‹ Le Play, d'après sa correspondanceChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quelles sont les classes vraiment dirigeantes. — • Les autorités sociales et le patronage. — Mission et devoirs de la propriété. — Gomment M. Le Play les remplissait à Ligooie. — Sa maison-souche. — Son livre sur POryaniêation de la fa^ mille, — Une vieille famille de paysans et le Gode civiL — La guerre avec la Prusse et la bureaucratie. — If . Le Play et le baron de Stein. — La catastrophe. — I/Intemationale en province. — La paix gardée à Ligoure. — La réforme locale par le retour à la vie rurale. " Epreuves de "M.. Le Play. — Son esprit de sacrifice en vue du salut. — Gomment un peuple retombe dans Tétat sauvage. -^ La Gonmiune.

Parmi ses voyages , M. le Play aimait à rappeler celui qu'il avait effectué, en 1845, dans la Suède septentrionale, avec son ami M. Albert de Saint-Léger. Un des attraits qui l'avaient conduit dans ces régions lointaines avait été la célèbre mine de fer de Dannemora. H était venu visiter et voir à l'œuvre, à Osterby (1), un homme éminent, le baron de Tamm, grand

(1) A 46 kilomètres N.-N.-E. d'UpsaL

propriétaire et non moins grand industriel, ayant som ses ordres une population de 2,260 personnes employées à l'extraction et à l'exploitation d'un des plus puissants gîtes de minerai de fer oxydulé que l'oji connaisse.

Les ouvriers suédois sont, en principe , complètement indépendants des propriétaires et des chefs d'industrie pour le compte desquels ils travaillent; mais, en réalité, ils leur sont étroitement liés par un ensemble de mœurs et d'institutions qui , en assurant aux moindres d'entre eux les bienfaits du patronage, maintiennent chez les diverses classes une solidarité fondée sur des sentiments mutuels d'aflfection.

Le personnel des ateliers d'Osterby formait une vraie famille, et le patron, fidèle h la tradition de ses ancêtres, se croyait tenu de veiller lui-même au bien-être de ses ouvriers, comme à celui de ses propres enfants. Selon la coutume de l'ancienne Europe qui s'est conservée dans les mines et les usines du Nord, il réglait en partie leurs salaires, non d'après la quantité de travail fournie par l'individu, mais en raison des besoins du ménage. Il leur donnait à' titre

B'APBÈS &X C0BBE8P0NDAXCE. 163

grattiit une habitation et nn jardin, le' droit d'affouage pour le bois de chauffage, le droit de chasse et de pêche ; il leur faisait des avances en argent pour Fâcquisition du mobilier et des animaux domestiqués ; fl pourvoyait à l'instruc. tion de leurs enfants, et accordait tous les secours nécessaires au^ malades, aux orphelins, aux veuves et aux vieillards. Et ce qu'il pratiqnait, ces voisins le réalisaient de même, < persuadés que la prospérité nattionale dépendait moins du progrès de leur fortune que du bienêtre et de la sécurité des classes ouvrières. y> Be 1& le haut degré de moralité et dé dignité auquel ces classes s'étaient élevées en Suède. Ain&d s'étident constituées par le traivail et l'épargne des races excellentes de paysans , qid étaient devenues un des quatre Ordres de l'État et dont s'accroissait chaque jour l'influence.

« Au foyer de M. le baron de Tamin, et dans les longs entretiens que j'eus avec lui, l'évidence, leva tous les doutes qu'avaient pu me laisser des observations analogues faites dans les seize années précédentes. Je compris que le principe de la prospérité, de l'affection réciproque et de la

paix qui régnaient à Osterby, était le sentiment du dévoir dont était animé le patron. Je vis que les vrais arbitres de la science sociale sonis les patrons qui ont passé leur vie sur une propriété rurale, veillant journellement à l'éduoation de leur propre famille, au bien-être de tous ceux qui la complètent en la secondant dans ses travaux , à l'assistance morale et matérielle de leurs voisins. J'aperçus clairement que ces hommes d'élite , même quand ils appartiennent aux classes les plus modestes, sont les véritables chefs des nations. A partir de ce moment, je me suis appliqué en chaque lieu à découvrir les vrais maîtres, et, dans mon admira<tion , je les ai nommés « les Autorités sociales ». Dès lors, éclairé d'une lumière nouvelle, je pris la résolution de consacrer ma vie à enseigner le principe réellement conservateur de la. paix dans le régime du travail : la permanence des rapports du maître et du serviteur, dans les plus grands ateliers comme dans les foyers domestiques (1). » - La lumière qu'il avait reçue, on sait et l'on

(1) Les Ouvriers européens, t. III, p. 13-46.

v^erra de mieux en mieux quelle ardeur d'apostolat il mit à la réîpandre. Au point de vue industriel j il lui a donné un éclat' des plus' vifs dans son Organisation du travail, ofi, résumant ce qu'il avait observé de meilleur en Europe, il a exposé les six pratiques essentielles qui sont les symptômes de la santé matérielle et morale des ateliers. Sans doute, on ne peut pas dire qu'il y ait là rien de nouveau quant au fond des choses, puisqu'il s'agit de vérités éternelles dont une expérience universelle et constante fournit une démonstration palpable; et lui-même l'exprimait assez ^ lorsqu'il déclarait « vouloir s'effacer derrière les autorités sociales dont il n'était que le secrétaire »; mais ces vérités étaient si méconnues ou si oubliées, dans notre pays, que le seul fait de les placer dans une si complète évidence a été toute une révélation. Rien de pareil n'avait été entrepris ni même conçu, comme coordination doctrinale et comme enseignement scientifique ; et tel a été l'effet produit que des chefs d'industrie, bien ^ue leurs, établissements fussent sous plus d'im rapport des modèles, ont reconnu lui devoir la

^ . . ' t lis

I6è LE PLAY

notion pleine et précise des: vrais principes (1). En ée qui touclie le travail agricole, s'il a înisisté avec prédilection sur les conditions et les nécessités d^existencë de la petite propriété fon-^ cière, il ne s'est pas moins attaqué à préciser les

.(1) G'eBt ce que HM. Marne, les grands imprimenrs de Tcmrs dont la maison est au premier rang de ces modèles, ont exprimé avec une haute compétence en tête de la quatrième édition de la i2^rm« «octafe ;

d En lisant les écrits de M. Le Play, nous fûmes tout d'abord frappés de deux traits principaux. En premier lieu, les autorités sociales, dont Fautetlr a rteaeilli arec tant de soin la pratique et la doctrine, ont conservé dans leurs ateliers toutes les coutumes qui ont en, pour nous et nos ouvriers, les plus heureux résultats. Nous sLvoni naturellement trouvé dans cette drooastancô un motif d'attachement â notre tradition. En second lieu, ces mêmes autorités gardent avec de grands avantages plusieurs autres coutumes ^ui n'auraient pas été moins bienfaisantes pour nous, si ellea lions avaient été plus tôt connues.

Qi Ainsi, par exemple, nous constatons avec regret que les capitaux immobilisés dans la ville de Tours pour l'extension de ups ateliers, eussent produit dans la -banlieue de meilleurs résultats pour nos ouvriers. Nous aurions pu, en effet, tout en leur assurant la même ëomme de salaires, les aider à conquérir les avantages matériels et moraux que dcmne, partout, :1a propriété du foyer dçmestique lié & de petites dépendances rurales. Nous avons dû conclure, de notre propre expérience, que la connaiEfsance de ces èontumes, pratiquées en partie par notre m^on, serait fort utile à xme foule de manufacturiers qui les ignorent complètement, et qui s'engagent en conséquence dans des voies fausses et dangereuses. 2>

D'après sa cokbbspoxdance. 167

devoirs et à détenniner la mission qui s'imposent à la grande. La Réforme sociale est aussi à cet égard tm livre unique en son genre ; et il y a accompli pour notre siècle, dans un cadre plus étendu et avec une méthode incomparable, ce qu'au seizième siècle Olivier de Serres n'avait eu qu'à indiquer, dans son Mesnage des champs^ pour une société encore toute pénétrée de l'esprit de la tradition.

À un endroit, il semble faire un retour sur lui-môme, quand il trace les lignes suivantes : «Les grands propriétaires ne doivent pas cultiver en régie la totalité de leurs domaines. Ils ont à remplir, dans l'État el dans la province, des; devoirs qui absorbent la majeure partie de leur temps et de leurs sollicitudes. Leur fonction locale est de contribuer, de tout leur pouvcii", au progrès intellectuel et moral de la population. Ils ont en outre à s'assurer, par un patronage intelligent , le concours permanent et dévoué d'une bonne race de tenanciers. Aussi, peut-on constater, en comparant les grandes nations prospères et souffrantes de l'Europe, que le rôle,, bienfaisant ou nuisible, des grands

propriétaires dépend moins de leur coopération personnelle au travail agricole que de leurs habitudes de résidence ou d'absentéisme (1). »

Retenu à Paris pendant de longs mois pax ses fonctiôùs publiques, sans cesse occupé par ses livres, sans cesse à la recherche des hommes, M. le Play était bien de ceux qui sont ou se font absolument les esclaves du devoir.

Lui qui était un rural die cœur était lié au centré de son action par de telles chaînes, qu'il avait un temps relativement court à donner à la vie rurale, ce Hélas I lui arrivait-il de dire, en s'ouvrant là-dessus avec des amis, il me faut être sur la brèche là où la réforme doit plus qu'ailleurs lutter contre la corruption , dans ce malheureux Paris en dehors duquel , cependant, on trouve peu de moyens efficaces d'agir sur le mouvement social. j> (10 juin 1867.)

Mais aussi, quand il lui était permis d'aller aux champs, comme il savait faire un bon usage de moments si précieux !

(1) La Réforme sociale en France, t, II, chap. xxxiv, p. 236.

d'après SX CORRESPONDANCE. 169

Lorsque les Expositions universelles à orga- j

niser lui en laissaient la liberté, sitôt venues les vacances du Conseil d'État (jplus tard ce furent celles du Sénat), il partait pour le Limousin ; et sur ce nouveau théâtre, tout en continuant sa grande œuvre sociale, il en faisait prospérer une autre qui lui procurait la satisfaction d^être récompensé de suite par le succès.

Là il s'agissait de son propre foyer, du sort de familles de paysans auxquelles il s'intéressait d'autant plus qu'elles étaient anciennes dans le domaine. La terre de Ligoure lui était comme une chose sacrée ; il avait à cœur d'y appliquer s§s idées, ou plutôt, selon un terme qu'il recommandait à ses amis d'adopter en pareil cas, d'y faire fructifier « les enseignements fournis par la pratique des autorités sociales d. Les Français d'autrefois, avec le sentiment qu'ils avaient de la solide et saine indépendance attachée à la propriété foncière, ne croyaient avoir établi leurs familles que lorsqu'ils les avaient implantées dans le sol. Ils appelaient cela <i fonder une maison j> , et ils n'y épargnaient pas leur peine. M. Le Play, dont la science s'employait à join-

170 IJE PLAY

dre aux bonnes contumes de ces anciens les perfectionnements de la culture et de l'art des modernes, fondait également sa maison à Ligôure.

En 1867, il y installait son fils au lendemain d'une union qui venait de le combler de joie, et il lui remettait le soin plus particulier de travailler à ces perfectionnements et à ces progrès , avec le concours de celle qu'il aimait à nommer « son héritière-associée » , depuis le jour où ejle était devenue sa fille.

Un an après , tous ses vœux sont réalisés ; il est à la veille d'être grand-père. Son fils fait rebâtir le château et ses dépendances ; les étables et le matériel de la résidence rurale se complètent ou se restaurent. <t Je travaille ici avec une quiétude complète , écrit-il le 26 juin 1868. Je n'oublie pas que le bonheur ne peut être complet dans la présente vie ; mais il y a chance de voir à Ligoure une maison-souche. »

Il y a six ans, lorsqu'il achevait sa Ré/orme sociale, û avait peine à traduire, dans toute son étendue, l'allégresse intérieure qu'il en ressentait. Maintenant, après avoir ménagé aux siens

d'après sa 00&RSSF05DAKCS. 171

ce qu'il vondrait pouvoir assurer à tons ses concitoyens, il en éprouve une semblable; et, pensant à son poste de combat qui le réclame, il dira en 1869 : € Quant à moi, ayant constitué sous mes châtaigniers une famille-souche solide, conforme à la pratique des autorités sociales, je puis désormais confier à mes associés la meilleure partie de l'œuvre, et consacrer presque tout mon temps à la réforme de notre paye. »

La première des pratiques que les autorités sociales lui aient enseignées, et dont il ait souci, c'est le patronage. Un jour, il me recommande le plus jeune fils d'un de ses serviteurs ruraux, dont la famille est attachée depuis des siècles à la terre de Ligoure. c II est près de vous, dans la garnison de votre ville. Vous me feriez plaisir de savoir par vous-même s'il n'est pas trop dépaysé, et de vous occuper un peu de lui. i> Bientôt après, son protégé est firappé d'une de ces maladies qui ne pardonnent pas, et M. Le Play, apprenant sa mort, de le pleurer comme un fils : « C'est un grand chagrin pour nous. Nous avons eu de douloureux devoirs à remplir envers sa famille , et nous avons pu reconnaître encore

une fois, dans cette circonstance, que le patronage est la principale garantie de bien-être, d'assistance et de consolation pour les populations. »

Au mois de juillet 1870, il quitte Paris ati milieu de sombres présages. « Sa seule consolation est lé travail employé à combattre l'erreur qui perd la France ; » et il emporte à Ligoure les premières épreuves d'un nouveau livre : l'Organisation de la famille.

Il y a quatorze ans" en 1856, il a rencontré dans les Hautes-Pyrénées , à Cauterets, une admirable famille de paysans, celle des Mélouga ^ propriétaire depuis 400 ans de son domaine partrimonial, et il a retracée les traits caractéristiques de ses mœurs et de son organisation. Alors^ grâce au respect dont l'autorité paternelle y était entourée et au bon accord de ses membres , elle était heureuse et prospère. Sous l'influence d'éducations et de coutumes, portant les intéressés à apprécier les avantages que devait leur procurer la conservation de la propriété de famille, celle-ci avait échappé au partage en nature, aux difficultés créées par la loi et à la sape des gens

d'après sa CORRESPOin)AKCE. 173

d'affaires. Comment et par l'effet de quelles comibinaisons cela avait-il été possible? Au prix de quels efforts, par quels prodiges de sobriété et d'économie les détenteurs de ce petit domaine, évalué à une vingtaine de mille francs, avaientils pu solder des soultes très considériables en argent, tout en ayant à élever de nombreu:^ enfants? C'est ce qu'avait mis en pleine évidence l'histoire des Mélouga.

Tels ils étaient en 1856 ; mais qu'étaient-ils devenus depuis lors?

M. Le Play ne les avait pas perdus de vue, En août 1869, sur son désir, un de ses bons amis et de ses plus dévoués collaborateurs à l'Exposition universelle de 1867, M. Cheysson, s'était enquis' d'eux dans un séjour à Cauterets, et, guidé par la désignation qui lui en avait été faite, il s'était rendu à leur maison, au bout de la promenade du mafnelan vert,siu: la rive gauche du Gkivel Non loin de là, ati milieu d'un pré que défendait une haie bien entretenue, et que parsemaient des arbres fruitiers, le savant visiteur avait contemplé une scène biblique.

4[ La famille était réunie, occupée au travail

4es regains. La maltresse de maison tricotait & l'ombre d'un arbre situé au sommet du pré, et, a;utbur d'elle , ses petits-enfants se roulaient dans l'herbe. Disséminés sur la pente, son gendre, sa fille, son fils et un domestique coupaient les foins ouïes étendaient au soleil. Ce tableau respirait le calme et la sérénité. Quel contraste entre la situation faite & l'ouvrier des manufactures et ce travail en plein air, dans une atmosphère qui dilate les poumons , au milieu des senteurs fortifiantes des herbes, en face de cette nature grandiose des Pyrénées 1 1>

Malgré ces riantes apparences, la famille n'était plus heureuse. La paix avait fui loin d'elle , et la résistance héroïque qu'elle avait longtemps opposée au régime destructeur du Code civil semblait près de son terme. Un douloureux et ruineux procès, provoqué sur la suggestion d'étrangers par un de ses membres qui n'avait pas réussi dans ses entreprises, venait de lui faire subir une terrible épreuve. Elle en était toute ébranlée, le domaine avait subi des morcellements , et l'on voyait venir le jour où elle se dé^ sagrégerait avec lui.

d'apbèb sa oorukspokdasce. 175

< n n'est pas, dit Arthur Young, de spectacle pins touchant 9 plus fait pour éveiller les sympathies de notre nature, que celui d'une famille vivant sur le petit domaine que son travail met en valeur, qu'il a créé peut-être (1). » Oe spectacle est particulièrement touchant, lorsque la fitmille , sans avoir à se reprocher aucun tort , s'affaisse , puis succombe , sous le choc d'institutions extérieures qui s'attaquent à son organisation primitive. Cette lutte a aussi sa grandeur et son intérêt. Si elle est moins retentissante que celle d'armées qui se heurtent sur le champ de bataille, elle exerce, par sa continuité dans le temps et dans l'espace, une influence peut-être tout aussi décisive sur la vie sociale et sur la destinée des nations (2). :»

Au moment où étaient tracées ces lignes, le choc de la France et de la Prusse était proche... Sous la pénible impression que lui cause le pressentiment de la ruine prochaine des Mélouga (3),

(1) Voyaget en France, traduction de Lesage, t. II, p. 219.

(2) B. Oheysson, £ja Famitt^icnche du Lavedan en 1869 (P' appendice de TOrganinOion de la/amiUe, par M. Le Play).

(8) Ce pressentiment ii*était que trop fondé. Une note publiée par M. le comte de la Selle dans la Revue de la Réforme ioetale

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M. Le Play de reprendre aussitôt la pluiae.

Comme il importe de rendre publics de tels faits 1 Quel trop concluant exemple des résultats antidémocratiques et antisociaux dé nos lois de succession I Les éléments les plus solides et les plus précieux de la vitalité nationale sont condamnés à périr, lorsqu'il faudrait les raffermir. Et voilà comment la France s'affaiblit de plas en plus, sans avoir conscience du vide qui se fait en elle. Les circonstances sont assurément des moins favorables pour fixer l'attention sur de tels problèmes ; mais, après la crise, ils se poseront par la force des choses. Une réparation est nécessaire, l'avenir la réserve, et elle sera plus ou moins efficace , selon la somme d'efforts qui sera dépensée à la préparer.

L'impression du livre elle-même est exposée à bien des risques. Les ateliers ont été boule-

(15 septembre 1888 ), nous apprend que le domame patrimonial a été vendu et que la destruction de la famille des Mélouga est aujourd'hui un fait accômplL a Les vieilles traditions ne subsistent plus que dans quatre familles patriarcales, .habitant divers hameaux de la commune : mais elles ne sauraient tarder à succomber à leur tour, et l'œùVre du Code dans cette beUe vaUée sera cette fois bien complète. j> . . . ^v ;

d'après sa oobresponda^ce. 177

versés par des grèves qui menacent chaque jour de renaître.

Sur ces entrefaites, éclate la déclaration de guerre.

e: Telle nation, telle armée. i> La nation est désorganisée ; comment l'armée ne le serait-elle pas? ;

Qu'on relise le chapitre ' lxiii de la Réforme sociale, ayant pour titre : là Bureaticratie et Pir» respo^abilité, et l'on y verra quelle était sa clairvoyance. Il rendait justice à l'administration française, pour ses habitudes de probité qui contrastent avec la vénalité propre à d'autres pays ; mais il connaissait à fond l'inertie invétérée qui règne dans nos inmienses casernes bureaucratiques, la résistance souvent opposée par le personnel des bureaux aux réformes les mieux justifiées, et il faisait appel à une haute direction qui supprimât ces pouvoirs anonymes, surtout dans des services tels que ceux de l'armée qui réclament, au plus haut degré, l'action personnelle et la responsabttité. « Tout vice social, observait-il, doit, à l'aide du tenaps, produire ses

lîÔ LB PLAY

isonséquences, et il devient urgent de porter notre attention sur celles qui nons menacent. » Lorsqu'il en était temps encore, il n'avait rîen négligé pour faire arriver la vérité à un ancien collègue devenu ministre de la guerre. « Je réclamai de lui l'étude des organisations militaires qui nous menaçaient le plus. Dans trois entrevues, je développai devant lui cet axiome d'nn de mes ouvrages : — La méthode d'imitation est pratiquée depuis les temps les plus reculés dans l'art de la' guerre , et tout^e négligence à cet égard a été bientôt punie par des revers — ; mais j'échouai (1). »

Là-dessus, et aussi sur le fond de la question sociale, sinon dans le mode d'exposition de ses idées, il se rencontrait avec un homme dont les circonstances firent notre plus redoutable ennemi au commencement de ce siècle, avec le grand

(1) La Paix sociale après le détasirey 1«' juin 1871. * Dans les premiers mois de 1870, un membre <les pins distingués de l'armée; s'inspirant des observations de M. Le Play et animé lui aussi du plus clairvoyant patriotisme, écrivit sur ce sujet un livre où était annoncé le désastre dont était menacée la France.. — Voir r Armée nouvelle, deuxième édition, Orléans, Herluison, mai 1871.

d'après sa coerespondance. J79

réformateur de la Prusse après léua, le célèbre baron de Stein. Et, chose curieuse, il se trouvé que tous deux, malgré la différence des origines, des situations et des milieux, avaient à un demi* Blëcle de distance suivi la môme voie.

Stein avait débuté dans le corps des mines et lui avait longtemps appartenu. Issu d'une vieille et vaillante race, il n'avait pas cru déchoir en exerçant, pendant vingt ans, avec une assiduité exemplaire, les fonctions d'inspecteur des mines de la Ruhr et des fabriques de la Westphalie. Les regardant comme un « honneur nouveau »

advenu à sa famille , il les avait mises à profit pour s'initier à la vie des classes industrielles ; et, aujourd'hui encore, nous dit un de ses éloquents biographes (1 ), on admire et l'on cite dans la contrée ses règlements sur les fabriques et les corporations d'ouvriers. Observateur profond et travailleur infatigable, il avait même fait en 1786 un long séjour en Angleterre, afin de s'instruire sur les secrets de la prospérité de ce pays, n devint un des^ premiers ingénieurs des mines

(1) ï*.' de HauUeville, le Baron de Stein {Oorresponâant, nor

ISO LE PLAY

de son temps. Comme à M. Le Play, la science lui doit d'utiles découvertes ; comme lui, il ne s'arracha à sa carrière de prédilection que pour remplir déplus grands et plus difficiles devoirs publics. Tous deux furent d^ardents patriotes et le vèrent sur le même terrain le drapeau de la réformé. Mais , si ces deux hommes se sont ressemblé sous plus d'un rapport, quelle dissemblance entre eux quant à la forme de l'esprit et au tempérament ! et quel contraste dans leurs procédés ! A la différence de M. Le Play qui se distinguait par sa tolérance pour les personnes, Stein, tout en faisant beaucoup de bien à son prochain, ne se priva jamais du plaisir de dire non moins de mal de ses adversaires. Il se caractérise, du reste, par son style emporte-pièce qui rappelle, à s'y méprendre, celui du célèbre Ami des hommes, le marquis de Mirabeau. . >

« Nous sommes gouvernés par des buralistes salariés, pédants, sans intérêts et sans propriété immobilière. Ces quatre mots contiennent l'esprit de notre machine gouvernementale . et de toutes celles qui lui ressemblent. -^Salariés,

donc tendance fatale à Tangnientation des salaires et des salariés. — Pédants, vivant par conséquent dans le inonde des lettres qui tnent, et non dans la vie réelle. — Sans intérêts, car ils ne sont pas en rapport véritable avec aucune des classes civiles qui constituent l'État ; ils forment une caste sui çeneris, la caste des écritoires. — Sans propriété, par conséquent toutes les révolutions de la propriété les touchent peu. Qu'il pleuve ou que le soleil luise , que les redevances augmentent ou tombent, qu'on détruise ou qu'on respecte les vieux droits traditionnels^.. , tout cela leur est bien égal. Ils touchent leurs appointements à la caisse de l'État, et écrivent, écrivent, écrivent en silence dans des bureaux bien garantis par des portes bien fermées, sans être ni connus, ni remarqués, ni renommés, et en élevant leurs enfants pour en faire des machines éçrivassières comme eux.

« J'ai vu tomber une de ces « machineries y>, la ce machinerie militaire », le 14 octobre 1806, àléna. »

Et quoi donc relèvera la Prusse? Quoi donc

y corrigera les vices de la bureaucratie?

La Prusse a gardé sa charpente sociale, ses cadres sociaux , sa réserve de familles et d'hommes, son esprit de respect, de discipline et de hiérarchie, sa monarchie traditionnelle, ses forces morales en un mot. Tout cela chez elle est frappé d'inertie , il s'agit de lui rendre la vie. Or, l'on sait ce que firent à cet égard , d'un accord commun , les hommes d'État auxquels elle dut sa reconstitution', Guillaume de Humboldt, Altenstein, Hardenberg, Scharnhorst,Stein surtout.

Celui-ci , dès son retour au pouvoir, posa les vrais principes de la décentralisation. Il s'attaqua de suite à la doctrine du Dieu-État, enseignée universellement par les juristes et les sophistes , et reprit à leur base poui: les régénérer les institutions locales et provinciales. « Au moment même où l'Allemagne était humiliée , ,1a Prusse réduite à quelques provinces, Berlin occupé par un corps d'armée française, l'énergique ministre réalisa des réformes qui n'avaient pu être accomplies ailleurs que par des torrents de sang (1). 5) Nous avons déjà signalé la plus importante, celle par laquelle il constitua la classe

(1) p. de Haulleville, Corretpondant, janvier 1862.

B^APBÈS SA ^lOBRESPONDAXOE. 188

des paysans, libres ; il n'eut pas. le temps de l'achever; « mais y jusqu'à la fin de sa vie, il ne cessa de s'élever contre le funeste ébranlement que le Code civil français et le gemeines Lcundrf rechb prussien avaient occasionné dans la classe rhrale moyenne (1). » — « Du maintien de fermes de paysans propriétaires d'une certaine étendue, disadt-îl, dépend la conservation d'une forte classe rurale, sur laquelle reposent la puis^ sonce militaire du pays, la force morale de la société et l'énergie nationale..*. La divisibilité illimitée des terres transforme les paysans en manœuvres et en canaille... y>

Jful n'ignore, non plus, qu'à la même époque fat conçue et proposée par Scharnhorst la création d'une armée nouvelle « qui devait être, non seulement la nation entière, exercée, toujours prête à se lever et à combattre, mais encore une école permanente de patriotisme, de discipline, de respect, d'union et de rapprochements sociaux (2) 3).

(1) Claudio Jannet, Réforme des loU de succession en AUema» gnSy loc. cit.

(2) Ferrand, les Institutions administratives en France et à V étranger y-g, 70.

Cinquante années avaient passée depuis que ce mouvement s'était produit ; et la Prusse conservant ce qu'il y avait d'excellent dans l'ancien édifice, en réformant les parties défectueuses y perfectionnant sans cesse son organisme militaire fort de la cohésion d'une puissante organisation territoriale et sociale, venait, dans sa dernière guerre contre l'Autriche, de manifester sa supériorité d'une manière foudroyante.

Les avertissements n^avaient certes pas manqué à la France; et l'on ne peut, sans en être douloureusement ému, lire le passage suivant d'un rapport du baron Stoffel, attaché militaire français à Berlin, rapport écrit en août 1869 (1).

« Quiconque a vécu ici (à Berlin) ne peut s'empêcher de reconnaître que cette nation prussienne est pleine de sève, d'énergie et de patriotisme, qu'elle n'est pas pervertie par le besoin des jouissances matérielles, et qu'elle a conservé une foi ardente et le respect de toutes chosesrespectables. Quel contraste affligeant avec la France I Elle a ri de tout, et les choses les plus

(1) Il fat trouvé plus tard aux Tuileries.

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d'après Bà corbespondancb.

respectables n'y sont plus respectées. La vertu , la famille, Tamour de la patrie, la religion, l'honneur y sont présentés comme des objets de risée à une génération frivole et sceptique. Les thé&tres y sont des écoles de cynisme et de turpitude. Le poison s'infiltre de toutes parts, goutte à goutte, dans les organes d'une société igno* rante et blasée, faute à elle d'avoir l'intelligence et l'énergie de changer ses institutions , pour en adopter de nouvelles conformes à l'esprit des temps modernes et propres, avant tout, à l'instruire et à la moraliser. Ainsi, toutes les belles qualités de la nation, la générosité, la loyauté, le charme de l'esprit, l'élan du cœur, s'aifaiblissent peu à peu, à tel point que bientôt cette noble race française ne se reconnaîtra plus qu'à ses défauts. Et, pendant ce temps, la France ne s'aperçoit pas que des nations plus sérieuses la devancent dans la voie du progrès et la relèguent au second rang. t>

Combien est malheureux un pays dont les classes élevées, en manquant à leurs premiers devoirs, se sont mises en fait hors d'état de rien diriger^ et chez lequel une élite, instruite de la

néàUté des choses, est impuissante même à se faire entendre I Tel avait étë le cas de M; Le Play, depuis bien des années. Aussi, lorsque la guerre eut été déclarée, voyant se réaliser tout ce qu'il avait redouté, et ne pouvant arrêter la marche des événements, il s'écria dans sa consternation : Plaiêe à Dieu que & France soit victorieuse.../ Mais, si elié doit être vaincue, que Dieu lui inspire, comme â la Prusse au lendê" Tnain diéna, le désir de se réformer pour se jné" nager un meilleur avenir!

On n'est qu'au 20 juillet. Les hostilités n'ont pas encore commencé ; autour de lui, la confiance est sans borne. Dans les villes, les foules révolutionnairement surexcitées, et croyant aveuglément à la force irrésistible du nombre qui ellemême leur fera défaut, ne savent proférer qu'un cri : A Berlin! Dans les campagnes, le spectacle est autre, mais non plus rassurant : c'est le patriotisme qui semble déserter les profondeurs du monde rural. Et M. Le Play de penser au terrible lendemain. Le mémorable exemple offert par la Prusse après léna; ce souvenir qui, dans l'écrasement du désastre, se placera sous

d'après sa corbespondance. 187

bien des plumes, sans être suivi, hélas! d'aucun effet, il le grave dans une lettre à un ami, comme s'il parlait à son pays. Quelques jours après, sous le poids de cruelles appréhensions, il re^ viendra sur les causes de l'aveuglement universel : « Plus je réfléchis, plus je suis consterné de la masse d'idées fausses dans lesquelles nous nous noyons ; plus je comprends cette décadence absolue de tant de peuples que nous retrace l'histoire. C'est Verreurj plus que le vice, qui les a perdus. Le grand mal vient des sophistes qui se font une renoinmée, en donnant une forme entraînante à l'erreur. »

Suit cette réflexion qui serait à inscrire en lettres d'or :

N^atre nation grandirait plus par Pacquisition cPwne idée jttëte que par t annexion dune province.

Bientôt surviennent les reversa Us se succèdent à Wissembourg, à Eeichsoffen, à Forbach. Le dénoûment se précipite ; la convocation des Chambres rappelle M. Le Play à Paris. « H n'est pas surpris de ce qui se passe, et il fait d'éner-

giques efforts pour indiquer aux gouvernants la nécessité de cette prévoyance qui réussit si bien aux ennemis. Il les a pressés d'organiser des réjsistances successives dans TArgonne, à Paris, & Bourges et à Limoges, ou à Tours et à Poitiers. L'inerte bureaucratie est contrainte de faire des efforts.... i> Mais il est sans illusions, et il attendra résigné l'heure des « grandes humiliations nationales d.

Cette épreuve ramènera^-t-elle la France à la vérité? Il n'ose l'espérer, du moins de sitôt. Quoi qu'il arrive, il restera et sera toujours invariablement l'homme de la réforme, « Je continuerai, du moins, l'œuvre que j'ai commencée en 1848. C'est ce que nous pouvons faire de mieux ; il s'agit de créer « le parti de la vraie réforme y>. Tous ceux qui ne savent ni ne peuvent se battre pour défendre les Vosges et la vallée du Doubs, ne sauraient rendre un plus signalé service. »

Ses lettres marquent , brièvement l'émotion qui le remplit, à mesuré qu'approche la fin du drame.

<ï Nous avons affaire à des ennemis impitoya-

D^APBÈS BA OOBÈESPONDANOE. 189

bles. Ils ont l'ardeur agressive que donnent deux convictions, savoir : V que nos haines intestines ont étouffé chez nous l'amour de la patrie ; 2° que, Paris pris, la France est prise. i>

Puis, quand l'effondrement total est consommé, le grand homme de bien qui, pendant tant d'années, l'a si stérilement prédit, se déclare plus résolu que jamais à poursuivre sa tâche, comme aux jours où il prêchait la réforme avec les seules armes de sa raison pratique :

« J'étais arrivé, depuis quinze ans, à voir si clairement la décadence de notre société, aggravée par l'accroissement des richesses matérielles, que je ne m'étonnais plus que d'une chose, c'est qu'elle pût se tenir debout.

« L'erreur nous a plus dévorés que ne nous dévorent à cette heure les conmiunistes et les Prussiens. Le moment est favorable pour la combattre...

« Beaucoup de gens sont aujourd'hui disposés à dire leur mea culpa, à écouter la vérité. Ces mêmes gens fermeraient les yeux, si la prospérité pouvait revenir demain.

« Je reste donc plein, non de confiance pour le présent prochain, mais d'espoir...

« Gardez-vons du découragement. Quand même la France serait réduite à la banlieue de Bourges, continuons à faire servir la langue de Descartes à propager le vrai.

« Quefmadmodvm ignis aurunt probatj sic mi" séria fortes viras. H faut plus que jamais se connaître et serrer les rangs. »

Le grand souflle de patriotisme qui, dès le premier jour, nous a frappés chez M. Le Play, éclate ici avec une énergie qu'expliquent trop bien les circonstances.

Naguère, il dénonçait l'amoindrissement de ce patriotisme comme allant de pair avec l'abaissement des caractères. Il flétrissait le charlatanisme des mots et la corruption du langage dont se rendaient coupables les gens les plus honnêtes. « Tel prétendant qui soulèverait de nombreuses oppositions, en faisant une profession de foi dans la langue de Descartes, avec la vieille loyauté et lucidité française, s'assurera de grandes majorités, s'il se borne à déclarer

d'apeês sa correspondance.

qu'il est le candidat de la liberté, de l'égalîté, du progrès, de la démocratie (1). d Quant à être * le candidat de la famiUe et de la propriété, il n'en fallait plus parler. Flairer les préjugés des électeurs dont on briguait les suffrages, réussir auprès de la clientèle de 339,000 cabarets (2), semblait être devenu Tunique objectif d'hommes plus préoccupés de chercher dans la politique une carrière lucrative que de servir les intérêts du pays et, surtout, de lui dire la vérité. Aujourd'hui, en présence de la catastrophe, M. Le Play d'exprimer, dans une des plus belles formules qui soient sorties de sa plume, où sera le salut.

'Le vrai seul relèvera la France, et, pour que ce vrai produise ses effets de régénération, la noble langue française devra elle aussi être restaurée.

Et ce qu'il dit à un de ses amis, il le répète à tous :

<c Ce n'est pas après la crise, c'est aujour-

(1) L* Organitation du travailf page 241.

(2) C'est le nombre auquel ils étaient portés an 29 juin 1871, d'après le Journal officiel de ce jour.

d'hui, plus que jamais, que doivent s'uniif les gens de bien. H faudrait trouver dans chaque localité les moyens de préparer la connaissance des conditions du salut... Jamais, je n'eus plus de vigueur d'esprit pour m'y dévouer. »

n s'applique à réconforter ceux qui se montrent trop abattus :

« Je suis désolé d'apprendre que votre santé est ébranlée. C'est la conséquence naturelle des événements déplorables auxquels nous assistons. La honte et le chagrin resserrent l'estomac, empêchent ses fonctions, ébranlent les nerfs. et par là attaquent l'organisme. Travaillez ; faites comme moi pour échapper, autant que possible, aux préoccupations du moment. » (1*^ septembre 1870.)

H écrit des articles pour les journaux ; il voudrait publier, sous forme de feuilles volantes, des lettres ayant pour titre : Le Désastre et le salut. Mais, à l'envahissement du territoire s'est jointe la prise d'assaut des mairies dans les moindres villages, et, à la fin de septembre, il rentre en hâte à Ligoure. Il nous y décrit sur le vif le nouveau régime : <ï Le pouvoir est aux

d'après sa C0BBESP0NDAN€E. 193

mains de ceux qni réalisent trois conditions : être ouvrier de fabrique, ne rien posséder et ne rien épargner^ être unis par les liens du coia^ ret, » Les ouvriers porcelainiers de Limoges ont communiqué aux pays d'alentour leurs passions d'antagonisme et de révolte. La paix, cependant, peut encore se maintenir à Li^oure.

« Nous labourons avec le concours d'une population obéissante et dévouée (jusqu'à présent), écrit-il le 12 octobre ; nous travaillons à conjurer pour l'an prochain le danger de la famine.- y> C'est que les populations de Ligoure ont à leur tête un patron hors ligne, qui n'a pas pour rien semé et fait germer chez elles les principes et les mœurs sur lesquels repose l'harmonie sociale.

Bientôt après, son cœur est atteint dans ses fibres les plus sensibles. Le second ban des mariés de vingt à quarante ans va partir prochainement et son fils lui sera enlevé.

d Le départ de mon fils me confère le soin de gouverner quatre cents hectares, dont vingt sont cultivés en réserve par des domestiques. C'est une bien grande besogne; mais elle occupe ma

pensée à nne chose ntile, dans nn moment où l'on ne peut la diriger sans angoisse vers la chose publique...

« Je ne saurais vous dire combien cette existence serait agréable, si l'on pouvait y travailler en paix à la réforme nationale et locale. Que la France serait puissante, si tous les propriétaires du sol résidaient sur leurs domaines, dans les mêmes conditions (1) ! »

Ce sujet lui tenait au cœur, et il lui inspirait de tristes réflexions sur la perte chaque jour plus accentuée de facultés maîtresses, à tous les degrés de l'échelle sociale : «Il y a un contraste complet entre les hommes de notre temps, élevés sous l'influence de nos détestables pratiques et de nos idées fausses, et ceux qui s'élèvent sous celle de la vie rurale... Les Français d'au-

(1) M. de Curzon a très bien observé qne la vie de château, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, n'est plus réellement la vie rurale. <r On y vit désintéressé de toutes les affaires locales ; et, qui pis est, on y apporte les habitudes de désœuvrement et de luxe qui soufflent au cœur du peuple des sentiments d'envie ei de haine, en même temps qu'elles provoquent chez les voi* sins plus ou moins aisés une* émulation mineuse et démoralisante. J> {La Vie rurale dans le Poitou, Bulletin de la Sociéié d^ économie sociale, t. V, p. 689 et suiv. )

d'après sa correspondance. 195

jourd'hui sont des urbains ; il faut qu'ils redeviennent des ruAux, comme le sont encore les Anglo-Saxons. Cet esprit rural, je l'ai puisé, sans en avoir d'abord conscience moi-même, dans mon origine bretonne et normande. y>

Où et comment s'était faite sa première éducation ? n en a esquissé le tableau en quelques pages pleines de charme.

Né en 1806 au village de la Rivière, entre le port d'Honfleur et la forêt de Bretonne qui, audessus de Quillebeuf, confine au rivage, il s'était formé par les leçons d'une bonne mère ; et les grands spectacles de la nature, la fréquentation journalière des pêcheurs-côtiers, avaient développé de bonne heure en lui des idées et des sentiments dont l'empreinte était restée ineflfaçable. Plus tard, dans sa vieillesse, il se demandait pourquoi plusieurs de ses anciens condisciples, doués de qualités supérieures, n'étaient pas arrivés avant lui à définir les vrais principes de la science des sociétés ; et il en donnait les raisons suivantes : € Ceux de mes amis qui ont conquis la renommée par leurs talents avaient été élevés dans les agglomérations urbaines et

les internats scolaires, où s'accumulent en France toutes les formes de l'erreur. La dure contrainte d'une telle éducation avait affaibli en eux cette force de caractère qui permet à une âme droite de résister à la pression d'une erreur dominante... En reportant mes souvenirs vers mon éducation première, je crois remarquer que mon caractère a été moins déformé par ce genre de contraintes, sous le poids des préjugés contemporains. L'isolement rural, l'externat scolaire et les enseignements de plusieurs sages m'ont permis d'aborder, avec un esprit plus libre, l'étude des phénomènes sociaux (1). i>

En regard de ces souvenirs d'enfance, plaçons ceux que Stein nous donne également sur lui-même dans son Autobiographie :

<L J'ai été élevé à la campagne, sous l'influence éminemment religieuse de mes dignes parents, de leurs sentiments vraiment allemands et vraiment chevaleresques. Les idées de piété et d'amour de la patrie, le sentiment de la dignité du rang et de l'honneur du nom, le devoir

(1) lAë Ouvriers européens, t. I, p. 16-17.

d'après sa cobbespondance. 197

de diriger ma vie vers un but utile et d'acquérir par le travail et l'effort la capacité nécessaire pour atteindre ce but^ tout cela fut déposé dans les profondeurs de mon cœur par les enseignements et les exemples de mes parents. Ayant passé mon enfance et mon adolescence au milieu de la solitude de la vie rurale, c'est surtout dans l'histoire ancienne et dans l'histoire moderne que je puisai la connaissance du monde et des affaires (1). ]>

Lorsque la vie publique de Stein ftit close, c'est à la vie rurale qu'il revint, et il y prit même le titre de a: paysan d. — « Le véritable noble, d'après lui, était le premier des paysans : c'était une de ses maximes favorites. Aussi traitait-il avec prédilection les questions qui ont rapport à ces deux éléments a: de la persévérance sociale {des socialen Bekarens) y>, comme il disait dans son pittoresque langage (2). y>

Le 27 janvier, la paix dont on avait joui jus-

(1) Autobiographie de Stein, dans J.-H. Pertz, dos Leben des nUnisters Freiherm von Stein; 6 voL in-S*, Berlin, t. VT, p. 167-197.

(2) P. lyHanUeyille, loc, cit.

qu'alors à Ligoure semble menacée. D'après les brnits qui circulent, la prise de Paris sera suivie d'un envahissement général du territoire. Et M. Le Play, tout occupé de la direction de sa grande culture à douze attelages , de penser au pillage peut-étr^ prochain de ces attelages, lequel réduira à l'inaction et au dénûment vingt familles de fermiers ou de vieux serviteurs.

« Le pillage des grains achèvera notre ruine, et notez que beaucoup de Français, nos voisins, déclarent vouloir faire ce que les Prussiens ne feront pas. Quel temps I et dire que l'esprit de révolution demeure intact chez nos dictateurs ! » •■ Il voit approcher le moment où il lui faudra commencer une vie errante avec sa femme, sa fille et deux petits-enfants, sans même avoir l'assistance de son fils unique qtli est dans l'Indre, & 30 kilomètres de l'ennemi, exposé chaque jour à la captivité ou & la mort. Mais son âme ne fléchit pas ; il y a chez elle plus que la résignation, elle est pleine de tout un esprit d'immolation : C'est une cruelle perspective; et cependant je t accepterais comme une insigne faveur de la Providence y si le désastre que nofus

D'APJBJte «A CORRESPONDANCE. 199

mdnssons âuvrait les yeux de quelqties hommeè éCÉtat capables de nous sauver , s'ilfaimit corn-prendre à ces hommes que le salut est daiis le retour aux trois formes du respect.

Ses précédés scientifiques Ini rendaient habituel l'emploi de certaines fonnnles consacrées.

En Yoici une. tTne grande réforme morale seule sauvera la France, et, pour l'accomplir, il faut restaurer < le respect de Dieu X), la religion ; — « le respect du père 3>, l'autorité paternelle et l'esprit d'obéissance ; — <t le respect delafemme », c*elit-à-dire le fondement des moeurs, lequel sera raffermi le jour où la mère sera rétablie dans %ovi ministère essentiel et la jeune fille protégée contre la séduction.

La Commune ne surprit pas M. Le Play. Depuis longtemps, il la voyait prêté à se constituer à la prochaine catastrophe; et, lorsqu'on relit ses lettres, on est saisi du cri prophétique qui les remplit à son sujet :

a: Là catastrophe ne nous sera pas épargnée ; car les classes riches se montrent de plus en plus indignes de la haute mission directrice

qu'elles devraient exercer , tandis que les

pauvres, dont le nombre grandit chaque jour à Paris par l'effet d'un déplorable esprit de vertige chez l'autorité municipale, se montrent de plus en plus corrompus et envieux, La conséquence fatale d'un tel état de choses ne saurait être douteuse pour un esprit clairvoyant. Il faut se préparer à accomplir la haute mission de paix et de justice, qui seule peut établir des liens communs entre ces deux classes aveugles et ignorantes.

« Tous ceux à qui la Providence a accordé le pain quotidien doivent employer tous les jours de leur vie à trouver des collaborateurs, pour cette œuvre de salut. y> (21 décembre 1866.)

Dans les derniers mois de 1869, son Ornantsation du travail est prête à paraître, et il exprime à un ami ses appréhensions de plus en plus vives : « J'ai été conduit à y montrer comment un peuple civilisé peut retomber à ïétaJt sauvage. Le mal s'aggrave chaque jour par l'activité des méchants et par l'indolence des gens de bien. Pcfur nous sauver j il ne suffUpas et avoir lafoij il faut des œuvres. »

d'après sa OORBESPONDANCE. 201

Ce retour à l'état sauvage se caractérise en un fait effrayant : pour, toute une partie populaire de la nation, dont les rangs ne cessent de grossir, il n'y a plus de Dieu, plus de famille, plus de foyer.

« En ce moment, on compte à Paris, par centaines de mille , les honmies hostiles à tout sentiment religieux. Beaucoup de contre-maîtres, auprès desquels j'ai effectué récemment une enquête, m'ont signalé. à cet égard des faits qu'on ne rencontrerait chez aucun autre peuple. Parmi les milliers d'ouvriers avec lesquels ils ont des rapports journaliers, ils ne sauraient en citer un seul qui ose se dire chrétien. Un de ces contremaîtres m'a même appris que, pour vivre en paix avec ses subordonnés et conserver le pain quotidien à sa famille, il a dû renoncer à toute pratique de religion (1). ï>

Et qui a la responsabilité de cette épouvantable perversion ? Le mal vient-il seulement des ignorants, des égarés qui forment l'armée des communistes ? a: Non, il vient principalement des

(1) L' Organitcttion du travail, p. 510.

maîtres qui donnent le mauvais exemple à leurs serviteurs, des riches qui ne remplissent pas leurs devoirs envers les pauvres et envers le pays, des manufacturiers qm accumulent dans une dé*pravation aflfreuse des masses dégradées, des municipalités qui emploient le meilleur des campagnes & multiplier des villes malsaines et ^ y attirer toute la corruption de l'Occident, dès gouvernants qui méditent et provoquent des guerres injustes, des savants et d^s lettrés qui propagent depuis cent ans les sophismes de Kousseau sur la perfection originelle, enfin des honnêtes gens qui n'ayant pas à se reprocher de semblables méfaits, restent inertes (1). » Quant à la corruption qui s'accumule à Paris, elle a repris des caractères qu'on ne connaissait plus depuis la dissolution des sociétés païennes. « Le mal s'est tellement incorporé à la population que les unions deviennent de plus en plus stériles et donnent d'ailleurs un bâtard sur trois naissances. L'esprit d'égalité a fait passer sur toutes les classes le même niveau. Tandis que

(1) Lettre du 6 mars 1870.

d'apeès sa correspondance. 203

les oisifs subventionnent une année ^e courtisanes, les ouvriers renoncent M mariage, et, dans certains corps d'état, le concubinage est en quelque sorte une pratique professionnelle (1). » Mais, plus les cltfsses ouvrières se plongent dans le désordre, plus elles en souffrent cruellemejit. Chez elles, si détruit que semble être le sens moral, il ne périt pas au point qu'elles ne sentent jusqu'où les entraîne le renversement de la famille. Un de ces sujets de souffrance, un de ces griefs de la conscience populaire a.l^eau-

{1) L' Organisation du travail, "p, 198.

n y a, ^iir ce sujet, des détails nanrrants dans V Ouvrière, par M. Jules Simon, p. 137 et suiv. : « L'ouvrier de Paris, l'ouvrier dépravé s'entend, fait de la débauche par système. IL a des objections de sophiste contre le mariage. L'habitude de vivre en concubinage se propage de plus en plus, chaque année, dans la population des faubourgs. C'est une triste réflexion à faire que tous les changements , opérés' depuis trente ans dans nos habitudes , ont pour résultat de rendre la vie de famille de plus en plus indifférente aux hommes , et de plus en plus nécessaire aux femmes. Un écrivain qui a combattu le divorce dans un ouvrage assez répandu, parlait un jour à un ouvrier du faubourg

Saint-Antoine de cette habitude croissante du concubinage. « Nous y renoncerons peut-être, lui dit l'ouvrier, quand on nous

aura rendu le divorce. T> Ce n'était qu'une j)rotestation de plus contre le mariage ; car, au fond^ les doctrines lâchées facilitent les mauvaises mœurs. L'austérité de la doctrine chrétienne est une des causes de la rapide propagation du christianisme. 7>

coup occupé M. Le Play; et sans qu'il y ait lieu d'aborder la question légale en elle-même , étude qui dépasseraijt de beaucoup le cadre de notre esquisse, ce sera honorer sa mémoire que de noter ici avec quel zèle il prit l'initiatiVe de toute une agitation pour mettre le législateur en demeure d'agir.

a: La séduction qui, pendant le dernier siècle, n'appartenait guère qu'aux mœurs de la cour, écrivait-il en 1864 dans sa Réforme sociale, (1), s'est propagée depuis lors dans la masse de la nation ; et, aujourd'hui, elle est devenue un des traits habituels de nos mœurs privées. Aucun père, à moins d'y être absolument contraint par une dure nécessité, n'ose confier sa fille à la foi publique. Les familles aisées gardent, pour ainsi dire, leurs filles cloîtrées au foyer domestique, en sorte que celles-ci n'auraient aucun moyen de choisir un mari, alors même que ce choix ne devrait pas être entièrement subordonné à la question d'argent. Les familles pauvres, obligées de tirer parti de leurs

(1) T. II , chap. XXVI, pp. 62-64.

d'après sa correspondance. 205

bras, doivent exposer leurs filles à une corruption qui envahit les diverses parties du territoire. La séduction exercée sur les jeunes ouvrières est commune dans nos villes et dans nos campagnes : c'est notamment dans les fabriques urbaines de Lille, Amiens, Saint-Quentin, Eeims, Sedan, Mulhouse, Lyon, Saint-Étienne et Limoges, qu'elle s'étale avec les circonstances les plus déplorables. Beaucoup de propriétaires et de fabricants voient avec indifférence une dégradation dont la pensée ne s'offrirait pas à l'esprit des peuples que, dans nos fausses idées de progrès fatal, nous nommons « arriérés ». Daps quelques districts manufacturiers ce désordre atteint ses plus extrêmes limites. Les corrupteurs n'appartiennent pas seulement à la classe ouvrière ; ce sont aussi les employés de fabrique, les gens de la classe aisée, parfois les chefs d'industrie euxmêmes^ c'est-à-dire ceux qur, selon les lois divines et humaines, ont charge de l'ordre social. Dans quelques localités, le mal est tel que les personnes, ayant conscience delà honte imprimée par de semblables mœurs à notre état social, ne pourraient protester sans encourir le ridicule. »

Dans son Organisation du travail, il revient à la charge, il est de plus en plus pressant :

a. J'ai vu souvent, dans le cours de mes voyages, les torturés morales qu'inflige aux mères pauvres la situation de leurs filles attirées hors du foyer par les nécessités du travail ; j'ai en la -confidence des haines que soulève la séduction exercée par les riches, et, depuis lors, je me suis promis de réclamer sans relâche la répression de €e honteux désordre. Je serais amplement récompensé de, mes travaux, si je pouvais appeler l'attention de mes concitoyens sur l'urgence de cette réforme (1). »

n n'avait pas failli à son serment ; mais, c'est en vain qu'invoquant le principe de nos anciennes coutumes jfrançaises, l'exemple de la plupart des peuples européens et celui des Etats- Unis (2), il avait voulu intéresser bien des lé-

(1) § 48 et 49, p. 808.

(2) « La séduction est réprimée par les statuts de tous les États, qui sous ce rapport ont notablement amélioré les dispositions de la Common-law, La jeune fille séduite a une action direote pour faire exécuter la promesse de mariage, ou pour faire réparer par des dommages-intérêts le tort qui lui a été causé. Les nouveaux États qui se forment dans l'Ouest suivent, à cet égard, l'exemple

d'après sa correspondance. 207

gistes à sa cause. Inntilement aussi, avait-il stimulé à l'action des membres de nos Assemblées politiques, pour que l'article 340 du Code civil fût revisé et que l'honneur de la femme fût, au même titre que la faiblesse de l'enfance, placé sous la tutelle des lois et la garde des honnêtes gens. H avait eu la douleur de voir les réclamations des ouvriers eux-mêmes ne pas mieux réussir à se faire entendre.

En 1867, sur sa demande et à l'occasion de l'Exposition universelle, une commission formée de manufacturiers et de commerçants avait été chargée d'une grande enquête sur l'état et les besoins du monde du travail ; et sous ses auspices, chaque industrie avait été invitée à émettre librement ses vœux. Cent mille ouvriers avaient nonamé dans ce but plus de quatre cents délégués. Or, un des points sur lesquels les rapporteurs des diverses délégations, représentant l'élite de leur classe, s'étaient montrés unanimes,

de la Nonyelle- Angleterre, et, comme Topinion publique condamne séTèxement la Réduction, les juges se montrent générale^ ment très rigoureux pour les hommes qui ont porté le déshonneur dans une famille, d C^udio Jannet, les États-Unis contemporains, 1. 1, p. 260.

208 hÉ PLAY

avait été la constatation des suites fatales de rimpunité accordée en France au séducteur.

Après les événements de 1870, la question ayant été soulevée au sein de la Société d'économie sociale (1), à propos de Vlntematioruile, un des hommes les plus considérables de l'industrie parisienne, M. Devinck, crut devoir rappeler l'œuvre de cette commission de 1867 qu'il avait présidée. <t La famille manque à l'ouvrier, dit-il : sur cent enfants qui naissent à Paris, un tiers est inscrit aux mairies sans indication de père connu ; il est même certains arrondissements où la proportion des enfants naturels est de la moitié. Sur 600,000 ouvriers, 400,000 vivent hors du mariage... L'ouvrier lui-même nous apprend, dans les rapports de 1867, où le mal commence ; il ne cesse d'y demander au gouvernement de protéger les filles du peuple contre la dépravation de l'atelier ; il ne veut pas qu'elles y travaillent... Il s'y plaint encore de ce que ses

(1) Séance du 1^' février 1874. Quatorze ans auparavant, en 1860, M. Albert Gigot avait fait un très intéressant rapport à la Société sur la comparaison des diverses législations concernant la séduction. (Les Ouvriers des Deux-Mondes, t. III, p. 276.)

d'après sa cobbespondange. 209

iilles ne soient pas assez protégées contre des séductions qui se passent en dehors de l'atelier^ et dont il n'a aucun moyen d'exiger la réparation de jeunes gens qui ont fait un emploi immoral de leur fortune (1). »

Un des premiers fondateurs de Vlnternatich nale, M. Fribourg, était là présent ; il fournit son témoignage au sujet de la redoutable association qui venait d'être mise en cause ; et ceux qui l'entendirent n'ont pas oublié en quels termes il conclut, après l'avoir montrée à son origine naissant de la désorganisation de la classe ouvrière : a: Si cette classe a perdu la notion de la famille, c'est qu'elle a perdu le foyer familial. Aidons-la dans l'acquisition d'un nouveau foyer... Cherchez l'épargne à domicile, et vous aurez plus fait pour éloigner les révolutions qu'en créant à Paris cent régiments de ligne. 3)

Il est des vérités qui, d'elles-mêmes, s'imposent ; celles-ci sont de ce nombre. M. Le Play

(1) Oette question fat reprise l'année sniyanteau sein de la Société. Le 21 mars 1876, M. Devinck la traita avec desdéyeloppements étendus et lui donna des conclusions pratiques anxqneUes nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs. {Bulletin de la Société d'économie sociale, t* IV, p. 888 et suivantes.)

aura la gloire, non seulement de les avoir démontrées par ses livres, de les avoir défendues avec un courage plus fort que tous les obstacles, mais d'en avoir fait l'objet d'un apostolat pour les infuser jusque dans les profondeurs de la conscience publique. Tôt ou tard, grâce à lui, le grand intérêt social d'une répression légale de la séduction finira par triompher (1).

Il est aussi des erreurs qui se manifestent tout entières dans leurs résultats ; et, parmi les plus funestes, il a signalé avec non moins de puissance celles qui, en détruisant le respect de Dieu et du père, ont livré le peuple à la barbarie.

Chez lui, l'homme méditatif ne se séparait

(1) Nous vonlons en garder la confiance, malgré Téchecque vient de subir au Sénat (10 décembre 1883) une proposition de loi sur ce la recherche de la paternité D, présentée en 1878 par MM. Béranger, de Belcastel, Foucher de Careil et Schodicher. S'il y a une réforme nécessaire au redressement des mœurs publiques, et qui intéresse essentiellement la f amiUe ouvrière, c'est celle-là. Des hommes appartenant aux divers partis politiques ont donné un bon exemple, en s'unissant pour la poser ; et, si difficile qu'elle soit dans un pays où, comme le disait et le déplorait M. Le Play, a l'opinion égarée par une littérature malsaine glorifie les séducteurs et persécute les fiUes séduites 2>, il ne faut pas désespérer, la persévérance dans l'effort aidant, de voir la lumière se faire sur la solution pratique qu'elle réclame.

d'après sa COREESPONDANOE. 211

jamais de l'hombie d'action, même dans les circonstances les plus critiques. Une de ses lettres en offre un exemple à citer.

Le 1^ septembre 1870, pendant qu'anxieux et résigné il attend à Paris l'issue des événements, pour trouver un peu de reconfort moral, il recherche ceux qu'il appelle ses maîtres en science sociale. Les Confessions de saint Augustin lui tombent sous la main, et il y rencontre un passage (1) où il est dit qu'il n'y a point d'innocence chez les enfants, « que ce qu'ils sont avec leurs nourrices et leurs pédagogues, pour des noix, des balles et des oiseaux, ils le seront plus tard avec les rois et les magistrats pour de l'or et des terres... y> Si le mal n'est refréné de bonne heure par la religion et l'autorité paternelle, la société est menacée à chaque génération d'une invasion de petits barbares. Et M. Le Play d'appliquer cela à la situation présente. L'éducation du jour, celle qu'on décore du nom « de progrès », est toute dirigée contre ces vérités ou les. laisse ignorer. Or en voici les conséquences : — La

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