Becker, p. 135, 136 et
4. A propos de l'édition de la traduction de Ficin publiée à Lyon en
vitation éloquente de Platon lui-même, ne songe-l-il dans ses méditations sur lamour qu'à s'élever de sphère en sphère, pour aboutir « à se prosterner en croyant devant la majesté de l'Eternel » : et le livre, commencé par la description parfois singulièrement libre d une fête païenne , s'achève 1 par une pieuse homélie sur la bonté divine, seule inépuisable et indéfectible, alors que passent et s'évanouissent comme lombreles distinctions et les vanités d'ici -bas ^
Il resterait à parler de la version de la République, entreprise par Leroy bien des années plus tard, apfès qu'il se fut laissé détourner de ses études platoniciennes par des publications philosophiques et politiques en rapport plus immédiat avec renseignement dont il avait été chargé dans l'intervalle au Collège de France. De bonne heure cependant celivre célèbre, ou si l'on préfère, cette grandiose utopie de Platon Pavait vivement impressionné. Non seulement une page entière de son discours De pace n'a pas d'autre objet que de résumer les vues magistrales du philosophe sur le rôle social de la modération et de la justice ; mais tous les ouvrages postérieurs de Leroy sont là pour attester qu'il n'a pas cessé de lire et de relire la République avec une sorte de prédilection. Aussi bien quel écrit de Platon offre un égal intérêt, soit que l'on considère les étonnants
1557, on lit dans une revue de l'époque (Essays de littérature pour la connaissance des livres, 6* livraison, p. 437) : « La philosophie de Platon est à mon gré celle de tous les anciens philosophes lu plus raisonnable... Dans ces siècles où l'enseignement del'Eglij^e n'avait pas encore été assujettie aux termes de l'école, la doctrine platonicienne était sans contredit la plus reçue et la plus suivie. Cependant, toute canonisée presque qu'elle a été, elle a eu le tort d'être proscrite par la philosophie et rejetée par la plus grande partie des théologiens. »
1. A l'exception de tout ce qui suit le discours de Socrate. « Ayant égard à la qualité des personnes auxquels ce labeur est adressé,j'ai été conseillé par mes amis d'omettre le reste que Platon a ajouté seulement pour plaisir suivant au temps et à la licencieuse vie de son païs » (Leroy).
2. Je lis dans M. Becker (p. 145) qu'en 1507 Cyre Foucault publia à la suite de sa traduction des Lettres d'Aristénète « limage du Vray Awant, discours tiré de Platon, où les souvenirs du Banquet et les rêveries erotiques se marient assez ingénieusement ».
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paradoxes où il s'égare, soit qu*on médite sur les profondes vérités dont il s'y fait l'éloquent interprète !
Néanmoins on nous permettra de passer rapidement sur cette partie de l'œuvre de Leroy : d'une part, les pages qui précèdent suffisent, ce semble, pour donner une idée exacte de ses procédés et de sa méthode ; de Tautre nous savons que le temps lui a manqué pour achever la révision de cette dernière traduction. Quelques jours avant sa mort (1577) il en soumettait le manuscrit au poète Dcsporles, qui en remit les « originaux et minutes » à Fed. Morel, savant alors justement apprécié *.
Leroy avait-il jamais fait le beau rêve de doter notre pays d'une traduction complète de Platon? Peut-être: mais pour être resté bien en deçà d'un si vaste programme, il n'en mérite pas moins dans une étude comme celle-ci une place d'honneur, d'abord comme admirateur intelligent du grand philosophe et ensuite comme traducteur avisé et docte interprète de quatre de ses chefs-d'œuvre. Seul au XVi« siècle, de Serres dont nous allons parler, pourrait lui disputer sur ce point le premier rang, et encore sa renommée a-t-elle lutté avec moins de succès contre l'oubli.
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Né vers 1540, de Serres (connu aussi dans l'histoire sous son nom latinisé Serranus) appartenait à une famille calviniste. Envoyé de bonne heure à l'Académie de Lausanne, alors très florissante, il s'y appliqua spécialement à l'étude de la philosophie et des lettres anciennes. Plus tard il rentra en France : mais la Saint-Barthélémy l'obligea à reprendre le chemin de la Suisse où il consacra les loisirs forcés de
1. Celai-ci s'acquitta sans hâte de sa tâche, puisque ce fut en 1600 seulement que parut l'ouvrage sous ce litre : La République de Platon divisée en dix livres ou dialogues, traduite de grec en français par Loys Le Roy, plus quelques outres traités platoniques de la traduction du mesme interprète touchant Vimmortalité de Vâme pour l éclaircissement du X- liv. de ladite Hep. Le tout revu et conféré avec l'oHginal grec, par Fed. Morel, Œuvre non encore mise en français et fort nécessaire et profitable, etc. Paris, Claude Morel, in-£«.
son exil à composer une nouvelle traduction latine de toute l'œuvre platonicienne. L'accession d'Henri IV au trône lui valut des jours meilleurs: en 1597 il recevait le titre envié d'historiographe de France : malheureusement il mourut dès l'année suivante.
La traduction à laquelle il a si persévéramment travaillé passait de son temps déjà pour obscure, embarrassée et à peine plus exacte que celle de Ficin son devancier. Si le philosophe de Florence avait eu le tort de flairer un peu partout chez Platon des mystères, de Serres tombant dans un excès opposé dissèque le platonisme avec la rigueur et la raideur d'un scolastique attardé. Que devient entre de telles mains l'esprit de l'antiquité ? que deviennent les grâces charmantes du platonisme ? Nous le laissons à deviner. En outre pourquoi vouloir classer les dialogues dans un nouvel ordre tout arbitraire, au risque de leur imposer de force un cadre absolument factice qui ne tient à peu près aucun compte de leur enchaînement naturel *? L'abbé Fleury a soumis ce procédé à une censure sévère. Après avoir montré combien il était chimérique de prétendre, comme l'avait fait de Serres à propos du Timée, « concilier avec la forme substantielle d'Aristote les figures des petites parties auxquelles Platon attribue la distinction des éléments », Fauteur du Discours sur Platon ajoute: % en quoi j'estime de Serres plus dangereux, c'est dans sa méthode. Car ayant cru que Platon manquait d'ordre ou du
1. Voici le sommaire des « syzygies » imaginées par notre auteur et J^ jadoptées en grande partie dans l'édition Didot. A. Dialogues « apologétiques » : Eulhyphron, Apologie, Crilon, Phédon. — B. Dialogues « propédentiques » : a) Théagès, Antérastes, Théétète : h) Sophiste, Euthydème, Protagoras, Petit Hippias. — C. Dialogues» logiques » : Cratyle, Gorgias, Ion. — D. Dialogues « moraux » : a) Morale générale: Philébe, Ménon, Alcibiade I : b) Morale particulière : Alcibiade II, Charmide, Lysis, Hipparque, Lâchés : c) Politique : Ménexène, Politique, Minos, République, Lois, Epinomis. — E. Dialogues « physiques et métaphysiques » : Timée, Critias, Parménide, Banquet, Phèdre, Grand Hippias. — F. Lettres et écrits apocryphes, comprenant Clitophon.
Inutile de faire remarquer que de Serres n'a pas l'ombre d'un doute ni d'un scrupule à l'endroit de l'authenticité même des plus insignifiants de ces dialogues. Si on lui en faisait un reproche, que de critiques modernes seraient atteints avec lui I
moins que son ordre n'était pas assez intelligible aux lecteurs, il a tout réduit en méthode scolastique, c'est-à-dire qu'il a déshabillé et décharné sa doctrine pour la montrer en un état où Platon n'avait pas voulu la faire paraître. Mais un attentat que je ne puis lui pardonner, c'est d'avoir osé changer l'ordre des ouvrages ou plutôt d'en avoir voulu donner un nouveau. Car se proposant de rendre Platon tout à fait régulier et de composer de ses œuvres un corps entier de philosophie, il les a de son autorité privée et contre la tradition de tous les siècles rangées en diverses classes, sous lesquelles il les a placées non pas selon leur véritable matière, .mais selon ce que le titre semble promettre. » Sans prendre pour autant la défense des étranges « tétralogies » de Thrasylle, on peut dire que la réforme imaginée par de Serres aggrave le mal au lieu d'y remédier.
Mais si contestable qu'ait semblé cette tentative et si ignoré que paraisse être resté son nom *, l'auteur eut du moins l'extrême bonne fortune de voir sa traduction adoptée dans la célèbre édition que Henri Etienne donna de Platon en 1578 (3 tomes en un volume in-folio), et sur laquelle il convient de nous arrêter un instant.
Voici d'abord le titre : UlxTcavoç aTravra rà o-wÇôpwa. Platoms opéra qiiœ exslant omnia. Ex nova Joannis Serrani interpretntione, perpetuis ejusdern nous illnslrata^ quitus et methodus et doctrinœ summa breviteretperspicue indicantur. Excudebat Henricus Stephanus.— Dans l'épître dédicatoire adressée, chose assez imprévue, à Elisabeth, reine d'Angleterre, de France et d'Irlande, de Serres parle modestement de ses travaux: « Hoc unum meum est, ut venerabilem hospitem senticosœ vastitatis squalore pêne obsitum e deviis locis ad planam aequamque viam deducam, et nova veste indutum in lucem conspectumque hominum proferam : quo, pristinae auctoritate recuperata, cum tua quoque Majestate familiarius colloqui possit: » : la foi et la piété bien connues de la reine d'Angleterre doivent lui ren-
i. Au XVII« siècle Bayle déclare qu'il n*a pu trouver personne capable de lui dire si de Serres rhistorien était le même que Serranus le traducteur de Platon.
dre cher un philosophe aussi religieux que Platon.— Un premier avertissement au lecteur {H. Stephanus lecto^n ^Jo- TrXàrwvt) parle des soins apportés à la constitution et à la perfection typographique très réelle de cette édition : «Mihi in mentem venit tum demum Platone dignam judicatum iri meam editionem, si in régis philosophorum libris excu^ dendis regiam quamdam (ut ita dicam) m agni fi centiam adhiberem », et se termine par ces mots : n Deo optimo maximo (cujus gloricB haec etiam dcTro twv s^wSgv fr^^ppcnféoiv adjumenta sunt consecranda) gratias mecum alacriter âge simulque illum ora ut meos in edendo etiam post Platonem praeceptorem discipulo Aristotele conatus ad exitum non minus felicem perducat. » Dans un second avertissement {Serranus verœ solidœqiœ philosophiœ studioso lectori) le traducteur croit devoir s'excuser d'avoir consacré ses loisirs à un philosophe dont la réputation est loin d'être universellement établie : « Futurumne sit nostrorum hominum studiis opéras pretium, Platonis philosophiam illustrari, multum quidem et saepe dubitavi. » De Serres luimême n'est pas éloigné d'accorder avec le grand nombre le premier rang à Aristote : mais il ajoute ces réflexions pleines de sens : « Ideone exturbandus e scolis Plato, quod Aristoteles magnus sit philosophus, neque Aristoteli constare sua poterit, nisi Platonis elevetur atque minuatur auctoritas? » Enfin, après avoir discuté les reproches d'àx«Ta)i-4tâ, de confusion dans les idées, de prolixité dans les développements, que l'on adressait alors volontiers à Platon \ après avoir justifié les mythes et les allégories qui sont le principal ornement de ses dialogues, et mis sur le compte d'ineptes ou de trop subtils commentateurs les rêveries absurdes qu'on lui prêtait, au risque de le rendre impopulaire et ridicule (« Illorum interpretum tenebricosa insomnia mea lectione Platonis olim absterruerant »), de Serres fait ressortir les services qu'il croit avoir rendus personnellement aux amis du platonisme : en réalité il est le premier qui ait eu la pensée de faciliter la compréhension du texte par une
1. Qu'on se rappelle notamment l'appréciation assez dédaigneuse de Montaigne.
suite de notes marginales destinées avant tout k souligner la marche du raisonnement*. Au surplus voici ses propres explications: « Notarum tria sunt gênera. Primum illarum est;quas singulis disputationibus ut argumenta praefigo "... Secundum est earum quas apposui margini tanquam 'Epui; '', ad seriem methodumque disputationis commonstrandam... tfîitium et ultimum est earum in quibus obscuriora quaedam expiano. Ha^c omnia sunt mea, idest, Dei beneficio magnis laboribus meis comparata ». Toute cette exposition prélinxinaire, très étendue, comme on le voit, est complétée par une biographie de Platon empruntée essentiellement à la Cité de Dieu de S. Augustin.
Yeut-on maintenant connaître Topinion d'un critique compétent sur l'œuvre du traducteur d'un côté, et celle d'il. Estienne de l'autre? Voici comment s'exprime Fis- ' cher, lui-même éditeur fort apprécié de plusieurs dialogues platoniciens : « Ab Serrani versione latina, cujus viri et conjecturae et animadversiones brèves in hac editione additae sunt, parum auxilii in locis obscuriset dubiis expectari posse eo magis credimusquod cam obscuriorem saepe verbis graecis, omninoque non ita lidelem et bonam cognoverimus ». Au célèbre érudit et imprimeur il reproche de s'être approprié par jalousie les conjectures et les observations d'autrui ; Cornarius, Morelli et Turnèbe ont été ainsi dépouillés par Estienne sans grand scrupule, tandis qu'il empruntait à l'édition d'Hopper (Bàle, 1556) toute une série de variantes qu'il déclare devoir à des manuscrits dont il n'a pas donné la moindre description. Cependant le mérite du nouvel éditeur comme correcteur, surtout en ce qui touche la ponctuation, est reconnu ici sans détours *.
1. Est-il nécessaire de rappeler les merveilleux perfectionnements qu*a reçus cette idée depuis cent ans surtout entre les mains des éditeurs modernes? On se doute bien que de Serres n'était ni un Hermann, ni un Stallbaum, ni un Fouillée ou un Cousin.
2. Le P. Lamy au XVII» siècle trouvait dans ces sommaires un précieux auxiliaire pour Tintelligence du platonisme,
3. Allusion aux Hermès plantés pour l'instruction du voyageur à tous les carrefours de FAttique.
4. L'auteur du Manual of classical bihliography a rendu un jugement bien autrement favorable : « Tbe more intimate l become with
Une courte phrase suffira pour résumer l'article qu'on vient de lire. Assurément la France du XVI® siècle n'a pas trouvé pour la convertir au platonisme des savants et des lettrés aussi enthousiastes, aussi éloquents que Ficin, ses amis et ses disciples ; mais elle n'en a pas moins continué avec quelque succès le mouvement d'idées bruyamment inauguré dans la péninsule. Nous avons retracé à grands traits ce que l'érudition a fait pour acclimater Platon sur notre sol : il reste à examiner la part qui revient à son influence et à ses doctrines dans la poésie et la littérature contemporaines de la Renaissance. Ce sera l'objet de notre prochain article.
[A suivre,)