à Baïda quand le duc d'Aléria reçut avis qu'une sienne cousine. Donna Anna délie Volmere, était dans l'intention de se rendre à Palerme, de Florence où elle habitait. Donna Anna était de santé délicate, et les médecins

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lui recommandaient la douceur et l'ëg-alité du climat de Sicile. A cette nouvelle, le duc envoya sur le champ un courrier à Donna Anna, la priant qu'elle lui permît d'être son hôte. Sa famille avait eu jadis des oblig-ations à celle de Donna Anna, qui était maintenant orpheline, et le duc désirait montrer sa reconnaissance à sa jeune parente en lui faisant le meilleur accueil possible. Il commanda donc de préparer pour elle l'appartement le mieux exposé de la villa, et, quand il sut qu'elle approchait de Palerme, il se porta à sa rencontre. Don Annibale l'accompag-nait dans cette expédition familiale.

Tous deux s'attendaient à voir descendre du carrosse qui amenait Donna Anna quelque chétive et dolente créature, aussi leur surprise fut-elle grande lorsque, ayant arrêté leurs chevaux à la portière, ils aperçurent la demoiselle. Donna Anna montrait au contraire le plus charmant et le plus souriant visag-e que l'on pût imaginer. Toutes les grâces florentines étaient répandues sur la personne de Donna Anna. Elle présentait aux yeux l'image véritable de la perfection et de la beauté. Don Annibale ne tarissait pas en me décrivant l'effet que produisit sur le duc et sur lui cette radieuse apparition . Aussi fut-ce en devisant le plus agréablement du monde que l'on parvint à Baïda.

Par la suite, Don Annibale se rappela que le duc, tout en répondant avec empressement aux gentillesses de sa cousine, semblait quelque peu rêveur et contraint, mais Donna Anna ne parut s'apercevoir de rien, non plus que les jours suivants, où le duc se rembrunissait d'heure en heure. La jeune demoiselle était toute au plaisir que lui causait la nouveauté des lieux, et elle ne se lassait pas d'admirer les commodités de toutes sortes qui faisaient de Baïda le plus délicat des séjours. Le luxe des appartements, l'agrément des jardins la ravissaient et elle battit des mains devant le petit tem^ pie qui abritait la fameuse Vénus de Praxitèle. Elle ne se sentait plus des fatigues du voyage et ses joues se coloraient déjà d'un léger incarnat. Quant au duc, elle le traitait avec la familiarité la plus affectueuse, mais sans nulle coquetterie, et elle lui imposait sans façon ses petits caprices. Il s'y soumettait de bonne grâce, mais, en dehors des moments qu'il passait avec Donna Anna, il demeurait 3 si sombre, si taciturne, si renfermé dans ses pensées que Don Annibale, qui commençait à s'inquiéter de cette mine bizarre, se résolut à l'interroger sur les causes de sa tristesse.

Don Annibale guettait donc une occasion, ce dont il fut dispensé par le duc lui-même. Un

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soir, après que Donna Anna s'était retirée dans son appartement, et comme ils se promenaient ensemble dans les jardins, du côté du petit temple de la Vénus victorieuse, le duc s'arrêta tout à coup et, saisissant Don Annibale par la manche, lui dit à brùle-pourpoint : « Mon cher Annibale, tu as devant tes yeux le plus malheureux des hommes. J'aime Donna Anna, et je l'ai aimée dès l'instant où je l'ai vue. Tu me diras qu'il n'y a peut-être point là de quoi se désespérer et, cependant, tu me plaindras, quand, sachant comme je suis, tu apprendras ce que j'éprouve. Certes,je ne me lamenterais pas ainsi que je fais, si le sentiment que j'ai conçu pour Donna Anna n'était si différent de celui qui m'a porté vers tant d'autres femmes, mais je l'aime comme je n'ai jamais aimé créature vivante, d'un amour à remplir tout ce qui me reste de vie et à me rendre désormais insensible à toute autre beauté que la sienne. Désormais, mon cœur ne pourra plus battre que selon le mouvement du sien. Je serai à jamais l'esclave de ses moindres désirs. Et ne pense pas, Annibale, que rien me puisse délivrer de cet amoureux servag-e! Eussé-je à vivre quatre vies au lieu d'une, que leur quadruple durée ne suffirait pas à en user les liens ! Je n'aimerai jamais plus que Donna Anna. Je serai l'éternel

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captif d'un immuable amour. Annibale, je suis un homme perdu, un homme fini, si quelque événement imprévu ne vient à mon secours ! »

A ce sing-ulier discours, Don Annibale s'était mis à rire. Il y voyait i'ang-oisse d'un libertin qui reg-imbe sous le collier et il le dit franchement au duc. N'était-ce point là un plaisant châtiment de ses habituelles inconstances ? Certes, les belles dames de Naples le railleraient d'une fidélité si nouvelle, mais l'amour de Donna Anna valait bien quelques brocards. Néanmoins, Don Annibale s'était arrêté soudain de plaisanter. Le duc venait de lui tourner brusquement les talons et de le laisser seul. Don Annibale craignit de l'avoir offensé. Il se promit de le raisonner le lendemain. Pour l'instant, le mieux était de s'aller coucher.

Cependant Don Annibale était demeuré inquiet de l'étrange confidence du duc. Aussi, une fois dans son lit, tarda-t-il à s'endormir. Il se tournait et se retournait sur son matelas, sans pouvoir trouver une place à sa convenance. Pourtant, après assez longtemps, ses yeux commençaient-ils à se fermer, lorsqu'il s'aperçut, à la piqûre des paupières, qu'une acre odeur de fumée remplissait la chambre. A ce même moment, des cris éclatèrent. Don Annibale bondit hors des draps et se préci-

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pita vers la porte, mais, Tayant ouverte, il se trouva face à face avec les flammes qui consumaient déjà les tentures du vestibule. La villa brûlait.

Alors Don Annibale courut à la fenêtre, l'ouvrit et sauta. Quand il revint à lui, sur un banc de pierre où on l'avait transporté, une jambe cassée dans sa chute, Baïda n'était plus qu'un vaste brasier. Le feu avait pris aux abords de l'appartement de Donna Anna, qui, surprise en son sommeil, avait trouvé la mort dans l'incendie. « Quant au duc d'Aléria, il était sain et sauf », ajoutait Don Annibale avec un sourire prudent et sans vouloir en dire davantage, mais sans empêcher que l'on pensât ce qu'on voulait d'un accident survenu si curieusement à point pour rendre au duc une liberté dont il considérait la perte avec tant d'effroi que l'on pouvait tout de même supposer qu'il n'était pas entièrement étranger au mystérieux et tragique hasard qui la lui avait ainsi conservée.

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