LE TESTAMENT DU COMTE ARMINATI
« Car, désormais, j'étais son prisonnier et je lui appartenais. Il avait confisqué ma vie et m'interdisait d'en user. Pas une fois je n'ai osé enfreindre sa défense, contrecarrer sa muette volonté. J'étais l'esclave docile de ce tyran impitoyable. Il m'a obligé à renoncer à l'amour, à cet amour qui avait fait de moi un criminel, et les ans ont passé sans que j'aie revu celle qui en avait été l'objet si farouchement convoité. Et maintenant, voici que mon terme approche. Je ne redoute pas lamort.Je pourrai enfin me reposer en paix, sans craindre qu'une main étrang-ère soulève le masque de carton qui cache le douleureux et coupable secret de mon existence. Si je l'avoue à cette heure, au lieu d'en laisser après moi l'énig-me inexplicable, c'est que j'y sens une mystérieuse leçon. Tout homme a pour rival la moitié de soi-même, et ce n'est jamais que soi que l'on lue en lui. En frappant Stefano Gapparini, c'est Ettore Arminati que j'ai frappé. Ainsi fut-il, et comme je l'atteste par ces présentes, faites, je l'ai dit, à Venise, le deux mars mil huit cent quatrevingt-dix-sept, signées de ma main et scellées de mes armes. »
Antoine Terfier avait enlevé son lorgnon, et, me tendant le papier, il ajouta :
— La signature y est bien, mais le sceau man-
que. Il fermait sans doute Tenveloppe, mais j'ai trouvé le testament sans elle et tel que le voici. Il était roulé et jeté dans le bas d'une armoire avec de vieilles notes de drog-uiste et de menuisier. Maintenant, je dois vous dire que Stefano Capparini n'est pas un mythe. Il a parfaitement bien existé, et sa disparition mystérieuse est relatée dans les journaux du temps. Quant au comte Arminati, beaucoup de gens l'ont connu, puisqu'il n'est mort qu'en 1897. A sa mort, le palais fut mis en vente, ainsi qu'il l'avait prescrit. Il resta assez long-temps sans acquéreur, car il est beau, mais mal situé, en ce quartier abandonné de la Madonna del Orto. Je l'ai acheté en 1906, et c'est en procédant aux réparations que j'ai découvert le bizarre testament en question. J'ajoute que le comte Arminati passait pour une espèce de toqué et pour un maniaque invétéré. J'ajoute encore que le portrait de son aïeul par Tiepolo figure à l'Académie et que vous pourrez voir au Musée Civique sa collection de costumes et ses deux mannequins en baûta noire et en masque blanc. Quant au troisième, celui à la tête de mort, j'ignore ce qu'il est devenu. L'a-t-on fait discrètement disparaître, à moins qu'il n'ait jamais existé que dans l'imagination maladive de l'auteur de l'élucubration saugrenue dont je vous ai donné
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lecture? Sur ce point, le comte Arminati, le cousin de Berg-ame, pourrait peut-être nous renseigner, mais j'ai préféré garder pour moi ma singulière découverte. Son mystère est très vénitien. J'aime assez à penser qu'il se passait, hier encore peutêtre, à Venise, une histoire tragique qui a plus Tair d'un récit d'autrefois que d'un fait contemporain, et ce vieux Palais Arminati en prend pour moi une certaine étrangetéqui ne me déplaît pas... Mais voici Giovanni qui vient nous avertir que la gondole nous attend. Tenez, voulez-vous qu'elle nous conduise au cimetière San Michèle, voir la tombe du comte, après quoi nous irons faire un tour sur la lagune, avant de revenir prendre des sorbets au café Florian. Ils sont excellents, comme à l'époque où, pour les déguster, les Vénitiens, en baùta noire, soulevaient le carton blanc de leurs masques de carnaval.
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L'homme dont vous lirez plus loin l'étrang-e confession était de bonne famille vénitienne. Je dis était, car, au moment où j'eus connaissance du document en question, le rédacteur de ce curieux écrit venait justement de mourir, quelques semaines auparavant, à l'hôpital de l'île San Servolo, où on le tenait enfermé depuis plusieurs années.
Ce fut sans doute cette circonstance qui détermina l'aimable directeur de l'asile des aliénés, M. G., à me faire part de cette élucubration symptomatique.il est vrai aussi que j'étais chaudement recommandé à M. G. et que l'enquête psychologico-médicale que j'étais venu poursuivre dans le « Manicomio » de Venise l'assurait de mes intentions. Il savait bien que je n'abuserais pas des confidences de son défunt pensionnaire. Aussi n'eutil aucun scrupule à me laisser copier la pièce que Ton va lire et que je livre aujourd'hui au public.
Je le fais, d'ailleurs, avec d'autant plus de liberté que les événements qui y sont relatés remontent à près de vingt-cinq ans. Il y en ajuste douze maintenant que les études auxquelles je m'appliquais,
et que j'ai abandonnées depuis, m'avaient amené à Venise. En ce temps-là, elles me passionnaient tellement que je ne song-eais guère alors à goûter les poétiques et pittoresques beautés de la Cité des Doges. C'était à peine si j'en visitais à la hâte les monuments et je ne pensais pas une minute à jouir du repos que nous offre la seule ville au monde où Ton puisse oublier à peu près complètement la vie moderne.
Parmi tant de belles choses que je voyais pour la première fois, je ne m'occupais que de mon travail. Il n'en est plus de même aujourd'hui et je ne me souviens pas sans quelque dédain du jeune visiteur d'autrefois qui vivait à Venise comme il eût vécu n'importe où, à qui la basilique de Saint-Marc semblait un lieu quelconque et qui n'avait pour le Palais Ducal que des regards négligents. Oui, je poussais si loin cette indifférence que j'habitais en face de la gare! En adoptant ce logis, je n'en avais considéré que la commodité et le prix modeste. II résulte de ces aveux que le sens de la beauté était, à cette époque, tout à fait atrophié en moi. De telle sorte que les endroits les plus intéressants de Venise me paraissaient le café Florian, dont j'appréciais fort les sorbets, le Lido,où j'aimais à prendre mon bain, et l'île San Servolo, dont l'aimable
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directeur, intéressé par mes recherches, m'éclairait de ses lumières.
Ah! le i)rave homme que le sigriore Cl... J'ai conservé bon souvenir de nos conversations dans le cabinet de travail qu'il occupait dans son île d'aliénés. Les fenêtres de cette pièce s'ouvraient sur une terrasse plantée de trois cyprès inégaux et qui dominait l'étendue de la lagune, du côté de Malamocco et deChioggia.Nous nous asseyions souvent là pour discuter. Il y faisait un silence admirable, à peine troublé par quelque hurlement qui s'élevait parfois du quartier des agités et aussi, à marée basse, par le grouillement des rats dont la foule innombrable s'ébattait dans la vase au pied des murailles.
Ce fut à la suite d'un de nos colloques sur la terrasse que M. C. me communiqua le document que l'on va lire et que je recopie en le traduisant.
Manicomio de San Servolo, le 12 mai 18...
« Maintenant que je suis bien et dûment considéré comme fou et que me voici enfermé dans cet asile, très probablement jusqu'à la fin de mes jours,
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rien ne m'empêche plus de relater, en toute exactitude et vérité, les événements qui ont amené mon internement.
(( N'allez pas vous imaginer, surtout, vous qui parcourrez peut-être ces lignes, que vous vous y trouverez en présence d'un de ces maniaques qui rédig-ent d'interminables récriminations contre l'erreur médicale dont ils ont été victimes ou qui dénoncent les sombres machinations de famille et les drames intimes qui ont eu pour suite la perte de leur liberté. Non ! loin de moi l'idée de me plaindre de mon sort et de réclamer contre la mesure prise à mon égard. Nul projet d'évasion, depuis que je suis ici, ne m'a traversé l'esprit. Au contraire, ma cellule de San Servolo n'est pas pour moi un cachot, mais un refuge. Elle m'assure une sécurité que je ne trouverais pas ailleurs et je n'ai aucune envie d'en sortir. Je bénis les épaisses murailles et les grilles solides qui me mettent désormais à l'abri, et pour toujours, de la société des hommes et en particulier de ceux qui font profession de juger les actions humaines.
« En effet, même si ces lignes tombaient sous les yeux des magistrats, elles seraient sans valeur pour eux, et pour moi sans danger, par la bonne et simple raison que je suis légalement et médicale-
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ment tenu pour fou. Cette qualité me donne toute licence de parler librement. Ma folie est ma sauvegarde. Aussi, à mon arrivée ici, ai-je fait tout ce qu'il fallait pour bien établir mon cas. Je me suis roulé par terre, j'ai fait mine de vouloir étrangler un gardien, j'ai déraisonné avec un soin scrupuleux et un art auquel j'aurais pu me tromper moimême. N'importait-il pas de bien assurer ma situation afin de jouir en paix des avantages qu'elle confère ?
(c Car vous l'avez déjà deviné, j'en suis sûr. Je ne suis pas fou du tout, mais j'ai été victime d'une effrayante aventure, d'une de ces aventures que l'on se refuse à croire et qui pourtant sont vraies, bien qu'elles dépassent la portée de notre faible entendement. Ecoutez la mienne et jugez-en.
(( Le premier malheur de ma vie fut que je naquisse pauvre, et le second, que la nature m'eût créé paresseux. Mes parents sont de bonne race, mais peu favorisés delà fortune. Néanmoins ils me firent donner une excellente éducation. Je fus donc mis en pension dans le meilleur institut de Venise. Des jeunes gens de familles j fréquentaient. Ce fut là que je fis connaissance du comte Odoardo Grimanelli, de qui j'aurai à parler tout à l'heure.
« Nos études furent médiocres et, les miennes
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aciievées tant bien que mal, mes parents me mirent en demeure de choisir une profession. A ce moment, ma maudite paresse intervint. Elle était insurmontable et, en cela, je suis un vrai Vénitien. A quoi bon être né dans la plus douce cité de l'univers, s'il faut y travailler comme ailleurs ? Venise à elle seule m'était une occupation suffisante. J'aimais à jouir d'elle dans son présent et dans son passé. J'eusse volontiers employé mon temps à fouiller les antiques archives de son histoire, mais, pour cela, il eût fallu de l'argent et j'en étais extrêmement dépourvu. Comment suppléer à cette pénurie, qui mettait obstacle à mes goûts de flâneur et d'historien amateur ?
« Ce fut un jour où je réfléchissais à ces difficultés que la fatale idée qui m'a amené ici me traversa soudainement la cervelle. J'étais entré à Saint- Marc. Assis sur un banc, je considérais les marbres précieux et les mosaïques qui ornent ce chefd'œuvre des arts. Tout cet or répandu m'hypnotisait, et toute cette richesse étincelante, qui fait de l'intérieur de l'église une grotte pleine de sortilèges. A cette vue, le sentiment de ma pauvreté m'accabla, quand, soudain, je me rappelai, je ne sais pourquoi, la teneur de vieux papiers d'État, que, le matin même, j'avais feuifletés aux Archives. G'é-
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tait un rapport des inquisiteurs, au sujet d'un certain aventurier allemand nommé Hans Glucksberger, qui prétendait posséder l'art de la transmutation des métaux. Il était venu opérer à Venise, au milieu du xviii'' siècle, où il avait fait beaucoup d'adeptes !...
« A ce moment, une illumination subite me parcourut l'esprit. Les voûtes d'or de Saint-Marc se mirent à tourner sur ma tête et j'eus un éblouissement. Puisque ce merveilleux secret avait existé, pourquoi serait-il entièrement perdu ? Il devait avoir eu des dépositaires. Il devait être possible de retrouver leurs traces, de parvenir jusqu'à eux, et d'en obtenir à mon tour la lucrative initiation.
(( Mon parti était pris. J'obtins de ma famille un nouveau délai, et je me plong-eai fiévreusement dans l'étude des ouvrages d'occultisme et des traités d'alchimie. Bientôt je fus convaincu que le pouvoir de faire de l'or n'était nullement une fable. Hans Glucksberg-er l'avait détenu certainement. Il avait dû en communiquer la formule à quelques-uns de ses adeptes vénitiens. Celte conviction décupla mes forces. Je continuai mes investigations. Tout à coup la piste apparut.
« Parmi les adeptes de l'Allemand, on citait une certaine comtesse Barbara Grimanelli. Cette dame,
de grande intellig'ence, au dire des contemporains, avait rétabli en peu d'années la fortune de sa famille, fort ébranlée. C'était elle qui avait fait rebâtir le palais Grimanelli et qui l'avait fait décorer de fresques par Pietro Long^hi. Pour moi, il n'y avait pas de doute. Les prospérités soudaines de la comtesse Barbara étaient dues à la possession du secret merveilleuxdont sonpelit-filsOdoardo devait être l'actuel lég-ataire !
« Ah ! cette comtesse Barbara, mais son visage m'était familier ! Je la revoyais, au centre de la composition où Longhi avait représenté divers personnages de la famille Grimanelli, assis à des tables de jeu. La scène était amusante et très vivante, avec ses figures de grandeur nature et son décor en trompe-Foeil. Au milieu des joueurs, se tenait debout la comtesse Barbara. C'était une grande femme à l'air dur et hautain. Sa main déroulait un papier couvert de signes cabalistiques. Commentées signes ne m'avaient-ils pas mis plus tôt sur la voie ?
« Et l'existence que menait Odoardo depuis sa majorité ne s'expliquait-elle pas soudainement ? Il était de notoriété publique que le père d'Odoardo était mort ayant dissipé ses biens ; or, depuis deux ans, Odoardo se livrait à des dépenses exagérées. Le
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palais Grimanelli avait été restauré et remis sur un grand pied. Odoardo faisait à Londres et à Paris de coûteux séjours. N'était-ce pas la preuve qu'à son tour il détenait le secret de la comtesse Barbara et de Hans Glucksberger, le secret merveilleux que je voulais, moi aussi, m'approprier?
<( Car ce secret, il me le fallait à tout prix. Pourquoi Odoardo refuserait-il de le partag-er avec moi, puisque ma perspicacité en avait découvert l'existence? Mais comment arriver à mes fins? La première condition était de revoir Odoardo. Il était en ce moment à Venise, et, le lendemain, je me rendis au palais Grimanelli. On m'introduisit justement dans la galerie où se trouvait la fresque.
<( Comme Odoardo tardait à paraître, j'eus le temps d'examiner l'ouvrage de Longhi. L^n seul personnage m'intéressait, celui de la comtesse Barbara. Je fus frappé de son air de dureté et de menace. Sa main semblait serrer avec colère son grimoire, d'ailleurs sans signification, et vouloir le dérober aux indiscrets.
(( L'entrée d'Odoardo mit fin à mes réflexions. Odoardo m'accueillit avec amitié. Il me parla de son récent séjour à Londres, puis il m'interrogea amicalement sur moi-même. Est-ce que je m'étais enfin décidé à prendre un métier? A cette question,
je répondis évasivement ; j'alléguai, pour justifier mon indécision, mon goût pour les travaux d'archives.
« Odoardo m 'écoutait avec bienveillance. Evidemment, pour lui, les voyages, le jeu, les femmes, étaient les seules occupations admissibles; certes, je comprenais cela, mais, néanmoins, les recherches d'érudition avaient bien leur intérêt. Ainsi dernièrement, par exemple, j'avais découvert de curieux détails sur son aïeule, la comtesse Barbara. En disant cela, je désignais le portrait. Odoardo parut quelque peu embarrassé, puis il se mit à rire bruyamment:
(( — Allons, je suis sûr que tu as découvert quelques frasques de ma respectable aïeule. Ah ! vous autres érudits,vous êtes tous les mêmes. Imagine-toi qu'il a dernièrement paru à Paris une brochure, où un jeune chercheur français prétend avoir mis la main sur une correspondance des plus compromettantes entre la comtesse et l'aventurier Casanova de Seingalt.
« Il me regardait en dessous. Je me mis à rire à mon tour :
« — Eh! eh ! mon cher Odoardo, cela nem'étonnerait pas et il se pourrait fort bien que ce soit Casanova qui ait contribué à initier ton aïeule aux
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manipulations d'alchimie et aux opérations de magie. Venise, à ce moment, était pleine de cabalistes. Il en venait même de l'étranger.
« Odoardo ne riait plus, il semblait en proie à un malaise visible et détourna brusquement la conversation. Il revint sur la question de la carrière qu'il était urgent que je choisisse. Il m'offrit même de m'aider de ses relations. Si j'avais besoin de lui, il était à ma disposition. Tout en parlant, il faisait discrètement tinter quelques pièces d'or dans le gousset de son gilet.
« Pauvre Odoardo, ce n'était pas cela que je voulais de toi ! Ce qu'il me fallait, c'était le merveilleux secret de transmutation dont tu étais certainement possesseur, et j'étais bien résolu à l'obtenir de toi, de gré ou de force. Il ne me restait plus qu'à trouver le moyen de t'arracher, par persuasion ou par violence, la formule mystérieuse et souveraine !
<( Ces moyens, j'employai plusieurs semaines à les combiner. Chaque jour, je passais de longues heures à les méditer dans la grolte d'or de Saint- Marc. Souvent, je prenais une gondole et me faisais conduire au plus désert de la lagune. Le silence de ses eaux muettes est propice à la réflexion. Ce fut un soir que ma gondole longeait les vieux murs
de l'île San Servolo que j'arrêtai le plan suivant : je demanderais à Odoardo un entretien particulier; puis, une fois enfermés seul à seul, je saurais bien le faire parler. J'étais doué d'une force musculaire peu commune, et déterminé à tout pour parvenir à mon but.
« Il me fallut attendre le retour d'Odoardo, qui était allé à Rome pourassister à une représentation théâtrale. Enfin, le jour fatidique arriva. Odoardo devait me recevoir à six heures. A cinq heures et demie, je me dirigeai vers le palais Grimanelli.
« Toutes mes dispositions étaient prises. J'avais dans ma poche un bâillon et de solides cordelettes et je n'avais pas oublié mon revolver. J'étais très calme. Une seule chose me préoccupait. Odoardo me recevrait-il dans son fumoir ou dans la g-alerie des fresques? J'eusse préféré le fumoir, plus isolé, mais je saurais m'accommoder delà galerie. Quoi qu'il en fût, j'étais sûr de réussir. Odoardo ne m'opposerait pas g-rande résistance et, une fois son secret livré, il me pardonnerait même peut-être bien le sans-gêne de mon procédé.
(( Ce fut dans ces sentiments que j'arrivai au palais Grimanelli et ce fut dans la galerie que l'on me conduisit. Au haut de l'escalier, le domestique qui m'accompagnait se retira. J'entrai doucement.
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Odoardo se trouvait justement devant lafresque de Longhi qu'il semblait examiner avec une telle attention que je pusm'approcher de lui sans qu'il remar quât ma présence. Avant qu'il eiit pu pousser un cri, faire un mouvement, il était bâillonné et étendu sur le pavage. Je m'essuyai le front, tirai mon revolver et me mis en devoir de lui expliquer ce que j'exigeais de lui. A mesure que je parlais, Odoardo devenait d'une pâleur livide. Il ne paraissait pas m'écouter et ses yeux demeuraient fixés sur un point de la muraille. Machinalement, je suivis son regard. Ce que je vis était si terrible que le revolver me tomba des mains et que je demeurai paralysé d'épouvante.
(( Lentement, mais sûrement, dans la fresque où l'avait peinte Longiii, la comtesse Barbara s'animait d'une vie mystérieuse. Ce fut d'abord un doig-t qui remua, puis la main, puis un bras, puis l'autre bras. Soudain, elle tourna la tête, elle avança un pied, puis l'autre. Je vis l'étoffe de sa robe s'agiter. Oui, la comtesse Barbara quittait la muraille où, depuis cent cinquante ans, son image immobile était demeurée prise sous les couleurs et les enduits. Et il n'y avait pas de doute possible. A la place qu'elle occupait dans la fresque une large tache blanche se dessinait. La comtesse Barbara
venait défendre le secret pour lequel sans duule, jadis, elle avait vendu son âme au Diable. Maintenant, elle était à deux pas de moi. Tout à coup, je sentis sur mon épaule sa main lourde et glacée, tandis que ses yeux me reg^ardaient impérieusement et longuement.
« Quand je repris connaissance, j'étais couché sur un lit auquel me retenait une sangle solide. Dans un coin de la chambre, Odoardo causait avec un monsieur à barbe grise. C'était l'excellent directeur de l'asile San Servolo. A mon chevet, mon pèrej3t ma mère pleuraient. Sur une petite table étaient déposés le bâillon, les cordelettes et le revolver. Heureusement que j'étais désormais considéré comme fou, sans quoi ces pièces à conviction eussent pu m'attirer bien des ennuis.
« C'est ég"al, j'ai été bien près desavoir le g-rand secret, et sans cette maudite comtesse Barbara... »
J'avais relégué depuis longtemps dans mes paperasses les confidences du pensionnaire de Tîle San Servolo, quand, le mois dernier, je vins passer une quinzaine à Venise.
LE SECRET DE LA COMTESSE BARBARA
Un jour que je me promenais place Saint-Marc, je rencontrai mon ami Jules d'Escoullac.
— Venez donc, me dit-il, voir les fresques du palais Gnmanelli,que Ton me propose d'acheter. Le comte Grimanelli est mort récemment à Londres et ses héritiers vendent ses Lon§-hi. Ils sont dans le genre de ceux du palais Grassi.
Grimanelli! ce nom attira mon attention. Où donc Favais-je entendu prononcer?
Je suivis mon ami d'Escoullac, qui ajoutait :
— Seulement, c'est ennuyeux, la fresque est détériorée et il manque un personnage. 11 paraît que l'accident date d'une vingtaine d'années. Quelque fissure ou quelque écaillement de la muraille. Ces Vénitiens sont si négligents et puis le comte n'habitait plus son palais!
Nous arrivâmes au palais Grimanelli. Il est situé à San Staà, tout près du Grand Canal. Le gardien nous fit monter.
La fresque de Longhi couvrait tout un panneau de la galerie. Elle représentait des personnages assis à des tables de jeu. Au milieu, il y avait en effet une grande place blanche.
Je me souvenais, maintenant. C'était là que se trouvait jadis l'image de la comtesse Barbara...
Et pendant que Jules d'EscouUac jarg^onnait italien avec le gardien, j'éprouvais, devant ce curieux hasard, une sing-ulière impression de trouble et de malaise.