‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 30 sur 77 · M. Gruycr · texte numérisé non relu

M. Gruycr

le fleuve autrefois contenu brise ses digues : autant l'âge précédent avait montré d'hésitation et de réserve en face du paganisme, autant maintenant Ton s'y plonge avec une sorte de frénésie : le christianisme, jusque-là la base et le corps de l'édifice, est relégué de plus en plus au rang de décor accessoire. C'est avec le dessein avoué de flatter les passions qu'on relève les statues des faux dieux, dont le cortège sorti triomphant des ruines des vieux temples pénètre sous couleur d'allégories ou de symboles dans les palais des princes et jusque dans les monuments chrétiens * : et cela pendant que les choses les plus saintes ou tombent dans l'avilissement ou du moins cessent d'être entourées du respect qui leur est dû.

Ouvrons ici une parenthèse apparente qui en réalité nous ramènera un instant au cœur même de notre sujet. Une étude incomplète de Platon l'avait fait classer parmi les défenseurs ou plutôt parmi les panégyristes des croyances helléniques : une étude plus impartiale et surtout plus approfondie aurait bien vite révélé en lui un adversaire irréconciliable de la mythologie populaire à laquelle Part grec avait payé un si la>ge tribut. On afl'ectait alors de ne pas voir ce que nul n'ignore aujourd'huije veux dire, avec quelle énergie l'auteur de la République s'élève contre les inventions théologiques des poètes les plus révérés, « fables mensongères et sacrilèges qui n'ont pour but que d'amuser les hommes de tous les temps ». Il craint tellement de dégrader aux yeux de la jeunesse la pure image de la Divinité que les sublimes beautés d'Homère sont impuissantes à lui faire oublier le portrait abaissé qu'en cent passages ce dernier a tracé des dieux. 11 était dit qu'après avoir servi si puissamment les premiers apologistes du christianisme contre le paganisme expirant, Platon malgré lui et en dépit de ses protestations les plus explicites serait transformé en auxiliaire inconscient du paganisme renaissant.

1. On raconte que lorsque Adrien VI fit son entrée à Rome, L» vue des statues antiques exposées de toute part à TadmiraHon lui arracha celte exclamation indignée : Proh idola barbarorum ! Jules 11 avait récompensé par l'envoi d'un superbe manuscrit de Platon l'ode célèbre de Sadoletsur la découverte du Laocoon,

Ce qui est certain, c'est que l'heure vint où les humanistes et les platonisants leurs émules n'eurent d'autre préoccupation que de c se naturaliser dans Athènes et à Rome », selon le mot expressif de notre Baif. Un certain nombre réussissent à conserver sous leur paganisme d'emprunt une réputation de chrétiens, aujourd'hui répétant les maximes de l'Evangile, demain ne songeant qu'à conquérir la gloire littéraire par des compositions souvent très profanes. On pouvait entendre les nouveaux disciples de Platon déclarer qu'ils croyaient comme fidèles ce qu'ils refusaient d'admettre comme philosophes, ou au contraire avancer en qualité de philosophes des propositions qu'ils se hâtaient de renier à l'occasion en qualité de croyants.

A Rome même ce double jeu adroitement poursuivi tantôt les exposait à des rigueurs, tantôt et plus souvent leur valait une bienveillance qu'on s'expliquait sans doute en pleine fièvre de la Renaissance mieux que nous ne le faisons aujourd'hui*. Pie II et Paul II prirent, nous l'avons vu, une attitude assez sévère à l'endroit des novateurs, auxquels Jules II et surtout Léon X ^ témoignèrent des égards presque infinis. A la cour de ce dernier pape, héritier et continuateur des Médicis de Florence, régnait un idéal où les satisfactions des arts et de la poésie se mélangeaient avec celles de la fortune et de la jouissance. Et si les lettrés du temps célébraient ces grandeurs quelque peu mondaines en vers remplis de transparentes allusions aux dieux

i. En effet nous éprouvons quelque surprise à voir, par exemple, un véritable épicurien, Laurent Valla, aussi célèbre pour la hardiesse de ses opinions que pour l'élégance de sa latinité, élevé à la double dignité de chanoine de Latran et de secrétaire pontifical, — un Pomponius Laelus querecommandait une érudition presque sans égale, mais qui se vantail de substituer le régne de Platon et des anciens à celui de FEvangile, jouir successivement de la faveur de plusieurs Papes — un Erasme mourir à la veille d'être nommé cardinal — un Plalina, membre de cette Académie romaine qui avait voué un culte au Génie de Home, nommé par Sixte IV bibliothécaire du Vatican, etc.

2. La mère de Léon X avait voulu lui donner une forte éducation chrétienne : Politien son précepteur ne l'entretenait que des poètes profanes et des gloires du paganisme.

de rOlympe, il ne se trouvait personne pour les reprendre et plus d'un allait jusqu'à les féliciter ^

A la mort de Léon X une réaction était devenue à peu près nécessaire : Adrien VI en donna le premier signal. Zélé protecteur des sciences ecclésiastiques, ce pape se montra médiocrement sympathique aux études profanes. Mais c'est à partir de Paul ÏV que se dessine nettement le grand retour offensif tenté par l'Eglise, mouvement dirigé d'ailleurs bien moins contre les humanités proprement dites et contre les procédés d'éducation que contre le relâchement funeste des mœurs, compagnon si fréquent, hélas ! des civilisations trop raffinées K

C'est qu'en effet dans cette Italie du XVI'' siècle, « décadente, criminelle, fourbe et dévergondée ' » on voit d'un côté se déchaîner les passions les plus violentes, et de Tau-

1 Hàtons-nous d'ajouter que même alors la vérité n'est pas demeurée captive • je n'en veux d'autre preuve que ce décret de Léon X lu à la 8» session du concile de Latran : « Nous ordonnons étroitement a tous les philosophes qui enseignent publiquement dans les Universités d'études générales et ailleurs, lorsqu'ils exposent les principes ou les conclusions de philosophes qui s'écartent de la vraie foi comme la mortalité de l'àme l'éternité du monde et autres points semblables, de leur rendre manifeste de toutes leurs forces la vérité de la religion chrétienne et de résoudre de même les arguments contraires de cette catégorie de philosophes. . Mais quelquefois il ne suffit pas de couper les racines des chardons si on ne les arrache tout à fait de crainte qu'ils ne repullulent, et si on n'éloigne les semences et les causes qui les font naître, d'autant plus que rétude trop prolongée de la philosophie humaine, que Dieu, suivant l'Apôtre, a rendu vaine et insensée lorsque cette étude se fait sans l'assaisonnement de la sagesse divine et sans la lumière de la révélation, conduit quelquefois plus à l'erreur qu'à l'éclaircissement de la vérité. En conséquence nous ordonnons que tous ceux qui sont dans les ordres sacrés ou y aspirent, séculiers ou réguliers, qui suivent des cours publics dans une université ou ailleurs, ne s'appliquent pas plus de cinq ans à l'étude de la philosophie ou de la poésie après la grammaire et la dialectique, sans y joindre quelques études de théologie ou de droit pontifical • si après ces cinq ans ils veulent continuer les mêmes travaux, ils en seront libres, pourvu qu'ils s'appliquent soit simultanément soit séparément ou à la théologie ou aux saints canons ».

2 Dans un article qui fit sensation (Hevtie des Deux-Mondes du 1er janvier 1S95) M. Brunetière parle « de ces temps étrangement confus où rEglise avait triomphé de cette espèce d'éruption de l'instinct et de cette révolte de la nature qui fut sans, doute l'un des caractères de la Renaissance ». , «« - I 4orw> 3. M. A. Hallays dans les Débats du 26 janvier 1896.

tre la raison s^abaisser à en légitimer les excès. « L^homme se faisait païen comme aux premiers siècles ; du même coup il se retrouvait tel qu'au temps de Tibère, c'est-à-dire voluptueux et dur : il abusait des autres et de lui-même. L'égoïsme brutal et calculateur avait repris Tascendant : la cruauté et la sensualité s'étalaient au grand jour» ». Deux hommes personnifient à mes yeux ce fâcheux état d'âme : l'un, l'Arétin (1 492-1 5/i7), le poète licencieux et « en même temps le flatteur qu'on soudoie, le calomniateur qu'on désarme, le Mécène brocanteur qu'on subit ^ » : l'autre, Machiavel (1469-1527), le secrétaire de la république florentine, l'hôtel des jardins des Médicis. N'est-ce pas pour avoir répudié comme autant de préceptes méprisables les maximes chrétiennes du devoir et du droit, n'est-ce pas pour s'être attaché de préférence et même uniquement aux leçons de l'antiquité grecque et romaine que l'auteur du Prince en est venu à professer les théories que Ton sait?

Jette-t-on les yeux sur l'état politique et social ? Absorbée dans ses plaisirs, l'Italie s'incline de plus en plus sous des maîtres étrangers, et contre un arbitraire qui va grandissant ne connaît plus d'autre remède que de louches intrigues et des conspirations sanglantes •'.

Un exemple nous suffira. Les Médicis qui régnent à Florence au XVP siècle n'ont de commun avec leurs ancêtres que l'amour de la domination sans leur zèle pour la haute culture intellectuelle, fie n'est pas sous des gouvernements aussi despotiques que celui de Laurent II (i5i2- 1529), d'Alexandre son fils et de leurs premiers successeurs que pouvaient refleurir les beaux jours de la Toscane de

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