‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 18 sur 77 · M. Vast, Besnarion, p · texte numérisé non relu

M. Vast, Besnarion, p

à la restauration du paganisme*, ensuite le programme qu'il assigne lui-même à ses efforts. Si les moyens qu'il a mis en œuvre nous paraissent un peu étranges, le but qu'il avait en vue n'en était pas moins digne d'éloges. Autour de lui il voyait la foi décliner; il veut faire front à l'incrédulité grandissante et se flatte de convertir par l'autorité de Platon ceux que ne touche ni la divinité de l'Evangile ni l'exemple des saints et des prophètes. La vraie philosophie et la vraie religion sont inséparables, répète-t-il sans cesse, et leurs conclusions identiques ; la première est dangereuse sans la seconde, de même que la seconde est inacceptable sans la première : à la philosophie donc il appartient de triompher des résistances que rencontre la prédication religieuse ^

Or la philosophie alors régnante en Occident, le péripatétisme, compromise parles témérités d'Averroès, est devenue elle-même un ferment efficace d'incrédulité. Pareille doctrine, dit Ficin, mérite d'être appelée « malitia non scientia ».

Mais un astre nouveau vient de se lever dans le firmament philosophique. Platon semble avoir reçu de la Providence la mission d'annoncer et de répandre, par sa vie et son exemple, par son action et son éloquence, la vraie religion chez tous les peuples ^ Voyez à quel point il est constamment préoccupé des grands intérêts de Dieu et de l'âme ! N'at-il pas donné à la philosophie la dignité et le prestige d'une prêtresseen lui faisant emprunter la voix inspirée des oracles?

i. « Argonautica et hymnos Orphei et Homeri alque Procli theolo^iamque llcsiodi, quae adolescens, nescio quomodo.ad verbum mihi soli Iranstuli, edere nunquam plaçait, ne forte Icctores ad priscum deorum damtionumque cullum jamdiu merilo reprobatum revocare viderer »> (Lettres^ XI, p. 933). Dans un autre passaj^e, à propos de certaines analogies, curieuses d'ailleurs, entre la vie et la mort de Socrale et celles du Sauveur, Ficin s'excuse de ne pas insister, crainte, dit-il, de scandaliser les âmes simples.

2. « Non est profecto putandum acula et quodammodo philosophica hominum ingénia unquam alia quadam esca prjeterquam philosophica ai) perfeclam religionem allici posse ».

3. ce Itaque Deus omnipotens statutis tomporibus divinum Plalonis animum ab alto demisit, vita, ingenio, eloquioque mirabili religionem sacram apud omnes gontes illustralurum » (Epîlrc à Laurent de Médicis).

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N'est-il pas le plus brillant anneau de cette chaîne d'or imposante qui remonte aux premiers âges du monde, grâce à laquelle la sagesse divine communiquée à Abraham et à Moïse a passé par mille canaux dans la philosophie des na- . tiens antiques ? Il n'y a plus à inventer : la vérité est là : il suffit de restaurer ce qu'ont enseigné et pratiqué un Pythagore, un Socrate, un Platon*, âmes d'élection que Notre Seigneur a rencontrées dans les limbes et qui à leur manière avaient été ses précurseurs ^.

Ainsi, continue Ficin, qu'on lise et qu'on médite les dialogues platoniciens : Parménide y prêche l'unité de Dieu, Zenon la fragilité des choses d'ici-bas, Timée la bonté divine rendue manifeste dans la création. Le Philèbe, le Théétète et le P/ieV/ô/i enseignent que notre bonheur doit consister à ressembler autant qu'il est en nous à la divinité, les Lois que Dieu et non l'homme est la mesure de toutes choses. Dans le Criton, Ficin découvre comme un sommaire de TEvangile, « christianœ religionis fundamenta », dans le Protagoras et le Critias, la punition de l'humanité qui s'est détournée de son Créateur ; il lit dans les Lettres, initiation suprême à la sagesse platonicienne, que Dieu est à la fois Père et Fils, qu'il y a des hiérarchies d'esprits bienheureux, que la lumière brille tout à coup dans les âmes pures, etc. D'autres maximes de Platon ne sont pas moins remarqua-

1. Ficin, eu un temps où par une généralisation des plus fausses tout semblait bon à reprendre dans ce qu'on pourrait appeler la philosopliie religieuse de l'anliciuité, ajoute intrépidement à ces noms une inlilîilé d'autres bien imprévus, parmi lesquels je remarque ceux d'Atlas, de Prométhée, de Zoroastre et surtout d'Hermès Trismégiste, « l'apôtre des Kgyptiens «. On citait alors sous son nom deux ouvrages : l'un Asctépius mi ih' la vnlonlé (firinr, autrefois traduit par Apulée, l'autre, Pimamlpr nu ili' la sn(j('fisrtiirin«% récemment apporté de Macédoine en Italie. Ficin daigne cependant reconnaître qu'ici une sage réserve est nécessjûre : « Id enim gentium vat<»s, ni lialaam, ut Sibylla videnlur babere ut lucem patianluret tenebras, etlucidaet opaca vaticiniorum intervalla, puraquc interdum et nonnuntiuam impura ».

2. Un tbéologien contemporain, abordant le même problème, a cru fouvoir en donner la solution ([ue voici. L'action, ou si Ton préfère, Taltraction exeicé»- par hieu sur l'humanité se produit tantôt « ofHciellement », par une révélation spéciale et expresse, tantôt « oflicieusemenl » d'une fîîçon moins visible et encore plus mystérieuse, mais possédant malgré tout sa réalité et son efticacité propres.

bles: mieux vaut souffrir l'injustice que la commettre —il faut mépriser les choses périssables et s'attacher aux éternelles — pour se guider ici-bas, c'est la raison qu'on doit suivre en attendant la révélation divine, etc. Au reste, Ficin est-il embarrassé pour retrouver expressément chez l'auteur des dialogues un dogme déterminé ? Le moyen qu'il emploie est des plus simples. Platon abonde en mythes et en expressions figurées : il suffit de leur donner une interprétation suffisamment ingénieuse*.

Bref, pour mieux témoigner de sa confiante vénération, dans son épître à Laurent de Médicis il n'hésite pas à appliquer à l'illustre philosophe païen les paroles de l'Écriture: Dextera Domini fecit virtutem : dextera Domini exaltavit eum : non morietur, sed vivet et narrabit opéra Domini,

Donc, étudier Platon, s'imprégner de ses affirmations, de ses illuminations même, mettre en lumière les vérités immortelles découvertes et célébrées par son génie, c'est faire au premier chef œuvre de chrétien. De là des phrases comme les suivantes, choisies entre cent autres semblables dans la correspondance de Ficin : « Qui te ad Platonem, ad Ecclesiam vocat » — « Qui te adAcademiam vocant, nontam ad Platonicam disciplinam quam adlegem Mosaïcam exhortantur ».

Non, Ficin n'est pas un païen : ce n'est pas davantage un de ces esprits forts qui consentent à étudier tous les systèmes, sauf à s'abstenir systématiquement d'approfondir les bases philosophiques de la foi chrétienne. Exempt de cette superbe qui se fait gloire d'une science refusée aux humbles et estime la religion bonne tout au plus pour les petits et les ignorants, il aspire à rapprocher, à fortifier par um étroite alliance ces deux soutiens delà vie morale, et ce qu'il cherche selon ses propres paroles, c'est pia quœdam pliilosophia,

1. « Aliter intelligi debent quam verba sonant » : nous tombons dans lallégorie à outrance. Là même où il est contraint d'y renoncer, Ficm ne le fait qu'à demi. L'exemple suivant en est la preuve : « Efço extra controversiam assero, trinitatis christianae secretum in ipsis Plaloms libris nunquam esse. Sed nonnulla verbis quidem qiiamvis non sensu quoquomodo similia. Similiora vero in sectatoribus ejus ».

Aussi loinde s'asservir aveuglément à Tautorité d'unhomme, quelque supériorité émincntc qu'il lui reconnaisse, il abandonne IMaton, comme deux siècles plus tôt S. Thomas avait fait Aristote, toutes les fois que Platon s'écarte du christianisme : il est vrai qu'il lui en coûte d'admettre entre son philosophe de prédilection et la doctrine révélée une contradiction sérieuse et de quelque portée. Sans doute ni une science rigoureuse ne s'accommode de telle de ses interprétations, ni la vraie piété de certaines exagérations manifestes de pensée ou d'expression*. Mais parmi ses contemporains nul ne paraît avoir suspecté son orthodoxie : plusieurs même lui ont rendu un public hommage ^

Yoilà, avec ses qualités et ses défauts, l'homme à la fois enthousiaste et laborieux, d'ailleurs exempt d'impatience et d'aigreur, étranger par son humeur aux colères et aux intrigues % qui allait servir d'instrument aux Médicis pour Tune des créations les plus marquantes de leur règne. Je veux parler de l'Académie platonicienne de Florence, dont j'ai maintenant àretracer la brillantemais éphémère destinée.

(A suivre.)

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