M. Léon Gautier
380 ANNALES DE PHILOSOPHIE CHttÉTlENNE
privées et publiques de ses contemporains, et aimant à traiter des choses philosophiques sub specie ae ter nita lis, comme s'exprimait Spinoza. Il y a cà et là dans ses écrits de quoi égarer l'intelligence, jamais de quoi enflammer fâcheusement l'imagination ou la sensibilité. Platon, lui, est avant tout un Grec, un Athénien vivant de la vie de son temps et se complaisant à la décrire sinon toujours comme objet immédiat de ses dialogues, du moins dans les introductions habituellement si gracieuses qui leur servent de cadres*. Je ^ n'en veux d'autre exemple que le Banquet, ce bréviaire de prédilection des platoniciens de la Renaissance, ne fût-ce que parce que la discussion philosophique y a pour terme naturel je ne sais quel ravissement mystique. Si nulle part peut-être Platon ne s'est élevé plus haut, nulle part également il n'a fait une place aussi large à la peinture, disons mieux, 'à la photographie delà société athénienne telle qu'il la voyait de ses yeux : de telle sorte que ce qui ressuscite avec lui, ce n'est pas seulement le prestige d'une philosophie particulière, recommandable d'ailleurs à tant d'égards, - c'est l'élégance hellénique tout à la fois déshonorée par ses vices et parée de ses splendeurs. Bref, à pénétrer dans son intimité, à s'imprégner de sa lecture, plus d'un admirateur imprudent courait le risque de devenir insensiblement païen de sentiment et d'aspiration^
Au reste n'était-ce pas là en quelque sorte la tendance fatale et comme le fruit naturel de la Renaissance ? Parmi ces lettrés et ces érudits qui feuilletaient nuit et jour les trésors retrouvés du génie grec et romain, combien, non contents de s'initier par une imitation passionnée aux idées et au langage de l'antiquité, en transportaient sans scrupule les mœurs dans leur propre conduite? Le paganisme ne
1. Ce côté jusqu'ici trop peu remarqué du génie philosophique et littéraire de Platon a été très bien mis en relief par deux auteurs contemporains, M. Croiset en France et M. Joël en Allemagne.
2. « Les platoniciens de l'Italie se faisaient gloire de ce retour complet aux idées de Platon, et s'applaudissaient de l'esprit mondain que leur philosophe donnait à la littérature italienne, sans trop s'inquiéter si ce caractère tout séculier n'allait pas jusqu'à devenir même quelque peu païen » (S. Marc Girardin).
s'imposait plus simplement comme une brillante parure de l'esprit, il s'introduisait par mille canaux secrets dans la vie quotidienne de la haute société italienne. Le danger était réel et depuis longtemps il avait été signalé. « Lorsque l'érudition remettant en lumière un vaste passé presque oublié parut découvrir aux peuples modernes une science, une religion, une société toutes nouvelles, quelques hésitations ne durent-elles pas naître dans la conscience des générations chrétiennes ? Elles vivaient dans un monde où Dieu était partout ; on leur en montrait un où Dieu semblait n'être nulle part* ». Cette science qui attirait les esprits d^élite s'était créée, avait grandi en dehors de l'action et de la pensée divines : cette philosophie s'était librement développée loin de la tutelle et des inspirations de la théologie : elle n'avait ni connu ses dogmes ni subi son contrôle : cette morale (on s'en persuadait du moins) avait fait des héros sans la foi et des sages sans la grâce : cette histoire, elle s'était déroulée non sans gloire à travers les âges sans que Dieu parut sur la scène. De là des problèmes troublants^ auxquels il semblait qu'il n'y eut que deux issues : ou la révolte de la raison ou la calme et dédaigneuse insouciance du scepticisme.
Au XV*" siècle on avait assez heureusement réussi à allier le culte de l'antiquité classique et celui de la tradition chrétienne, à concilier la loyale adhésion au dogme, la ferveur même de l'esprit religieux avec des recherches et des goûts qui semblaient les exclure. Sur le trône pontifical Nicolas V avait donné ce grand exemple, et Fra Angélico, le grand artiste en garde contre l'entraînement universel, montrait « que la plus belle poésie est en même temps la plus pure, celle qui établit entre l'àme et Dieu un échange perpétuel de confiance et d'amour^ ». Mais avec le XV1« siècle