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I. LB COUPK-OOHGB

Il n. EUROPE OCCIDEIfTALB ; FRANCE. Il III. PETITESSE DE LA FRANCE. HIV. LE BBLTÉOiRB. II V. PERTE DE L'ALSACB-LORRAIRE. il Tl. PBTITBBSB AU DEDANS, GRANDEUR AU DEHORS.

LOUIS XIV avait pris pour devise : Nec pluribus impar, € sans égal, incomparable » ; il se croyait le plus grand des rois, le premier des hommes et peut-être plus qu'un homme.

Ce blason dont il n'était pas digne, nous le revendiquons pour la France.

Ce fut toujours une terrible misère que de

/ vivre du côté de l'étoile du soir, au fond de l'Hes-

LB périe, tout au bout d'un monde, à la fin du plus

COUPS- grand des continents, à la dernière extrémité de

GORGE la plaine immense partie de l'Asie centrale, au

terme des grandes routes qui traversent l'Europe

d'orient en occident. L'Ibérie est encore plus c hespérique », il

est vrai, que la France, mais ses Pyrénées droites la protègent,

et, nous, rien de farouche, rien de haut, de massif, d'escarpé

ne nous défend dans les plates campagnes qui continuent jusqu'à

toucher Paris le Steppe ou la Toundra d'Asie, la terre noire

de Russie, les boues de la Pologne, les sables et les vases

de la Germanie et des Pays-Bas.

Comme le dernier couloir d'un labyrinthe infini, là où toute fuite s'arrête devant une muraille d'tn pace^ le sol de France, barré vers le soleil couchant par des flots que l'homme ne domptait pas encore, a reçu, par fin de voyage, et dès avant

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chapitre

les premières lueurs de Thistoire, tous les pèlerins du vieux monde, des familles, des tribus, des nations errantes, en route depuis des dizaines, parfois des centaines d'années; et, sauf déversement en Espagne par les deux bouts de la Pyrénée (et aussi en Italie par les cols les plus faciles des Alpes), ces pèlerins se sont suivis, atteints, bousculés les uns sur les autres, tués et contre-tués dans des batailles presque toutes sans nom : car nous ne savons rien de nos ancêtres avant leur rencontre avec les Romains.

Mais bien avant ces c fils de la louve » et Julius, leur grand capitaine, que de froissements et d'écrasements, que de sang, depuis l'aurore de l'homme! Et aussi que de Césars et de Césarions chez nous depuis ce Latin d'outrageuse mémoire, le massacreur sec, méthodique, qui faucha les Gaulois, les Belges, les Ligures, les Aquitains pour les vanités de son ambition, et non pour la grandeur du notn romain ou l'étendue de la c paix romaine »! Après lui, avant lui, toujours, il a fallu se hérisser de dards, à l'orient, contre « l'invasion des Barbares ».

Par ironie du sort, l'irruption du * divin Jules », celle qui modela le plus fortement la Gaule et les Gaulois, n'arriva pas de l'est, par la plaine largement ouverte entre l'Ardenne et la mer, ou par-dessus les plateaux de cette Ardenne, ou par les cols bas des Vosges septentrionales; elle nous vint d'où l'on ne l'aurait pas attendue, de l'Italie, par le très rude sentier de la Ligurie et par les Alpes Maritimes, par la Corniche, aujourd'hui si paciûque, avec ses fleurs, ses fêtes, ses plaisirs, ses guérlsons et ses convalescences, et le jeu, dans ce qu'il a de plus mécaniquement aléatoire. De la Corniche, elle atteignit Marseille et remonta le Rhône.

De même, huit cents ans après, la plus terrible chevauchée que repoussèrent les hommes de la France non française encore, nous vint de l'outre-Pyrénée. Et c'est miracle si les enturbannés dont les yataghans, lames de Damas, buvaient tout le soleil épars dans le ciel, n'ont pas alors détruit en une seule journée l'œuvre de César et des Césars!

Ainsi jamais de repos : une tempête jamais apaisée à l'orient, de soudains et de terribles orages au midi, et nul refuge à l'occident, au septentrion, cernés par la mer grondante.

L'histoire a meurtri tous nos aïeux, et nos pères, et jusqu'à nous-mêmes, sur une terre continuement foulée jusqu'à ce jour, n'étant pas de celles où l'on passe en chantant, mais de celles où l'on s'arrête et où l'on piétine en un effort de lutte.

Cent fois nos destins ont été renversés. Et cent fois aussi notre race fut troublée dans sa genèse.

PRBxiKR La Belle Fr*ance.

Déjà composée de dix, de vingt éléments, de cinquante peut-être, brusquement il lui arrivait quelque invasion d*un peuple armé en guerre, tantôt d^incorrigibles nomades, tantôt des sédentaires fuyant devant d^autres sédentaires ou devant des nomades. Et ces conquérants triomphaient deux fois des conquis, par la mort et par la vie : d*abord le meurtre des hommes, ensuite le rapt des femmes et. des iSlles. Dès lors un sang nouveau se mêlait au sang composite ; du pillard intrus au berger ou au paysan fixé dans le pays depuis des générations nombreuses, du petit au grand, du mince au trapu, du septentrional au méridional, tout s*unissait ainsi dans la paix d'après la guerre, et dès la guerre ellemême, au hasard d*une victoire, d*une défaite, d*un passage, d'une chevauchée, d'une fuite, d'un accueil ou bienveillant ou contraint. L'amour, la haine et la lassitude y contribuaient également.

Puis de nouveau le fer, la torche, la flamme, la Gaule saignée au flanc, le peuple forcé dans toutes ses familles, et la sève nationale encore une fois contrariée par la montée d'une sève étrangère.

Car, de mélange en mélange, il s'était fait un sang < gaulois », ou tout autre nom qu'on voudra; et ce sang persistait malgré tout, par les femmes, rarement massacrées et toutes ou presque toutes annexées par la race envahissante.

Ainsi durait toujours, mais incessamment transformée, la nation première, celle qui résultait des familles originairement établies en Gaule et qui, par croissance obscure derrière ses forêts, avait cessé d'être une tribu pour devenir un peuple capable d'absorber à la longue tous ses brutaliseurs.

Conformément à tant d'aïeux divers, héritière de tant de vertus comme de tant de crimes, la gent française garde sans doute, modifiés par le milieu, fixés par le temps, quelques-uns des caractères essentiels de la tribu primordiale, ou plutôt de l'ensemble des premières tribus procréatrices, qui nous resteront inconnues à jamais.

A côté de ces caractères communs, c'est une anarchie extraordinaire; toutes couleurs d'yeux, toutes nuances de cheveux, et tous les crânes, tous les fronts, tous les nez, toutes les bouches et dentures, et toutes les tailles : tels Français ressemblent à Don Quichotte, tels antres, et bien plus nombreux, à Sancho Pança; celui-ci est un géant, cet autre un pygmée, cet autre encore tient le juste milieu entre Goliath et Tom Pouce.

La France est donc par destination une contrée tragique; elle l'est aussi parce que le ciel lui fit, comme à l'Italie, le don

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. crapitri

funeste de la beauté. La peuplade, le clan, la famille, personne n'a jamais recherché les gorges livides, les plaines glacées, les fanges froides, les plateaux pulvérisés par le soleil, les sables chassés par le vent, les déserts sans eau courante, les pins grêles au bord des étangs louches. On doit croire que souvent une horde orientale hésita, dans son milieu du continent, entre le nord qui mène à la Toundra, le midi qui mène au Steppe; puis une nouvelle, arrivée de proche en proche, un vague ouidire, une légende la tourna vers le soleil couchant, vers le pays des belles prairies, des belles pluies fines, des belles rivières coulant à pleins bords au pied des collines boisées, terre de chasse, de pèche, et de joyeux festins.

L'Europe occidentale a toute supériorité dans // le monde, et c'est d'elle que la terre entière se

EUROPE peuple et se gouverne. Harmonieuse en ses con- OCCIDENTALE; tours, partout le flot de vie, le flot océanique la

FRANCE pénètre, mer fraîche au nord et à l'ouest, mer chaude au midi ; tous ses pays ont autour d'eux ou devant eux l'éternelle rumeur de la vague, étant tous, soit un isthme entre deux eaux, soit une presqu'île, soit une Ile. Sauf quelques plateaux, quelques vallons ceinturés de montagnes, tous reçoivent de TOcéan les humides < vents de la Fontaine 9, et l'impluviosité n'y trace aucun désert.

La France est l'un des isthmes entre deux eaux de l'Europe c européenne ». Plus parfaite encore que ses voisines, moins froide que l'Allemagne, moins embrouillardéeque l'Angleterre, moins grillée qu'Espagne ou qu'Italie, elle porte le mont majeur de l'Europe, et pourtant, grâce à Rhône, Saône, Seine et Garonne, on y passe plus aisément de l'une à l'autre mer : mieux que de la Baltique au Pont-Euxin à travers fanges de Pologne et roches des Carpathes; mieux que de Hambourg à Venise outre les Alpes de Germanie, d'Autriche; mieux que d'Atlantique à Méditerranée par-dessus tant de sierras et serras d'Espagne et de Portugal.

Du brumeux à l'éclatant, d'Ouessant à Menton et à Bonifacio, l'air ne nous dispense que des climats tempérés, et par faveur insigne, nous vivons aussi loin du Pôle que de l'Equateur.

Le 45« degré de latitude, celui qui marque la mi-distance entre la nuit de six mois et le jour égal à la nuit, tranche la France tout du large entre la mer des Landes et les Alpes briançonnaises : il passe sur les dunes littorales et sur l'étang de la Canau; il traverse Garonne et Dordogne, flots fangeux, en amont de leur rencontre au Bec d'Ambès; il franchit l'Isle

piuiBR La Belle France.

entre Coutras et Libourne, la Vézère entre Montignac et les Eyzies, la Dordogne au-dessus de Beaulieu; il passe au midi du Plomb du Cantal et, laissant au nord Saint-Flour, coupe FAllier en aval de Monistrol, la Loire en amont du Puy, le Rhône et Tlsère au-dessus de leur confluent; après quoi c'est l'éventrement des Alpes, où il traverse le Drac dans les monts au sud de Grenoble, frôle au septentrion les glaciers du Pelvoux et sort de France à Test de Turin, vers les sources de la Durance, après avoir tranché dix départements : Gironde, Dordogne, Lot, Corrèze, Cantal, Haute-Loire, Ardèche, Drôme, Isère, Hautes-Alpes. Au nord de cette même ligne médiane il y a cinquante-sept départements tendant vers le Pôle, au sud il y en a vingt tendant vers TÉquateur.

Le lieu de la France le plus voisin du Pôle boréal, 51^ S'iS'', est dans le Nord, à Tourlet de la mer, à la plage de Ghyvelde, sur la frontière de Belgique.

L*endroit le plus voisin de FÊquateur, 42<» 20, est dans les Pyrénées-Orientales, sur le territoire de la Manère, au sud-est de Prats-de-MoUo, sur la Bague de Bordeillat, crête de 1 550 mètres d'altitude d*où descend un torrenticule qui s'en va vers le Galdarès, affluent droit du fleuve du Tech.

Il y a donc un peu plus loin, environ 3<> 26', de la France i la ligne équatoriale que de la France au Pôle Nord.

Notre lieu le plus occidental, 7» 29', c'est, devant la houle et l'Atlantique, la pointe de Pern, dans l'Ile d'Ouessant, que des flots orageux dévorent.

Avant les déroutes de 1870-1871 notre lieu le plus oriental état par 5^ 45' de longitude Est, en Alsace, dans le Bas-Rhin, là «ù la « Claire > (Lauter) s'engloutit dans le grand fleuve vert; c'eA aujourd'hui 5<» 18', dans le département des Alpes-Maritimes, à l'est-nord-est du bourg de Saorge, sur la convexité d'uiB courbe de la Bendola, qui sépare ici la France du Piémont avait de devenir française par ses deux rives et de se perdre dans la Roya, fleuve de Tende et de Vintimille.

I^uand midi sonne à Paris, il est 11 heures 30 minutes 4 seccndes à la pointe de Pern, et midi 21 minutes 12 secondes à la cturbe de la Bendola.

Cei pour la France continentale, mais en tenant compte de rtl^ de Corse, notre lieu le plus méridional, c'est, par 41* 21' 4", la pointe d'un cap du détroit de Bonifacio; et le plus onental c'est, par 7M1' 6' de longitude Est, le maremmatiqui rivage qui regarde de loin la côte romaine de Cività-Xecchia et lorsque midi sonne à Paris, il est ici midi 29 minutes.

Voià les points extrêmes de ce pays d'infinie variété, de

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. cHAntRE

la Bretagne la plus sombre oa de la Normandie la plus verte en ses vallons d'égloguo jusqu'aux Cévennes soleil leoses et à la pierre blanche ou rouge de Vaucluse, plus c italienne » que Tltalie.

Six cents, huit cents ans ont passé depuis

/// réclosion des grandes cathédrales, depuis la belle

PBTiTBssB époque de la Langue d'oïl, quand elle n'était pas

DE LA encore tout à fait notre langue française, quand

FRANCE le trouvère allait chantant de manoir en manoir < Douce France » et c Terre Major » chez les châtelains vêtus de fer; et nos hauts ou bas barons, leurs pages, leurs hommes d'armes s'émerveillaient d'être nés dans le plus vaste et le plus beau des empires de la Chrétienté.

Ces deux noms traversent nos poèmes de chevalerie et nos c romans » d'aventure, qu'ils parlent c de France, de Bretagne ou de Rome la Grand » ; pour ces interminables conteurs monotones et monorimes, la patrie est toujours Douce France, le plus gai pays, et Terre Major, le plus grand royaume.

De nos jours, huit cents ans après la Chanson de Roland, la France est toujours la douce France, la terre charmante, l'honneur de la zone tempérée qui nulle part ailleurs ne mesure mieux le soleil et la pluie; c'est le verger des fruits, le cellieT des vins, le grenier d'abondance et la patrie du plus gai de» peuples.

Mais elle ne mérite plus le nom de Terre Major; ceux qiî l'appelèrent ainsi ne connaissaient du monde que ce que bs Romains en avaient connu, le tour de la Méditerranée et l'Birope jusqu'à la Pologne et aux plaines disputées par le Slnre au Tartare.

Dans ce cul-de-sac de l'ancien continent, la France arait remplacé Rome en puissance morale; d'elle sortaient les poAes, les artistes, les architectes ou, comme on disait alors innocemment, les < maîtres maçons » ; sa langue c délectable » rayomait, et l'Angleterre, devenue depuis notre ennemie triomphstnte, était alors un satellite de la France, un pays français pr sa cour, ses lois, ses tribunaux, ses livres; tandis que, s»us le vain nom de Saint-Empire, l'Allemagne était un campement de barbares; que l'Italie saignait en tronçons; que l'Espagneiuttait pour la vie, en trois mille batailles contre le Maure d'Arique, maître des c alcazars > de la Péninsule.

Aujourd'hui la Moscovie dédaignée, la Russie, âent le quart du vieux continent ; l'Angleterre déborde sur le ciiquième du Globe; l'Allemagne a quinze millions d'hommes de plus que nous; l'Espagne a castillanisé d'immenses vice-r<yaumes

mnn La Belle France.

émiettés depuis en républiques américaines, et le Portugal revît cent fois dans les serras brésiliennes et les campos du rio de Solîmoens.

De Terre Majeure devenus Terre Mineure nous serons bientôt Terre Minime : le siècle approche où la France n*élèvera que le centième des habitants du Globe; les fils de nos petitsfils le verront. Les Français de France seront alors à Fensemble des hommes ce que la population de Lyon ou de Mar* seille est à nos 38 500 000 citoyens, ou ce que telle commune est à son département. Heureusement notre langue dépasse nos frontières et Tavenir verra bien plus de francophones en Afrique et peut-être aussi dans TÂsie et TAmérique du Nord que dans notre vieille Europe.

Fatiguée de se retourner vers Test toujours et toujours contre la poussée des peuples, comme le nageur menacé d*ètre brisé sur les rochers du rivage et qui coupe désespérément, Tune après Tune, les vagues venues de la haute mer, la France a tenté TOccident : ce qu'elle ne pouvait faire, étant elle-même le couchant du vieux monde, qu'en passant l'Atlantique et en abordant à la rive orientale du Nouveau Continent; elle a donc franchi l'Océan.

Et là, en Amérique, elle avait jeté les fondements, indestructibles, semblait-il, d'une autre et vingt ou trente fois plus grande France; mais les pirates éternels, jusqu'à ce jour invincibles parce que leur île est inviolable, les Anglais ont sapé cet immense et magnifique édifice encore presque inhabité, et il n'en est resté qu'un vaste compartiment, le Canada des Laurentides où l'on parle français, mais où l'on est tellement serré par les Anglais qu'on peut y craindre la mort par suffocation.

Il n'y a pas toute une vie d'homme, c puisque les jours de nos années reviennent à soixante-dix ans, et s'il y en a de forts et de vigoureux, à quatre-vingts ans >, il n'y a pas encore tout à fait quatorze lustres que, chassés de l'Occident, nous avons tenté le Midi.

Franchissant donc l'autre mer, en 1830, nous avons ajouté à nos vieilles et honorées provinces, à la Picardie, à la Normandie, à la Champagne, à la Bourgogne, d'autres provinces, plus vieilles encore historiquement et bien plus étendues, l'Algérie, l'Oranie, la Numidie, la république de Carthage; puis nous avons annexé des peuples à ne pas les compter : des Oasiens du Sahara, des littoraux de l'Atlantique et de la mer des Indes, des continentaux du Soudan, des anthropophages du Congo; des blancs, des bruns, des basanés, des cuivrés, des

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chapitre

dorés, des noirs, des jaunes; des Berbères et demi-Berbères, des Ouolofs, des Peuls, des Bambaras, des Mandingues, des Bantous, des Hovas, des Sakalaves, des Annamites, des Cambodgiens, des Laotiens, des tribus géantes et des tribus naines, des hommes du verbe sémitique, des monosyllabisants et des polysynthétiques ; une France extraordinairement mêlée, espoir ou déception de Favenir.

Mais la vieille France, réduite à son dix-huitième d*Europe, est un très petit pays.

A moins d'une lieue au nord-est de Saint-

iv Amand-Mont-Rond, un coteau sylvestre du dé-

LE partement du Cher, qui est central en France,

BEL- monte à 314 mètres, au-dessus de la vallée de la

vÈDÈRE Marmande, riviérette accompagnée par le canal du Berry. Cette colline, argiles et grès du lias, porte la tour de MalakofT, bâtie à la gloire de Tarmée qui força Sébastopol : on la nomme le Belvédère,

Du Belvédère, un homme qui marcherait devant lui sur la route idéale, sans détours, sans montées, sans descentes, sur le fluide chemin des oiseaux, ne resterait que cent cinquante lieues en France, et vers un seul horizon, la corne de la Bretagne; en tout autre sens, vers Bayonne, Port-Vendres, Menton, Belfort ou Dunkerque il atteindrait plus tôt la frontière. Et il n*y a même pas cent lieues en ligne droite entre le Belvédère et Tune quelconque de nos trois mers, Manche, Atlantique et Méditerranée.

Avant la venue de la Savoie, avant le départ de FAlsace- Lorraine, la colline de la tour MalakofT passait pour le centre de la France, et elle est encore à peu près telle. De sa cime on devine dans le ciel, plus qu'on ne les voit, des lignes qui pourraient être des nuages et qui sont des montagnes : au nordest le Morvan, au nord les collines de Sancerre, au sud les Dore, les Dôme, les monts de la Marche : il semble qu'on règne sur le monde, et pourtant l'on ne contemple qu'un lambeau de la France ; or la France n'est pas même le neuf-centième du Globe, tous Océans compris.

11 est vrai que le cyclone de 1870 nous a subi-

V tement enlevé un lambeau de nous-mêmes, de«

PERTE venu province allemande sous le nom d'Aisaco-

DE L'ALSACE^ Lorraine; cette chair de notre chair nous était

LORRAINE précieuse, l'amputation, presque mortelle, a laissé

de vives douleurs après elle, mais nous en

sommes à peine diminués : d'un trente-huitième comme ter-

< lO >

PRDOSR La Belle France.

ritoire, d*un vingt-quatrième comme nombre d'hommes. Nous avons perdu, en ces jours néfastes :

Un département, le Bas-AZi/a, vaste de 455 000 hectares : là nous avions la rive gauche du c Nil de TOccident >, de la c Coupe des nations », du fleuve embarrassé d*îles, le Rhin qui reçoit une rivière de plaine, riii, grossie de cent torrents des Vosges; nous tenions le versant oriental de ces Vosges avec leurs sylves, leurs châteaux, pierre qui continue la pierre ; là étaient Strasbourg, toujours fidèle; Schlestadt, place murée; Haguenau, qu'avoisine une immense forêt; Saverne, qui contemple des sapins; Wissembourg, que la Lauter sépare des Bavarois cisrhénans;

Le département du HauURhin^ sauf le petit pays qu'on appelle provisoirement le Territoire de Belfort, soit 350000 hectares de moins; là nous avons perdu de vastes plaines, également sur rill, et sur le Rhin qui, fuyant d'un flot prompt Fume des Grandes Alpes, tourne de Touest au nord au-dessous de l'helvétique Bàle. Au couchant de cette plaine la c Vosge » dardait chez nous ses plus hautes cimes, à l'horizon de Mulhouse;

Près de quatre cinquièmes de la Moselle, environ 425 000 hectares; il nous en reste 112 000, à l'occident, sur les frontières de la Meuse; mais nous n'avons plus Metz c la Pucelle », Thionville, pleine de guerriers, l'imprenable Bitche, Sarreguemines; et la rivière dont Sarreguemines a son nom, la Sarre a passé de la France à l'Allemagne;

Près du tiers de la Menrtbe, quelque 200 000 hectares; on nous en a laissé plus de 400 000, mais nous n'avons plus ni Phalsbourg, la c pépinière des braves », ni les vallons de la Sarre supérieure dans les hautes forêts de Dabo, ni la Seille qui s'en va, lente, sinueuse, endormie, vers la Moselle de Metz;

Enfin 21 500 hectares des Vosges, où les Allemands se sont contentés des vallons dont la Bruche emporte les eaux vers Strasbourg.

C'est 1451000 hectares de moins; et 1600 000 hommes regardant vers Paris et dont on s'obstine à tordre la nuque rebelle pour tourner leur visage vers le soleil levant de Berlin, qui a déjà perdu le plus beau de sa rouge splendeur, depuis qu'il s'est levé dans le sang en 1866 et en 1870.

Ainsi diminués, nous restons à 53 689100 hectares avec 38 500 000 hommes.

Quelle misère !

La terre sans les mers occupant à peu près 135 490 765 kilomètres carrés, nos 536 891 carrés de cent hectares n'équi-

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