‹ Le Platonisme pendant la Renaissance [microform]Chapitre 50 sur 77 · Voir sa Cohortatio ad chrittiatm philosophiœ sludium · texte numérisé non relu

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que tout concourait à rapprocher ce retour à l'antiquité du besoin d'émancipation qui travaillait alors le monde religieux. Sous prétexte de défendre contre ce naturalisme et ce paganisme ressuscites les intérêts de la vérité et de l'Eglise, le clergé allemand entreprit une guerre des plus inopportunes contre la rénovation littéraire dont la popularité allait toujours grandissant. De là, comme on l'a fait justement remarquer, un divorce fatal entre ceux qui prêchaient la vérité et ceux qui rendaient au monde le sens de la beauté : nulle part,en Allemagne du moins, ne surgitla direction intelligente qui eût donné au présent une impulsion nouvelle sans rompre avec toutes les traditions du passé. En face des défenseurs intransigeants de l'organisation existante, humanistes et réformateurs se trouvèrent réunis sinon par des convictions identiques, du moins par des antipathies communes, et à la méfiance réciproque des premiers jours succéda bientôt une sorte d'entente et de compficité officielle *.

Si de ces considérations générales nous redescendons au sujet particulier qui nous occupe, on s'est plu parfois à représenter Luther s'avançant la Bible dans une main, et Platon dans l'autre. Rien de moins exact. Sans doute Luther avait étudié passionnément S. Augustin, le plus platonicien des Pères de l'Eglise '^ : mais le moindre texte du savant docteur sur la grâce ou sur le libre arbitre l'intéressait bien autrement que ses réflexions même les plus éloquentes sur la fondation de l'Académie ou sur la théorie des idées. Comme Wiclef avant lui, Luther tonne contre les anciens : mais il s'emporte avec une opiniâtreté exceptionnelle contre Aristote, avec lequel amis et adversaires n'étaient que trop portés alors à identifier l'autorité dogmatique de l'Eglise. Attaquant en lui tout à la fois le philosophe et le païen, il en parle comme de TAnté-Christ, et l'extension prise par

i. Ce n'est pas assurément par un pur jeu du hasard que les plus grands érudits du XVI» siècle, tant en France qu'en Allemagne, appartiennent à la confession réformée.

2. Ajoutons que l'université de Wittémberg, que venait de fonder Pélecteur de Saxe, Frédéric le Sage, fut une des premières à arborer en philosophie le drapeau du platonisme.

renseignement de sa doctrine dans les Universités (objet direct, elles aussi, des malédictions du réformateur) lui paraît l'œuvre de Satan : « N'est-ce pas dans son meilleur traité * que la misérable créature humaine apprend que l'âme est périssable comme le corps? est-il un livre plus violemment contraire à la grâce divine et aux vertus évangéliques que son Ethique ? Vite, vite, que de tels ouvrages soient enlevés des mains de tous les chrétiens. » Des gravures satiriques du temps, traduisant d'une façon sensible la pensée du réformateur, nous montrent prêtres et moines se précipitant en foule sur les pas de Platon et d'Aristote pour tomber avec eux dans Tabîme. Chose curieuse, Platon est voué par d'autres aux gémonies; pourquoi? parce qu'on suppose que c'est à Inique le catholicisme est redevable delà croyance au purgatoire, assez nettement formulée, comme on lésait, dans un passage du Phêdon. Mélanchthon condamne de même en bloc toute la philosophie païenne : mais à Texemple de Luther, il réserve ses plus sévères analhèmes pour les sectateurs aveugles d'Aristotc % qu'il compare â des Titans ayant juié d'escalader le Ciel pour en chasser le Roi éternel, le Dieu vivant.

Puisque la philosophie de Platon a été si peu en honneur dans rÀllemagne du XVIe siècle, on constate sans aucun étonnement que le texte même de ses dialogues a rencontré une égale indifTérence^. Une seule ville, Bàle\ fait ici ex-

1. ITs/jt •|u;^>î;. — « Was war, was am Aristoleles abstiess ? Es war dies, dass das allgemeine vor dcm einzelnen zuriicktrat, dass es nicht Idée

blieb Daher naturnothwendig der Nominalismus der Ânschauung,

der die Triniliit in Tritheismus zerlegte, der die Naturas in Ghristo nestorianisch trennte, der die Dinge dialektisch auseinanderspaltete und so zu halten liebte » (Rocholl, article cité).

2. « Non sapit Christus tali palato quod Aristotelis argutiis infectum est. » — Dans une lettre de Mélanchthon je relève un passage où il se plaint dans les termes que voici de la duplicité de ses prétendus amis : « Ils n'ont pour moi, selon le mot de Platon, qu'une sympathie de loups (Wolfsfreundschaften). » C'est sans doute une eipression tirée de la Bépuhlique, III, 416 A.

3. Est-il nécessaire de rappeler que depuis cent ans l'Allemagne sur ce double terrain a pris une revanche éclatante de rinsouciance dont elle s'était rendue coupable envers Platon durant trois siècles ?

4. Encore pourrait-on contester la qualification d'allemande à cette ville à partir de son entrée dans la Confédération helvétique en 1504.

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ception et mérite une mention des plus honorables dans cette histoire du platonisme à la Renaissance. C'est qu'en effet un homme s'y est rencontré (ou plutôt, devrions-nous dire, une famille entière d'imprimeurs) pour travailler au développement de la culture intellectuelle avec la même persévérance et le même désintéressement que les Aides à Venise. Les difficultés cependant étaient grandes, et Erasme avait de sérieuses raisons pour prédire au fondateur de cette maison, son ami Jean Froben, plus de mérite que de profit et de succès *. L'activité de Froben s'était tournée presque exclusivement du côté des Pères latins, dont il a donné des éditions très estimées pour l'époque. Après sa mort, survenue en 1527, ses deux fils continuèrent son œuvre, et de 1539 à 1561 on vit sortir successivement de leurs presses trois éditions de la version latine de Platon par Ficin, les œuvres complètes du philosophe de Florence, et une traduction nouvelle des Dialogues due aux soins du célèbre médecin Janus Cornarius^

Pendant cette période paraissaient dans cette même ville de Bâle deux réimpressions complètes du texte grec de Platon.

La première, en grande partie reproduite de l'Aldine, avait été préparée par Jean Oporinus, auprès duquel le savant érudit Grynaeus avait fait de pressantes instances pour qu'il voulût bien se charger de ce travail de revision. En voici le double titre, grec et latin — "Aîravra nXarwvoç |txeô' v7:o^VY]^az(iiv Ilpôy^lov sic rov Tuxaiov v.ou rà 7ro}ar«za, OinGacvpov TYjç Tialatxç (ptÀo^ocptaç ixeyhzov. Platonis omnia opéra cutn commentariis Procli in Timœum et Politica thesauro veteris philosophiœ maximo, Adjectus etiam est in Pla-

1. Faisant allusion à la libéralité avec laquelle les humanistes italiens se prêtaient aide et assistance, Erasme écrivait : « Nous n'avons pas cette candeur en matière littéraire. »

2. Voici le titre du livre : a Platonis Atheniensis phi losophi summi ac penitus divini opéra quœ ad nos exslant omnia per Janum Gornarium medicum physicum latina lingua conscripta. Ejusdem Jani Cornarii Eclogœ decem hreviter et sententiarum et genuinac verborum lectionis locos selectos compleclentes. Additis Marcilii Ficini argumentis et commentariis in singulos dialogos. Cum indice rerum memorabilium elaboratissimo. Basileae in oflicina Frobeniana, 1561, in-fo ».

tonis omnia sententiarum et verborum memorabiliiim index'. Basileœ, apud Joan. Valderum, mense Martio, anno MDXXXIIIl. — A la fin de la seconde partie contenant les deux commentaires deProclus que Grynaeus venait de découvrir à la bibliothèque d'Oxford, on lit : Y^vurMrj èv Ba^ihia dva- Idaiiaat xai èmiiskeia If^vvov BxlUpoy. Dans cette édition les errata ûe TAldine sont soigneusement corrigés: mais parmi les variantes adoptées ou imaginées par Oporinus, l'une ou l'autre à peine a paru digne d'être conservée.

La deuxième édition est intitulée: « "ÀTravra IDaTwyoç Tzpoç xà nalaiizara dpyhvtza (xsrà r»a(jr,ç àKp£eiaç £7rava)/>6ot)|ui£va. Platonis omnia opéra ex vetustmimorum exemplarium collatione multo nunc quam antea emendatiora, Basilea?, apud. Ilenrichum Pétri, 1556 », Dans la préface adressée par [lopper à son beau-frère Basile Amerbach, on lit : « Cum dialogorum argumenta, inscriptionis numerus, ordo /vy;7tçi)v -ml viSm, et ad quam quisque philosophiaî partem referendus sit, aliaque hujus generis Tipolsyifxsva partira per Diogenem Laërtium, partim vero Marsilium Ficinum et alios quosdam explicata sint, fit hercle ut praedictorum nihil hic ad prœstandum mihi relinquatur... Sciendum porro hoc interesse inter novam hanc et veterem illam Vualderianam editionem... Vir ille virtutibus et prœstanti doctrina clarus, Arnoldus Arleniusaderuendos,vindicandos et restaurandos bonos auctores diis ita volentibus quasi natus, nactus superioribus annis ex ïtalia quaîdam manuscripta Platonis exemplaria, conferre cum iis Vualderianum (cuiet Aldinum respondebat) cœpit: a quibus cum discrepare id inlocisaliquotmultis animadvertisset, a capite ad calcem usque corrigere et annotare ea quœ occurrebant errata, quantum fieri potuit, omnia haud destitit. » A la suite de cette préface se trouve imprimé d'abord « Divini Platonis elogium ex libre Mylîeihistorici de rerum universitate, qui est de Claris et eruditis vins, exemptum », puis l'hymne de

i. Cet index et les deux qui l'accompagnent {Nominum propriorum — Provei'biorum) ont été singulièrement améliorés et complétés depuis : mais, tels qu'ils figurent dans cette édition, ils ont déjà rendu aux platonisants de très grands services .

Musurus traduit en latin par Zenobius Acciaiolus. L'ouvrage se termine par un « Index sententiarum et verborum mirabilium ». Pour le mettre plus à la portée des bourses les plus modestes, on en avait éliminé les deux commentaires de Proclus, non sans demander pardon de cette hardiesse à l'ombre du trop fameux alexandrin. Plus heureux qu*Oporinus, Arlenius non seulement avait mis la main en Italie sur des manuscrits reconnus depuis de premier ordre, mais les corrections quïl a introduites dans le texte ont passé en grand nombre dans les éditions ultérieures.

Dans les cent ans qui suivent \ deux noms à peine en Allemagne méritent d'être relevés parM'historien du platonisme, ceux de Taurellus (15/47-1606) connu surtout par son énergique protestation contre Tabus croissant de l'autorité d'Aristote, et de Goclenius (1547-1628), auteur d'un ouvrage sous le titre d'Idea philosophiœ platonicœ (1612) dont la réputation le fit surnommer par ses compatriqtes « le Platon de Marburg ». C'est vers la fin seulement du XVIP siècle qu'un grand génie, Leibniz, inaugurera avec éclat le mouvement d'études philosophiques dont l'Allemagne est restée depuis lors le laborieux et infatigable foyer.

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