Cousin, Argument du P/iêdon
2. Si l'on se rappelle que le grec au moyen âge fut longtemps qualifié
aux méditations religieuses et morales une génération élevée dans une fâcheuse frivolité. Ce dernier dessein n'était pas étranger à Leroy. « J'ai pensé, écrit-il dans son Epttre dédicatoire à Henri II, estre nécessaire mettre en évidence ceste traduction pour plusieurs autres raisons qui m'ont meu l'entreprendre, mais principalement pour essaier à réduire ces malheureux Epicuriens qu'on dit s'être élevez puis nagiières à cause de dissensions advenues en la religion : qui mesprisent les sainctes lettres, nient la providence divine, et se moquent des loyers et peines proposées en l'autre vie, pour avoir plus grande occasion de servir à leurs concupiscences désordonnées et voluptez illicites ». Bien mieux, « ce livre merveilleusement élégant et grave » peut faire du bien à ceux-là mêmes qui croient à Tàme « divine, invisible, incorruptible, immortelle ». On voit par cet exemple que la fréquentation assidue des chefs-d'œuvre païens n'avait chez Leroy ni entamé, ni affaibli la fermeté de la foi chrétienne. Maintenant comment a-t-il procédé pour rédiger cette version du Phédon'^. Qu'il ait consulté d'une façon suivie la traduction latine de Ficin, cela est évident* : mais trop de phrases portent l'empreinte immédiate du texte original pour qu'on puisse douter un seul instant quil y ait eu recoui-s^ D'ailleurs ce que nous appelons « la critique verbale » lui demeure parfaitement étranger. Bref, et bien que
de « langue des hérésies » on sera moins surpris de lire dans la Vie de Budé écrite par Leroy : « Dans ces immenses orages, dans ces tempêtes tumultueuses des opinions, une grande haine s'était levée contre la langue grecque qui semblait la semence et la racine de tous ces maux. »
1. Selon toute apparence, Leroy n'a pas connu la version française de ce dialogue qui paraît avoir été rédigée vers 1540 par Jean de Luxembourg, mort évéque de Pamiers. Le manuscrit qu'en possède la Bibliothèque' nationale, remarquablement calligraphié, est l'exemplaire même offert par l'auteur au duc d'Orléans, fils de François 1", à qui l'ouvrage était dédié dans une épltre où on lit : « Pour ce que je sçay que vous désirez confondre avecques tant de vos aultres perfections encore les enseignemens et préceptes de philosophie, j'ai traduit en ensuivant votre commandement le dialogue de l'immortalité de l'âme du divin Platon. » Bien qu'encore un peu lourde, cette traduction n'est pas sans mérite. Suicide, Rém'uiiscencejmmortalité, voilà les trois chefs entre lesquels est divisé le dialogue.
2. Une comparaison attentive a permis à M. Becker de conclure que Leroy avait sous les yeux l'édition de Valder à Bâle (1534).
sa traduction ne soit de temps à autre qu'un « ingénieux et insuffisant déguisement », néanmoins « on ne peut saisir chez lui qu'un fort petit nombre de contre-sens flagrants,de ces erreurs indiscutables qui altèrent le fond même des idées et laissent comme une déchirure dans la trame du raisonnement. Il a un sensible penchant pour l'itération que Platon fuit : c'est chez lui une habitude invétérée, une manie de Cicéronien endurci 1». En outre, écrivant pour un public peu au courant des choses de l'antiquité, il entremêle sa version de commentaires étendus qui « arrêtent le lecteur, le font réfléchir et l'instruisent, — à moins qu'ils ne l'ennuient ». Ce qui le préoccupe surtout, c'est d'éclaircir et de compléter par des citations multipliées les parties successives de la démonstration. En humaniste bien convaincu de l'excellence de ses études, c'est avec un empressement visible qu'il fait appel à tous ses souvenirs, ce qui l'engage dans mainte exposition dont la diffusion est le moindre défaut : ailleurs au contraire il fait effort pour donner quelque précision à une argumentation dont « les lenteurs, les replis et les retours, les sinuosités et les circonvolutions sont capables de donner le change à un lecteur naïf ou d'impatienter un lecteur trop intelligent ».
Somme toute, si l'on se rapporte à l'époque, il y a plus encore à louer qu'à reprendre dans cette traduction qui, présentée à Henri II à son retour d'Allemagne le 3 août 1552, parut imprimée dès l'année suivante chez Sébastien Ny velle *.
Comparé au Phédon, le Banquet présente des analogies curieuses en même temps qu'un contraste frappant. On dirait la gaieté de la comédie associée ou opposée au sérieux de la tragédie. Inutile de rappeler ici l'enthousiasme débordant que ce dialogue provoquait chez les académiciens flo-
1. M. Becker, p. 93 et 95. Celte traduction présente quelques « modernismes » qui font sourire. Ainsi « Socrate par deux fois appelle ses ami Messieurs: ailleurs Anaxagore est qualifié de gentilhomme Clazomenien ».
2. Réimpression chez Abel Langelier en 1581, et avec la République. chez Claude Morel, 1600.
174 ANNALES DE PHtLOSOPHlE CHRÉTIENNE
rentins, hôtes des brillants jardins de Careggio : un égal empressement, nous le voyons, Taccueillit à la Cour galante et fastueuse des Valois. Aussi n*est-on nullement surpris de voir Leroy s'attaquer immédiatement après le Timée et le Phédon à cet autre chef-d'œuvre de la muse platonicienne *. Mais tout en cédant à Tattrait du style et à Télévation de la doctrine, il a su tirer de son travail un parti ^aussi habile qu'inattendu. Voici en effet comment il s'exprime dans la dédicace au Roi Dauphin et à la Reine Dauphine (François 11 et Marie Stuart) : ^
« Estant donc retiré ce caresme dernier quelques jours de la court, afin de ne perdre temps, j'ay mis le Sympose ou Banquet de Platon en français pour vous le présenter, estimant le subject du livre fort convenable à vostre heureux mariage, à vos aages, à vos esprits et voluntez. » Une étrange illusion côtoie une vérité profonde dans la courte phrase qui suit : « Auquel livre le philosophe recommande Thonneste amour qui consiste principalement en mariage et célèbre la parfaite beauté, premier patron et vrai exemplaire de toutes les choses belles. » En revanche un platonicien convaincu ne saurait qu'applaudir cà cet éloge : « Le livre a esté escrit par le plus savant homme et le plus élégant qui futoncques, en termes fort exquis et sentences très graves. » Quant à l'œuvre elle-même de Leroy % voici en quels
1. t Leroy n^est pas le premier traducteur français du Banquet ; trois ans avant lui, un écrivain très obscur, Mathurin Héret, en avait publié une version écrite rapidement, serable-l-il, et sans scrupule : Le Banquet de Platon, traictant d'amour et de beauté, avec argumenté sur chacune oraison sommairement déduits. Les plus notables et meil' leures sentences recueillies de toutes les œuvres dudict Platon. l^e tout en français. Chez Guillaume Gu illard, en la rue Saint-Jacques, Paris 1556, in-4o » (Becker).
2. En voici le titre : Le Sympose de Platon, ou de V Amour et de . Beauté, traduit de grec en français avec trois livres de commen-
taires extraictz de toute philosophie et recueillis des meilleurs autheurs tant grecs que latins et aultres par Loys Le Roy, dit Regius. Plusieurs passages des meilleurs poètes grecs et latins citez aux commentaires, mis en vers françois par /. du Bellay, Angevin. Paris, Vincent Serlenas, 1559, in4» de 200 pages.— Une seconde édition a paru chez Langelier en 1581 (c'est par erreur que dans mes Etudes sur le Banquet (p. 125) on lit 1631). « Leroy intitule son livre Sympose et non Banquet : malgré l'obscurité d'un terme si voisin du grec, il s'y est
termes M. Becker l'apprécie : « La traduction du Sympose est bien meilleure que celle du Phédon. Les quatre années qui séparent ces deux ouvrages n'ont pas été perdues pour Leroy. Peut-être le sujet plus riant, plus vivant du Banquet Tinspirait-il davantage : en tous cas l'interprète a joliment rivalisé avec son modèle ; il y a de Taisancc presque partout, de la grâce et de la fraîcheur en bien des endroits... L'archaïsme des tournures vieillies, des mots expressifs et oubliés, donne à cette fidèle image du dialogue platonicien une saveur particulière, quelque chose comme la patine du temps sur une copie ancienne d'un tableau de maître* ».
Mais pour être au nombre des compositions les plus brillantes de Platon, le Banquet n'en offre pas moins en maint passage de sérieuses difficultés philosophiques que Leroy devait avoir à cœur d'élucider. Et d'abord il partage sa traduction en trois livres, répondant d'après lui aux trois degrés ou étapes de la pensée suivant Platon : l'amour chez les hommes, l'amour chez le philosophe, l'amour en Dieu. Ce que cette division offre d'arbitraire, ce n'est pas le lieu de le montrer : et si de l'ensemble nous passons aux détails, chacun reconnaîtra sans peine, à la suite de M. Becker, que « Leroy, quand il juge et s'efforce d'éclaircir le fond même des idées, n'est point un guide aussi sûr que lorsqu'il élucide ou interprète le texte ^ Il ne manque pas réellement de
arrêté, jugeant que le titre de Banquet n'aurait pas assez marqué la différence des mœurs grecques et des mœurs modernes » (Becker, p. 126). Sur ce point spécial on consultera avec intérêt une savante étude de M. Ch. Lévéque {Comptes rendus de l'Acad. des sciences morales, 1890).
1. Becker, p. 119 et 120. Cousin, dont Tappréciation a ici une autorité exceptionnelle, juge la traduction de Leroy « très exacte et d'un style ingénu et gracieux » .
2. Rappelons à ce propos qu'on a maintes fois reproché aux érudits français du XVI* siècle d'avoir affiché sans scrupule leur pédantisme en écrasant les esprits non moins que les rayons des bibliothèques sous le poids de leurs énormes in-folios. Infatigables au travail, ils n'admettaient pas qu'on discutât leurs mérites : lorsque Scaliger avait traité un sujet, il ne restait plus qu'à se taire et à admirer. Sans doute : mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est qu'à leur prodigieux savoir ils joignaient presque tous un brillant esprit et une remarquable sagacité. C'est ainsi, si nous en croyons M. Becker, que les plus récents éditeurs du Banquet n'indiquent pour aider à l'intelligence du dialogue aucun texte que Leroy n'ait
pénétration, mais il a trop de penchant à compiler et s'encombre des opinions d'autrui... La traduction du Sympose n'est pas le principal objet de Fauteur. Elle reste au centre sans doute, mais comme un tableau minuscule dans un cadre très large et très fouillé où parmi des arabesques confuses parfois apparaissent des motifs intéressants par eux-mêmes* ». La vérité est qu'à l'image des commentaires alexandrins, ceux de Leroy nous sui-prennent et nous lassent par leur allure vagabonde et leur incroyable prolixité ^ Son récent biographe plaide sur ce point les circonstances atténuantes: « Après tout, Leroy, comme tous ses. contemporains est en mauvaise posture pour comprendre et expliquer la philosophie ancienne. Non que les esprits du XVl« siècle aient été incapables de Teffort de pensée nécessaire : ils tiennent au contraire de leur éducation scolastique un goût prononcé pour l'abstraction... Ce n'est pas non plus l'étendue des connaissances qui fait défaut : Regius sait tout Platon par cœur : il connaît Aristole à fond et n'ignore aucun de leurs prédécesseurs 3 ». Mais la situation exige d'une part, que sur tous les points Platon soit présenté comme un rival d'Aristote, et un rival aussi triomphant qu'irréconciliable, et de l'autre, que la conformité de Thellénisme et du christianisme soit à tout prix établie*. Aussi Leroy, docile à Tin-
déjà signalé et exactement transcrit on même traduit. An surplus voici comment s'exprime un juge compétent entre tous, l'illustre allemand Bœckh : t Au XVl* siècle c'est en France que nous trouvons la plus solide et la plus profonde érudition grecque du temps : c'est là que le mou- ▼ement qui entraîne les esprits vers la littérature de la Grèce est le plus ardent. Au commencement c'est Budé, à la fin c'est Lambin, Turnèbe, Casaubon, Henri Etienne.Cette race de véritables érudits n'a pas eu d'héritiers. » Et de fait deux siècles de silence et de stérilité au moins relative avaient succédé à celte riche floraison.
1. Ainsi à la fin de son premier livre, et comme conclusion naturelle des premiers discours rapportés dans le Banquet^ on lit une peinture gracieuse et poétique des effets et bienfaits de l'amour.Il y a là,dit M. Decker, comme une réminiscence non seulement de Platon, mais de Théocrite et de Lucrèce.
2. Ce goût fâcheux et si répandu des digressions sans fin chez les écrivains du temps a été relevé et critiqué avec une verve mordante dans une page bien connue de Montaigne i^Euais, UI, 13).