‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 51 sur 77 · Angleterre · texte numérisé non relu

Angleterre

A aucune époque l'esprit positif de la race anglaise n'a affiché un grand enthousiasme pour « les rêveries métaphysiques » de Platon. Et cependant qui le croirait ? c'est la partie la plus risquée des conceptions platoniciennes qui, de l'autre côté de la Manche, a la première attiré l'attention : je veux parler de la cité idéale de la République et des institutions absolument blâmables qui s'y trouvent non pas indirectement tolérées, mais impérativement prescrites. En effetjorsque en 1516 Thomas Morus (cet archi- chancelier d'Angleterre lequel, condamné par Henri VIII après avoir été comblé par lui de faveurs, mourut en 1535 de la mort

1. Dans une lettre de 1596, Gessner se plaint de ce qu'il n'y ait plus dans son pays pour étudier Platon et Aristote que de rares érudila cachés au fond de leur cabinet. . i

HOUV. SKRUE, T. XXXV. — N* 5 5

des martyrs) publia à Louvain, où Martins d'Alost venait précisément d'imprimer quelques traités de Platon et d'Aristote.son livre fameux De optimo reipublicœ statu, sive de nova insula Utopia^ d'où avait-il tiré les traits généraux de sa théorie sociale et politique ? A quelle source avait-il puisé tout à la fois les vues généreuses dont il s'inspire et les paradoxes, les impossibilités, si Ton peut ainsi ^'exprimer, qu'il prend si imprudemment sous son patronage? La réponse ne semble pas douteuse.

Dans sa jeunesse, si nous en croyons Erasme *, Morus avait élaboré un dialogue où il adoptait sans exception toutes les théories de Platon sur la communauté absolue *.Dans son Ulopia il ne va pas sans doute aussi loin, et en même temps ((u'il respecte la liberté de conscience, il se proclame le défenseur du mariage et de la famille. Mais l'imitation de la Krpublique n'en demeure pas moins évidente. Ainsi que tant d'autres avant et après lui, Morus avait rêvé une réforme (le la société, et de même que tant d'autres aussi, sous couleur de mieux assurer le bonheur de l'humanité, il n'hésilait pas à exagérer les attributions de l'Etat, au risque de mutiler ou môme de supprimer totalement la liberté individuelle. Or c'est à Platon qu'il emprunte les articles essentiels de sa constitution future : tout ce qu'il y a de plaisant et d'original dans son livre se retrouvé en termes à peine modifiés sous la plume du philosophe grec ^ Comme lui il lie connaît pas d'autre moyen de garantir l'égalité des citoyens que d'abolir la propriété et de confier au souverain la mission expresse d'organiser ou de maintenir la commuifauté des biens. Comme lui il demande, au mépris des distinctions féodales, que les dignités soient attribuées au

i. Epistoîœ, 476.

2. Nous verrons dans une autre étude avec quelle ardeur ces théories furent reprises par Campanella dans sa Cité du soleil. Mais sait-on en » evanche que Clément d'Alexandrie {SlromateSy IV, 5i3) voyait dans la ilépublique de Platon le type païen de ce que l'Evangile appelle « le royaume des cieux » ?

3. Sauf cependant que Morus a eu Tintuition (inconnue à Tantiquité) de la supériorité économique de l'exploitation en commun des forces et des richesses naturelles.

mérite et non à la naissance. Comme lui encore, il transforme en une sorte de Providence terrestre et partout présente le pouvoir civil, usant de sa toute-puissance selon les lois éternelles de la raison. Gomme lui enfin, il impose aux citoyens le bonheur d'avoir à leur tête un chef et un grandprêtre tout occupés à réglementer avec la plus minutieuse précision les moindres actes de leurs sujets. Tout cela évidemment sans préjudice des réminiscences soit du régime conventuel de l'institut pythagoricien renouvelé dans l'état monastique, soit de certaines thèses bizarres que Pic de la Mirandole venait de jeter dans la circulation.

On a dit sans doute que l'œuvre de Morus tenait autant du badinage littéraire que de la méditation philosophique : après tout la même remarque n'est-elle pas applicable à celle de Platon ? Reconnaissons d'ailleurs le dessein extrêmement élevé qui guide l'écrivain anglais dans tout le développement de son ouvrage : ce n'est pas sans raison qu'Erasme écrivait en parlant de la retraite de Morus dans son manoir de Chelsea : « C'est une autre Académie de Platon, diriez-vous : mais non, je ferais injure à une telle maison si je la comparais à l'Académie de Platon, où l'on disputait sur les nombres et sur les ligures, quelquefois sur les vertus morales. Ici c'est un véritable gymnase de la religion chrétienne ' . »

Il n'est pas sans intérêt de constater que l'humanisme en s'insinuant en Angleterre avait relevé le prestige de Platon sans ébranler celui d'Aristote,si bien qu'on prenait la précaution de se séparer du maître nouveau là même où l'on paraissait se mettre à son école. Un professeur de ce temps, Digby, déclarait à la fois générale l'essence de l'individu et particulière l'existence du général, et il ajoutait : « Quod si quis putat ideas nos docere platonicas, quod essentias rerum a seipsis separatas confirmamus,respondemus Platonem existentiam idearum posuisse primo et principaliter in prima idea, in singulis vero per adumbratam quamdam imitationem illius. »

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