‹ Le Play, d'après sa correspondanceChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

1864-1870 (stiite).

Première révision de îa Réforme sociaU. — Appel à la critique.

— Bésnltats de cet appel en ce qui me concerne. — Mes étu- ' des sur les Livres de raison, — Adhésion de M. Alfred Marne

et son concours & la propagande. — Motion de M. le baron de Veance an Corps législatif et pétition de cent trente négociants de Paris en 1865. — Nouvel ordre de récompenses à l^zposition universelle de 1867. — Salon de M. Le Play à cette époque. — Quatrième édition de la Réforme sociale, et deuxième revision. — La catastrophe approche. — It Interna' tionale. — Dernier entretien de M. Le Play avec Tempereur.

— L'Organisation du travail.

En même temps qu'il mettait de la sorte toutes les énergies de son âme à susciter des apôtres, avant que n'éclatât la catastrophe, M. Le Play poursuivait d'autres travaux; et un des plus rudes qu'il s'imposa fut de revoir, reviser et corriger son livre. Il avait à cœur d'effectuer pour lui ce qu'il demandait à tous de pratiquer sans relâche pour eux-mêmes. Chaque jour des témoignages de sympathie, de hautes et impor-

tantes adhésions lui arrivaient ; on s'accordait à considérer la Réforme sociale comme" destinée à être le progranmie des gens de bien de tous les partis honnêtes.

Et il répondait :

€ Comment faire accepter aux gens de bien le livre que je leur offre ? La condition serait qu'ils pussent y souscrire sans réserve et, pour cela, qu'ils me proposassent de corriger, sur la deuxième édition, ce qui leur fait ombrage dans la première, en substituant au texte actuel un texte ayant leur complète adhésion. C'est sur ce point qu'il y aurait à faire dans le moment la propagande, et que je compte sur votre zèle amical.

a Je vous signale ce travail comme la pierre de touche du dévouement à la réforme. »

Dès le premier jour, il m'en avait inspiré le devoir : « Eectifiez ce qui vous paraîtrait erroné ; D et à cette demande, il en avait ajouté une autre :

a J'ai communiqué mon travail à quelques écrivains, et rien ne me frappe davantage que de trouver même les plus éminents peu touchés

d'après sa oobsespokdakce. 127

des faits géûéranx qui lésomei^, m économie MCifiaApj im^falâque des antres peuples^ tandis qne la moindre aneodote lenr semble nn argument sans réplique. Ainsi, au sujet de ma proposition sur hk/amiUe^wucAe, fondement de la réfcMme, je vois un célèbre critique contemporain médiocrement impressionné par ce fait que des millions de &milles jouissent de ce régime avec une satis&ction extrême, tandis qu'il admet, comme un trait décisif, une petite citation empruntée aux Vcyages ctArtkur Yaung en France, et consignée au lieu dit,

a Cette découverte, qui me signale la feiblesse de notre critique, me montre qu'il ne faut pas négliger de mettre ces sortes de preuves en note au-dessous d'arguments plus décisifs. J'appelle sur ce point les conseils de l'érudition. 3>

Qu'on me permette de noter les résultats de cet appel. La reconnaissance m'y oblige, et acquitter ma dette envers M. Le Play est satisfaire un besoin de mon cœur.

Sans qu'il s'en doutât, il venait de m'ouvrir tout un champ inexploré de recherches, et, sous

rinfluence des idées et des habitudes d'observation qu'il avait déposées dans mon esprit, ces recherckes aboutirent à la découverte, non de curiosités anecdotiques, mais de ce qu'il y a de plus important pour l'intelligence du passé. Les Livres de raison d'autrefois sortirent de l'oubli où ils étaient tombés depuis la Révolution. Les vieilles armoires, les bahuts et les coffres des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, relégués au galetas des anciennes maisons nobles et bourgeoises, les minutes des contrats de mariage et des testaments de paysans, déposées chez les notaires, restituèrent à l'histoire les trésors qu'ils avaient longtemps gardés sous une épaisse couche de poussière,

« Depuis qu'une meilleure philosophie m'a enseigné à estimer grandement la tradition et la conservation, j'ai bien des fois regretté que, durant le moyen âge, des familles bourgeoises n'aient pas songé à former de modestes registres, où seraient consignés les principaux incidents de la vie domestique et qu'on se transmettrait tant que la famille durerait. Combien curieux seraient ceux de ces registres qui au-

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raient atteint notre époque, quelque succinctes que fussent les notices 1 Qtie de notions et cPex^ périences perdues, qui auraient été sauvées par un peu de soin et d'esprit de suite! d

Nous étonnerons sans doute nos lecteurs, en leur disaiït d'où nous viennent ces lignes. Elles sont de l'interprète le plus autorisé du positivisme, de M. Littré.

Chose digne d'être signalée et qui prouve à quel point, dans notre pays si profondément troublé, les rôles sont parfois renversés d'une manière étrange ! les Livres de raison n'étaient pas seulement oubliés, le terme même qui servait à les désigner avait disparu de la langue ou n'était plus compris. En Provence, il y a un siècle, les moindres bourgeois, tant soit peu jaloux de l'honneur de leur nom, gardaient ceux de leurs devanciers comme des titres de noblesse (1) et

(1) Parmi les pins anciens de ces livres appartenant à la Provence, citons celui que Jaume Deydier, bourgeois d'Ollioules près Toulon, commença en 1477. Il y a là, non seulement l'état de la famille au quinzième siècle, mais un abrégé de son histoire avant cette époque, avec une généalogie et un inventaire de ses papiers domestiques qui la font remonter jusqu'à saint Louis, en 1250. Jaume Deydier était bailli du pays, propriétaire

tenaient le leur avec les mêmes sentiments.

Soixante-dix ans après, on embarrassait fort leurs petits-fils en leur demandant à leur sujet quelques renseignements. Combien n'osaient avouer les avoir perdus ou vendus à l'épicier î Ceux qui les avaient conservés, hommes de tradition pour Ift plupart, ne semblaient pas en soupçonner l'intérêt, si ce n'est en ce qui touchait leur généalogie. — Or, voilà qu'à ce moment même un savant non suspect d'une attache quelconque à l'ancien régime, ne connaissant pas ces livres et ne supposant pas qu'il en ait existé, regrette de ne pouvoir consulter en eux les éléments les plus précieux d'information en science

notable, grand agricolteur, et même un statisticien exercé ; et il nous fournit de curieux détails sur les principales cultures locales, sur la production du territoire d'OUioules en blé, en vin, en fruits tels que figues et oranges. Sa famille subsiste toujours après six cents ans d'existence.

tJn savant érudit limousin, M. Louis G-uibert, vient de publier une bien intéressante notice sur le Livre de raison d^ Etienne Benoist (Limoges, 1882), lequel porte une date encore plus reculée. On y voit un bourgeois, de la fin du treizième siècle et des premières années du quatorzième, donner à ses neveux des conseils, qui, oent ou cent cinquante ans après^ sont religieuse* ment reproduits en tête du Livre de raison commencé le 6 sep" tembre 1426 par un autre membre de sa famille.

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sociale. Il lei devine, il en fixe les traits essentiels (Uns la même pensée qni, en 1765, feisait écrire à un de nos pères de famille de Provence en tête du sien : — Un père doit à ses erifardsj un citoyen doit à sa patrie le compte de sa me. Cesb un cours d expérience des plus ' utiles (1). Certes, M. Littré se trompait abso- Inment en philosophie; de^ idées préconçues ,régaraient dans ses conceptions sur le progrès ; par contraire, les feits eurent plus d'une fois le pouvoir de lui inspirer, comme historien, un esprit de justice pour les mœurs et les grandes institutions du passé. Nul plus que lui n'eut le culte des affections de femille. « Il avait au plus haut point le sentiment de la solidarité des familles, nous dit un de ses biographes ; et il aurait voulu que chacune d'elles eût ses archives

(1) a: L'auteur de ces lignes, Ange-Paul-Louis de Gardane, appartenait à une famille marseillaise vraiment typique, dont les membres, depuis 1611, avaient rempli la noble tâche de représenter la France en Orient, dans les consulats, à Sâ'de, Chypre, Tripoli. Lid-même, en 1807, accompagna en Perse, comme premier secrétaire d'ambassade, son frère le général de Glardane (Claude- 3£athieu), que Napoléon P' chargea alors d'une mission importante en ce pays. "» (^Les FamUlei et la Société en France avant la Révolution, t. I, p. 191-192.)

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qui constitueraient la véritable histoire morale d'un peuple (1). » N'y a-t-il pas là une indication de ce que, de nos jours, pourrait et devrait accomplir la science, unie à ce qu'il nous reste de mœurs, pour dissiper une multitude de préjugés provenant de malentendus et rendre à notre société le sens du respect ?

Bien avant 1864, je m'étais appliqué à étudier de près l'ordre essentiel de la famille ; mais je ne l'avais guère considéré que dans ses rapports av^c celui des institutions locales.

Après avoir lu M. Le Play, je sentis la nécessité d'aller plus loin, d'observer la famille en elle-même, comme la première des unités sociales, de la connaître à fond dans son organisation traditionnelle et dans ce qui constituait ses grands ressorts ; ou, pour mieux dire, ce n'était plus la famille en général que j'avais à décrire CQumie une abstraction idéale : c'étaient les familles qu'il me fallait soumettre à une sorte d'analyse, en scrutant les conditions morales et matérielles de leur existence. Elles se distinguaient en caté-

(1) E. CarO) Emile Littré, histoire de sa vie et de ses tra^ vaux (Revue des Deux-Mondes, 1®' avril 1882).

b'apbès sa oosbespokbahge. 133

gories professionnelles et sociales bien tranchées ; il importait d'en tenir compte.

Je me mis à Toenvre, et j'aitonjours présente l'impression que me fit éprouver le premier registre trouvé , où rien ne manquait sur ce que j'avais le plus à cœur de savoir, puis la surprise où me jetèrent une foule de documents semblables, n ne m'était pas possible de procéder à leur ^ard d'une façon sonmiaire. Il y avait là des gentilshommes , des bourgeois, des propriétaires ruraux, des industriels et commerçants. Les magistrats et les avocats, les médecins et les notaires y occupaient leur place ; mais, grâce aux archives de ces mêmes notaires, conservateurs par excellence de la tradition, les paysans eux aussi y tenaient bien leur rang. Quelle moisson de témoignages, ayant chacun leur originalité propre ! quelle variété de textes ! quels détails intéressants de comptabilité! et, quant aux faits moraux, quelle lumière !

En même temps que la vie des familles, la vie publique demeurée si active au sein de nos pays d'États, et à laquelle ces femilles étaient journellement mêlées, reparaissait dans ce qu'elle

avait de plus intime. L'esprit de tradition et le travail incessant de réforme qui présidaient au fonctionnement du gouvernement local, les ingénieuses et savantes combinaisons employées pour y représenter les divers intérêts, et surtout les liens étroits de solidarité qui unissaient la petite noblesse et la bourgeoisie aux populations rurales, me révélaient les secrets de la longue durée de nos démocraties villageoises du Midi.

C'étaient là encore de nouvelles perspectives et des sujets d'étude tout actuels qui m'étaient offerts.

M. Le Play avait tracé la méthode à suivre dans les investigations de ce genre. Avec quelle exactitude photographique n'avait^il pas décrit les moindres ménages d'ouvriers et de paysans, dressé leurs budgets, noté les particularités de leur histoire, en les rapprochant de celles fournies par l'observation du milieu auquel elles appartenaient! Dans ses monographies, il n'y a que des faits ; mais, selon le mot de Sainte-Beuve, comme il savait les faire parler I

Les Livres de raison m'évitaient pour une bonne part cette peine, tant les plus petits dé-

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tails s'y montraient éclairés par de beaux et vivants commçntaires. Les pères y avaient consigné leurs avis et conseils, les fruits de leur expérience. Grâce à la netteté de leur pensée et à leur sobriété d'expression, leur plume avait gravé sans effort dans chaque précepte, à propos des circoîistances et événements mémorables survenus au foyer, au sein de là parenté et dans la localité, le trait moral à fixer aux yeux de leurs enfants, l'idée essentielle à retenir, et toujours l'idée était pratique. Nouvel embarras pour un choix & effectuer au milieu de tant de richesses. Aussi, dans les débuts, mon unique ambition ftit-elle d'annoter en quelque sorte la Réforme sociale j avec les feits les plus remarquables, répondant à ceux constatés par M, Le Play chez les peuples étrangers, et cela sans liaison, sans les envisager dans leur ensemble, puis de lui offrir ces annotations pour le cas où il croirait devoir en faire usage. Cette grande doctrine des autorités sociales, que mon illustre maître était allé chercher sur les divers points de l'Europe, je lar lui présentais formulée et transmise de père en fils, en Provence, dans les bonnes

races : respect de Dieu, respect dn père, respect de la femme, respect et pratique générale du testament (1), rapports des parents et des enfants, des maîtres et des serviteurs, des propriétaires fonciers et de leurs tenanciers, établis sur la base d'une loi morale qui pouvait être violée,

(1) Un des traits qnî frappent le pins dans ces textes domestiques, surtout chez ceux de la région du Midi, ce sont les recommandations adressées par les parents aux enfants, au sujet du devoir du testament, et aussi les formules presque identiques dont se servent des hommes ayant vécu dans des siècles et des pays très différents.

En voici un exemple :

Etienne Benoist, le bourgeois de Limoges dont nous parlions plus haut, donnait à ses neveux le conseil suivant : Tenez votre testament prêt et ayez soin de le refaire chaque année ÇQue tenhant leur testament fact et que la refassant chas^ un an). Puis, il ajoutait : Et confessez-vous souvent. Cent ans s'écoulent, et ces conseils se retrouvent transcrits dans un Livre de raison de la même famille, en 1426, comme chose sacrée.

Et maintenant, transportons-nous non plus seulement un siècle, mais cinq siècles après, dans un tout autre milieu.

En 1812, au sein d'une vallée des plus pittoresques et des plus isolées du département de Vaucluse, Antoine de Courtois,représentant cinq on six générations de magistrats locaux et ruraux, qui ont jugé et administré la contrée, écrit dans son Livre de raison : Tenez-vous toujours prêtSy et que vos affaires soient toujours arrangées, votre conscience toujours nette. Dès que vous aurez des hienspour en disposer, vons devrez faire votre t^tament; c'est i^iose très importante et toujours pressante, (JLa Vie domestique, 1. 1, p. 216.)

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mais qui n'était pas discutée dans son principe ni dans ses préceptes obligatoires.

Il suivait avec un vif intérêt mes recherches. H m'exhortait à les étendre de proche en proche aux autres parties de la France ; il m'en faisait presque une loi, en m'invitant à lui communiquer les meilleures formules que je trouverais sur tel ou tel point déterminé ; et heureux étaisje de pouvoir concourir, pour ma très faible part, à sa grande œuvre, en m'instruisant moimême. Son action me fut d'autant plus profitable que je recevais d'autre part peu d'encouragement.

Ils n'étaient pas rares alors les gens de bien qui, courant après la popularité, se montraient plus que prudents à son endroit. Sans cette prudence, comment les électeurs les auraient-ils traités? et combien se seraient-ils enlevé de suffrages ? L'opinion était une souveraine ombrageuse : il fallait la ménager. Notre pays se regardait comme le premier pays du monde : son Code, son armée, son administration, etc... lui étaient enviés par l'Europe ; il fallait le lui laisser croire. Certes, ils ne doutaient pas que les démolisseurs du vieil édifice social n'en eussent mis

à bas des parties excellentes et fort recommandables, au milieu de mauvaises ou de surannées ; mais ils n'osaient le dire, et même ils s'inquiétaient et s'impatientaient quand on le disait trop près d'eux.

Tels étaient quelques-uns de mes amis. Loin ■de me pousser à faire usage de mes découvertes, sur les familles et la vie domestique de la France chrétienne, ils m'en éloignaient.

De semblables capitulations me paraissaient étranges. Elles n'étonnaient pas M. Le Play, qui était habitué depuis longtemps à les rencontrer sur sa route ; et elles lui faisaient écrire que « les erreurs des gens de bien étaient plus dangereuses que celles des coquins », que la France avait tous les malheurs, puisque ces gens de bien la mettaient hors d'état de faire un retour sur ellemême, et de se sauver en se réformant.

Dès le premier jour, en mai 1857, il m'avait tracé ma voie : — La. condition du succès pour l'omvre nouvelle est de connaître V oeuvre ancienne... Le moment est venu.

Grâce à lui, j'ai persévéré dans cette voie.

Et, plus tard, lorsqu'au lendemain des désas-

b'apbés sa COBBEBPONDAKGE. 139

très de 1870, mou dossier étant suffisamment complet, j'ai pu en extraire la substance et en coordonner les éléments, c'est également à xm autre grand esprit, & un grand cœur, à M^ Dupanloup, que j'ai dû de lancer sans trop de <5rainte des livres (1) dont les résultats ont été très différents de ceux qui m'étaient présagés quelques années auparavant, et qui m'ont procuré les plus douces satisfactions.

Je ferme ma parenthèse, et je reviens à M. Le Play revisant, réformant son livre.

« Je vous prie, écrivait-il à ses amis avec une insistance qui accroissait leur admiration et leur embarras, je vous prie de m'envoyer à loisir les corrections que vous proposeriez. Estimez-mci assez pour être convaincu que je recherche passionnément, depuis trente ans, la preuve de mes erreurs. »

(1) Une Famille au JCF7« tUch, 8® édit. (Marne, Tours, 1879, 1 vol.). — Les Familles et la Société €n France avant la Révolution, 4^ édit. (id., ihid,, 2 yoL) — Deux Chrétiennes pendant la peste de 1720, 2® édit. (Baltenweck, Paris, 1876, 1 vol.). — La Vie domestique, ses modèles et ses règles, 3^ édit. (id., ibid,, 2 yoL). — Le Livre de famille (Marne, 1879, 1 vol.). — Une Famille rurah au XVII^ siècle (Paris, 1882, broch. in-8<»).

Nul mieux que lui n'appliqua et ne réalisa le beau mot de Montesquieu : « Ceux qui nous avertissent sont les compagnons de nos travaux. y> Ce contrôle de la critique, il ne cessa de le réclamer, de le solliciter même; ce travail de correction fut incessant chez lui ; il le mena de front avec la composition de sou Organisdtion du travail d'abord, puis des autres ouvrages qui suivirent. Deux, trois, quatre éditions de la Réforme sociaUj tirées à plusieurs milliers d'exemplaires, se succédèrent. La cinquième fut soumise par lui à des remaniements encore plus considérables; elle fut épurée au point d'être presque entièrement transformée ; mais il était si sévère pour lui-même qu'il ne se décidait pas à la regarder comme définitive (1). La mort l'a surpris, lorsqu'il se préparait à en perfectionner quelques parties. Telle qu'elle est, elle sera son principal titre de gloire.

Le 10 juillet 1865, il m'avait annoncé, comme un événement, l'adhésion de M. Alfred Mame.

(1) Sauf l'épilogue, la sixième, publiée en 1878, est la reproduction textuelle de la cinquième. EUe n'en diffère que par la disposition typographique et la coupure en quatre volumes^u lieu de trois.

Oui, ce "fut un événement pour lui et pour son œuTre; car, à l'adhésion du grand éditeur de Tours, ne tarda pas à se joindre le plus désintéressé et le plus puissant des concours qui pût satisfaire ses vœux, en assurant la propagation de ses livres.

Cette année 1865 lui procura un des meil-r leurs moments de sa vie. Lors de la discussion du projet d'adresse au Corps législatif, et sur la motion de M. le baron de Veauce, quarante-deux députés, appartenant aux divers partis politiques, s'unirent pour demander au gouvernement une extension de l'autorité des pères de famille. « Les quarante-deux votants, dit-il, n'aboutirent pas à entraîner la majorité; mais ils eurent du moins l'honneur de donner leurs suffrages à la vraie réforme qui eût préparé l'a- . mélioration morale, et par suite le salut de la France. y> L'année 1866 semblait devoir être plus favorable encore : « Elle sera bonne, si nousparvenons à gagner quelques centaines d'esprits à la vérité. » Or, voilà que, parmi ces esprits gagnés, cent trente négociants et fabricants notables de Paris venaient de faire un acte

d'éclat. Dans une pétition au Sénat, ils s'élevaient contre l'influence ftineste que le droit à l'héritage exerçait sur les mœurs de leurs enfants et sur la situation de leurs ateliers» « Il y a eu, depuis 1789, plus d'événements retentissants au début ; je n'en connais pas qui, en pratique, soient de nature à exercer une influence aussi heureuse pour une réforme eflfective. )> Remise le 20 mars 1866, la pétition était repoussée en juin, et M. Le Play, loin de se laisser abattre, de s'écrier : « Félicitonsnous en constatant que notre noyau réformateur acquiert quelque crédit. Soyons patient» et persévérants, et nous ne mourrons pas sans avoir fait quelque bien. »

L'année 1867 vit s'ouvrir à Paris la quatrième des Expositions universelles. Il y déploya ses . merveilleuses facultés d'organisateur, et l'on sait avecquel succès (1). Pour lui, l'intérêt industriel

(1) De bien intéressants détails nous sont donnés, an sujet du labeur que causa à H. Le Plaj TExposition de 1867, dans Vétude biographique que H. Lefébure de Fourcy a consacrée à son ancien collègue du corps des mines. {Revue de ta Réforme sociale, 1«' janvier 1883.)

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n'était qu'au second plan ; une haute et féconde impulsion à donner aux idées de réforme, une grande œuvre sociale à accomplir, l'apostolat qu'il exerçait en France avec le concours de quelques amis, n'ayant aucun titre officiel, à étendre au dehors et à faire autoriser par les suffrages d'hommes d'État accrédités par leurs gouvernements, voilàr ce qui l'occupa dès le premier jour et l'enflamma d'une ardeur sans ^ pareille.

Il avait fait introduire dans le règlement de l'Exposition (1) la disposition suivante : « Un ordre distinct de récompenses est créé en faveur des personnes, des établissements et des localités qui, par une organisation ou des institutions spéciales, ont développé la bonne harmonie entre tous ceux qui coopèrent aux mêmes travaux et ont assuré aux ouvriers le bien-être matériel, moral et intellectuel. »

— a Nous touchons aune épreuve décisive et qui nous montrera ce qu'on peut attendre de l'état actuel des esprits, m'écrivaît-il le 30 oc-

(1) Titze X, article 30.

tobre 1866. Le moment approche où le Jury social va se réunir, pour juger le nouveau genre de mérites... La discussion, engagée à ce sujet devant vingt-cinq représentants des diverses nations du monde (1), sera une excellente pierre de touche pour apprécier ce que notre œuvre pourra produire dans d'autres directions. »

Le 7 décembre 1866, il était ravi des résultats obtenus : ,

« Le Jury social international, qui doit délivrer un grand prix de 100,000 francs et dix prix de 10,000, est réuni depuis le 1^ décembre, et paraît maintenant disposé à adopter les principes de la réforme sur l'harmonie et le bien-être social. H est composé de hauts personnages qui donneront une valeur exceptionnelle à ses décisions. Un travail d'enquête va commencer. »

(1) Le Japon lui-même y comptait un membre, son ministre plénipotentiaire, qui siégeait à côté de MM. Magne, Schneider et Talabot pour la France, de M. Herzog pour la Prusse, du chevalier de Schaeffer pour l'Autriche, de M. de Porochine pour la Hussie , de M. Minghetti pour l'Italie , de Djemil pacha pour la Turquie, de sir Charles Perkins pour les Etats-Unis d'Amérique, etc..

d'après sa C50RRBSP0NDANCB. 145

Cette enquête dont M. Le Play, après en avoir •été le promoteur, ftitle metteur en œuvre, lui procura un véritable triomphe. Grâce à sa méthode, six cents dossiers venant dé tous les points du globe purent être examinés et classés en six mois ; et le simple énoncé des faits, le seul exposé des mérites récompensés, tel que le présenta M. Alfred le Roux, rapporteur du JTury, prouva à quel point il avait vu juste sur les principes, sur les mœurs et les institutions ^ui, partout, sous l'influence d'une bonne organisation de la famille et de l'atelier industriel ou agricole, créent des rapports affectueux et permanents entre les patrons et les ouvriers, produisent de réels progrès pour tous les intéressés et maintiennent la paix sociale.

A l'occasion de l'Exposition, M. Le Play re- -çut bien des honneurs. C'est à cette date mémorable que se place la belle lettre citée plus haut : « Si je me corrompais..., ne manquez pas de m'en dire vertement votre avis. j> Les labeurs de cette année mirent à l'épreuve sa santé chancelante. Lorsque ceux de la journée étaiejat finis, ils faisaient place le soir aux

seuls délassements qui convinssent à sa nature^ De tout temps, son. salon. s'était ouvert à ses amis qui étaient ceux de la réforme; c'était un petit cercle, on y causait, et M. Le Play savait merveilleusement causer. N'est-ce pasainsi qu'il avait charmé Sainte-Beuve, qu'il avait fait sa conquête? — « La manière dont il raconte de vive voix est des plus circonstanciées et curieuses, et, en général, sur tous les pays qu'il a vus et sur les singularités de mœurs, je ne sais rien de plus intéressant que sa conversation. C'est le même langage uni et simple que dans ses livres, avec l'abondance en pltis^ avec la particularité et l'accent qui grave. » Lors de l'Exposition de 1867, le cercle s'élargit considérablement; et, dans ce salon devenu en quelque sorte européen, et auquel présidait une femme d'élite, des étrangers de distinction , des observateurs et travailleurs en économie politique et sociale venus des divers points du monde,, trouvèrent plus d'une fois des informations qu'ils n'avaient pas eux-mêmes, sur leurs pays. Au milieu d'eux, M. Le Play goûtait la meilleure des satisfactions , celle de penser que

d'apbès sa COBRBSPONDANCE. 147

la France, après avoir inoculé à l'Occident son mal, le vy:tis révolutionnaire, avait la mission et remplissait le devoir de lui montrer où est le vrai remède. Son esprit toujours fixé à son œuvre se déployait là, en même temps qu'il se reposait. Une bonhomie 'aimable et gracieuse y mettait ses visiteurs à l'aise, et ces réunions douces et familières avaient le don de faire épanouir une foule d'idées en germe,- réjmndues pour ainsi dire dans l'atmosphère du lieu.

Sendu à ses travaux, il prépare la quatrième édition de la Réforme sociale (1). L'Exposition n'est pas achevée, et l'horizon politique s'assombrit de plus en plus. Il jette dé nouveaux cris d'alarme, il veut susciter de nouveaux apôtres r

a: Je crains que le salut ne puisse sortir que de terribles catastrophes, si toutefois notre nationalité peut résister à tant de crises pério-

(1) Cette quatrième édition ne pnt paraître qu'après 1870. — «c Les'droonstances, écrivait-il alors à un ami, ont donné un écoulement «xoeptionnel à cet ouYxage; 16,000 exemplaires citculent maintenant, et H. Mame ne peut satisfaire aux demandes incessantes du public. T>

diques. Que faire au milieu de ce désordre? Ge que les apôtres ont fait au milieu <|e la . corruption de l'Empire romain : se dévouer à propager le vrai et le bien. »

ce Je crois que nous sommes plus malades encore que le monde païen, du moins sous certains rapports, et douze, apôtres ne seraient pas de trop. »

Il avait eu toujours une âme profondément religieuse ; mais, dans les débuts, ses préoccupations semblaient s'arrêter, dans leur expression publique, à l'influence extérieure de .la religion sur les sociétés. Son admirable bonne foi, aidée par une recherche incessante de la vérité complète et intégrale, devait le conduire plus loin. Avec quels scrupules et au prix de quels efforts ne corrigea-t-il pas, sous ce rapport, certains passages de la première édition de son livre I Comme.il s'appliquait à consulter les personnages les plus graves, les plus autorisés, dans des matières où les solutions ne pouvaient être exclusivement fournies par la méthode expé-

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rimentale I II s'adressait à des membres éminents du clergé régulier et séculier : — « Au milieu de mon dur travail, écrivait-il à un savant Religieux, je me sens fortifié par le concours d'hommes qui m'ont toujours paru des plus fermes dans les principes et des plus perspicaces dans leur application, qui, se soumettant en corps à ce que je nommerai le régime de contrainte, pratiquent si bien individuellement les deux vertus indispensables aux peuples qui tendent au régime de liberté : la crainte de Dieu, l'obéissance au pouvoir qu'ils ont librement choisi...

a: Je fais en ce moment une quatrième édition de la Réforme sociale , et, voulant feire disparaître du chapitre « De la religion i> quelques formules qui ont motivé des observations, dans ce malheureux temps où l'antagonisme sévit parmi ceux qui ont tant besoin de rester unis, je viens vous prier de vouloir bien relire ou faire relire les épreuves que je vous adresserais, et d'y faire- en marge les corrections qui paraîtraient utiles...

« Toute bonne semence que vous voudriez

bien' jeter' en moi germera ; ou, si quelques-unes périssent, croyez que ce ne sera point par orgueil , ni par manque de dévouement à la vérité. ^

€ Vous abrégeriez infiniment mon labeur, disait-il encore, et vous simplifieriez votre bienveillante revision, si vous vouliez bien rayer simplement sur l'épreuve ce qni vous semble mal et indiquer le texte à substituer. >

n était plein de reconnaissance pour les xeo^ tifications qui lui étaient soumises ; et il n^êtaît pas rare qu'il poussât le scrupule jusqu'à retourner à leur auteur le passage corrigé, afin d'obtenir de lui un nouvel et dernier examen.

En tête d'une de ces lettres d'envoi, nous lisons :

Aimez qu'on vous conseille Et non pas qu'on vous loue.

« Pour vous encourager à critiquer sans réserve, j'ai l'honneur de vous adresser le placard ci-joint qui a été corrigé en regard de vos observations (1). 3>

(1) Ces lettres si intéressantes nous ont été communiqnées par le religieux auquel elles furent écrites. *

J'ai souligné, et non sans motif, dans une des citations qui précèdent, les mots.: Ccmùrainteiet Zjiberté. M. Le Play aimait médiocrement les abstractions; mais, en ce point, il touchait à -ce qu'il y a de plus pratique, aux fondements même de la science et de la réforme sociale ; et j comme il y est plus d'une fois revenu dans ses livres, il faut expliquer tout au moins brièvement le sens et l'importance qu'il donnait à ces formules.

H y a deux genres de contrainte ; et, selon celle qui prévaut, la liberté est ou n'est pas.

La première consiste dans le frein, dans la règle que chacun est tenu .de s'imposer à soimême et d'établir à son foyer. Celle-ci produit la vertu, et, par suite, l'ordre, l'harmonie et la paix chez les individus et dans les familles. Aussi, M. Le Play disait-il, au nom d'une expé^ rience universelle et constante, que le régime le plus libre est celui où le père, maître de ses actions mais soumis à Dieu, a le pouvoir et remplit le devoir de combattre chez ses enfents le vice originel, en les dressant à l'observation de la loi morale.

La seconde est exactement le contraire. Plu»

les individus :se montrent rebelles à cette lof morale, la violant et allant même jusqu'à nier son existence, plus les pères sont entravés dan& l'autorité dont Dieu les a investis pour bien élever leurs enfants, ou abdiquent j)ar leur propre faute, et plus les pouvoirs publics sont mis dans la nécessité d'intervenir par la force,, pour réprimer les extrêmes conséquences du mal qui portent atteinte à l'ordre public. Mais, cet emploi de la force n'est possible que dans certaines limites et pour un temps ; vient tôt ou tard le jour où la digue se rompt, et alors les révolutions sont proches...

M. Le Play était effrayé des symptômes qui se. manifestaient à cet égard. Il voyait grandir autour de lui le scepticisme, c: un égoïsme féroce et un insatiable amour de l'argent 3) ; et, rencontrant de nobles natures qui, au lieu de se dévouer à lutter contre de tels désordres, s'annihilaient par une prudence toute humaine, il comprenait de mieux en mieux que les vrais hommes de.

liberté, que les vrais apôtres de la réforme étaient chez les disciples sans restriction de l'Évangile t

d'apbès sa COERBSPONDAKCB. 153

« Je fais chaque jour une propagande active ; malheureusement, l'esprit d'initiative est perdu chez nous, et les adhésions restent stériles... Ou ne veut pas se compromettre, on veut même souvent pouvoir compter sur une récompense temporelle à chaque effort de dévouement.

« H faut donc rétablir cet esprit de renoncement, qui feit trouver dans le dévouement même la récompense de l'effort ; et c'est de la religion seule que nous pouvons attendre cette évolution intellectuelle et sociale.

« Mais combien y a-t-il d'hommes qui demandent cette force à la religion I »

Nous le savons : le courage moral, chez M. Le Play, n'était égalé que par sa patience. En attendant que les apôtres surgissent assez nombreux pour entraîner l'opinion, il poursuit sa tâche, si ingrate qu'elle soit : — <l La réforme, répète-t-il toujours, viendra seulement de catastrophes, si elles ne nous tuent pas tout à fait. Encore une fois, c'est navrant : nous ne pouvons jouer que le rôle de Cassandre. Ne ces-' sons pas néanmoins de rétablir les faits, et d'é-

tablir les principes que l'on pourra consulter utilement pendant le désarroi qui suivra, si les Twwçeaux gouvernants permettent décrire et de parler» j>

n voit, comme s'ils étaient déjà un fait consommé, les triomphes d'un radicalisme oppresseur, sanctionnés par l'égarement des foules, et^ ce qui est un indice encore plus redoutable de la gravité du mal, préparés, fomentés par les idées fausses et les vices de conduite des classeB gouvernantes.

« La réforme s'accomplirait, si tous ceux qui souffrent du mal actuel, au lieu de chercher le succès dans des voies tortueuses, se concertaient pour faire honte au pays d'un régime qui n'est pas moins dégradant pour les administrateurs ^e pour les administrés. .

Surviennent, en janvier 1869, l'évolution libérale de l'Empire, l'éclosion subite des programmes de décentralisation qui, de la théorie, sont mis en demeure de passer dans la pratique, et, au fond d'un pays démoralisé et désagrégé, l'explosion des passions révolutionnaires qui se manifeëtent librement dans des clubs rappelant ceux de 1848.

d'après sa correspondance. 155

En novembre, se produisit pour M. Le Play un véritable éréneinent. Il le raconte en ces termes :

« Constatant que les maux déchaînés par l'antagonisme social devenaient plus aigus, l'Empereur daigna me convier à Saint-Cloud à un repas de famille. Dans le long entretien qui occupa toute la soirée, je n'eus rien à ajouter au plan de réforme que j'avais présenté en 1858 et en 1864. Je déclarai cependant que les vraies notions de la réforme commençaient à se répandre dans le Conseil d'État, le Corps législatif et le Sénat ; qu'en conséquence, si TEmpereur voulait bien intervenir personnellement auprès de ceux qui joignaient à utf esprit droit l'art de la parole, il réunirait à la longue les éléments d'un gouvernement réformateur. Eetenu par son extrême bonté et même par une sorte de timidité bienveillante, l'Empereur ne put se résoudre à exercer personnellement aucune contrainte sur ses serviteurs. Il me demanda d'extraire de la Ré- /amte sociale un petit livre ; je le lui offris, deux mois plus tard, en l'intitulant P Organisation du travail. Ayant approuvé en 1870 le résumé que

je lui soumis, Sa Majesté m'invita à le présenter à deux membres de son gouvernement. Enfin, ayant appris que j'avais retrouvé, chez euxj l'indifférence et le préjugé qui avaient paralysé les tentatives de 1858 et de 1865, l'Empereur perdit définitivement l'espoir d'accomplir la réforme de son vivant, et il se rejeta une troisième fois dans l'entreprise qui amena bientôt la catastrophe finale de l'Empire (1). y>

C'est ainsi que, dix ans après, en 1879 et sous une forme qui ressemblait presque à celle d'un procès-verbal, tant il avait à cœur d'éviter des récriminations stériles, M. Le Play minutait le récit de ses derniers efforts pour le salut. Ses lettres nous le présentent an moment de l'action, et elles sont bien autrement intéressantes.

Et d'abord, il n'espère pas le succès. « La réforme politique nous ramène au point où nous étions il y a vingt-deux ans, sauf un nouveau degré de démoralisation , les scandales du suffrage universel et le découragement qui gagne

(1) Ces détails sont empruntés au tome I de la nouvelle édition des Ouvriers européens, p. 43.

d'après sa correspondance. 157

beaucoup d'hommes dévoués à leur patrie. »

Quant à la réforme morale et sociale, on n'çn veut pas, et dès lors rien n'arrêtera la catastrophe. Reste le pays, qui, avec la liberté actuelle, peut travailler à se réformer lui-même. Pour qu'il s'y décide, il faudra que la classe dirigeante en donne l'exemple. Si la crise éclate, de petits traités de morale, comme ceux de 1848, ne la sauveront pas ; car c'est elle qui a perverti le peuple.

• En février 1870, son nouveau livre sur l' Orgon nisation du travail est imprimé. Quelles veilles ne lui a-t-il pas coûtées I Cinq fois, il l'a écrit de sa main : « 2,800 heures de travail! y> ajoutet-il. Ce livre arrive bien à propos au milieu de la tempête sociale qui commence.

« La grève universelle s'est organisée complètement dans l'occident de l'Europe, m'écrivait-, il alors. Si les classes dirigeantes de tout rang et de toute profession restent dans leur état actuel d'antagonisme, pendant que les classes vouées aux travaux manuels s'unissent pour détruire tout ce qui existe, nous aboutirons à une 'catastrophe telle que l'humanité n'en a

J)omt encore vu de semblable. La grève universelle se coustitue, en effet, sur le mépris de toute autorité divine et humaine, sur l'anéantissement de toute forme de respect, et sur des appétits insatiables. Bien ne résistera à ces désordres sans précédents, si un grand effort n'est fait pour réunir dans une commune pensée de bien public les gens de bien de tous les partis. 3)

H s'exprimait de riiême avec un autre de ses amis le 1®^ février :

« En présence de la ffrève internationale qui se constitue, il est grand temps de propager la connaissance des pratiques qui maintiennent encore, dans un grand nombre d'ateliets prospères de la France et de l'Europe, l'affection niutuelle du riche et du pauvre, l'amour de Dieu et le respect des traditions nationales. j>

Vingt jours s'écoulent, et il écrit encore au même confident de ses pensées :

« M. Mame m'annonce que l'édition de 5,500 exemplaires s'est presque vendue en huit jours, et il demande une seconde édition. J'ai l'immense satisfaction de voir les honnêtes gens de 'tous

d'après sa OORRBSPONDANCB. 159 '

les partis se dévouer à l'œuvre commune. Cela m'impose . le devoir de rapporter le succès à Dieu et de m'effacer derrière les autorités sociales dont je ne suis que le secrétaire. i>

Mais il est sans illusions, tant les circonstances deviennent chaque jour plus graves. « Il est grand temps d'agir. Les gens qui sont ici en situation d'être le mieux informés, sont conSf terqés en constatant la rapidité de la désorganisation sociale. » Alors, il ne perd pas un mor ment pour aider à conjurer l'orage ; il fait une tournée dans Paris pour y recruter des hommes de bonne volonté, a: Coname ils sont rares I s'écriet-il ; cela ne m'empêchera pas d'affirmer jusqu'à la fin les vérités sociales. i>

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