ARISTOTE ET PLATON
» I, 9). Lè\résultat est de faire succéder à/ce trouble de » Fesprit le ealme de la raison satisfaite yl^'admiration est » une nouvelle\urprise par la découverte de Tordre de la » nature et de laWuIarité de ses lois/» (Met., Il, 15).
[I y aurait peut-èh-c à rapprochci/le eau^oéÇetv de FgvOou- (TtàÇgtv dont il a été pat^é plus haujfe; tout en maintenant la distinction signalée. MaiàMjuant yPelFet produit on ne saurait méconnaître ranalogic\« Çfette science dont le caractère est la contemplation fait naître une jouissance pure comme celle à laquelle nullo^autre ne peut se comparer (Eth. à Nie. X). Cette jouissanceNest divine entre toutes, elle est le partage des Dieux ». 0ar ellX traite des choses divines. (Ibid,). — Il s'agit ici de lA métaprWsique la plus haute qui est la théodicée. — Platon ne parleras autrement quand il traite des idées et du Jijen absolu, Viont la raison humaine participe arriv(3e au commet de sa Uialectique (Cf. Rép., VI). La différence que l'on signale lest-elle vraie? Platon, nous dit-on *, « nous montre commeht la philosophie com- » mence, Aristo te comment elle s'acliève.Il ajoute à Platon, » il ne le contredit pas ». Qu'il ne lel contredise pas, cela est clair, on ne voit pas aussi bien ce bu'il ajoute^
Pour nous, sur tous ces points, oiiul s'agit de l'idée de la philosophie, l'accord est parfait; satf quelques nuances, il n'y a pa3 à signaler la moindre qivergence d'opinion entre les deux philosophes.
{A 0tiivre.)
Ch. Bknard.
i* Fy^avaisson, Essai sur la métaph. d'Aristote, t. I, p. 119.
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LE
(4<» article).
Les théories philosophiques de Ficin,
Dans la longue liste des traducteurs modernes de Platon, Ficin ne figure pas seulement à titre d'érudit, comme Dacier ou Steinhart: ce fut en même temps un philosophe, presque un chef d'école *, à la façon de Schleiermacher et de Cousin. Sans doute, homme savant et laborieux, mais trop enclin à la spéculation pure d'un côté, et de Fautre trop rebelle à toute méthode suivie, procédant dans ses ouvrages par analyses où la minutie du détail empêche la lumière d'arriver sur les grands points, possédé par cette curiosité enfantine que tout attire, il n'a pas marqué son sillon dans l'histoire de la pensée : pour être capable de concevoir un système cohérent qui lui fût propre, il eût fallu que son esprit se fût nourri à moins de sources diverses et dispersé sur un moins grand nombre d'objets*. Quoi cpi'il en soit, il a été pour un temps en Italie l'oracle de sa génération et afin de confirmer les conclusions auxquelles aboutit le chapitre précédent, il est intéressant d'examiner en particulier dans quelle mesure son enseignement a été inspiré par celui de Platon, à quelles parties delà doctrine du maître sont allées ses plus chaudes sympathies.
Or il est clair d'abord que dans ses écrits la théorie des idées, ce centre, ou si Ton préfère, cette pierre angulaire du platonisme original ne tient qu'une place très secondaire.
1. M. Rocholl {Zeilschvift fur Kirchcngcsrhichte, XIII), a défini sa doctrine « eine weithin unziehende, geheimnissvqll imponierende Gcdankenmasse ».
Ficin, lui aussi, parle çà et là des idées, rationes, cxemviaria. formœ verœ, species innatœ menti : il leur accorde deux attributs, eminentiaci communicabilitas, le premier par lequel elles nous dépassent, le second au contraire par où nous pouvons les saisir indirectement sans doute [rar/r/io reflesso) tandis que Dieu les perçoit intuitivement [raggio diretto): connaître une chose, c'est en ramener tous les éléments à leur pureté première. Mais qu'il y a loin de ces réQexions jetées comme en passant aux considérations métaphysiques si profondes développées dans les pages les plus célèbres du Phèdre, de la République et du Timée ! Ce qui chez le philosophe athénien était l'essentiel, ce qui constituait la révolution par lui introduite dans l'explication du monde et dans la théorie de la connaissance, attire à peine l'attention de Ficin : ses préoccupations préférées vont visiblement ailleurs.
Il se rapproche déjà davantage de Platon lorsqu'il définit la philosophie « la grande médiatrice entre Dieu et l'homme, entre le fini et l'infini » : surtout lorsque dans l'ensemble des choses il aperçoit tout à la fois l'accord et l'opposition de ces deux éléments fondamentaux, l'un et le multiple. Au plus bas degré de l'échelle des êtres, la matière, multiplicité pure : au faîte, en tout ethore de tout, Dieu, l'unité parfaite et immuable, omnium simplicissimus.etmmèmo: temps la grandeur sans bornes, Dieu, en qui être et penser se confondent dans l'identité de son essence, et dont Ficin, devançant notre Malebranche, affirme dans une lettre à Bembo qu'ii est « luce e occhio délia umana contemplazione ». L'idée de la perfection est sans cesse présente à l'esprit du , platonicien de Florence: rien de plus naturel, selon lui, à Tintelligence humaine que la conception soit d'une puissance supérieure à la nôtre, réalisant ses décrets sans être asservie à aucune condition de temps et d'espace, soit d'une vie supérieure à la nôtre, affranchie de toutes les vicissitudes qui sont notre partage. L'échelle dialectique qui, embrassant tous les degrés de l'intelligible, nous permet de monter sans effort de ce qu'il y a de plus humble à ce qu'il y a de plus élevé et de redescendre de ces hauteurs subli-
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mes jusqu'aux régions lesplus inféiieures de la création*, est bien autrement complète et mieux définie chez Ficin que dans lo Banquet ou la Répitblùjue : il est manifeste que les théories alcxandrines ont passé par là. La qualité - vient donner une forme au moins provisoire à la matière et nous rend compte de l'harmonie et de la beauté du monde terrestre, que Tastrologie nous montre d'ailleurs sous la dépendance immédiate du monde céleste. Avec le règne de la vie commence celui de l'àme, laquelle participe à la fois de l'un et du multiple, d'un côté identique à elle-même, puisque par la mémoire elle remonte au passe comme par ses résolutions elle anticipe sur l'avenir, de l'autre se transformant sans cesse, témoin le développement graduel de ses diverses tendances et de ses diverses facultés. Enfin entre le monde humain et Dieu se déroule le monde angélique avec son admirable hiérarchie telle qu'elle se trouve définie dans l'Aréopagite, cet Alexandrin chrétien ^
L'esthétique et la morale platoniciennes, voilà les deux grandes séductions auxquelles Ficin s'est abandonné : la théorie de l'amour^ et celle du souverain bien, voilà le double objet ou plutôt, car il ne consent nulle part à les séparer Tune de l'autre, l'objet presque unique de son enseignement.
A ses yeux d'où naît la beauté ? de la correspondance adéquate entre un être quelconque et son idée. Au reste, comme Platon, il louche à cet attrayant mais difficile problème en vue de répondre aux aspirations d'une àme poétique et religieuse bien plus que de satisfaire aux rigoureuses exigences d'un savant. Sur les ailes de Diotime, dont la méthode le jette dans un véritable ravissement, il s'abandonne
1. Ce qu*Aristote et les premiers platoniciens nommaient jj 58oç avw
2. « Qualitatem more platonico omnem formam divisam in corporc appellamus » (Ficin).
3. Aussi un critique a-t-il pu dire de Ficin : « Hoc Dionysiaco raero Dionysius noster ebrius exultât passim ».
4. Je passe sous silence comme étrangère à l'objet spécial de cette discussion mainte observation psychologique d'une Hnesse inattendue. Ainsi Ficin a très bien vu avant Bossuet que l'amour peut être considéré comme la source de toutes nos passions.
à l'extase, et pour peindre la sphère toute céleste où voudrait nous introduire la prêtresse deMantinée, le langage de Dante alterne sous sa plume avec celui de Platon. En quoi consiste la félicité de l'homme ? A voir Dieu, à le posséder, à s'enivrer de la splendeur de sa face * ; en traitant de ce sujet Ficin a des élans de mysticisme, et si j'ose ainsi parler, de transfusion dans la divinité, qui font songer à S. François et à Ste Thérèse. C'est ainsi que le sentiment religieux s'associe à la poésie et à l'art dans une doctrine appelée (c'est Pespoir intime de son auteur) à régénérer entièrement la pensée moderne ; en quoi Ficin devait être d'autant mieux goûté, sinon suivi, qu'en somme il reprenait pour les soumettre à une brillante analyse des notions depuis longtemps diffuses dans les imaginations cultivées de ses compatriotes italiens, disons mieux, des générations chevaleresques de l'Occident". Seulement tandis que chez Platon Pamour garde malgré tout quelque chose delà corruption des mœurs grecques du temps, Ficin le transforme en une impulsion immatérielle et suprasensible qu'il oublie d'ailleurs de ramener aux proportions véritables de l'humanité : il se laisse dominer par l'idéal au point de perdre de vue le réel et déclare qu'un Dieu seul a pu faire à Platon des révélations aussi supérieures à la terre.
En ce qui touche notre âme et sa nature essentiellement différente de celle du corps, Ficin se sépare avec éclat de la théorie d'Aristote alors dominante pour adopter les vues de Platon. Le problème de l'immortalité l'a vivement préoccupé, et son princii)al écrit philosophique intitulé Theoloijia platonica\ le monument le plus important sans contredit
i. Ou, pour me servir des propres termes de Ficin : « Videre Deum per intellectum et viso Deo per voluntatem frui ».
2. Bornons-nous à rappeler ici les sonnets de Pétrarque, les beaux vers du Purgatoire de Dante sur les généreux effets de l'amour, et la célèbre canzone, tout récemment publiée et commentée par M. Salvador^ : Dt'lla nalura, dei movimenli e degll effp.tti d'amore, œuvre de ce Guido Cavalcanti que Dante appelait « lo premier de ses amis ».
3. Le titre complet de l*ouvrage est : Theologia platonica sive de immort alitate animorum et œterna felicitate, in-f». On y lit, f. 2 a. : Ca- • pitula librorum théologie de immort, animorum M. F. F. divise in libres XVIII. — f. 6b : Qaa'dam addita etquaedam emendata. — f. il a : M. F.
de Técole platonicienne au XV® siècle, n'est autre chose qu'une éloquente amplification du Phédon. On n'y relève pas moins de quinze arguments pour établir rationnellement Texistence de la vie future et des récompenses célestes *. Si tout était fini pour nous à la mort, dit très justement Ficin, rhomme que rien ne peut rassasier en dehors du bien souverain, serait non pas la première et la plus admirable, mais en réalité la plus infortunée des créatures.
Donc, à tout prendre, et si incomplet qu'il soit sur des points essentiels, le platonisme professé par Ficin est bien supérieur à celui que nous avons rencontré chez Pléthon et même chez Bessarion ^ On sent, en dépit de toutes les infiltrations étrangères, qu'on est en présence d'un homme qui a vécu longtemps dans l'intimité de son modèle, qui a dû méditer avec trop d'attention le sens de chaque texte pour se permettre d'en donner ensuite volontairement une interprétation arbitraire, qui enfin a été mis en garde par une certaine connaissance de l'histoire philosophique contre mainte erreur criante où étaient tombés ses devanciers. D'autres après lui, et grâce aux secours que lui-même leur a ménagés, s'efibrceront de reconstruire la pensée primitive de Platon dans sa pureté native par une méthode plus scientifique et plus sûre : Ficin gardera l'honneur de leur avoir le premier frayé la voie.
Avant de terminer ce court exposé des théories de Ficin, il ne sera pas hors de propos de dire quelques mots de deux reproches qui lui ont été adressés.
F. PROHEMIUM IN PLATONICAM THEOL. DE ANIM. IMM. AD LAU- RENTIUM M. VIRUM MAGNAN. — f, 12 a : In omnibus quae aut hic aiit alibi a me tractantur, tantiim assertum esse volo, quantum ab ecclesia comprobatur. — f. 316 : Impressum Florenlie per Antonium Miscominum Anno Salutis MCCCCLXXXII. — f. 319 : l'ouvrage se termine par ces mots : SOLI DEO LAUS, HONOR ET GLORIA. AMEN.
Un second écrit de Ficin, qui fait en quelque sorte suite au précédent. De vita lihri très (Florence, 1489), porte non moins visiblement la marque de l'inspiration platonicienne.
1. Une des réllexions développées avec le plus d'insistance est la suivante : < Magis nature animi convenit ut vivat seorsum a corpore motuque quam in corpore atque motu ».
2. Chez qui Ficin relève et corrige plusieurs erreurs, et notamment celte affirmation inexacte, quoique si fréquente', que Platon avait enseigné le dogme de la Trinité.
Tout d'abord on l'a accusé de panthéisme, et l'on ajoute que les Alexandrins ses modèles devaient infailliblement l'y conduire. Il est certain qu'à leur imitation il parle volontiers d'une création qui est une effusion, une émanation, un rayonnement, paraissant prendre au pied de la lettre des expressions qui pour d'autres ne sont que d'élégantes et assez vagues métaphores. Ailleurs on serait en droit d'incriminer chez lui telle ou telle expression isolée, telle ou telle phrase douteuse, mais à cet égard Platon lui-même n'est pas absolument innocent, et cependant il est évident que ni le maître ni son moderne disciple n'ont entendu faire œuvre expresse de panthéiste. Chez ce dernier en particulier rien ne rappelle l'Un « transcendant » des néoplatoniciens : au contraire Ficin affirme en toute occasion la liberté de l'Etre suprême, de même qu'il a sur la Providence des réflexions pleines de profondeur*.
Mais voici une seconde accusation, plus grave, et sur laquelle il convient de nous arrêter plus longtemps. On a dit de Ficin qu'au fond c'était un païen à peine déguisé : que ses déclarations de christianisme et de soumission à l'Eglise - lui avaient été imposées par la crainte d'encourir la disgrâce de l'autorité ecclésiastique : qu'on s'explique mal un chanoine de la cathédrale de Florence prêchant du haut de la chaire le platonisme ' dans des sermons où il entrait infiniment de philosophie et fort peu de théologie, et sans cesse tourmenté de l'idée d'introduire dans la liturgie catholique quelques passages de ce Platon dont il avait fait son idole : on insinue même que Laurent de Médicis ne le poussa à entrer dans les ordres qu'afin de donner plus sûrement le change sur ses véritables intentions et de
1 . Citons la suivante : « Non negligit minima gubernare, qui maxima facere non neglexit ». — « Circulus boni per bonuin in bonum rediens », voilà par quelle belle image, d'ailleurs éminemment platonicienne, Ficm se plaît à représenter et l'action créatrice de Dieu et l'ensemble des
sciences humaines. x x
2. Par exemple, dans sa Theologia plalonica (Voir une des notes pré-
cédenies).
3. Renonçant aux formules de salutation ordinaires, Ficin se plaisait
à appeler ses auditeurs « mes frères en Platon ».
couvrir du manteau de la religion une entreprise perfidement irréligieuse. •
Parler de la sorte, c*est mal connaître l'état des esprits dans l'Italie d'alors, prêts aux plus étranges confusions de doctrine \ mais non à un pareil machiavélisme.
Sans doute, ainsi que nous Pavons déjà fait remarquer, nous ne sommes plus au XIIP siècle, dans ces temps de foi où la pensée chrétienne non seulement fleurissait dans toute sa pureté et toute sa vigueur, mais se sentait assez forte pour conquérir et dominer les éléments étrangers avec lesquels elle entrait en contact. Si Ficin a parfois reçu le titre de » Thomas d'Aquin du platonisme », entre fui et Tillustre docteur du XIIP siècle il y a des différences profondes, et celle-ci notamment. C'est aux pieds du crucifix que ce dernier a puisé cette science qui a fait l'admiration de la postérité, et après avoir fait éclater la hauteur de son génie dans des Sommes immortelles, l'auteur du Lauda Sion se plaisait à épancher son amour pour Dieu dans des hymnes d'une piété à la fois tendre et sublime. La tradition ne nous apprend rien de semblable de Ficin ou plutôt elle nous le montre, comme tous les savants d'alors, même les plus croyants, vivant dans le commerce pour ainsi dire quotidien des dieux et des héros de l'antiquité. « Platonicien sans discernement, Ficin devait pencher un peu trop vers le paganisme et offrir plus d'une fois sur l'autel de Platon k Florence un encens profane, sinon idolâtre * »
Tout cela ne saurait être sérieusement contesté, et cependant, comme nous allons l'expliquer, le reproche que nous discutons en ce moment est loin d'être fondé.
Pour y répondre, nous avons d'abord les déclarations expresses de Ficin lui-même, rejetant bien loin de lui jusqu'à la pensée de travailler sous quelque forme que ce soit
1. Ce fat le sort de plus d'un homme marquant à l'aurore comme à Tapogée de la Renaissance : « Attirés dans tous lés sens, ces érudits, ces chercheurs, ces poètes qui marient si facilement l'enthousiasme à la science, ne résistent à aucun entraînement ; le même homme vit en quelque sorte de plusieurs vies, parfois si distinctes qu'elles paraissent inconciliables. »