‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 27 sur 77 · Dans son ouvrage : U Italie mystique (Paris · texte numérisé non relu

Dans son ouvrage : U Italie mystique (Paris

•2 Dans le Correspondant du 10 juillet 1895 M. Tabbe Carry parle de la double physionomie que présente l'âme italienne, espèce de Janm btfrons : l'àme catholique, celle qui a inspiré Dante, le lasse et qui revit dans Raphaël, Michel-Ange, tous les grands artistes de la Renaissance; l'ànie païenne, naturaliste et révolutionnaire qui de nouveau l emporte aujourd'hui, hélas ! dans la direction du mouvement national et politique

de la péninsule. »... , x i • * i^»

3. Les positivistes sérieux, tels que A. Comte et Littré après lui, sont les premiers à constater dans le moyen âge comparé à l'antiquité un progrès véritable, à savoir l'organisation spirituelle établie par le catholicisme sur des bases si durables : et d'autres que des chrétiens fervents ne peuvent s'empêcher de voir avec regret PEurope s'éloigner de plus en p us de cet internationalisme scientiBque et philosophique, autrefois son plus précieux apanage.

LE PLATONISME PEiNDAiNÏ LA KENAISSANCE 377

et d'unir dans une action commune des drapeaux d'ordinaire ennemis, pendant que dans la sphère supérieure des idées, dans le domaine des lettres, de la philosophie comme dans celui de la science et de l'art on allait d'instinct à ce qui est largement humain, à ce qui est vraiment universel. Non seulement l'Europe a vécu ainsi durant deux ou trois siècles d'une littérature indivise, les inventions poétiques et romanesques franchissant toutes les frontières : mais entre les universités les plus éloignées s'étaient établies des relations que nous avons peine à imaginer. Sur la montagne Sainte-Geneviève à Paris on accourait du Nord et du Midi pour écouter Albert-le-Grand arrivé de Cologne, ou Thomas d'Aquin venu du fond de l'Italie. Et à aller au fond des caractères en passant sur les dilTérences de surface, les illustrations philosophiques les plus diverses ofl'rent à bien des égards une physionomie commune. Selon la juste expression d'Ozanam : « Les figures d'élite ressortent de la masse, elles ne s'en détachent pas ». Sans se répéter jamais, ces innombrables docteurs se succèdent et se continuent, et leur originalité individuelle se concilie avec le même inébranlable attachement au même invariable Credo. Le moyen âge a eu ses Rabelais, avec les joyeusetés, voire les grivoiseries du célèbre satirique du XVI« siècle : il n'a pas eu de Montaignes, j'entends d'hommes satisfaits de flotter à tout vent de doctrine et résumant leur savoir dans le fameux : Que sais-je'! En ce temps-là les sciences terrestres ne croyaient pas déroger en empruntant quelques rayons à la lumière supérieure de la théologie.

Mais cette république chrétienne dont le XIII«siècle asalué le brillant apogée, le XIV^ en a vu l'ébranlement, le XVP la dislocation définitive. Pie H disait de la chrétienté: « C'est un corps sans tête, un Etat sans lois et sans magistrats* ». Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur les causes

i. A première vue il peut paraître que les manifestations si variées de la Renaissance aient une direction commune et procèdent d'un même esprit : l'admiration, la glorification quelque peu idolâtre de l'antiquité. En fait jamais peut-être les susceptibilités et les emportements de l'amour-propre n'ont éclaté avec plus de violence.

bien connues qui depuis Philippe le Bel et le schisme d'Occident ont affaibli de plus en plus l'empire jadis si respecté de la religion sur les âmes : peu à peu elle a cessé d'être le lien visible des nations chrétiennes, de constituer leur unité morale : d'autres considérations décideront désormais de la marche de la civilisation. Il est évident qu'en ouvrant à la pensée humaine les plus vastes horizons la Renaissance allait fournir au libre examen des aliments et des instruments qui avaient jusque là fait défaut. Les systèmes se multiplient et s'opposent, en pratique et en morale comme en théologie et en philosophie. Sans doute à toutes les époques des dissidences s'étaient produites : Abélard, David de Dinan, Amaury de Chartres, Occam étaient, chacun à sa manière, de vrais révolutionnaires: mais l'autorité ecclésiastique avait fini par avoir raison de ces tentatives isolées. En face des novateurs du XV« et du XVI" siècle, sa voix continuera à se faire entendre : elle ne sera plus ni aussi religieusement écoutée ni aussi universellement obéie. La philosophie nouvelle notamment est plus près de s'insurger contre la foi que de contracter alliance avec elle: et elle trouve dans l'humanisme un complice pour pallier ses torts ou faire ouvertement son apologie. On a même osé dire que le triomphe du platonisme ne peut pas être séparé de celui de la liberté de penser * : comme si les plus illustres platoniciens du moyen âge, un S. Anselme, un Henri de Gand, un S. Bonaventure, n'avaient pas été des chrétiens aussi fervents que convaincus !

Quoi qu'il en soit, les réflexions qui précèdent nous expliquent comment et pourquoi les deux renaissances, aristotélicienne et platonicienne, ont abouti à des résultats si

1. Sur ceUe liberté à propos de laquelle on a tant déraisonné, on me |)ermettra de transcrire ici le jugement d'un critique contemporain : « On s'est habitué à croire que la liberté était quelque chose en soi, une doctrine et une doctrine capable de se transformer en réalité, de produire des faits, de créer un état moral et un état social. C'est faux. Rien de meilleur pour détruire : rien de plus vain pour fonder. La liberté est une idée uniquement négative et un état uniquement négatif, c'est la discorde considérée comme un dogme et tenue pour une institution : c'est l'anarchie sacrée reine du monde > (M. £. Faguet dans la Revue des Deux-Mondes du 15 juillet 1895).

opposés. Si de part et d'autre c'est l'Occident avide de puiser à la source antique une explication raisonnée de l'ensemble des choses, en revanche une conception, une ambition bien différente préside à cette double rénovation intellectuelle. Jadis rien n'avait été négligé pour subordonner le système d'Aristote à la révélation chrétienne ; maintenant au contraire il ne manquera pas de gens pour proposer et exiger que cette même révélation soit subordonnée aux théories platoniciennes, jugées seules dignes de la raison enfin émancipée.

11 faut l'avouer, tout semblait concourir au succès d'une aussi téméraire prétention. Chez Aristote, nous l'avons vu, rien qui ressemblât même de loin à une religion : chez Platon au contraire que rencontrons-nous presque partout au premier plan ? les rapports entre l'homme et Dieu, entre l'existence présente et le monde à venir : ses derniers héritiers païens les Alexandrins exaltent ces préoccupations religieuses jusqu'à une théosophie assez séduisante pour s'imposer même au sein du christianisme à mainte intelligence supérieure ^ Mais sans échouer contre cet écueil, uniquement en raison de ce que le platonisme avait les dehors d'une religion, à tout le moins d'une religion de la beauté, il y avait péril manifeste à ce que de beaux esprits gagnés à ce mysticisme d'un nouveau genre fussent tentés de l'égaler ou de le substituer au catholicisme lui-même. Platon faillit avoir ses prêtres et ses autels : les élans d'éloquence du philosophe ont fermé les yeux à la grandeur bien plus simple et bien plus pure de l'Evangile, u Jamais soupirs vers la vérité ne furent plus nobles que ceux de Platon. Ils ont tellement séduit les âmes que certains ont préféré ces soupirs cà la Vérité même vers laquelle ils étaient jetés ^ ».

Ce n'est pas tout. Aristote est de nature un méditatif tout entier à ses spéculations, assez indifférent aux mtcurs

1. Citons pour mémoire la double édition de Denys l'Aréopagite donnée par Lefèvre d'Etaples en 1498 et 1515, et le splendide manuscrit de cet auteur offert à Tabbaye de Saint-Denis par l'Empereur Manuel Paléolo(i:ue en 1408.

Page 1