Traduction littérale du grec itSwv, « les idées
5. Un des collaborateurs de la Revue américaiue The platonist (fondée en 1888) où Plotin et Proclus reçoivent des honneurs égaux, sinon supé-
que découvre Ficin dans le Parménide qu'il étudie avec les yeux et sous la direction de Proclus. Il est d'ailleurs intimement persuadé que partout Platon cache les mystères les plus profonds et que, pour comprendre sa philosophie, la première et la plus indispensable condition est d'aller bien au delà de ce qui se révèle au bon sens vulgaire.
Yoilà qui est incroyable, et à première vue on est et Ton ne peut qu'être étonné de voir un homme de la valeur de Ficin mettre aussi absolument sur la même ligne Platon et Plotin, la doctrine authentique de la République et du limée et les commentaires d'un Olympiodore ou d'un Proclus*. Pour s'expliquer une pareille confusion, il faut se rappeler tout d'2i)ord l'insistance mise par les Alexandrins eux-mêmes à se réclamer de Tautorité de Platon, à se proclamer ses héritiers légitimes, à traiter en s'inspirant de son esprit et de sa méthode (du moins ils se le figuraient) des questions que seul ou presque seul parmi les anciens il avait osé soulever. Bien plus, non seulement ils se donnent pour avoir repris la tradition du maître depuis longtemps interrompue, mais encore ils se font gloire d'avoir développé son système et tiré de ses propres principes leurs conséquences dernières qu'il avait à peine entrevues ou devant lesquelles une prudence timorée l'avait fait reculer. Yoilà bien, il faut le reconnaître, le portrait que nous tracent des Plotin et des
rieurs à ceux qui sont rendus à Platon lui-même, fait de Ficin ce pompeux éloge : « No one in the modem times has excelled him in a profound and accurate knowledge of the mysteria of the Platonic philosophy.» 1. Cette erreur, est-il besoin de le dire, était celle de tout son siècle, et les Médicis ses protecteurs ne lui surent pas moins de gré de la traduction d'Hermès Trismégiste ou de Proclus que de celle de Platon. Ce n'est là d'ailleurs qu'un cas particulier d'un travers intellectuel très général à la Renaissance et que Paul de Saint- Victor a assez heureusement caractérisé dans les lignes suivantes : « Il suffit d'ouvrir les écrivains du temps pour reconnaître tout d'abord que les auteurs anciens n'étaient pas alors classés suivant la hiérarchie que la critique leur a depuis assignée et que leur valeur relative était loin d'être la même qu'aujourd'hui. Cela se conçoit aisément : au milieu de cette. magnifique et unanime résurrection des poètes, des historiens, des savants de l'antiquité, tous étaient également et sans distinction les bienvenus. On exhumait avec le même amour et le même respect la statue et le camée, Horace et Calpurnius, Tacite et Végèce : chacun recevait avec joie et comme à genoux la feuille errante et mutilée du grand livre antique que lui apportait le hasard ».
Proclus la plupart des métaphysiciens du moyen âge, à l'exemple de l'AréopagiteetdeS. Augustin.Le panthéisme plus ou moins explicite qui se dégage des rêveries alexandrines était demeuré inaperçu ou du moins n'avait point encore sérieusement alarmé les consciences ; d'ailleurs, soit que les néoplatoniciens se fussent attachés avec une prédilection visible aux problèmes insondables de la nature et de la vie divines, soit qu*en réalité ils aient ce^^ines affirmations en commun avec la théologie chrétienne, objet cependant de leur dédain habituel \ Ficin les juge beaucoup plus près de l'Evangile que Platon lui-même. A ses yeux leur école représente comme un laboratoire doctrinal où le platonisme s'est purifié de toutes ses scories pour revêtir une impérissable splendeur ^ A l'heure où il écrivait, il n'était guère possible d^échapper à cette illusion séculaire qu'à la condition d'être ce que Ficin malgré d'autres mérites n'était certainement pas, un esprit critique doué d'une pénétration exceptionnelle : encore eùt-il fallu qu'on fût en possession d'une histoire de la philosophie assez complète, assez approfondie pour que le fonds primitif du platonisme y fût nettement distingué des additions plus ou moins téméraires qui s'y glissèrent dans la suite au contact des idées et des religions orientales. Or au milieu du XV siècle une telle histoire ou était à naître * ou ne faisait que de sortir
1. Pour rendre compte de leur hostilité tantôt secrète, tantôt déclarée contre les idées chrétiennes, Ficin invoque ou l'orgueil de secte s'efforçant de donner le change sur ses emprunts, ou le respect humain et la crainte des persécutions, dans un temps où le christianisme naissant avait à compter avec les mépris de la foule et la haine des puissants. 1) oublie que les croyances païennes sur leur déclin avaient recruté précisément à Alexandrie leurs derniers et leurs plus obstinés défenseurs.
2. Ce sont ses propres expressions dans une de ses lettres à Bessarion, et conséquent avec lui-même, à sa traduction de Platon Ficin se hâta de donner pour complément celle de Plotin (1492). On sait que Cousin devenu l'éditeur de Proclus ne parlait pas du néoplatonisme avec un moindre enthousiasme.
3. La première histoire moderne de la philosophie est contenue dans VEpistola de nob'Uiorlhus philosophife sectis et de eonini diff'erenliisy publiée à Florence en 1458 par ce Buoninsegno qui fut (une noie précédente l'atteste) au nombre des amis et des auxiliaires de Ficin. C'est d'ailleurs un essai sans portée dont quelques pages de Cicéron et de S. Augustin font à peu près tous les frais .
^Tf
du berceau. Notons en outre que par tempérament intellectuel Ficin était aussi froid pour la vérité simple et sans voile, aussi rebelle aux démonstrations précises qu'avide de merveilles et de mystères \ au point de se jeter, d'ailleurs en compagnie des plus illustres de son temps, dans toutes les pratiques de l'astrologie « et de la magie, et de pousser à rextrême les bizarres hypothèses mathématiques des pythagoriciens. Raison de plus, on le comprend, pour ne consulter qu'avec prudence les arguments placés par le célèbre Florentin en tète de sa traduction de chaque dialogue : œuvre de savoir assurément, car Pauteur était un érudit initié aux écrits non seulement de Platon, son maître de prédilection, mais encore d'Aristote ' et de ses deux pnncipaux interprètes arabes, Averroës et Avicébron : en même temps, du moins pour ce qui touche aux parties les plus hautes et les moins accessibles de la doctrine, œuvre d une imagination librement vagabonde, dont aucun discernement ne prévient et ne tempère les écarts.
Cette infidélité involontaire, si grave qu'elle puisse aujourd'hui paraître, suffit-elle pour que Ficin doive être rayé de la liste des platoniciens? Quelques-uns l'ont fait. D'autres
1 Peut-être, s'il eût voulu être sincère, Ficin eùt-il avoué qu'aux pages les plus éloquemment lumineuses de la République et du Phédan il préférait les énigmes insolubles du Pat^u'nide ou encore ce livre des Mystères égyptiens que Jambiique, dit-on, avait composé pour son maître et
ami Porphyre. ... • j
2 Ses contemporains nous le montrent tirant a plusieurs reprises des horoscopes comme le faisait un Thrasylle à la cour de Tibère. Disons a sa décharge qu'il sut se préserver des aberrations de la cabale.
3 Mieux inspiré que Pléthon, Ficin sait rendre justice à Aristote, au sujet duquel il écrit à son ami Hermolaus demeuré péripatéticien : « In eodem veritatis virtutisque cultu sumus unum, in quo Plato et Aristoteles non esse unum non potuerunt ». A ce propos il n'est pas sans intérêt de citer ce passage d'un de ses biographes : « Factum providentia Horentini praesulis quominus a Platonis lectione quam inde a pueris summopere Ficinus adamavit, in perniciosam haeresim prolapsus fuerit. Bonus enim pastor quum adolescentem clericum suum plus aequo captum Platonis eloquentia cerneret, non ante passus est in illius lectione freqnentem esse, quam quum D. Thomae Aquinatis IV libris contra gentes conscriptis quasi qu odam antipharmaco praemuniret ». De fait 1 Ange de l'Ecole a été salué du titre magnifique de « splendor theologiae » par celui que Ton a nommé, non sans quelque llattcrie assurément, « le Thomas d'Aquin du platonisme ».
en plus grand nombre se sont prononcés en sa faveur. Assez récemment M. Waddington a repris la question et, l'histoire en mains, a victorieusement répondu à l'objection soulevée. Voici un résumé de sa réfutation.
On a dit * que Ficin, victime du syncrétisme alors à la mode, n'avait su s'attacher à rien et qu'il avait été tour à tour le disciple de toutes les écoles : mais comment entreprendre et exécuter en l'honneur de Platon un monument aussi complet, aussi remarquable, sans une sympathie à part pour le grand philosophe ? surtout comment l'achever sans s'imprégner même malgré soi de son esprit et de ses pensées? «Nolim Marsilianam doctrinam Platonicae opponere, » répétait-il constamment. D'ailleurs, est-ce que le dogmatisme étroit des moralistes de l'ancienne Académie reproduit tout l'élan, toute l'ampleur, toute l'universaUté du génie de Platon? est-ce que des sceptiques élégants comme Arcésilas et Carnéade, est-ce que leurs successeurs, substituant aux vues si idéales et si élevées de Platon les subtilités dogmatiques et morales du stoïcisme, méritent mieux que Plotin et Ficin Fépithète de platoniciens? Et cependant l'histoire leur a conservé ce nom, parce qu'il y a chez tous ces hommes dont nous venons de parler une direction commune, une inspiration identique, en dépit de la médiocrité des uns et des déviations des autres. Quiconque, ajoute M. Waddington, s'est fait un nom dans l'histoire de la pensée philosophique se distingue par un côté spécial, par son cachet propre de celui qu'il aprispour modèle, fût-ce même au point de le proclamer son dieu. C'est ainsi que l'école platonicienne de Florence a droit tout à la fois et au titre qu'elle porte et à une place à part dans les annales du platonisme.
(A suivre). Ch. Huit,
Docteur ès-lettres.
1. Voir l'article Ficin dans \e Dictionnaire des sciences philosophiques.
LA PHILOSOPHIE DES U\tUU
BT