Traduction dédiée par Bruni à Innocent VII
3. Achevé à Ferrare, selon la déclaration de l'auteur lui-même, le 23 mars 1437.
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dire, si Ton y prend garde, précisément les dialogues les plus séduisants, les plus propres à rendre sympathique et populaire le beau génie qui en est Tauteur. En même temps (1439) son ami Candido Decembrio dédiait une traduction de la République au duc de GlocesterS lequel récompensa avec une munificence vraiment royale le présent qui lui était fait. Decembrio avait d'abord limité son travail - aux cinq premiers livres de ce dialogue : Glocester obtint qu'il se remît à Tœuvre pour achever sa tâche. Une seconde traduction du même ouvrage était publiée presque simultanément à Naples par un Sicilien, Antonio Cassarini, lequel vint mourir à Gênes en 1444 après avoir fait un séjour prolongé dans la capitale de Tempire grec. En tête de son manuscrit ' se lisaient les lignes suivantes, concernant la biographie de Platon par Diogène Laërce : « Libuit etiam Platonis vitam addei-e, non quod traducta non esset, sed quia in urbem hanc nunquam venit, et quum ad libri hysagogem necesvsariam duxissem, maluerim transferendi laborem suscipere quam aliunde quia facile in praesentia non erat expectare ». Un autre érudit du temps, Guarini de Vérone, avait eu avec un de ses amis, Philippe de Milan, un entretien sur Platon au cours duquel ce prince lui avait demandé quelques éclaircissements sur les dates principales de la vie du philosophe. Guarini fit mieux : « Non contentus autem, écrit-il dans sa préface, promissa tantum reddere, ut accumulatius hoc aîs alienum tibi persolverem, ejus viri genus, vitam ac nonnulla ad divina ejus studia pertinentia conjunxi ». Quand nous aurons mentionné la version, d'ailleurs détestable, donnée par Georges de Trébizonde des douze
1. Oncle et tuteur d'Henri IV, ce prince, célèbre par son goùl pour les lettres et par ses sympathies pour la culture italienne, passe pour avoir fondé une des premières bibliothèques publiques en Angleterre.
2. La seule copie qu'on en connaisse (à la Trivulcienne de Turin) ne contient que le livre I et le livre V.
8. L'original, en très belle écriture minuscule italienne, de la main d'un certain Musullus:, se trouvait en 1858 dans la bibliothèque du viceconsul mexicain à Barcelone. On lit à la dernière page : v( Arnoldi edicto codex perfectus in arce Ovi > (château de TŒuf près de Naplcs). — Volger a décrit ce manuscrit dans le Philologui (XIII, 195).
livres des Lois, et celle du Charmide par Ange Politien, nous aurons épuisé la liste des prédécesseurs plus ou moins obscurs de l'œuvre célèbre de Ficin.
Gémiste Pic thon : ses partisans et ses adversaires.
Un événement qui semble appartenir exclusivement à Fhistoire religieuse passe, et à bon droit, pour avoir exercé une influence décisive sur la renaissance des études platoniciennes dans l'Occident : je veux parler du concile de Florence.
Après d'innombrables mais infructueuses tentatives, la papauté crut l'heure venue de tenter un suprême effort pour ramener le schisme grec dans le giron de l'Eglise. Un concile œcuménique dont nous n'avons ici ni à raconter les actes ni à apprécier les conséquences, fut convoqué à Ferrare d'abord, puis à Florence. Pour en imposer à ses futurs alliés, Jean VIII Paléologue s'était rendu en Italie avec une suite aussi nombreuse que magnifique. Or parmi ces Grecs dont quelques-uns, fêtés pour leur savoir et pour leur beau langage, se hâtèrent d'adopter quelque capitale italienne pour seconde patrie, deux figures surtput nous intéressent : celles de Bessarion et de Pléthon, tous deux gagnés sans retour à la cause platonicienne, mais en tout le reste absolument opposés : autant chez l'un domine la raison, la mesure, autant l'autre est plein de fougue et d'emportement.
Parlons d'abord du second.
Né vers 1375 à Constantinople et amené de bonne heure à Athènes, Gémiste en foulant de ses pas ce qui fut jadis l'Académie, sentit s'éveiller et grandir en lui un véritable enthousiasme pour Platon, et afin de rapprocher son nom de celui pour lequel il professait une admiration sans réserves, il lui substitua le synonyme plus attique de Pléthon.» Sur son caractère, les jugements sont très discordants : ceux-ci vantent la noblesse de ses sentiments, ceux-là le traitent d'impudent charlatan. Il paraît superflu d'énumérer
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ici ses nombreux ouvrages*, et de donner une analyse de son propre enseignement philosophique d'ailleurs très peu original : bornons-nous à rappeler qu'au jugement de M. AV'addington, en morale et en politique aussi bien qu'en métaphysique, Pléthon demeura fort au-dessous du maître dont il se réclame sans cesse. Et cependant les circonstances allaient faire de lui un ardent et heureux propagateur du
platonisme.
Désigné en eiïet par son incontestable érudition pour accompagner Jean Paléologue à Florence en qualité de docteur laïque et avec le titre de conseiller impérial, chargé dès 1438 d'expliquer Platon dans cette cité que le culte éclairé des lettres élevait dés lors au premier rang, il présente à Gosme de Médicis et ix sa cour un résumé de la philosophie platonicienne qui jette son auditoire dans un inexprimable ravissement. Comment en eiïet ne pas être conquis par les beautés alors neuves du sujet? Comment surtout résister à la prestigieuse éloquence de Torateur ? A l'entendre parler sur le ton d'un inspiré et d'un prophète, on eut dit, écrit un contemporain, que son àme habitait un monde idéal, au seuil duquel expiraient tous les bruits de la terre : qui aurait pu se défendre de partager son culte pour le philosophe dont il disait : « Cette image du beau que vous contemplez dans ses écrits, ne savez-vous pas qu'elle n'est qu'une copie dérobée au divin exemplaire qui se lit dans les cieux? ») C'est sur ces entrefaites que fut décidée dans ce groupe d'enlliousia:?tes la création de l'Académie florentine, dont l'histoire appartient à la période qui suit.
Malheureusement Gémiste, comme la plupart des Grecs de cette époque, était plus fervent encore de Plotin et de Proclus que de Platon lui-même. Il s'imaginait naïvement reproduire Platon son idole, et en réalité il rappelait avant tout TAlexandrin Porphyre et Proclus le hiérophante. Par une fatalité des plus fâcheuses, le platonisme allait reparaître non dans sa pureté originale, mais obscurci, altéré, comme
i. On en trouve la liste dans M. von Stein, Geschichte des PlaUmif' mui^ 111, p. 122.
l'avait été Aristote deux siècles plus tôt, par les extravagances d'infidèles interprètes. C'est ce succédané de la doctrine mère qui s'était, nous l'avons vu, maintenu en Grèce et que transplantaient en Italie ses derniers sectateurs. Bien plus, Pléthon accrédita la fiction d'une chaîne d'or remontant des derniers néo-platoniciens jusqu'aux autorités les plus antiques, mais en même temps les plus fabuleuses : les Sibylles, Zoroastre et Hermès Trismégiste, en passant par ces deux étoiles de première grandeur : Pythagore et Platon. Etrange manière en vérité d'honorer Platon, que de chercher à son exemple dans les idées la raison souveraine des choses, mais en faisant remonter la première affirmation de cette profonde métaphysique non plus au disciple de Socrate, mais à je ne sais quel faux Hermès égyptien * ! La théorie, toute bizarre qu'elle fût, fit fortune ettrouvafaveurauprèsdes » beaux esprits du temps. Aristote, procédant d'une tout autre inspiration, partant de données bien différentes, et usant d'une méthode à coup sûr très dissemblable, se trouvait exclu de cette chaîne d'or : cela suffisait pour sa condamnation. Du reste Pléthon, non content de contester absolument l'originalité et la profondeur de l'auteur de la Métaphysique y Taccuse sans hésiter d'une foule d'erreurs, les unes imaginaires, les autres assez apparentes dans l'Aristote primitif, mais soigneusement corrigées dans celui dont la scolastique depuis deux siècles arborait résolument le drapeau. En face de cet Aristote christianisé le platonisme qui avait cessé de l'être « venait en quelque façon trop tard », selon l'ingénieuse expression de M. Waddington ^ Néanmoins le livre où Pléthon vers l4/iO avait consigné cette polémique acerbe et injuste, livre qui est surtout connu sous son titre latin ;
1. C'est à ce même Hermès Trismégiste que Patrizzi attribuera avec une imperturbable assurance l'invention du dialogue.
2. Mémoire cité, p. 73 : a Remanié par S. Thomas, par S. Bonaventure, par Occam et Gerson, l'aristotélisme avait perdu sansdouteson caractère original : il oHrait des incohérences : mais les doctrines dans lesquelles il se résumait marquaient un progrès général de l'esprit humain, non seulement sur Tancien péripatétisme, mais encore sur le platonisme le plus pur et interprété dans son sens le plus favorable. On pouvait faire utilement plus d'un emprunt à Platon, on ne pouvait pas l'accepter tout entier sans faire reculer l'humanité ».
Nouv. SÉRIE, T. xxxn. — n» i 4
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Deplatonicœ atque aristotelicœ philosophiœ differentia ' fit une sensation profonde dans un milieu pénétré de la même antipathie contre Aristote et contre la scolastique.
Mais on relevait contre Pléthon un autre grief plus grave encore que ce parti pris si injustifiable : c'est le caractère païen à peine dissimulé d'un grand nombre de ses écrits. Dans sa propre patrie on le suspectait d'avoir conservé une préférence impie, une foi sacrilège pour ces vieilles divinités de la Grèce envers lesquelles Platon lui-même avait cru devoir se montrer si sévère. « Plus qu'octogénaire, écrit E. Egger % Pléthon tente huit cents ans après Proclus, une rénovation hardie du platonisme et non pas seulement du platonisme dogmatique, mais du platonisme pratique. Comme les derniers Alexandrins, il rêve de refaire une croyance païenne épurée par la philosophie : il en dresse le programme et sa main érudite en rédige pour ainsi dire le nouvel Evangile ». Dans l'une des séances du concile il osa dire publiquement qu'avant peu d'années une seule religion serait enseignée partout et universellement adoptée ; et laquelle ? celle de Platon à peine corrigée sur quelques points de détail. Bref, c'est à l'antiquité païenne qu'il entend demander une régénération non pas seulement du goût et de la science, mais, ce qui était bien autrement grave, de la morale et de la foi. Son Traité des lois, vrai rituel païen rempli d'impiétés et de folies, fut solennellement réprouvé et condamné au feu après sa mort par le patriarche Gennadius, qui ne crut pas pouvoir épargner cette flétrissure à la mémoire de celui dont longtemps il avait été Tami. Si l'on ne sévit pas contre Pléthon lui-même, cette tolérance ne s'explique que par l'immense réputation de savoir qu'il s'était acquise.
Ainsi la cause platonicienne se trouvait dès l'origine compromise par les exagérations blâmables d'un de ses plus ar-
1. Le texte original intitulé ni/ït wv 'AjDierroTelijç 7r/)o; m«tTw»« 8e«- «iûiTai, est suivi dans le manuscrit 70 du fond grec de la Bibliothèque nationale d'un autre écrit de Pléthon, Tov «vroO <TV7Xi^aaîw<rtç Zopo- «<rr^i«v x«i nXocToivixûv So7f*àT»v^ contenant des extraits de Platon habilement rapprochés pour faire front au péripatétisme.