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Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]

à nous expliquer d'une manières^isfaisant^absence d u discernement en rêve. Il faut cherbkçryîl n'y a pas une faculté totalement absente pendant l^^^OH^rneil ; or, il y en a une en effet; c'est la faculté de^om>?b^st \^ liberté. Ne serait-ce pas elle dontréclijx^expliqueraitYabsencedn discernement et dans le rêy< et dans le délire, et dans la folie ?

{A suivre). / Tu. Desdouits

Docteur ès-lettres, Agrégé de l'Université.

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Considérations préliminaires.

Le christianisme contient implicitement une philosophie puisqu'il définit avec autant d'autorité que de précision notre nature, notre origine et notre destinée, les rapports entre Dieu et Thomme, entre le créateur et Tunivers sorti de ses mains. Mais il entrait dans le plan divin de révéler au monde la bonne nouvelle sous une forme familière scandale des prudents et des superbes, en revanche d'autant plus merveilleusement adaptée aux simples et aux humbles. Les philosophes de l'antiquité ne parlaient qu'à une ehte: la vérité chrétiejjne veut être comprise de tous, parce que tous doivent être sauvés par elle. Ce n'est pas qu'entre elle et la science humaine il y ait un divorce irrémédiable, tel que l'humanité ne puisse prétendre à l'une sans être contrainte de renoncer en même temps à l'autre. Tout au contrmre : et il est à remarquer que si certaines âmes d'éite, comme celles de S. François d'Assise et de l'auteur de 1 Imitation, uniquement formées à la double école de l'oraison et de l'ascétisme, ont réussi sans autre maître que 1 amour divin à gravir les sommets les plus élevés de la vie spirituelle, néanmoins les philosophes chrétiens les plus célèbres, un S. Augustin, un S. Thomas, un Bossuet, ont jomt à une théologie éminente la connaissance approfondie de quelque système profane : comme si la Providence avait tenu à ce que l'humanité apprît à ne dédaigner et surtout a ne condamner aucun de ses dons. v

iwlîfil^^f '^"'^ '*"?^ ^'* ^''"J^^^^^^f^n à un travail considérable que 1 auteur réserve pour les Annale». ^

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Dès le berceau même de l'Église nous voyons des esprits supérieurs amenés de la sorte à l'Évangile, à la suite, disons mieux, par Peffet d'une initiation philosophique préalable. Quelle satisfaction, quelle joie intérieure devaient éprouver un Justin, un Origène, un S. Basile, en trouvant dans leur croyance la solution des difficultés qui se posaient devant leur cœur et leur raison ? Dès lors la philosophie chrétienne était fondée.

Mais de toutes les écoles qui au déclin du paganisme se partageaient l'empire des esprits, quelle est celle qui offrait, comparée à TEvangile, les points de contact les plus nombreux, les affinités les plus évidentes? Le platonisme sans aucune contestation *. 11 ne peut être question ici d'Epicure, dont les théories sur le moride et la divinité sont assez connues, ni de Zenon, dont les disciples prêchaient sans doute une morale des plus austères, mais avaient le tort irrémédiable d'identifier leur Dieu avec le monde dans un panthéisme tout pénétn; de fatalité. Sur la nature divine comme sur la nature humaine, Aristote avait émis quelques vues de génie ; cependant sans parler de plusieurs autres erreurs, la séparation à peu près absolue établie dans son système entre Tintelligence suprême et l'ensemble des êtres, des hésitations manifestes à l'endroit de la vie future, les bases toutes terrestres de sa morale n'étaient pas faites pour lui concilier du premier coup la sympathie d'un chrétien. Platon de son côté avait eu certainement ses illusions, et de graves illusions : ses théories fondamentales n'étaient ni sans obscurités ni sans- incohérences, et précisément vers le temps de la première diffusion de l'Evangile, des disciples infidèles, tout en développant ou en précisant sur tel et tel point sa doctrine, l'avaient en somme étrange-

4. Je lis dans un ouvrage tonl récent, Institutiones Theodice» secuH' dum principia S. Thomx, par le P. Troutheim : a Platon a mieux connu Dieu, et sa théologie remporte d'une façon remarquable sur celle d'Aristole par l'ampleur, la vérité, la valeur pratique et la beauté. Il n'est donc pas étonnant que les Pères aient pris pour guide en philosophie Platon plutôt qu'Aristote. La philosophie platonicienne tout entière porte un caractère religieux et moral, tandis que celle d'Aristote laisse beaucoup à désirer sur ces deux points ».

ment compromise au contact des idées et des pratiques de rOrient; bien plus, de cette doctrine ainsi renouvelée et complétée par une sorte de culte ils s'étaient fait une arme redoutable pour battre en brèche le christianisme. Dès lors avant de contracter avec les enseijijnements de TEglise une alliance durable, le platonisme, si Ton me passe cette expression, ne pouvait être admis qu a correction. Heureusement pour lui rendre ce service inappréciable de grands génies se présentèrent, et au premier rang S. Augustin. De ce que l'illustre évêque d'Hippone a fait avec autant de succès que de pénétration pour mener à bonne fin cette grande tâche, le monde chrétien a gardé pieusement autrefois et ne perdra jamais le reconnaissant souvenir. Il méritait d'être et il fut en effet, autant que le permirent les circonstances, l'oracle préféré de la philosophie chrétienne durant les premiers siècles du moyen âge : fait éclatant, incontestable, et dont on ne tient pas toujours assez compte quand on traite de l'histoire de nos traditions.

Et maintenant, au lieu du trouble infini des invasions, au lieu de l'avènement plus ou moins violent des races barbares sur les ruines de ce colosse qui s'appelait l'empire romain, qu'on imagine de longues années de paix, une école de théologiens et de dialecticiens se rangeant sous le drapeau de S. Augustin comme plus tard sous celui d'Albert-le-Grand et de S. Thomas. N'est-il pas évident qu'une discipline se serait établie et que rien n'eût manqué ni à son éclat ni à son autorité ? Et l'on se représente sans peine la philosophie chrétienne se développant majestueusement à travers les âges dans le sens des idées et de la méthode platoniciennes, sans préjudice des additions et des corrections inévitables que lui aurait apportées dans la suite des siècles l'épanouissement progressif de l'esprit scientifique. Les événements en décidèrent autrement. Durant six à sept cents ans, plus de littérature, plus de philosophie : dans ce sombre crépuscule le génie de Charlemagne fait briller un rayon de lumière bientôt obscurci par de nouveaux déchirements et de nouvelles invasions.

dépendant dès que l'Occident retrouve une paix relative,

le labeur de la pensée recommence : aux écoles fondées à l'ombre des églises et des sièges épicospaux s'ajoutent des Universités, asile et foyer des plus hautes études : et celle de Paris a longtemps Thonneur d'être l'arbitre de la science et d'assurer à la France l'hégémonie de la chrétienté lettrée. On voit surgir des métaphysiciens pleins de hardiesse, des dialecticiens d'une subtilité inattendue, et les maîtres du XIIP siècle, recueillant et personnifiant les fruits du travail intellectuel de plusieurs générations, attestent, par la prodigieuse quantité de connaissances accumulées dans leurs Sommes, que la piété la plus vive peut s'unir sans effort au savoir le plus éminent.

Au reste la première, sinon l'unique préoccupation des philosophes chrétiens fut pendant longtemps de demander, à la raison la démonstration des vérités qu'ils tenaient de la révélation. Seule ou presque seule la théologie attire les intelligences d'élite par la grandeur de ses problèmes et la beauté de ses solutions. Lorsqu'il s'y ajoute incidemment quelque élément profane, c'est k tout prendre Pesprit platonicien qui domine, tantôt mêlé d'éléments hétérogènes chez Scot Erigène et dans les écrits attribués à Denys l'Aréopagite, tantôt plus pur et comme puisé plus près de sa source .primitive chez S. Anselme, (luillaume d'Auvergne et S. Bonaventure. Platon lui-même est à peine connu, ses écrits, sauf un seul, à peine soupçonnés. Mais outre qu'ici s'applique l'adage de Tacite : Omne ignotiun pro magnifico est, les Pères de l'Eglise ont fait l'éloge du philosophe : cela suffit pour que son nom soit prononcé avec respect. Jusque dans les temps où l'on s'y attendrait le moins et par des voies que nous discernons mal, tel écrivain se fait à son insu l'écho et le porte-parole du platonisme. C'est que les grands génies exercent un rayonnement comparable à celui du soleil, qui se laisse apercevoir même à travers le feuillage épais delà forêt : leurs maximes et leurs conceptions, souvent altérées, parfois à peine reconnaissables, n'en sont pas moins un ferment intellectuel efficace à travers une longue suite de générations. Ces platoniciens par l'esprit au XP et au XIP siècle ou plutôt dans tous les temps, on lesdistin-

WOUV. SÉRIE. T. XXXII — N« *. ^

gue à réian de leur pensée, fixée sur l'éternel et sur l'infini : ils sont volontiers mystiques, et si le mysticisme a ses écarts, il a son fondement légitime, je veux dire la foi de 1 ame à l'invisible, le sentiment du parfait se dégageant triomphant des imperfections mêmes de notre nature, le regard tourné en haut vers le ciel et vers Dieu .

Nous l'avons vu, la philosophie chrétienne eut longtemps pour devise le mot célèbre : fides quœrens intellectum. Aussi bien les copies des auteurs grecs et latins étaient rares et dans les bibliothèques même les plus renommées la philosophie ancienne (Cicéron et Sénèque exceptés) n'était guère représentée que par le Timée de Platon, où Tallégorie se substitue à la démonstration savante, et par les livres de logique d'Aristote, qui contiennent une méthode beaucoup plus qu'une doctrine.

A la fin du XII* siècle le terrain est préparé pour une évolution nouvelle. Les penseurs vraiment originaux se sentent quelque peu à Tétroit dans le cercle où jusque là a tendu à se renfermer la discussion : quelque importance qu'ait le problème des universaux, il est certain qu'il n'est pas à lui seul une métaphysique tout entière. On rêve de perspectives plus vastes, d'horizons plus étendus. Qu'à ce moment une théorie mémorable soit rendue à la lumière, donnant satisfaction à cette aspiration universelle : que de profondes et hardies hypothèses sur la nature, Torigine et la fin de tous les êtres soient jetées tout à coup dans l'arène où luttent tant d'écoles rivales : on verra les esprits avides de science céder avec empressement à la curiosité ardente qui les sollicite, et dans le domaine de la spéculation merveilleusement agrandi la controverse renouvelée s'élever à des hauteurs imprévues. Et maintenant des deux giands systèmes qui dominent fièrement toutes les autres créations de la pensée antique, quel est celui qui va reparaître le premier pour répondre à ce besoin des esprits ? Sera-ce Platon avec ses vues aventureuses, parfois mal définies, avec sa dialectique entraînante mais subtile, avec ses dialogues d'un tour si littéraire, où les visions de l'imagination prêtent leur vie et leur éclat aux suggestions plus rigoureuses de la rai-

son ? Sera-ce Aristote avec sa vaste encyclopédie scientifique, avec sa synthèse puissante, modèle de discussion et de recherche méthodique, reposant sur un petit nombre de notions fondamentales et se prêtant d'elle-même pour ce double motif à entrer dans un programme d'enseignement? La disparition définitive de l'un ou de l'autre de ces deux foyers d'excitation intellectuelle eût été pour l'humanité pensante une perte irréparable : aussi la Providence a-t-elle permis qu'ils se rallumassent l'un après l'autre à deux siècles de distance : mais ce fut Aristote à qui échut l'honneur d'être adopté par les générations croyantes du moyen-àge, Aristote dont la doctrine recueillie autrefois par les Arabes avait été précieusement emportée par eux dans leurs conquêtes, des bords de l'Euphrate à ceux du Tage et du Guadalquivir. La vaillance des rois chrétiens devtiit finir par chasser de la péninsule ibérique ces envahisseurs d'ailleurs à tant d'égards si étonnamment policés : mais auparavant, non contents de couvrir le Sud de l'Espagne de leurs constructions aux formes sveltes et légères, les Arabes de Grenî^de et de Cordoue partageront les trésors de leur science d'emprunt avec leurs vainqueurs qui les introduiront en France d'abord et ensuite dans le reste de l'Occident.

Et comme sur bien des points, et de la plus haute importance, nous l'avons dit, Aristote professe des théories fort peu orthodoxes, au XÎII« siècle le grand efibrt des maîtres de la pensée, chez qui le bon sens égale l'élévation, consistera précisément à mettre le péripatétisme en harmonie avec la religion révélée, à développer ce qu'il avait d'excellent, à corriger ce qu'il avait d'imparfait, à éliminer ce qu'il offrait d'erroné, tache d'autant plus facile que les parties dogmatiques et dialectiques du système se laissent sans peine séparer du reste pour être adaptées à un enseignement différent^

C'est ainsi qu'Aristote traduit, lu, étudié, commenté sous mille faces devint l'oracle philosophique des générations nouvelles, et l'influence de Platon dut baisser dans la proportion même où grandissait la sienne. L' autorité du péripatétisme s'établit sur des bases si solides que même après-

372 ANiNALES DE PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE

la réaction violente de la Renaissance, au XVI« et au XVIIc siècle elle était encore debout dans la plupart des Universités.

Néanmoins, impossible d'en disconvenir, quelqu'un qui se fût endormi sous le règne de S. Louis pour se réveiller sous celui de Léon X aurait éprouvé une véritable stupéfaction. Sans doute le monde des savants continuait à jurer par Aristote, mais le monde dos lettrés portait ses hommages à d'autres autels. Platon, naguère presque inconnu, était rentré en possession de son antique prestige : ses écrits sont entre toutes les mains : on les copie, on les imprime : des légions de traducteurs et d'interprètes se disputent le mérite d'en faire ressortir les beautés. C'est de lui que s'inspirent non seulement les philosophes, mais encore les politiques, les poètes et les artistes : c'est à lui qu'on demande tout à la foi^ l'aliment de la vie intellectuelle et la règle de la vie morale.

Comment s'est opéré cet étrange revirement ? A quelle date, par quelle voie, à la faveur de quelles circonstances Platon a-t-il ainsi reconquis le premier rang? Problème historique de réelle importance, auquel l'histoire littéraire et la philologie ne sont pas moins intéressées que la philosophie (îlle-mème. Mais tandis que grâce à des recherches persévérantes il a été possible de reconstruire en quelque sorte étape par étape la marche suivie par les grandes compositions d'Aristote dans leur diffusion à travers l'Occident, pareille satisfaction nous est refusée en ce qui touche les dialogues de Platon. Il faudra nous borner à enregistrera leur date les rares renseignements de quelque valeur qui se tirent du peu de documents conservés * .

i. Peut-être convient-il de rappeler ici en passant la cour grecque et arabe autant qu'italienne de Frédéric II d'Aragon, roi de Sicile (1355-1377). Voici comment elle est décrite par M. Gebhart : « Là Tislamisrae, le schisme grec, le judaïsme vivaient en bonne intelligence : les astikologues de Bagdad rencontraient les poètes et les musiciens de Sicile ; les mathématiciens arabes et les docteurs juifs échangeaient leurs idées. La civilisation libérale des âges modernes venait ainsi à r Italie toute pénétrée de la grâce sensuelle de l'Orient ».

Le platonisme byzantin.

Pendant que les Arabes, maîtres momentanés de l'Espagne contribuaient de la façon que nous avons rappelée à la civilisation de l'Occident, un autre pays était prédestiné par tout son passé à jouer ce rôle avec plus de succès encore : je veux parler de l'empire byzantin. Exposé au Nord comme au Midi à des attaques continuelles, rarement vainqueur et cependant toujours debout durant dix siècles, il gardait avec les traditions de la Rome impériale Jes trésors littéraires et philosophiques de l'antiquité. S'en inspirer pour créer des œuvres nouvelles, les Byzantins en étaient incapables. Les plus habiles n ont guère d'autre ambition que de composer des manuels, des abrégea, des compilations, des extraits : Planude, Tzetzès, Photius, Psellus, voilà les noms les plus marquants d'une époque qui en compte si peu. En ce qui concerne spécialement les philosophes, Justinien, lorsqu'il ferma en 529 l'école d'Athènes, avait appris aux Orientaux à considérer leur enseignement non seuleinent comme inutile, mais comme funeste. Proclus et ses disciples se donnant, non sans quelque juste motif, pour platoniciens, il semblait que le platonisme eût reçu en personne le coup qui avait frappé les rêveries alexandrines tout imprégnées de paganisme : et cet édit, les successeurs de Justinien sur le trône des Césars parurent plus empressés à l'aggraver qu'à le révoquer.

Quoi qu'il en soit de la légitimité de cet ostracisme, au XI1« et au XIIP siècle comme au VP et au YIP, une nation, ou pour mieux dire, une cité unique était restée dépositaire de ces incomparables dialogues dont la renommée seule, et encore maintes fois singulièrement travestie, s'était perpétuée dans l'Occident. Hâtons-nous d'ajouter que si le platonisme survit à Constantinople, c'est surtout à cause des éléments que lui emprunte la théologie mystique : le maître n'est guère étudié que dans l'image infidèle de ses disciples alexandrins. Volumineux commentaires, compila-

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lions de tout genre, ouvrages originaux, ces laborieux exégètes, Proclus, Syrianus, Damascius, Olympiodore n'avaient rien négligé pour transformer Platon en un philosophe à leur image, réputé pour avoir professé ou du moins enti-evu à l'avance toutes les rêveries dans lesquelles euxmêmes se complaisaient. D'ailleurs dans cette capitale byzantine où les factions du cirque, les rivalités et les compétitions politiques, les disputes théologiques suffisent à occuper les esprits, la philosophie languit sans honneurs néanmoins on éprouve pour les chefs-d'œuvre de la pensée quelque chose de ce respect étrange qui empêche certains héritiers éloignés de se dessaisir de souvenirs de famille pour lesquels ils n'ont personnellement que dédaigneuse indiiïérence. Qiielques débris de textes, quelques lambeaux de tradition suffisent pour suggérer à la pensée occidentale des tentatives métaphysiques qui ne sont pas sans gloire : à Byzàn<!e l'antiquité tout entière avec ses opulentes riche^ses,reste stérile entre des mains qui en méconnaissent ou en ignorent le prix ^ Ce contraste justifie d'une façon éclatante ce qu'un éminent critique écrivait naguère au sujet des beaux-arts : « Telle contrée où -«'épanouissait une abondante floraison de chefs-d'œuvre, comme la fleur naturelle du sol, se dessèche et ne voit plus pousser que quelques mauvaises herbes entre les pierres de ses terrains amaigris : telle autre jusque là inféconde se trouve couverte tout à coup de plantes superbes et vivaces dont les graines ont été apportées par les oiseaux du ciel ».

Dans cette stérilité du platonisme byzantin, à peine est-il opportun de rappeler qu'un des penseurs les plus philosophi(|ucs de la fin du XI« siècle, Italos, avait fait une étude spéciale de Proclus et de Platon: que ce dernier était un des

i. Dans son Ilisloirc de la philosophie, le cardinal Gonzalcs expliquait par les croisades la dilTusion du pcripatétismc en Occident, estimant que pour initier les croisés à celte vaste philosophie il avait suffi de leur contact avec les Grecs de Constantinople et les chrétiens d'Asie. C'est oublier, lui a répondu M. Forget, que ceux-ci, à de rares exceptions près, ne s'occupaient plus de philosophie et que ceux-là s'étaient exclusivement renfermés dans l'élude de VOrganoriy laissant dormir en paix dans la poussière de leurs bibliothèques tout le reste de l'opuvre (J'Aristote.

auteurs de prédilection d'Anne Comnène (1083-1148) achevant dans la retraite une vie commencée dans les fiévreuses agitations de la politique : qu'il arrivait à Psellus, ce prodigieux polygraphe si entiché de l'antiquité païenne, d'annoncer à ses auditeurs l'analyse d'une homélie de S. Grégoire, puis de mettre à profit la première occasion venue pour abandonner tout d'un coup son sujet et entonner un hymne à l'éloge de Platon : enfin, que trois siècles plus tard, Nicéphore Grégoras (mort vers 1360), un des professeurs les plus célèbres du Bas-Empire, tenta à l'exemple de son maître Métochite de créer à Byzance une sorte de réveil platonicien * . Ce sont là de rares et, somme toute, de peu brillantes exceptions. Et cependant en dépit de leur insouciance séculaire, ces Grecs allaient devenir les instruments involontaires d'un profond renouvellement intellectuel dans l'Occident K

k ce point de vue leurs premiers rapports avec l'Italie ne sont pas antérieurs au XI V siècle. Sans doute Charlemagne avait noué des relations avec l'impératrice Irène comme avec le fameux calife Haroun-Al-Raschid : mais elles n'avaient pas été moins éphémères que les autres tentatives civilisatrices du grand empereur. Peu après, le schisme grec avait créé entre l'Orient et l'Occident un abîme : car dans ces siècles de foi les antipathies religieuses étaient de

1. On cite de lui un dialogue intitulé Fbrentius ou De la sagesse, composé à rimitation de la manière et des théories de Platon.

2 Dans son remarquable mémoire sur La renaissance des lettres et de la philosophie au XV* siècle (1878), mémoire auquel nous ferons plus d'un emprunt au cours de cette étude, M. Waddinglon rappelle (p. 34) à la suite d'Egger qu' « une fidélité inviolable aux traditions de l'hellénisme antique maintint la littérature byzantine à un certain point de dignité que n'atteignirent pas durant la même période les littératures neolatines », et il ajoute : « Jusque dans leur plus extrême décadence les Grecs outre la beauté de leur langue, la distinction native de leur race, à défaut du génie, de la vigueur et de l'invention puissante, possédèrent au plus haut degré la finesse de Tesprit, la délicatesse du goût, l'estime de la science, le sens de la vie intellectuelle, tout ce qui est nécessaire pour comprendre et apprécier les chefs-d'œuvre dont ils étaient dépositaires ». L'éloge peut paraître légèrement excessif: il y aurait injustice a le contester en entier.

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toutes les plus difficiles à guérir*. Les croisades, surtout la quatrième ^ avaient avivé cette aversion réciproque et accentué plutôt qu'atténué la division des deux Églises. Mais le jour allait venir où Italiens et Grecs, menacés par le même ennemi, auraient un égal intérêt à oublier leur antique méfiance : le commerce et la politique préparèrent un rapprochement dont la philosophie et la littérature devaient recueillir les fruits les plus durables.

Pétrarque,

Plus heureuse que la France et l'Espagne, Fltalie dès le XIIP siècle était arrivée à se créer sa langue nationale, riche, souple, harmonieuse, telle en un mot que la réclamait Toreille d'un peuple musical. Partout ailleurs les savants, uniquement préoccupés du fond au point de dédaigner la forme, parlaient et écrivaient un latin qui n'avait plus* rien de classique. Pétrarque, Boccace, suivis en cela par Télite de leurs contemporains voulurent remettre en honneur sur la terre italienne le style de Cicéron et de Virgile, la langue même des chefs-d'œuvre qui autrefois avaient fait la gloire de cette contrée privilégiée.

Mais comment étudier attentivement Cicéron sans l'entendre se proclamer redevable à l'enseignement platonicien d'une large part de son éloquence, sans retrouver à chaque instant sous sa plume les éloges qu'il décerne à celui qu'il nomme « le prince des philosophes », sans goûter avec lui tant d'extraits des dialogues qu'il cite avec une si sincère

1. L*ob.stination schismatique des Grecs consid(^rant comme une trahison et une profanation le simple fait de pénétrer dans une église romaine avait blessé tous les cœurs zélés pour la vraie foi.

2. Un grand Pape, Innocent III (voir au tome CCXV de Migne, le livre VIII de ses Lettres) déplorait hautement qu'au temps de la prise de ConstanUnople l'Eglise grecque n'ait vu chez les Latins que « des exemples de perdition et des œuvres de ténèbres ». Le R. P. Tondini rappelait dernièrement que ce souvenir est encore de nos jours aussi vivant et aussi irritant dans le cœur de nos frères séparés que chez nous celui de mainte page douloureuse de l'histoire nationale.

admiration ? C'est ainsi que le De officiis et les Tusculanes conquirent Pétrarque à la méthode de Socrate et à la métaphysique de Platon ^ Notre poète érudit devait avoir une auti^e bonne fortune. Le moine calabrais Rariaam venait de rapporter de Constantinople le texte grec de quelques dialogues (nous n'en connaissons malheureusement ni le nombre ni les titres) : aussitôt Pétrarque l'invite de la façon la plus pressante à les lui expliquer, car hélas ! lui-même Ignore le grec et ces écrits « divins » sont pour lui autant de livres sybillins. Bariaam s'est-il récusé? Toujours est-il que Pétrarque adresse la même prière à un autre Grec, originaire, lui aussi, de Tancienne Grande-Grèce, Léonce Pilate, lequel renouvelant ce qu'avaient déjà fait dix-huit cents ans auparavant les Nœvius et les Pacuvius, avait récemment traduit VIliade et V Odyssée, Pilate, connu par sa vantardise autant que par sa misanthropie et son impolitesse, n'était pas homme à reculer devant une pareille tâche, quelque mal préparé qu'il fut à la remplir. Comment s'en est-il acquitté ? Nous l'ignorons : ce qui est certain, c'est que dans le second des dialogues De contemptu rmindi Pétrarque se fait dire par S. Augustin : « Et haec ex Platonis a libris tibi familiaiitér nota sunt, quibus avidissime nuper « incubuisse diceris. — Incubueram, fateor, alacri spe « magnoque desiderio : sed peregrinœ linguœ novitas et fes- « tinata praeceptoris absentia praeciderunt propositum

« meum». ^

L'auteur des Canzone, épris pour Platon, on le voit, d'un enthousiasme instinctif bien plus que raisonné, se fait du grand philosophe une idée très fragmentaire, partant, très obscure : il n'a de ses nombreux écrits qu'une connaissance toute de surface ^ Son platonisme est celui que peut

1. Parmi les prédécesseurs italiens de Pétrarque qui ont senti l'inspiration platonicienne, une place d'honneur doit être faite à l'illustre poète de la Divine comédie. Mais en ce qui le concerne, on me permettra de renvoyer aux pages que je lui ai consacrées dans les Annales [Le platonisme à la fin du moyen âge, livraison d'avril 4890).

2. Quelques lignes d'une étude de M. G. Thomas, publiées dans les Mémoires de V Académie de Stanislas (1890) sous ce titre : Vamour platonique dans la poésie italienne, me paraissent devoir être transcrites

se créer un homme qui n a pas feuilleté d'une main avide Platon lui-même, mais qui, à côté de ce nom, a lu cent fois dans Cicéron, dans Apulée, dans S. Augustin les épithètes de « merveilleux », de « divin». Il n'admet pas que des hommes qualifiés par lui d'ignorants et de barbares osent s'inscrire en faux contre ces éloges : les « bavardages des scolastiques gonflés de néant, » qui font du raisonnement à outrance Tàme et le but de toute éducation, ne lui inspirent que dégoût. Au contraire, lui qui raille si volontiers les Grecs plus ou moins dépenaillés que l'Orient envoie à ritalie, les félicite de porter haut dans leur estime l'incomparable génie de Platon. Il déclare bien qu'il n'entend nullement prendre parti entre Platon et Aristote : néanmoins du premier coup on voit où vont ses préférences, et c'est par là qu'il rompt avec ses contemporains et devance l'avenir*. Platon lui paraît tenir un langage tout évangélique: « Interdum non paganum philosophum sed apostolum loqui « putas », dit-il à propos de Cicéron se faisant l'interprète de son maître préféré. Mais sur ce point il reste dans la mesure, déclarant qu'à ses yeux le plus humble des chrétiens est plus près de la vérité que le plus célèbre des païens : ses successeurs au XV' et au XVP siècle tiendront un tout autre langage. Malgré tout, c^est bien à Pétrarque que rc-

ici : c Les Italiens ne connurent pas dès les premiers temps du moyen âge la doctrine de Platon dans toute sa simple clarté. Mais il en fut de ce philosophe pour la société du XI V*' siècle comme il en avait été des idées chrétiennes chez les plus grands penseurs du paganisme. Platon, guidé par un pressentiment, était allé au devant d'elles : en Italie certains esprits dont la foi religieuse éclairait la philosophie ou l'élan poétique restaurèrent le platonisme par une véritable intuition ».

1. (( Il en coûte inliniment à Pétrarque de toucher au piédestal sur lequel le moyen âge élève un de ces anciens pour lequel il réclame l'admiration. Il essaye d'abord d'échapper à la nécessité de le juger, en le mettant hors de cause, en s'en prenant à ses commcntateui^, aux Juifs et aux Arabes, qu'il accuse de le défigurer... Un jour cependant les précautions oratoires disparaissent. Pétrarque en vient dans la chaleur de la querelle à mettre en doute l'autorité du maître lui-même. Il prononce une parole mémorable, la plus hardie peut-être qu'ait entendue le moyen^ âge. Il ose dire {De sut ipsius et multorum ignorantia) qu'après tout Aristote n'est qu'un homme et n'a pu tout savoir ». (Mézières, Pétrarque^ p. 361). — Dans son Trionfo delta Fama (ch. 3) la place d'honneur parmi les philosophes appartient, non pas à Aristote, mais à Platon.

vient l'honneur d'avoir donné le signal de la renaissance du platonisme : en prononçant le nom de Platon avec une constante déférence, il l'a comme imposé au respect de sa génération et des générations suivantes. Tout ce que l'Italie compte d'éclairé s'enrôlera graduellement sous la bannière de ridéalisme platonicien. « Dès que la jeunesse italienne « eut entre les mains les livres de Platon, elle ne forma « plus qu'un vœu, celui de les comprendre, et aussitôt « qu'ils lui furent expliqués, elle déclara qu elle ne voulait (( plus en connaître d'autres : Aristote fut couvert d'outra- « ges, et Platon mis au nombre des dieux * ». Toutes les réactions sont coutumièresde ces fâcheux excès de langage. Remarquons d'ailleurs à ce propos qu'à aucune époque la scolastique n'a jeté de profondes racines dans Tltalie du moyen âge, et qu'en tout cas elle nV a jamais revêtu comme en France le caractère d'un enseignement traditionnel et national. En outre, bien que l'indépendance de la peu-sée, de Ficin à Rosmini, n'ait pas cessé d'être pratiquée au delà des Alpes, les philosophes de profession y ont toujours été rares, et les doctrines étrangères, surtout enveloppées comme celle de Platon de toutes les séductions de la forme, s'y sont, autrefois comme aujourd'hui, implantées sans résistance, sauf à n'y exercer qu'un prestige

éphémère.

Les premiers traducteurs de Platon,

Quelque sympathie que Pétrarque et ses confrères en humanisme aient affiché pour Platon, quelque empressement qu'ils aient mis à célébrer son génie, deux obstacles considérables s'opposèrent longtemps encore, même au XV* siècle, à la diffusion véritable et au triomphe défmitit du platonisme. D'un côté, on ne possédait de copies que d'une partie seulement de l'œuvre si étendue du inaître : de l'autre, circonstance plus grave encore, nul n'avait tenté de donner des dialogues alors connus une traduction la-

i. M. Hauréau.

tine ^ (quant à une traduction italienne, personne à coup sûr n'y songeait), et cependant le grec était une langue à peu près universellement ignorée : seuls quelques rares érudits étaient capables de le lire et de le comprendre. Il est vrai que le nombre s'en accrut assez vite, à partir de Tépoquc où des chaires de grec étant créées dans les plus importantes cités italiennes, on déserta en foule, pour suivre les leçons de ces nouveaux professeurs, les bancs des collèges et des universités. Ainsi dès l'origine, dans la patrie de Dante et de Boccace, la cause de Fhumanisme s'identifiait avec celle de la Renaissance, les hellénistes marchant à l'avant-garde des philosophes^ et demeurant jusqu'à la fin leurs plus précieux auxiliaires. -La métamorphose de la pensée ne fera qu achever ce qu'avait commencé le culte nmouvelé de la forme.

Mais, voici qu'après une longue attente, en U23, Aurispa et Traversari débarquent à Venise, apportant de Byzance avec d'autres riches dépouilles de l'Orient le premier manuscrit complet de Platon et de chacun des principaux néoplatoniciens. Si de nos jours on annonçait la découverte d'un manuscrit authentique contenant l'œuvre entière de Sophocle, quel enthousiasme, quelle allégresse dans le camp des amis des lettres antiques ! Mais je crois volontiers que la connaissance du grec n'était guère plus répandue chez les Italiens de 1423 que ne l'est, par exemple, celle du sanscrit chez les Français de 1894. C'est dire que le présent inestimable fait par Aurispa à ses compatriotes * ne fut pas

1. Ecoutons Pétrarque répondant aux aristotéliciens qui contestent son mérite : « Nec literatus ego, nec grecus, sedecim vel eo amplius Platonis libros domi habco, quorum nescio an ullius isti unquam no-

men audierint. Stupebunt ergo, si hoc audient invenient tamen sic

esse ut dico, ncquc grecos tantum, sed in latinum versos aliquot nunquam alias visos aspicienl ». M. de Noihac écrit à ce pi*opos : « C'est au Timée de Chalcidius que se réduisent les connaissunces de première main de notre humaniste, et le pluriel {aliquot versos) pourrait bien être un artifice de polémique, d'un efl'et d'autant plus sur que l'auteur sait bien que ses adversaires, après la leçon qu'il leur donne, ne viendront plus visiter sa bibliothèque. »

2. On cite également un Platon parmi les manuscrits appartenant à Pallas Strozzi, une des gloires de l'université de Florence vers 1450.

LE PLATONiSMIi: PENDANT LA RENAISSANCE 381

d'abord apprécié comme il méritait de l'être : cependant c'était là au fond un événement capital, car Platon, au lieu d'être jugé, comme il Tavait été jusque là, d'après une tradition vague, ou les analyses plus ou moins exactes d'un Cicéron et d'un Sénèque, ou les données isolées de quelques dialogues sans importance {per spéculum, in xnigmale, s'il est permis d'emprunter ici une expression célèbre de S. Paul) allait désonnais se révéler dans tout l'éclat comme dans toute l'ampleur de son double génie d'écrivain et de métaphysicien.

Toutefois pour que cette manifestation fût vraiment efficace, une seconde condition, nous l'avons dit, était impérieusement requise, c'est qu'une traduction mît ces textes admirables à la portée de toutes les intelligences cultivées, de même qu'Aristote, à la faveur de versions latines, avai du premier coup trouvé libre accès dans tout l'Occident. Combien de lettrés du temps ont du verser en face de ces pages d'un déchiffrement pour eux malaisé, sinon impossible, les larmes mélancoliques d'un Pétrarque en présence de son manuscrit d'Homère? Chacun, prévenu par la curiosité générale, brûlait de s'initier à ce langage enchanteur, à ces mythes séduisants, à ces entretiens ingénieux où les choses delà terre pâlissent à côté de celles du monde idéal, où l'imagination et la sensibilité ne sont pas moins heureusement satisfaites que la logique et la raison.

Ainsi tout concourait à provoquer et à tenir en haleine le zèle et l'activité des traducteurs. L'un des premiers, Léonard Bruni (né en 1369) a rendu dans son beau latin, outre les Lettres qu'il paraît avoir particulièrement goùtées\ le PAèfl?re, le Phédon \ le Gorgias \ V Apologie, le Criton, c'est-à-

1 Cette traduction des Ltf//re« se trouve dans le manuscrit latin 16581 de ia Bibliothèque nationale ; en tète se lit une épitre dédicatoire de Bruni adressée à Cosme de Médicis. — La même bibliothèque possède une superbe copie faite à Florence en 1472 (et dédiée à un cardmal du nom de Georges) où l'on trouve, traduits par Bruni, les dialogues mentionnés dans notre texte ; ensuite le Tyran de Xénophon (traité publié communément sous le titre de Uiéron) et quelques pages de S. Basile.

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