DU ba:(bciut au français moderus. ii u. du xii* au xx
SIÈCLE, tl m. LB LATIN. Il lY. LANGUES NftO-LATINBS. Il V. ORIGINES DU FRAN- ÇAIS. Il yi. supiRiORiris du français, ii vii. fin prochaine de l'unitersalité
DU français. Il VUI. vieilles langues mourantes : BRETON, FLAMAND, BASQUE. Il IX. OC CONTRE OIL; RUINE ET MORT d'OC. It X. PATS FRANCOPHONES D'EUROPE. Il XI. EN LUXEMBOURG. Il XH. EN PRUSSE. H XUI. EN BELGIQUE. Il XIY. EN SUISSE. Il XV. EN ITALIE. Il XVI. DANS L'ARCRIPEL NORMAND. Il XVU. LB FRANÇAIS EN ASIE. Il XVUI. LB FRANÇAIS EN AFRIQUE. Il XIX. LE FRANÇAIS EN CANADA. Il XX. LE FRANÇAIS EN LOUISUNE. Il XXI. LE FRANÇAIS AUX AN- TILLES. I! XXII. LE FRANÇAIS EN GUYANE. Il XXUI. LE FRANÇAIS EN OCÉANIE. Il XXIV. DÉCOMPTE DES FRANCOPHONES. Il XXV. LE GRAND EMPIRE. Il XXVI. COMMENT NAQUIT ET GRANDIT L'AMÉRIQUE • IBÉRIENNE ». Il XXVU. COMMENT MOURUT L'AMÉRIQUE FRANÇAISE : 1700, 1830. Il XXVIII. VAINE UNIVERSALITÉ DU FRANÇAIS. Il XXIX. COMMENT GRANDE FRANCE EST NÉE. Il XXX. VALEURS ET NON- VALEURS DE l'empire D'AFRIQUE. Il XXXI. MISCÉGÉNATION. Il XXXH. PROPAGATION DE LA LANGUE FRANÇAISE. U XXXIH. MADAGASCAR; INDO-CHINE. Il XXXIV. LE FRAN- ÇAIS DEVIENT LANGUE MONDIALE. Il XXXV. TANDEM VOTI COMPOS!
EN Tan 842, Tun des trois petits-fils de Charlemagne qui se disputaient Fempire d'Occi- DU SANSCRIT dent, Louis le Germanique prononçait devant AU FRANÇAIS Tarmée de son frère Charles le Chauve, à Stras- MODERNE bourg, uu sormeut qui n*est plus du latin, qui est déjà du français. £t huit cents ans avant ce serment, les vétérans, les ruraux, les citadins que Rome essaimait en Gaule parlaient un latin roturier où le français était en germe. Cest à partir de ce latin populaire et de son frère patricien, le latin des livres, que nous avons le devoir d^étudier notre langue, et non pas depuis Malherbe seulement; ou depuis Villon et Charles d'Orléans; ou même depuis Villehardouin, Joinville et Froissart.
C'est pour ne Favoir connue, admirée, aimée qu'à partir de
Ls Plus Beau Royaume Sous le Ciel.
son c grand siècle >, de son siècle pompeux, pour ne pas ravoir suivie dès sa prime enfance et pendant son adolescence, que nos grammairiens, nos lettrés, nos professeurs, nos écrivains, nos poètes, Font désossée, desséchée, racornie, détournée de sa nature, de ses origines, de sa plus simple et meilleure ordonnance.
Aujourd'hui nous le prenons à ses racines, à ses radicelles les plus profondément enfouies dans le temps, en Italie, chez les Latins et les Ombriens, Sabins, Osques, Volsques, Samni tes, et nous Tétudions, de métamorphose en métamorphose, depuis les vieux chants religieux de Rome, la Loi des Douze Tables ou les Comédies de Plante jusqu'à la Légende des Siècles.
Il faudrait même remonter plus haut dans le temps jusqu'à Taurore des langues dites aryennes ou indo-européennes qui sont l'héritage commun des peuples triomphants aujourd'hui dans le monde : non certes jusqu'aux premières lueurs de l'aube, car l'éveil de la parole est pour nous un mystère de la nuit, mais jusqu'au matin déjà brillant que marque le sanscrit, l'idiome sonore, superbe, vaste, harmonieux, puissant en mots, puissant en formes.
Vers cette langue, la plus ancienne dans la famille des Aryas, à supposer que le verbe du peuple obscur des Lithuaniens ne l'égale pas ou ne la dépasse point en antiquité de formes, vers ce sanscrit remontent, chacun par son sentier, tous nos langages celtiques, latins, grecs, slaves, germains; à quelques siècles en arrière, plusieurs de ces idiomes se trouvent sur une route commune ; et à des mille ans de recul nous les voyons au lieu de départ, on ne sait où, dans le pays où vivaient les ancêtres les plus éloignés que retrouve notre mémoire : encore ignorons-nous tout d'eux, si ce n'est que leur langue contenait en germe toutes les nôtres, de l'auvergnat au lithuanien, de l'anglais au bengali, du persan au portugais de Minas Geraes, du celtique écossais ou de l'erse d'Irlande au français du Métis de la Saskatchewan.
Notre verbe ancestral, celui dont descendent ce sanscrit, ce lithuanien, et tout le trésor slave, celte, germanique, grec et néo-latin, ce verbe était comme un arbre dont aucun rejeton ne fut tout à fait pareil à l'autre, et les fils de ces rejetons ne se ressemblèrent pas non plus tout à fait, si bien que, de génération en génération, l'arbre devint, comme dirait Hugo, une forêt
Touffue, inextricable et fourmillante à Toeil.
Il est mort, cet arbre, ancêtre delà forêt profonde; mais un de ses fils ou petits-fils, le sanscrit, vit encore, et c'est
La Langue Française.
dans le murmure de ses feuilles que le Français, comme TEspagnol, comme le Russe ou TAnglais, doit écouter les premières voix de son langage.
Dès le XII* siècle l'informe jargon du serment // de Strasbourg était devenu la langue c délec-
Du XII* table >, aimée dans TOccident, avec poètes héroï- AU ques, satyriques, dramatiques, conteurs, cbro-
XX* SIÈCLE niqueurs naïfs à la fois et narquois. Leurs œuvres enthousiasmèrent le moyen âge; on les imita dans TEurope insulaire et péninsulaire : de Tltalie, qui s'ignorait encore, jusqu'à l'Angleterre où la cour, les seigneurs, la justice ne parlaient que le français, héritage des conquérants normands ; notre langue avait alors déjà comme une sorte de suprématie.
Aux magnifiques années de jeunesse et d'expansion du français durant le xn« et le xiii* siècle succéda la décadence, au xiv* et au xv«, quand la France luttait pour ne pas mourir, lasse à ne plus rouvrir les yeux.
La guerre de Cent Ans finie, l'Anglais chassé, le sang lavé, la flamme éteinte, qui brûlait les villes (soit que l'étranger l'eût allumée, soit que ce fût le Bourguignon ou l'Armagnac), le Parisien Villon, le poète qui faillit pendre au gibet, c plus becqueté d'oiseaux que dés à coudre », retrouva les accents profonds, lui qui ne rêvait qu'à < trippes », pauvre « estudiant » pensif devant les « rostisseries ».
Et après lui vint l'éclosion prodigieuse du xvi« siècle : le Tourangeau Rabelais, l'Homère gaiUard et raillard, maître étemel de la langue, le Périgourdin Montaigne, le VendAmois Ronsard et sa c Pléiade», et tant d'autres lâchement oubliés — ère vraiment classique à laquelle nous revenons pour rendre au français la force plastique, tant qu'il se peut, l'aisance, l'abondance dont les c Aristarques » du siècle suivant l'ont injustement dépouillé.
Siècle pourtant magnifique, c^lnx qui prit rang dans l'histoire des hommes après la poussée de sève de cette Renaissance, prodigue de tout, même de sang.
Mais les c hérauts et héros » de cette ère dite le < grand siècle » ou t siècle de Louis XIV » tinrent servilement leur pensée chez le Grec, le Romain, le Juif. Plût au ciel qu'ils eussent laissé la harpe de Sion aux saules de Babylone, la lyre classique aux branches du pâle olivier! Molière et La Fontaine s'inspirèrent seuls des fabliaux, des joyeusetés, des vieilles rimes, et tous les autres méprisèrent les antiques refrains, les ballades, les chansons de geste, les < mystères ». Que ne pro-
cédèrent-ils de Y c écolier > Villon? Ses seules Neiges d'anUn valent toute la poésie du xvii* siècle, qui ne comprit point la nature et qui ne la chanta pas, sauf, bien entendu, le bon La Fontaine : à tel point qu*un vers comme celui de Molière,
La campagne à présent n*est pas beaucoup fleurie,
y éclate comme un scandale.
Non moins fermés à la nature furent les poètes d*un autre grand siècle, le xviii*, nommé c siècle de Voltaire », d*après Thomme < incommensurablement » spirituel qui écrivit dans une langue si claire, si gaie, si vive, si sobre, que certes on n*a pas vu la pareille. Réduite alors sur terre et sur mer, la France perd Tlnde qui dore le palais des marchands, le Canada qui porte une race virile ; mais elle devient FAthènes du monde, le temple du goût, Tasile des arts, l'exemple de la mode, et le français assure son rang de langue littéraire, sociale et politique de TEurope.
Au xix*' siècle enfin, c'est un printemps neuf où fleurissent de grands poètes; de tous, le plus vaste, à peine couché dans la tombe, est le premier lyrique de tous les temps et de tous les lieux : comme essor, ampleur, coups d'ailes, imagination, puissance, verbe créateur, ses plus grands rivaux, d'Homère à nos jours, ne sont auprès de lui que de pauvres « élèves de sixième ».
Au milieu de TAusonie, vis-à-vis de la Corse, coule un modeste fleuve, onde rayée d'alluvions, III qui a mérité le surnom de jaune : il naît dans les
LE LATIN Apennins voisins de l'Adriatique, il se perd dans la mer Tyrrhénienne.
C'est le Tibre.
Il y a 2 650 ans qu'un village naquit au bord de ce Tibre, à quelques lieues au-dessus de la fourche de son delta, en vue des volcans sabins, chez les Latins, près des Étrusques, non loin des Celtes Cisalpins installés en peuples à son nord et à son nord-ouest; pas loin non plus des Hellènes de la Grande- Grèce dont les cités opulentes s'élevaient à son sud-est, dans la péninsule et en Sicile.
Énigmatiques restent jusqu'à ce jour les fondateurs de ce village; non moins ceux qui l'accrurent, Latins, Sabins, Étrusques, Osques, c Italiotes », on ne sait comment venus en Italie.
Le village devint Rome, qui domina le monde; un idiome s'y forma d'un choc de langues et patois, à moins que le parier
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de l'une quelconque des tribus fondatrices n*ait régné dès la naissance de la c cité des Sept Collines >.
Cet idiome suivit la fortune de la ville-empire : il fut d*abord jargon de paysans; puis langage urbain accru dans ses termes, dans ses formes, dans ses idiotismes, par les ruraux que la ville attirait ou dont elle s'emparait comme clients, comme esclaves; puis langue d'un grand peuple marchant à la conquête de l'Italie et, après l'Italie, de tout le tour de la Mer Intérieure; enfin verbe universel en sa domination sur le vieux monde — sinon que le grec était plus ou moins officiel en Orient, que plusieurs peuples le parlaient c maternellement », et que d'autres en avaient fait l'organe de leurs idées, de leur politique, de leur commerce; Rome elle-même adorait cette langue des Hellènes, plus souple que la sienne, et beaux fils, belles dames, artistes, pédants, savants, aigrefins affectaient de parler le grec jusque sur le forum des Latins.
Rome cessa de gouverner la Terre; et le latin d'être officiel, mais quand il avait déjà conquis l'occident de l'empire.
Puis ce latin mua diversement suivant les pays, et de ces mues différentes sortirent les langues c néo-latines » ou < latines », parmi lesquelles est notre français.
Étant néo-latin, le français est frère de l'es-
IV pagnol, parlé en Espagne et dans la plus belle
LANGUES Amérique ; du portugais, qui sonne en Portugal,
NÈO' dans l'immense Brésil, et aussi dans l'Afrique
LATINES tropicale ; de l'italien, qui règne dans la plus
célèbre presqu'île de la Terre; du roumain, dont
on use au bord du Danube inférieur et dans les monts Car-
pates, en Moldavie, en Valachie, en Hongrie, en Transylvanie,
en Bukovine, en Bessarabie, et un peu en Serbie, en Bulgarie,
et dans le Pinde.
Ces cinq langues sont présentement le patrimoine de cent soixante-dix millions d'hommes, soit un bon neuvième de la mortelle engeance.
Et ce nombre croît vite, grâce à l'étendue des colonies fondées par Espagnols et Portugais : Mexique, Guatemala, San-Salvador, Honduras, Nicaragua, Costa-Rica, Colombie ou Nouvelle-Grenade, Venezuela, Equateur, Pérou, Bolivie, Chili, République Argentine, Uruguay ou Bande Orientale, Paraguay, Brésil, Antilles.
La France a sa part dans ce croit des c Latins », par ellemême, par le Canada, son ancien empire, par son Afrique du Nord; et sans doute qu'avant longtemps son domaine de nouvelle et très vaste domination se francisera comme se castilla-
nisa ou se lusitanisarAmérique. Mais pourTinstant, les hommes de parole française croissent plus lentement en nombre que leurs cousins de langue « ibérienne >.
A grands traits^ sans approximation serrée et en s'en tenant aux dizaines de millions, il y a dix millions de Roumains, vingt millions de Portugais, trente millions d'Italiens, cinquante millions de Français, soixante millions d'Espagnols.
Le capitaine qui fit de la Gaule une chose V romaine. César, introduisit chez nous le sang
ORIGINES d'Italie et la langue latine; ce sang ne vainquit DU point le sang indigène, mais cette langue tua le
FRANÇAIS gaulois, et quelques centaines d'années y suffirent.
Que pouvaient des patois sans lettres, n'ayant que chansons, dictons, litanies, proverbes, contre la langue parlée par les maîtres du monde, langue des soldats, des tabellions, des juges, des collecteurs d'impôts, des marchands, des maîtres de thermes, des directeurs de cirques, des régisseurs de théâtres? La langue aussi des prêtres, dès que le christianisme eut renversé les autels païens, quand le gaulois ne vivait déjà plus que dans les lieux ruraux.
Ce fut la lutte impossible de l'algonquin contre le français, de l'iroquois contre l'anglais, du guarani contre le lusitanien, le combat désespéré des langues indiennes contre l'espagnol, des langues sibériennes contre le russe : le celte de nos pères disparut tellement devant le latin, qu'il n'y a guère en français que vingt mots bien authentiquement gaulois.
Quand Rome perdit l'empire, la Gaule était donc romaine : par la langue s'entend, le sang restant avant tout gaulois, et sans doute c antégaulois ». Elle parlait le latin populaire, vulgaire, la lingua. ruslicaL\ elle écrivait le latin littéraire. Les invasions des Barbares déposèrent quelques centaines de mots teutons dans la langue gallo-romaine, qui peu à peu s*altéra, perdant ses désinences, contractant ses mots, usant de plus en plus des verbes auxiliaires que dédaignait le latin des livres.
Et pendant que germait, puis fleurissait ce parler populaire, si méprisé d'abord, le latin séchait de plus en plus, bien que langue d'église et quoique les lettrés n'en écrivissent pas d'autre.
Sous les Carolingiens, la chrysalide prépare sa métamorphose, elle l'achève sous les premiers Capétiens, avant Philippe Auguste : quand on pose la première pierre de Notre-Dame de Paris, en 1163, le français est tout à fait lui-même; les poètes l'embelliront, les grammairiens l'appauvriront, l'Orient, l'Italie,
La Langue Française,
TEspagne, rAllemagne, rAngleterre lui donneront des mots, bien moins qu'il ne leur en fournira, mais il a déjà son trésor, ses noms et verbes vitaux, son esprit, son allure, ses caractères. Son vocabulaire est alors de 4 260 mots, les dérivés à part, et sans les termes dont la filiation nous échappe; sur ces 4 260 mots, 20 d'origine celtique, 20 d'origine grecque, 420 d'origine allemande, 3 800 d'origine latine — c'est dire combien notre langue est l'héritière de Rome, quand même, comme d'aucuns le croient, des mots peut-être nombreux qu'on attribue à la filiation latine, seraient réellement de filiation gauloise : là où les deux idiomes du vainqueur et du vaincu, langues soeurs, tout au moins cousines, désignaient le même objet par le même nom ou par un nom peu différent, pourquoi ne serait-ce pas le terme gaulois qui s'immisça dans la trame du français?
Depuis lors nous avons pris 450 termes à l'italien, 110 aux langues sémitiques, 100 à l'espagnol, 100 à l'anglais, 60 à l'allemand, 50 à la langue d'oc, 20 à l'Amérique, 16 à l'Orient d'Asie, 16 aux langues slaves; 40 mots sont des onomatopées, 115 des mots de hasard ayant une origine historique; 650 de provenance inconnue, se résoudront surtout dans le latin, puis dans l'allemand et peut-être le celtique — il ne s'agit ici que des mots vitaux, en dehors du vocabulaire scientifique, lequel est immense, et dont les termes proviennent surtout des deux langues classiques, principalement du grec.
Le français de Raoul de Cambrai, de la Chanson de Roland et du million de rimes des trouvères ne tint pas les promesses de son adolescence; fils des temps féodaux, il mourut avec eux. Après avoir crié Montjoie Saint-Denis! l'oriflamme au vent, sous les murs de Jérusalem, de Constantinople, de Damiette, de Tunis, couvert de baronnies franques la Syrie, la Grèce et les tles, il fallut rentrer vaincus en c Douce France », et de tout ce long fracas d'armes il ne resta qu'un souvenir, des poèmes de prouesse et d'énormes châteaux qui sont les Coucy de l'Orient.
Puis avec les Valois la fatalité s'assit sur le trône de France; à force de reculer devant les Anglais alliés aux Gascons, il vint un jour où nous ne fûmes plus que le royaume de Bourges. Pendant cent ans de batailles perdues, de villes forcées, de moissons en flammes, sous l'accablement des dix plaies d'Egypte, en ce siècle de famine, de peste noire, de typhus, de névrose, étranglée par ses propres fils, n'attendant plus rien des hommes, rien même du Dieu des pauvres et des navrés qui semblait avoir oublié le très chrétien royaume, la France crut
périr, et sa langue fut blessée; elle perdit le cas régime qui la rapprochait du latin pour ne garder que le cas sujet, comme Tespagnol et Titalien ; elle abandonna des termes précieux, elle en acquit de nouveaux, la plupart moins droits que les anciens et dans le sens profond du mot, moins français parce qu'ils sont plus latins.
D'usure en usure le français que les jongleurs chantaient devant des seigneurs vêtus, coiffés et chaussés de fer devint la langue de Villon, de Marot, de d*Aubigné, de Henri IV, d*où sort celle que nous parlons. Et d'ailleurs notre idiome est si voisin de la langue des trouvères qu'il y a, même dans la Chanson de Roland, bien des vers que comprend sans effort le premier venu d'entre nous, hommes de l'an 1900.
Le français de Marot, de Rabelais, de Ronsard, de Montluc, de Montaigne, d'Agrippa d'Aubigné, de Henri IV, était souple, abondant; il fut appauvri, raidi, glacé par des puristes qu'on nomma les législateurs du Parnasse; ces tyranneaux sont morts, mais non tout à fait leur tyrannie , et des milliers de mots français n'ont pas officiellement droit de cité dans nos livres.
Quand notre langue osera reprendre tous ses termes, ce qui ne tardera guère, elle triplera sa richesse; nos vieux auteurs fourmillent de mots charmants, vifs, brefs, naïfs, pittoresques, pleins de suc, que désormais nous reprendrons en foule, par droit et par devoir.
On est émerveillé quand on ouvre le glossaire de l'un de nos patois, du poitevin ou du saintongeais par exemple : tout ce qui nous manque est là, notamment une infinité de mots pour les aspects du sol ou du ciel, l'état de l'air, les faits et gestes du soleil, de la lune, des vents et bises, des tonnerres, des pluies, des gelées, des neiges ; mine inépuisable de termes vivants sur tout ce qui est histoire du jour et de la nuit, cours des saisons, calmes ou tempêtes, terre ou mer, montagne ou plaine, sylve ou clairière, contenances des arbres, allures des rivières, reflets des marais, et les prés, les herbes, les travaux, les moissons, les vendanges, bref toute la nature et toute la vie.
Ces patois meurent, mais en nous laissant un inestimable héritage.
Cet héritage, la France l'accepte; de jour en
VI jour elle répudie le goût pointilleux, la noble
SUPÉRIORITÉ sobriété, la sagesse académique; parce que cette
DU sagesse est une impuissance, que cette sobriété
FRANÇAIS est une fille anguleuse et sèche de la dyspepsie;
que ce c goût » confine à la préciosité, qui est
une des formes les plus stériles de la vanité ; parce qu'il ne faut
La Langue Française.
pas mourir de pauvreté, d^inaniiion, mais qu'il faut vivre, absorber, transformer et créer; enfin parce que cette langue des salons devient une langue du peuple et des peuples.
Par sa c divine » clarté que des histrions de passage, décadents, déliquescents et symbolistes, n'enfermeront et n'obscurciront jamais dans la toile de leurs baraques, par sa franche simplicité, son esprit, son noble et gai sourire, le français rachète la présente indigence qui demain sera richesse à ne pas compter ses trésors.
Il se plie à la poésie et nomme avec orgueil des poètes c sacrés ».
Mieux encore à la prose : à lui le récit limpide, l'histoire, la science, le discours, Téloquence qui a son principe dans l'esprit, la netteté, la bonne grâce. — En tout cela c'est l'idiome supérieur, digne de son renom de langage le plus vif de l'Europe.
Dans le français l'harmonie abonde : pas de rythme accentué, nulle clarisonnance, mais aussi pas de gutturales, de blaisements, de lettres zézayantes, de consonnes heurtées, point d'excès de sifflantes, rien de la cantilène méridionale, de la redondance espagnole, des glougloussements de l'anglais.
Il se distingue par la pondération des voyelles et des consonnes et par une sainte horreur de l'hiatus. L'e muet qu'on lui reproche abonde en toute langue, même, et peut-être surtout, dans celles du Midi, où l'a, l'e, l'o final ne sont qu'un e sourd écrit d'une lettre sonore : blanca se prononce blanque, et primero, c'est primère. Ainsi l'espagnol, par exemple, est plus éclatant aux yeux qui le lisent qu'aux oreilles qui l'écoutent ; de même l'italien; et nous ne disons rien du portugais, dont la nasalité dépasse toute croyance.
Il est des étrangers qui viennent au Théâtre-Français pour la seule musique de la parole qui tombe de la scène.
Après avoir admiré, souvent trop béatement, l'allemand riche, l'anglais bref, le grandiloquentissime espagnol, le musical italien, ou comme on dit, le toscan dans la bouche romaine, que de Français, revenus des faux dieux, rentrent pieusement dans la révérence de leur langage maternel !
Si nous entendions parler le latin comme le prononça Rome, le grec tel que l'énonçait Athènes, celui-ci nous semblerait tantôt mou, tantôt guttural, tantôt dental et sifflant; celui-là nous paraîtrait dur ; et à tous les deux nous reprocherions la ritournelle des langues trop rythmées.
Ritournelle indéfiniment monotone : on appuie sur la longue, on glisse sur la brève, ou sur les brèves, qui s'assour-
( 8oi >
dissent; c'est une mélopée, c*est un récitatif, un ron-ron de déclamation théâtrale.
On ne parle pas réellement ces langues ; on ne les chante pas non plus, on les crie ; les détonnements de Tespagnol ressemblent singulièrement aux explosions sourdes de l'anglais.
Le français jouit encore de la prépondérance VII que lui firent, il y a deux cents ans passés, la
FIN PROCHAINS splcudcur de la cour du Grand Roi, puis Tesprit DB L'UNivBR' de uos écrîvains.
SALiTÉ Mais cette royauté touche à sa fin : Tanglais
DU FRANÇAIS passe au premier rang, et derrière l'anglais s'avancent le russe, qui s'empare de TAsie, l'espagnol, et même le portugais, grâce au Brésil.
Dans le moment présent, le français règne encore universellement ; c'est le lien de la société, la langue de la conversation, du bon ton, du c grand genre », celle aussi de la politique.
C'est l'instrument de la diplomatie depuis le traité de Nimègue, ce qui lui donne déjà plus de deux cents ans d'empire; tous les gens dits hommes du monde le parlent, surtout en Allemagne, en Italie, et plus encore dans l'immense Russie; les Néo-Latins d'Amérique en ont fait la seconde de leurs langues, chacun après son espagnol ou son portugais, et il est telle de leurs villes où l'on lit plus de livres français que de livres « nationaux ».
Hors de France, en dehors des millions d'hommes dont c'est l'idiome policé, son domaine direct, fort diminué au siècle dernier par la perte de nos colonies, vient de s'agrandir démesurément :
Parce que la colonie française de l'Afrique du Nord croit en nombre; qu'elle absorbe les éléments européens en contact avec elle ; et que les Arabes, surtout les Berbères commencent à se courber sous la nécessité d'apprendre la langue devenue par la force des choses le parler général des pays de l'Atlas ;
Parce que les Canadiens-Français, qu'on croyait anéantis, font preuve d'une vertu singulière ; qu'on ne les refoule pas, mais qu'ils refoulent, et que les voici désormais maîtres du Saint-Laurent;
Parce que les Français viennent de conquérir des empires dont plus d'un double ou triple en étendue la France, et que là, dans l'indéfini du steppe, de la brousse, de la forêt vierge, des alluvions, il sera facile d'étouffer les parlers inférieurs des basanés, des Noirs et des Jaunes.
A supposer même que ces grandes régions nous échappent avant d'avoir été conquises à notre c novo-latin », l'Atlas,
La Langue Française.
septentrion de TAfrique, et les Laurentides, nord-est de TAmé* rique, ouvrent à la langue élégante née du latin dans la Gaule un avenir qu'aucun Français n'aurait osé rêver il y a un demisiècle; encore moins à un quart de siècle en arrière, après les coups d'assommoir des deux fatales années.
Si la langue nationale se comprend partout vm en France, telles petites contrées n'ont pas encore
VIEILLES perdu leur ancien idiome.
LANGUES Dans le Nord-Ouest, en un assez grand terri-
MOUEANTES : toirc, los Bretons, ou plutôt la petite moitié des
BRETONS» Bretons use encore de son vieux parler celtique
FLAMANDS, fort ressemblant à celui que gardent opiniâtre-
BASQUES ment un million de montagnards du Pays de
Galles, en Angleterre; tandis que près de là,
dans cette même Angleterre, vis-à-vis de la Bretagne, les
gens de la Gornouaille ont cessé de le parler depuis plus de
cent ans.
Gallois et Bretons ont d'ailleurs en partie la môme origine. Au v« et au vi® siècle débarquèrent en Armorique des milliers de Geltes insulaires fuyant la barbarie des Saxons ; ces hommes d'outre-Manche mêlèrent leur sang à celui de leurs cousins et en mémoire de la grande île qu'ils abandonnaient aux Germains, ils nommèrent le lieu de leur refuge la Petite Bretagne.
Ge dialecte celtique disparaît vite.
Ayant derrière lui la mer, en face les quarante millions de francophones que les Bretons nomment Galles, il perd les villes, qui déjà sont au pouvoir de l'idiome de Paris plus qu'en son pouvoir propre, et les champs vont imitant les cités.
On le parle à l'occident d'une ligne qui part de la Manche entre Saiut-Brieuc et Paimpol, aux environs du bourg de Plouha, passe entre Loudéac et Pontivy et finit sur l'Océan à l'estuaire de la Vilaine; ligne assez uniformément dirigée vers le sud un peu est, qui laisse aux Gallos le bassin presque entier de la Vilaine et donne aux Bretonnants de menus fleuves côtiers Trieux, Elorn, Aune, Odet, Laita, Blavet, rivière d'Auray, etc. Le Finistère, moins les villes (surtout Brest), plus de la moitié du Morbihan, la moitié à peine des G6tes-du-Nord, sont maintenant le seul domaine du breton : sur les 3 534 900 hectares et les 3175 000 habitants de l' Armorique, l'antique langue ne règne plus que sur moins de 1 400000 hectares, et sur moins de i 350 000 Armoricains, dont plus de la moitié parlent aussi le français. Dans quelques années ils le parleront tous; même avant deux décades.
G'est par une colonisation normande que commença le
LfC Plus Beau Royaume Sous le Ciel,
recul de la Bretagne bretonDante devant le roman du Nord; dans toute la partie française de la dure péninsule, même en pleine Ille-et- Vilaine , et jusque près des frontières de Normandie, les noms de lieux celtiques abondent : tels ceux qui commencent par /an, c'est-à-dire pays, terre; ou par plé, pieu, pZou, c'est-à-dire peuple, population, village; ou par tré, c'està-dire trêve, paroisse : Tréhorenteuc, dans l'arrondissement de Ploêrmel; Plélan et TrefTendel, dans celui de Monfort-sur-Meu ; Pléchâtel, dans celui de Redon; Langoué, Lanrigan, dans celui de Rennes ; Landavran dans celui de Vitré ; Landéan dans celui de Fougères; Plerguer, Lanhélin, Tréméheuc, Bagner-Morvan, Minihic, Pleurtuit, Plesder, Pleugueneuc, Trévérien, Trimer, dans celui de Saint-Malo. — Ce sont là d'infaillibles témoins de ce qui fut, de ce qui n'est plus.
Vers les temps de Charlemagne, et un peu après, la frontière entre les deux langues se développait de l'embouchure du Couesnon dans la baie du Mont-Saint-Michel jusqu'à la rive droite de l'estuaire de la Loire vis-à-vis de Paimbœuf : alors presque toute l'Ârmorique était celtisante, presque tout l'évèché de Dol, tout celui de Saint-Malo, la majeure part de celui de Nantes ignoraient absolument le français. Puis au xii^ siècle la limite partit de l'estuaire de la Rance pour aboutir à la fin de la Loire ou à peu près; ensuite, au coucher du c roi soleil », le divorce des deux langues commença vers Saint-Quay sur le rivage occidental de la baie de Saint-Brieuc et s'acheva sur la Vilaine entre Redon et la Roche-Bernard, tandis qu'aujourd'hui la ligne de séparation finit exactement là où meurt la Vilaine.
Ainsi le breton fut chassé de ses terres d'orient et ne garda que son occident, la pointe de sa presq u'île ; de même au sud il a beaucoup perdu : Piriac ne parle plus la vieille langue depuis cent à cent cinquante années et à Batz 400 hommes seulement l'emploient encore, petit îlot celtique toujours décroissant, isolé dans la mer française à huit ou dix lieues des plus voisins villages bretonnants.
Dans ce qui lui reste, et qui se corrompt, la langue des bardes jadis chantée autour des dolmens, des menhirs, criée aujourd'hui sur la mer orageuse devant la côte sauvage, le c breizad ^ n'est pas homogène ; il a quatre grands dialectes : le trécorien, dans le pays de Tréguier; le léonard ou léonnais, dans le pays de Léon; le cornouaillais en Cornouaille, vers Douarnenez; le vannenais, autour de Vannes; ces quatre dialectes sont tous de plus en plus souillés de mots français ; ils ne mourront pas de cette intrusion d'éléments étrangers, le génie des deux langues étant différent; ils disparaîtront parce
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que, de proche en proche, dans la ville, puis dans le bourg, enfin dans le village, le hameau, on les abandonnera pour la langue qui rassemble en un seul peuple des origines éparses des patois divers, des parlers ennemis.
Tout à fait à Textrème septentrion de la France, dans le département du Nord, en des plaines très basses et des marais bien exondés, encore qu*en petite part au-dessous du niveau de la mer dont des dunes les séparent, 150 000 Fiamands parlant tous ou presque tous aussi le français vivent au sud de Dunkerque, à Test de Saint-Omer, autour de Bergues, de Cassel, d'Hazebrouck, de Bailleul.
En 1858, sur les 112 communes des deux arrondissements d'Hazebrouck et de Dunkerque, 71 parlaient exclusivement le flamand, 10 exclusivement le français, 15 les deux langues avec dominance du français, 16 avec domination du flamand ; depuis lors, celui-ci a reculé.
Ce dialecte bas-allemand qui, chez nous du moins, devient un patois, s'efTace de France ; il disparaîtrait plus vite si les leçons de catéchisme ne se donnaient encore en flamand dans presque toutes les églises.
Au Moyen Age on le parla jusque vers Abbeville, et il y a quelques siècles il régnait jusqu*à Boulogne, ville voisine de bourgs aux noms nederduitsch, comme Halinghem, Verlincthun, Ëchinghem, Widehem, Alincthun, etc.; au siècle dernier, Ryssel (Lille) n'était guère qu*à demi française (?). En ce siècle-ci la frontière des deux verbes ne cesse de se déplacer vers le nord où bruit la mer, et vers Test où les Belges flamands essayent de sauver leur dialecte en le fondant avec le hollandais, qui est une langue ayant une histoire et des monuments.
Ainsi le domaine des Flamands français, où déjà des villes, telles que Dunkerque, sont bilingues, ou même totalement françaises comme Gravelines et BourlDOurg, la terre flamingante se rétrécit de jour en jour entre le territoire roman, la mer et la lisière des Belges ; il sera bientôt réduit à rien : présage du sort qui menace les Flamands des Flandres, d'Anvers, du Brabant, du Limbourg, si jamais la Belgique redevient terre de France.
A Textréme sud-ouest de la France, au pied des Pyrénées, à Torée de la mer Atlantique, là où s'y versent Adour, Nivelle, Nive, les Escualdunacs ou Baaquea vivent sur des montagnes charmantes, depuis le pic d'Anie, TOlympe de leur race, jusqu'au Choldocogagna, qui domine la plage où la Bidassoa tombe en mer : de l'arête pyrénéenne à presque toucher le
c8oS >
fleuve Adour ils peuplent les arrondissements de Bayonne et de Mauléon, sauf quelques bourgades, sauf surtout Bayonne, qui est gasconne et française, et Biarritz, qui est « européenne >.
Très petit pays : 260 000 à 270000 hectares continués au sud et à Touest, en Espagne, par une région deux fois plus grande comprenant la province de Guipùzcoa, presque toute la Biscaye, une part de la Haute Navarre, un lambeau de TAlava.
La Haute Navarre étant espagnole, la Basse Navarre, qui avait pour capitale Saint- Jean-Pied-de-Port, est française; on ignore Torigine de ce nom de Navarre; on ne sait pas non plus ce que signifîent les mots Saule et Labourd qui désignent les deux autres régions franco-basques : la Saule, chef-lieu Mauléon, se nomme dans la langue des Escualdunacs : Zuboroa, terme inexpliqué ; le Labaurd, entre la Navarre et la mer, au sud de Bayonne, avait pour capitale Ustaritz.
Ainsi ce peuple habite en France, en Espagne, un territoire de 800 000 hectares au plus, d'ailleurs assez densément habité, où vivent de 550 000 à 600000 Basques, dont 115 000 a 120 000 chez nous.
Qu'est-ce auprès de Tantique maîtrise de cette race, s*ilest vrai qu'elle couvrit toute Tlbérie et tout le Midi de la France?
Des noms basques se retrouvent en France du Sud et en toute Espagne : CoUioure et Elne, cités de nos Pyrénées- Orientales, s'appelaient, au temps des Romains, Illiberri on Ville Neuve; Auch était également une Illiberri, et son nom moderne lui vient du peuple des Ausci; or les Basques s appellent eux-mêmes Euskes, Euskariens, Eskaldunacs, Escualdunacs. Dans un tout autre monde, sous un soleil voisin du Maroc, la gracieuse Grenade rappelle par son mont Elvira qu'elle aussi fut une Ville Neuve, une Illiberri, Le Bigorre, Baigori, la Rivière Rouge, porte aussi un nom basque, de même qu'un de ses torrents, le Bastan ou Gave de Barèges. Martres Tolosanes, bourg presque riverain de la Garonne, au pied des Pyrénées, fut Calagorris, nom des plus euskariens, presque intégralement conservé en Espagne par Calahorra. qui est une ville point éloignée du fleuve de l'Èbre.
Ces mots dispersés en Gascogne et Languedoc et sur la très fîère presqu'île, ont suffi pour prouver aux savants, clair comme le jour, que les Basques sont les anciens Ibères, la grande nation qui régna de la Garonne aux Colonnes d'Hercule avant que l'invasion des Celtes en fît des Celtibériens.
C'est conclure vite : comme si, tous documents disparus sauf quelques noms, quelques phrases, et l'histoire presque abolie, les € abstracteurs de quintessence » de l'an 10 000 démontraient que les Français couvraient l'Allemagne, ainsi qu'en
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témoignent le château de Sans-Souci près de Berlin ou la Solitude, ou Mon Repos et tel autre palais des Tudesques.
Aux savants qui font des Escualdunacs les fils presque anéantis des vastes Ibères, d'autres savants, môme des Basques, s'opposent; ils croient que ces Hliberri, ces Calagorris furent des colonies des Euskariens, de bon gré, ou installées de force, car, nous disent les Romains, le < Cantabre » était inhabile au joug; il regimbait contre Taiguillon, et Ton peut penser que Rome déporta telles ou telles de leurs tribus ; ils croient que rétude approfondie de la langue des Basques, de leurs mœurs, de leur civilisation, nous montre en eux un peuple très menu, sans influence et puissance à Tentour, et n'ayant guère habité que là où il habite, devant la mer respirante, en sa montagne agreste, sur les collines mouillées que la rondeur de Tarc-enciel unit à d'autres collines. Leur origine se cache dans les nues les plus reculées du passé.
Qui ne sait rien, peut tout supposer, tout oser : aussi leur donne-t-on les ancêtres les plus divers et leur fait-on parcourir deux routes contraire entre leur première patrie et leur dernier refuge : d'aucuns les amènent d'Asie par la c Porte des peuples » entre l'Oural et la Caspienne, ensuite par les grandes plaines du Nord et le Danube; d'autres les attirent en Espagne par l'Afrique du Nord et le détroit de Gibraltar, par la voie qui fut plus tard le chemin des Mahométans.
On les a rattachés aux Sémites, dont les langues n'ont avec la leur aucune parenté; à la vieille race des Berbères, campée dans cet Atlas que si peu de mer éloigne des sierras ibériennes; aux Finnois, auxquels ils ne ressemblent point.
Pour nous en tenir aux Basques français, les Romains avaient, semble-t-il, latinisé le pays d'entre Garonne et Pyrénées, et il n'y avait plus que peu d'Escualdunacs sur notre versant de la chaîne lorsque vers la fin du vi« siècle, les Euskes d'Espagne franchirent la sierra par les cols des Pyrénées Occidentales et s'établirent en nation dans les vallées où nous les trouvons encore, en Labourd, en Navarre, en Soûle.
Hommes et femmes, ils sont beaux de visage, nobles de corps : il n'y a pas d'Européens si souples, et tous les Basques sont des Achilles aux pieds légers.
Ils mènent une vie simple dans la montagne, peuple heureux s'il en est au monde, et pourtant l'émigration vers la Plata dépeuple leurs villages : dans les steppes de Buenos- Ayres, dans la pampa cordobienne, ou même sur les bords du magnifique Uruguay, ils ne retrouvent certes point un pays aussi gracieux que celui qu'ils abandonnent, et plus d'un regrette sa gentilhommière aux contrevents rouges, sa prairie,
sa bruyère en fleur, son bois de chênes, son torrent des Pyrénées, quand il regarde ces plaines de TArgentine qui n*ont que la beauté du désert et sont près de la perdre : devant ces horizons sans montagne, ces rios sans eau, ces lagunes sans ombre, il se souvient.
Que de bergers de la Rhune et du mont Orhy sont devenus garçons égorgeurs dans les < saladeros > ou boucheries de FAmérique du Sud !
Avant longtemps il y aura plus d'hommes d*orîgine basque à la Plata qu'en France, quoique Fémigration vers la Bande Orientale et TArgentine ait fort diminué dans ces dernières années, pour bien des causes, dont une seule suffirait à décourager : crises politiques, crises financières, place prise partout, en tout négoce, en tout métier, en tout < truc », en toute agriculture, par d'innombrables Italiens si sobres, si peu exigeants qu'ils défient toute rivalité.
En racontant quelle part les Basques prennent au peuplement de l'Amérique espagnole, il convient de ne pas parler seulement des hommes de l'émigration contemporaine. Sans compter les Escualdunacs qui débarquent à pleins navires dans l'Argentine ou l'Uruguay , les descendants de ceux qui cinglèrent vers le Nouveau Continent à partir de la conquête espagnole et surtout depuis le début du xviii® siècle, formeraient à eux seuls un peuple basque égal à celui des Pyrénées ; mais à cette ancienne émigration les montagnards de la Soûle, du Labourd et de la Navarre française n'eurent qu'une fort petite part : elle consista surtout en Biscayens et Guipiizcoans ; et si elle a grandement contribué au peuplement de TAmérique latine, à la gloire espagnole, à l'essor du commerce, elle n'a guère laissé d'autre trace que ces longs noms de famille sur lesquels le castillan n'a pas de prise : au Chili, au Venezuela, aux Antilles, au Mexique, tous les petitsfils de ces pionniers ont depuis bien longtemps oublié la langue des ancêtres.
Nos Basques acquièrent en se jouant le français, tandis que malgré sa beauté, sa régularité, sa saveur primitive et son harmonie sans cantilène, leur langage rebute ceux qui ne le tiennent pas du berceau, ou tout au moins de la première adolescence.
Sans doute cet idiome très riche en formes et capable de créer des mots d'une longueur insolente, a des vertus que n'ont plus nos parlers émoussés ; mais pourquoi le Béarnais et le Castillan ou l'Aragonais apprendraient-ils cette langue sans passé (quelque vieille qu'elle soit), puisqu'elle n'a pas de livres; sans présent, puisque les Basques savent le français ou l'espa-
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gnol ; sans avenir, puisque les jours c modernes > voient partout crottre les grands et diminuer les petits? Les Escualdunacs, menu peuple, le basque, langue inutile, sont voués à la mort; cette nation vivra dans ses descendants, mais sous un autre nom, comme Français, Espagnols, Argentins; son langage tombera dans le néant, car c'est être plus que profondément oublié que de servir d'argument à quelque grammai* rien, de thèse à quelque savant, et c'est périr deux fois que périr sans grandes œuvres.
Ainsi les Basques français apprennent de plus en plus la langue générale du pays. Ils vont disparaître; et déjà leurs frères d'Espagne, cinq fois plus nombreux qu'eux, ont perdu plusieurs vallées.
Dans notre tle très admirable de la Méditerranée 290 000 Corses usent d'un dialecte italien ; mais peu à peu sur le littoral, et aussi dans l'intérieur, parmi monts et maquis, leurs villes, même leurs bourgs et villages commencent à s'accoutumer au français.
A la borne du sud-est, au plus méridional de la France, dans les Pyrénées-Orientales et dans un coin de l'Aude 250 000 Catalans parlent un dialecte d'une rare dureté; mais cet idiome sec, sifflant, d'ailleurs poétique, n'est pas un dialecte de l'espagnol, comme on croit; c'est bel et bien un tronçon de la langue d'oc, semblable de très près à nos patois du Midi.
Si le destin de la France avait été d'absorber toute la terre d'oc, par opposition à la terre d'oTl, nous aurions des préfets jusque vers Alicante, le catalan régnant encore en Espagne sur les quatre provinces de la Catalogne, sur l'orient de la province aragonaise de Huesca à partir du Rio Cinca, sur les trois provinces du royaume de Valence, enfin sur l'archipel des Baléares : soit un peuple de près de quatre millions d'ftmes qui perd, ici rapidement, là lentement, ses cités et aussi quelque peu de ses campagnes devant l'ascendant de la plus parlée de toutes les langues romanes.
Bretons, Flamands, Basques, Corses à part,
IX il reste à peu près 37 millions de Français parta-
oc gés entre deux grands dialectes : la langue d'oïl,
coNTBBoiL; la langue d'oc : distinction autrefois tout à fait
RUINE capitale, aujourd'hui sans importance et dont il
ET uoRT D'OC est presquc puéril de parler au présent, puisque
ce n'est plus guère qu'une chose du passé.
Il n'y a pas bien longtemps encore, la langue d*o%l ou
langue du Nord n'était réellement parlée que sur son territoire propre, sur la Seine et les petits fleuves tributaires de la Manche entre Calais et Saint-Brieuc, sur la Vilaine, la Loire à partir des montagnes, la Charente, et sur la Saône, le Haut Escaut, la Meuse et la Moselle.
Les hommes du Centre, du Sud ne connaissaient antan que leurs idiomes rythmés, tirés du latin comme le français, mais presque aussi voisins de l'espagnol et de Titalien que de la langue de Paris; Auvergnats, Limousins, Gascons, Béarnais, Languedociens, Provençaux, Catalans, tous les gens de la langue (Toc n'étaient Français que pour payer Fimpôt, donner leur sang au roi de Paris et envoyer leurs nobles à la cour du Nord, et non pas à Madrid ou chez les podestats italiens; en ce temps-là les Méridionaux appelaient Gavaches les Français du Nord, comme les Espagnols nomment tous les hommes de France des Gavachos.
Mais aujourd'hui le français règne souverainement dans toutes les villes de France, et là où il n'est pas le maître il s'infiltre sournoisement dans les patois.
Quelques poètes un instant célèbres sur le Rhône et la Garonne ont essayé de rendre la vie à ces langues mourantes ; on les a lus, on a chanté leurs refrains, on les chante encore; et à chaque jour, à chaque heure une pierre tombe du palais effondré des dialectes méridionaux.
Un perruquier de la rive droite de la Garonne, Jasmin, le plus mélodieux de ces poètes, a sa statue sur une place d'Agen; on y lit au piédestal ces mots qu'il adressait à la langue âgénaise, dialecte du gascon : c Plantareî une estèlo à ioun froun encrumit *, Et certes, il a < planté l'étoile à ce front soucieux », déjà pâli des approches de la mort : qui donc oserait maintenant, même en terroir d'Agen, prédire une immortalité de cinquante ans au patois du pays des prunes?
Il a dit aussi : c Pour moi la petite patrie est bien avant la grande. Fidèle à sa mère, le peuple sera toujours Gascon, il ne sera jamais Francimane. » Pauvre prophète : son patois est justement l'un de ceux qui se francisent le plus vite.
En Limousin, en Auvergne, en Languedoc, en Gascogne, aucun autre chantre d'oc ne s'est cru le précurseur d'un destin nouveau ; chacun d'eux pensant n'être que le chansonnier de sa ville, ou tout au plus de son bout de province, aucun n'a déclaré la guerre à la langue de la patrie. Les c félibres > du Bas Rhône ont été moins modestes : le Ventoux, le Lubéron, les Alpines leur ont caché la puissance de Paris. Prenant à la lettre le mot de « provençal » sous lequel on range les jargons de la vieille Occitanie, ils n'ont pas vu que leur patois est l'un
< dio >
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des plus menacés de France, parce qu'il est sur le plus grand chemin du pays, sur la route de Paris à Marseille, et que cette Marseille vers laquelle il tend est une ville cosmopolite, donc française et dévoreuse de parlers provinciaux ; ils ont essayé de réveiller le peuple < provenço-catalan >, entreprise aussi vaine que de ressusciter la foire de Beaucaire; ils ont dit que vingtcinq à trente départements aspirent à secouer le joug du verbe de Paris; or, dans tous ces pays-là, sauf près d'Avignon, de Tarascon, de Saint-Remy, nul n'a le moindre souci du provençal des félibres ; leurs vers sont indifférents aux hommes des autres dialectes, aux gens de Confolens, de Ribérac, d'Arcachon, de Rayonne, d'Orthez, d'Auch, d'Agen, de Rodez, de Montpellier; et mênie de Nîmes, ville déjà presque entière* ment francophone dont le parler n'est pas celui d'Avignon, de Tarascon, d'Arles, pourtant si voisines.
Les chemins de fer, la grande ville qui boit des Provinciaux et rejette des Parisiens, l'école commune où tous Usent, écrivent, comptent en français, le commerce que nulle meule de pressoir n'égale en écrasement, en faut-il autant pour achever les patois d'oc qui déjà, sentant une étrange difficulté de vivre, se sont couchés chacun dans son coin pour mourir?
Quel élixir les rajeunirait, quand de grands idiomes littéraires s'effrayent de l'impétueux accroissement de l'anglais, du russe et des langues sœurs de la péninsule où Madrid envoie son Manzanarès au Tage de Lisbonne; quand l'allemand et l'italien doutent de l'avenir; quand le français lui-même, jusqu'à maintenant langue générale, se sentirait perdu s'il ne se croyait sauvé par son Afrique illimitée !
D'ailleurs la mort ne sera point dure aux dialectes occitaniens : le passage d'oc à oïl n'est pas celui du grec à l'arabe, ou du celtique au chinois ; de même chair, de même sang que le français, ce sera pour eux la mue, non la mort ; ou si l'on tient à l'idée de trépas, ils s'en iront sans secousse, non comme le jeune homme qui se cramponne à l'être, mais comme le vieillard qui s'éteint, n'y songeant point, n'y croyant pas, sans râle et sans soubresauts.
Et bientôt, dans le siècle qui s'approche, on montrera du doigt le dernier vieux ou la dernière vieille dont la chanson < limousine » aura bercé l'enfance, sur une Alpe, sur une Pyrénée, sur une pelouse des Monédières, un ségala du Rouergue, un causse du Gévaudan, une chéire d'Auvergne : on ne sait où, dans un des douze mille villages de l'Occitanie, quelque part entre la tiède brise de la Corniche et la psalmodie des pins de la Gascogne, entre le Montcalm d'où les neiges
< 8ii >
s'écroulent et Saiot-Benolt-du-Sault où des torrents babillent.
Qui pourrait nous ramener aux c cours d'amour >, aux troubadours, et quel c baron > réveillera jamais Thégémonie des comtes de Toulouse, terrassés à toujours avec leurs Languedociens et leurs Aragonais en 1213, à la bataille de Muretsur-Garonne, en vue des Pyrénées, sur un des grands chemins de la France? Depuis cette journée terrible, nul dialecte, ni le languedocien, ni le gascon, ni le limousin, ni Tauvergnat, ni le provençal, ni le catalan, n'eut la vertu d'hériter du latin comme langue écrite; au français revint la formidable puissance qu'a la parole officielle quand elle n'est pas seulement l'organe de la force par les décrets, les lois, les jugements, les actes; lorsqu'elle est aussi la voix de la persuasion par les livres, les théfttres, les chansons, les salons, la science, le commerce et les arts.
Et maintenant, dans toute l'ex-Occitanie, des prairies d' A vailles-sur- Vienne aux caps de Port-Vendres, on ne se soucie pas de savoir si les dialectes des troubadours auraient donné des chefs-d^œuvre à la France, tandis que nul n'ignore ce que doit le monde aux floraisons séculaires de la langue du septentrion.
Il faut considérer la ligne de divorce d'oïl et d'oc comme une digue irrévocablement crevée par le courant du Nord : déjà le flot septentrional submerge toutes les cités, tous les bourgs du Midi ; la c fleur > du Sud-Ouest, Bordeaux, qui a plus de 250 000 âmes, fut il n'y a guère une ville d'oc; elle est devenue ville d'oïl, et l'on peut la traverser dix fois sans entendre dix mots du grasseyant patois qu'on parla dans toutes ses rues.
La plupart de ces dialectes sont déjà tellement francisés, qu'en traduisant mot à mot leurs chansons, on écrit des vers français sur mêmes rimes, avec même nombre de syllabes; il n'y a plus entre ces charabias et la grande langue que des différences de terminaison, la diversité d'accent, et çà et là de vieux mots, souvent précieux, que ces dialectes ont gardés, que le français a méprisés follement; bientôt toute cette langue d'oc n'aura laissé d'elle que l'accent dit méridional, qui perpétuellement change en ïambes les spondées du parler français.
Les trois quarts des Français parlent la langue d'od, avec plus ou moins de vivacité dans l'accent; on admet dans les livres que le pays d'oïl s'arrête à la Loire; il n'y a pas de plus grande erreur : en aucun point de son cours ce fleuve ne sépare le langage du Nord des patois du Midi. Sur la route de Paris à Bordeaux, le dernier village d'oc, les Billaux touchent Libourne, à plus de 300 kilomètres au sud de la Loire devant
( 8ia >
La Langue Française.
Tours. Poitiers, la Roche-sur- Yon, la Rochelle, Niort, Angoulème, sont eu pleine terre d'oïl, et cette dernière ville est célèbre dans le Sud-Ouest par la pureté de son accent.
Par delà nos frontières une dizaine de mil- X lions d'hommes usent < maternellement ^ du
PAYS français, dont plus de 4 millions en Europe, et FRANCOPHONES plus de 5 millions hors d'Europe.
D'EUROPE En Europe, il vit dans une partie d'Âlsace-Lor-
raine, c'est-à-dire encore en France, en quelques
lieux du Luxembourg indépendant et de la Prusse Rhénane, en
Belgique, dans la Suisse française, les Vallées Piémontaises,
et dans l'archipel anglo-normand, dont il tend à disparaître.
300000 hommes au moins ont le français pour langue maternelle en A/sace-Lorratne, et ils ne sont pas près de l'abandonner : contigus à la France et sans aucun entraînement de cœur vers leurs conquérants, ils résisteront indéfiniment aux maîtres d'école, aux bureaucrates, aux administrateurs à poigne, aux feldwebels (sous-officiers) de l'armée allemande, aux yeux bleus, aux cheveux blonds ou roux de Gretchen.
Ils habitent un grand lambeau de ce que nous avons perdu de la Meurthe, autour de Château-Salins; des cantons de ce que nous appelions la Moselle; le pays des origines de la Bruche, qui faisait partie du département des Vosges ; plusieurs bourgades de l'ex- Bas-Rhin, dans l'ex-canton de Ville; enfin, dans l'ex-Haut-Rhin, la vallée de Sainte-Marie-aux-Mînes, la région de la Poutroie et quelques villages voisins de notre territoire de Belfort.
Dans ces lieux le français n'a plus rang de langue officielle, mais il reste langue nationale.
Reprendrons-nous ces vallées?
Peut-être, puisque tout n'a qu'un jour, que la fortune insolente est près de la ruine, et que c celui qui s'élève sera abaissé » ; c'est la loi de nature, et rien n'en défend, ni fantassins, ni cavaliers, ni canons, ni blindage; quand a sonné l'heure c'est en vain qu'on invoque son Dieu, son roi, son < droit 9, sa force, ses alliés et le trésor de la tour de Spandau.
Mais ne semble-t-il pas qu'on voit déjà poindre le jour où les nations de tout l'Occident, l'Allemagne en tète, ne seront plus que des satrapats de la sainte Russie?
Avant 1870 les patois tudesques reculaient devant le français : c'est ainsi que Dieuze, où l'allemand seul était connu vers 1600, parle aujourd'hui le français, ainsi que tout son voisinage.
Maintenant c'est le français qui perd du terrain; point dans les campagnes : dans les villes seulement, qu'envahissent les fonctionnaires teutons, les négociants et boutiquiers, et tout ce qu'attirent d'au delà du Rhin d'énormes garnisons casquées; Metz, uniquement française il y a trente ans, est devenue plus qu'à moitié « deutsch ».
A toucher l'Alsace-Lorraine, le Luxembourg,
XI pays indépendant et neutre de 258 700 hectares,
BN de 217 583 habitants, appartient par ses patois
LUXEM- au domaine de la langue allemande, et il ne s'y
BOURG trouve en fait de francophones que 4 000 ou
5 000 Français ou Belges; mais le français y a
rang de langue officielle, et voici pourquoi :
Le Luxembourg d'idiome germanique est le démembrement d'un Luxembourg plus vaste où les Wallons avaient la majorité — Wallons que se sont partagés depuis la Belgique et la France.
Au nord du Luxembourg, à Test de la Bel-
xn gique et contigûment à sa frontière, en Prusse,
BN 9000 Français Wallons touchant au Luxembourg
PRUSSE belge et à la province de Liège vivent autour de
Malmédy, sur les Hautes Fagnes, plateaux des
plus argileux et très froids où natt l'Amblève,
rivière tortueuse, saccadée, dont les eaux gagnent l'Ourthe,
affluent de la Meuse à Liège.
La Belgique française, plus spécialement la
XIII Belgique Waiionne, est le midi du royaume
EN bilingue, et même trilingue, puisqu'il contient
BEL- quelques dizaines de milliers d'Allemands.
GIQUE C'est la Montagne, par opposition à la Plaine
de la Belgique flamande, qui longe l'Escaut, le
rivage de la mer et la frontière hollandaise.
La ligne de divorce entre le wallon et le flamand passe à quelque distance au midi de Bruxelles ; toutefois beaucoup de Bruxellois ne parlent que le français et presque tout le monde le comprend dans cette ville et dans ses faubourgs, surtout dans ceux qui touchent à la haute cité, comme Ixelles, Saint- Gilles, Saint-Josse-ten-Node, Schaarbeck.
Sur le champ de bataille de Waterloo, à 15 kilomètres au sud de la métropole belge, on voit les noms flamands, tels que Waterloo même, côtoyer les noms français, comme Planchenoit, Mont-Saint-Jean, la Haie-Sainte et Belle-Alliance : c'est
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que la séparation des deux langues se fait sur ces collines pleines de morts.
Que de Waterloo, depuis longtemps francophone, Ton tire une ligne à Pouest vers Tendroit où la Lys, tributaire gauche de TEscaut, quitte les Français pour les Belges ; qu'une autre ligne aille aux lieux où la Meuse passe des Belges aux Hollandais, on aura divisé de la sorte le surpeuplé royaume en deux parts : la part des Flamands au nord, et au sud celle des < Frauquillons », nom que les Flamands donnent aux Wallons avec une pointe d'ironie.
La part des Frauquillons est la plus grande; mais les monts, coteaux et plateaux qui la composent ont un climat plus rude, un terroir moins gras que la campagne flamande : aussi n*y avait- il que 2485 072 francophones sur 6069 321 Belges au recensement du 31 décembre 1890, tandis que les Flamingants, les hommes du parler flamand, étaient au nombre de 2 744 293.
Mais peu de Wallons parlent le flamand et Tallemand, tandis que beaucoup de Flamands et d'Allemands savent le français à côté de leur langue maternelle.
Ce même dénombrement de 1890 a constaté que 700519 Belges parlent à la fois français et flamand, 58 059 français et allemand, 36 185 français, flamand et allemand.
Donc, 3 280 000 Belges parlent français : soit plus de la moitié des régnicoles.
L'éternel va-et-vient entre la Flandre flamingante et les villes industrielles de notre Flandre à nous, où des centaines de milliers de Belges s'entassent dans les usines, augmente chaque jour le nombre des Nederduitsch ou Bas-Allemands francophones.
Dans le duel entre les deux Belgiques, les Flamands se croient vainqueurs depuis que des poètes, des historiens, des romanciers, pléiade de patriotes dont le plus grand, Henri Conscience était un fils de Français, ont réveillé la nation du Bas Escaut, nantie maintenant de journaux, d'orphéons, de théâtres, et surtout depuis qu'ils ont obtenu pour leur idiome Tégalité de droits avec le verbe de Paris.
Et cependant le flamand périra sans doute; même avec le hollandais, son frère, c'est une petite langue, et le français est une grande langue.
Si par hasard le français n'en héritait point par le progrès des Wallons, ce serait l'allemand.
En moyenne, c'est le français qui gagne; ainsi nous savons, entre autres faits, que sur la rive gauche de la Lys des bourgs de la Flandre Occidentale ont abandonné leur bas tudesque
pour le français; tels Ploegsteert, Waméton, Bas-Waméton, Comines et Houthem : soit, pour ces cinq lieux, environ 12 000 personnes.
De 1866 à 1890 le nombre des Belges qui ne parlent que le français a crû de 443 288; celui des Belges qui n'usent que du flamand a grandi de 337 680; celui des c utraquistes > de 392 636.
On peut espérer que la langue française profitera sur TEscaut inférieur, d'un fait extérieur à la Belgique, d'un fait africain de < colossale > importance : la mainmise des Belges sur le Congo dit Belge ou indépendant, près de quatre-vingts fois grand comme le royaume qui gravite autour de Bruxelles. Ce Brésil de l'avenir, sur son fleuve à peine moindre que TAmazone des Brésiliens, a le français pour idiome officiel; car vraiment on ne pouvait lui imposer deux langues civilisées, et, puisqu'il fallait faire un choix, lui donner le flamand, langue locale, au lieu du français, langue mondiale. Si la Belgique se maintient au Congo, si ses intérêts se nouent, d'abord lâchement, puis inextricablement, à ceux de sa colonie africaine, si elle devient en réalité, comme la Lusitanie d'Europe en face de celle d'Amérique, une métropole au lieu d'une dépendance le Congo francisé pèsera sur la Belgique flamande d'un poids aussi lourd que la Belgique v^allonne.
Les Flamingants occupent presque toute la Flandre Occidentale et la Flandre Orientale, la province d'Anvers, le Limbourg, le nord et le centre du Brabant, les Allemands habitent la partie orientale du Luxembourg ; il reste donc aux Wallons un lambeau des deux Flandres, le Hainaut, l'arrondissement de Nivelles, tiers méridional du Brabant, la province de Namur, un fragment du Limbourg, presque toute la province de Liège et de beaucoup la plus grande part du Luxembourg : soit 1 530 812 hectares, contre 1 414 900 ou les 52 centièmes du royaume. Bruxelles et ses faubourgs sont indivis entre les deux idiomes, avec très grande prépondérance sociale du français.
Sur près de 3 millions d'arrière-neveux de Guillaume Tell dénombrés par le recensement de XIV 1888, exactement sur 2 933 334, la Suisse ren- SN SUISSE fermait 634 623 Français, contre 2 083 097 Allemands, 155 130 Italiens, 38 557 Roumanches, etc. Ce nombre de 634 623 ne représente pas tout à fait la force de notre élément en Suisse, parce que les cantons francophones contiennent de nombreux milliers d'Allemands incessamment dénationalisés par les Français au milieu desquels ils sont dispersés : à tel degré que presque tous, dès la
La Langue Franàaise,
seconde génération, ils se confondent avec le peuple des c Velches ».
Sinueuse est la ligne de divorce entre les durs dialectes allemands de la Suisse et les patois français, de plus en plus remplacés par la langue littéraire.
Elle part de Lucelle, à la frontière entre Helvétie et Alsace- Lorraine, non loin des sources de TIll de Strasbourg, et se termine au Mont Cervin, à la borne entre Suisse et Italie.
Elle coupe la Birse, affluent du Rhin de Bâle, entre Délémont et Laufen et, suivant plus ou moins la crête du plateau jurassien, là où cette crête domine le val de TAar, laisse au français ledit plateau, tandis que le sillon de ce torrent, branche mère du Rhin, est exclusivement germanophone.
Du rebord de la crête elle descend sur le lac de Sienne entre Neuveville, restée française, et Ligerz, jadis Gléresse, qui ne Test plus; puis elle remonte le cours de la Thielle, affluent du lac de Neuchâtel, et, après la Thielle, le cours de la Broyé, qui verse au léman neuchâtelois Feau du petit lac de Morat; sur ces deux déversoirs, Tun et Tautre lents et marécageux, le rivage de gauche use du français, le rivage de droite use de Tallemand; après quoi la ligne divisoire passe à Morat, plus allemande que française; à Fribourg, plus française qu'allemande ; puis entre Charmey et Jaun, que nous appelons Bellegarde, mais qui appartient au parler germain; elle croise ensuite la rivière de Fribourg, la Sarine, en son cours supérieur, entre Rougemont et Saanen.
Puis elle gravit les grandes Alpes neigeuses, paroi hautaine entre le canton de Berne et le Valais ; ces Alpes, elle en atteint la tranche au-dessus des glaces éternelles des Diablerets, à FOldenhorn; elle les suit vers Test à peu près jusqu'au Wildstrubel, et de lÀ s'abat sur le val du Rhône valaisan, qu'elle franchit à Sierre pour s'élever jusqu'à la chaîne italo-suisse, jusqu'au Cervin, en laissant à la < francophonie > le val d'Anniviers, celui de Tourtemagne à la c germanophonie ».
En somme, les Genevois, les Vaudois, les Neuchâtelois, près des troi3 quarts des Fribourgeois, plus des deux tiers des Valaisans et les Bernois du Jura relèvent de la c langue moult délectable >, en un territoire d'au delà de 900 000 hectares, égal à plus du cinquième, à moins du quart de l'Helvétie.
Qui a gagné, qui a perdu le long de cette limite des deux langues? L'une et l'autre : les positions restant à peu près les mêmes sur le plateau du Jura bernois, le français a perdu quelques villages de la vallée de l'Aar, rive gauche, en amont de Soleure, entre la rivière et l'escarpement du mont; quand vint la Réforme, les gens de la plaine se < réformèrent », ceux d'en
haut demeurant catholiques, et Pallemand, qui était ridiome de rimmense majorité des Bernois, conquit peu à peu les Vel* ches, par le temple et par Técole.
Partout ailleurs le français a gagné : dans le canton de Fribourg il a presque définitivement acquis la cité capitale et dénationalisé nombre de villages et hameaux germains; dans le canton du Valais il a fait de Sion, qui fut allemande, une ville aux deux tiers francophone, et il est aujourd'hui le maître exclusif de la vallée du fleuve jusqu'à Sierre ; enfin, là où le français a reculé, entre l'Aar et le pied de la paroi jurassienne, la ville de Bienne, précédemment teutonne, et rien que teutonne, tend à se franciser à moitié.
Au midi de la patrie hérissée des < €k>nfédérés >, à Test de la France, par delà les Alpes
XV des patois français régnent dans les hautes Val' EN ITALIE lées Piémontaises descendant sur Ivrée et sur
Turin : Vallée d'Aoste, Val de Cogne, Val Tournanche. Vallée de Suze, Vaux de Bardonnéche, d'Oulx et de Pragelas, Vallées Vaudoises de Saint-Martin, d'Angrogne et de Luzerne ; il y a 130 000 personnes de langue française sur le versant italien des Alpes, du Mont-Rose au Viso, mais depuis que la France a si malencontreusement délivré ritalie, la parole du Dante y gagne sur celle de Victor Hugo.
Ce que les Anglais nomment les Iles du
XVI Canal, c'est-à-dire de la Manche, V Archipel Nor- DANS mand (on dit aussi Anglo-Normand) appartient
L'ARCHIPEL contre nature à l'Angleterre; il émerge de notre NORMAND mer, près de nos côtes, loin d'Albion.
Aussi beaucoup des 92 234 habitants de ses quatre îlots, qui n'ont ensemble que 19 600 hectares. Jersey, Guernesey, Aurigny, Sercq sont-ils restés jusqu'à ce jour coutumiers du français, ou plutôt d'un vieux dialecte normand.
C'est à la campagne qu'ils lui demeurent fidèles : dans la ville qui concentre presque toutes les forces d'un si petit pays, l'anglais dévore le français.
Hors d'Europe, on peut espérer un grand
XVII avenir en Asie pour la langue française , en LE FRANÇAIS Cochinchiue, Cambodge, Annam, Tonkin, Laos
EN et Siam, mais le présent, c'est à peine un premier
ASIE délinéament d'embryon : des soldats d'infanterie
de marine ou de la Légion étrangère, des
turcos ou des zouaves, des matelots, des négociants, des bras-
La Langue Française.
seurs d'affaires, des aventuriers, quelques colons audacieux sur des grands domaines où ils essaient des cultures riches ; en tout quelques milliers de Français, Blancs affaiblis par le climat tropical, non encore adaptés à TExtrème-Orient, ils sont perdus comme des brins de paille en une mer de vingt-huit à vingt-neuf millions de Jaunes, un Océan qui a des calmes perfides, des tempêtes, des remous, des tourbillons et des maélstroras. Que de temps avant que nos millions d'Annamites, Cambodgiens et Laotiens pi^éfèrent notre idiome aux leurs, nos idées à leurs idées, et qu'ils n'aient plus le crâne fait autrement que nous !
Et pour parler de notre Inde, si petite, si misérablement fragmentaire, nos 300 000 assujettis de Chandernagor, Pondichéry, Yanaon, Karikal, Mahé. déserteront-ils jamais leur aryen ou leur dravidien pour notre néo-latin?
Mais si le français n'a pour le moment
xvni d'autres racines dans la jaune Asie, dans la plus
LE FRANÇAIS vastc dcs ciuq parties du monde, que les < pieux »
EN mal assurés, destinés peut-être à rester à jamais
AFRIQUE secs, quc la France y a plantés çà et là durant quarante à cinquante ans de conquête, il s'est très fortement enfoncé dans la noire Afrique.
Avant tout c'est le langage des 600000 colons de V Algérie : langage maternel pour la majeure part d'entre eux, et, pour tous les autres, langage de l'école, de la rue, de la flânerie des affaires ; chaque journée amène des recrues à l'idiome officiel, et le français est d'ores et déjà le lien commun de tous les Européens.
Plus que cela, puisque le Berbère qui descend de sa montagne pour travailler en ville ou chez le colon ne peut s'adresser au Roumi que dans la langue du Roumi; l'Arabe aussi, mais il le fait plus à contre-cœur, lui l'élu du Dieu un, du c plus puissant >, qui lui a révélé sa pensée dans l'idiome le plus raboteux parlé par les enfants des hommes.
Tout s'unit ici pour présager au français un précieux domaine : la croissance rapide d'une colonie qui, dès le premier quart du xx« siècle, dépassera le million d'hommes ; l'inéluctable nécessité où sont de parler français l'Arabe, qui y répugne, et le Berbère, qui n'y répugne point; l'existence à côté de l'arabe, langue religieuse et littéraire (d'ailleurs incommode), d'un idiome sans littérature, le berbère, que rien ne préservera d'une prompte mort; la séparation virtuelle que les déserts sans fin de la Tripolitaine élèvent entre les arabophones du Tell et ceux d'Egypte, de Syrie, d'Arabie ; le voisinage de la
France qui met Alger, Oran, Tunis, Constantine, Biskara, voire les oasis dlnsalah et Tombouctou même, beaucoup plus près de Marseille et de Paris que de la sainte la Mecque et de la sainte Médine.
Déjà des centaines de milliers d^Arabes et Berbères, 800 000 proclament les uns, 1 200 000 prétendent les autres, peuvent s'entretenir couramment avec nous, ou tout au moins nous comprendre (souvent sans en avoir l'air) ; et certes il y a telles tribus où notre langue est plus connue qu'en maints écarts du Finistère; les Béni-Mzab, hommes du Grand Désert, le parlent presque tous, beaucoup l'écrivent; et plus loin que les Mozabites il y a des Touatis, mieux encore, des Soudanlens qui ne l'ignorent pas.
A l'autre extrémité de l'Afrique, à son sud-est, dans rOcéan des Indes, nous avons au*delà de 450 000 pionniers pour la francisation de Madagascar, au voisinage de l'tle énorme.
Ils vivent, ces pionniers, à Bonrbon, terre française autour d'un haut volcan; à Maurice, l'ancienne île de France, restée française malgré bientôt cent années d'allégeance anglaise; aux Seychelles, britanniques de nom, françaises de fait, comme ayant longtemps obéi aux fleurs de lis avant de saluer de force le léopard, qui est une bête de proie.
En Nouveau Monde, dans le Canada, presque
XIX égal en grandeur à l'Europe, 1 500 000 Canadiens
LE FRANÇAIS et Acadicus essaiment sur le Nord-Est de TAmé-
BN rique Septentrionale, demi -continent que le
CANADA € testament d'Adam » semblait nous avoir légué,
quand débarqua dans une anse du Saint-Laurent
l'homme qui fut le premier colon de la Nouvelle France : Louis
Hébert.
La nation anglaise fixée aussi dans la « Puissance > y grandit de deux manières, par voie naturelle et par intussusception, car c'est à dizaines de milliers par an qu'elle absorbe des Européens. Les Français du Saint-Laurent n'ont, eux, qu'une seule façon de croître : les naissances, mais elle leur suffit tellement que, tout décimés qu'ils sont par l'émigration aux États- Unis, ils ne reculent point dans leur propre pays : le Bas-Canada, terroir égal à une France et demie, depuis qu'en 1897 il a porté sa frontière septentrionale à la rive gauche du fleuve East Main, tributaire de la baie d'Hudson ; bien plus vaste encore s'il remplit sa destinée possible, qui paraît être d'épancher sa race sur les < Provinces Maritimes > de l'ancienne Acadie, sur le nord de l'Ontario, et qui sait où, jusqu'au delà du lac Supé-
i 8ao >
La Langue Française.
rieur, vers Pambitieuse Winnipeg, presque au centre de l'Amérique du Nord I
Donc, loin de diminuer chez eux, les Canadiens-Français augmentent tous chez les autres. Déjà sûrs de l'avenir dans leur province de Québec, sur leur Saint-Laurent, leur Saguenay, leur Saint-Maurice, leur Ottawa grandiose, ils conquièrent partout autour d*eux :
Dans le Labrador, jusqu'à ce jour pays de pêche où ils envoient des familles de paysans;
Dans le Nouveau'Brunswick, dont ils possèdent le nord et Touest et où ils augmentent régulièrement tandis que les Anglais et assimilés diminuent : ainsi, du recensement décennal de 1881 à celui de 1801, ils ont crû de 10 000 et leurs rivaux décru d'autant ;
Dans la province d'Ontario, qui est la forte et redoutable citadelle des < Saxons > de la Puissance ; si hautaine soit-elle, les Canadiens -Français lui donnent l'assaut; ils ont emporté déjà presque tout le bastion de l'est, le long de l'Ottawa, et ils attaquent le bastion du nord le long du lac Nipissing et du chemin de fer du Pacifique : ici, en quelques années, ils ont gagné des centaines de kilomètres vers l'ouest, de Mattawan, ville riveraine de l'Ottawa, jusqu'à de lointaines stations de cette ligne transcontinentale, et l'on peut les regarder comme étant déjà les maîtres du district du Nipissing, vaste de huit millions d'hectares et de l'orient du district d'Ai^oma.
Des bourgs naissants de l'Algoma oriental jusqu'à l'anse labradorienne du Blanc Sablon sur le détroit de Belle-lsle, le jeune peuple des Canadiens-Français s'étend déjà souverainement sur 24 degrés de longitude : soit le quinzième de la rondeur de la Terre sous la latitude de Paris.
On ne sait où s'arrêtera, sauf catastrophe, ce peuple de 1 500 000 hommes, laboureurs et bûcherons, race féconde, si, très malheureusement, sa belle, on peut dire sa folle jeunesse, n'allait se perdre en masse aux États-Unis, surtout dans les villes manufacturières de la Nouvelle- Angleterre ; ils y ont envoyé, l'on peut dire enfoui des centaines de milliers de braves gens dont la plupart ne reviendront jamais au pays natal. Aujourd'hui, 500 000, peut-être 600000, on dit même 800 000 Franco-Canadiens, fils ou petits -fils de ceux qui ont fui les forêts paternelles, ou eux-mêmes, en très grand nombre, transfuges du pays des lacs, des pins, des grandes cascades, plus d'un demi-million de paysans français sont devenus les serfs des contremaîtres yankees dans des usines immenses; eux et leurs familles, ils sont perdus pour la vie des champs, et de Français dans une sévère et grandiose nature ils deviennent
< 8ai >
Anglais dans de grandes maisons de briques ou d'énormes cahutes en planches ; beaucoup aussi passent leur vie, les uns à jeter par terre, les autres à scier les sylves qui furent Torgueil de TAmérique; beaucoup enfin cultivent la terre des Yankees, au lieu de cultiver celle des Canadiens; et la plupart n'y gagnent guère : les États-Unis, surtout ceux du Nord, là où s'épanche Témigration canadienne, se composent, sur d'immenses espaces, de roches dures, de sols sans profondeur, de savanes stériles entrecoupées de marais, de tourbes, et qui ne sont bonnes que pour la forêt, et encore pour celle qui met des siècles à croître.
Au lieu de se perdre aux États-Unis, dans le pays de ces < Bostonnais » qui furent leurs ennemis les plus implacables, les Franco-Canadiens auraient mieux fait de partir en foule pour le Manitoba, l'AssiniboIa, l'Alberta, la Saskatchewan, en un mot pour le Nord-Ouest, domaine presque sans bornes dont ils auraient pu prendre leur part, tandis que jusqu'à ce jour il est la proie de Juifs russes, galiciens, polonais, de Hongrois, d'Allemands, de Scandinaves, bref de hordes cosmopolites destinées à brève anglicisation, là ils pouvaient se tailler un nouvel empire que celui du Saint-Laurent et de la baie d'Hudson.
Mais peut-être que tout en commettant un crime de lèsenation, même de lèse -humanité en allant s'étioler dans les usines, ateliers, fabriques de c TOncle Sam >, qui ne leur veut, certes, aucun bien, pas plus qu'à personne au monde, car il est essentiellement égoïste, dur et cupide, peut-être ont-ils eu raison de se borner à conquérir l'Ontario septentrional, qui est justement la route de ce grand Nord-Ouest : là ils cohérent avec leurs frères du Saint-Laurent; arrivés trop vite sur la rivière Rouge du Nord et les Saskatchewans, ils seraient c en l'air > et menacés d'être tranchés de leur race.
Il fut un temps de puissance, d'espérance, XX de gloire, où notre Canada ne s'arrêtait qu'aux
LB FRANÇAIS embouchurcs du Mississippi dans le golfe du EN Mexique : alors il n'y avait que des Français
LOUISIANE presque tous d'origine canadienne, des grands lacs aux bouches du grand fleuve, dans le pays nommé LovLisi&ne^ d'après Louis, roi de France. Ce Mississippi, que nous reconnûmes les premiers, ainsi que le Nord-Ouest, entend toujours sonner la langue de ses premiers maîtres à la Nouvelle-Orléans et dans des bourgs et domaines de la Louisiane peuplés par les anciens colons français, puis par des Canadiens et des Acadiens, et dans notre siècle, par des Fran-
La Langue Française.
çais de Gascogne ou Béarn ; 2(M) 000 Louisianais, 300 000 même, ce dit-on (?), en ont conservé Tusage dans ce pays qui, sous un nom français et monarchique, n'est plus qu'un simple État de la République à la bannière étoilée; mais, quand nous le possédions, on appelait Louisiane tout ce qui n'était pas Canada, Nouvelle-Angleterre et Mexique.
L'avenir de la langue française en Louisiane, c'est la mort sans phrases, avant longtemps; le câble qui retenait ce riche et lumineux pays à la France est coupé; coupé aussi celui qui le rattachait au Canada par les colonies de la Belle Rivière (l'Ohio), des Illinois, du Mississippi ; et le navire vogue à la dérive.
Entre l'Amérique des Yankees et l'Amérique
XXI des Hispano-Lusitaniens, les Antilles, que l'usage
LE FRANÇAIS range dans le demi-continent du Nord, sont en
AUX réalité une Amérique centrale comme celle des
ANTILLES isthmes d'entre deux mers ; seulement les isthmes des Antilles sont sous-marins et font de la longue sierra qu'ils interrompent un archipel d'îles essentiellement tropicales, vu leurs latitudes.
Cet archipel fut le lieu de nos plus grands efforts; nous y envoyâmes bien dix fois plus d'hommes qu'au Canada ; mais le Tropique est un lieu qui dévore, et de tant de Normands, de Bretons, de Gascons venus dans ces plus belles des îles de l'Atlantique, le temps n'a pas fait un grand peuple.
C'est justice, car ils arrivaient là sans femmes blanches, pour régir des Noirs et non pour propager la France, pour l'honorer du travail de leurs mains; d'aiUeurs la place manquait : un archipel n'est pas un continent, quand même il aurait autant d'îles, perles ou fleurs de la mer, qu'il y a de jours dans une année.
De tous ces aventuriers, cadets de famille, matelots, soldats, colons, il nous reste les Français d'Haïti et de diverses petites Antilles : Français, c'est trop dire, car le sang de Normandie, de Gascogne, de Bretagne, de Provence, se noya dans le sang des Noirs importés d'Afrique, et la foule de ces Pseudo-Français est une race nègre ou mulâtresse usant de notre langue, ou, pour dire mieux, du dialecte créole qu'on parle aussi dans la Guyane et dans la Louisiane.
Notre part des Grandes Antilles, c'est le tiers occidental di Haïti, qui fut la prodigieusement opulente Saint-Domingue : environ 2 876 000 hectares, avec 960 000 hommes, peut-être plus, sans doute moins. Nègres pour les neuf dixièmes, l'autre dixième étant Mulâtres, sans aucun Blanc. Ce petit million d'hommes a pour langage maternel le français créole, qui est un
babillement de nourrice, un balbutiement d'enfant, un parler doux, chantant, naïf, à peu près sans conjugaisons, avec un minimum de syntaxe : gracieux pourtant, parce qu*ilest puéril; le français littéraire est Torgane de leurs écrivains, de leurs maîtres d'école.
Créole et français régnent aussi plus ou moins, à côté de l'espagnol, au-dessous de lui, et pour peu de temps encore, sur une portion du rivage de Cuba tournée vers Saint-Domingue, dans le pays de Santiago et de Guantanamo : c'est que ce littoral delà « perle des Antilles >, de Cuba la castillanophone, reçut de Saint-Domingue des centaines de familles, quand se déchaîna vers la fin du siècle dernier sur le Port-au-Prince, sur Jacmel, sur les Cayes, sur Jérémie, les GonaTves, le Cap Haïtien, le typhon sanglant de la révolte des Noirs.
Nous perdîmes alors Haïti, et diverses Antillettes : si bien que nous n'en possédons plus que deux, la Martinique et la Guadeloupe, celle-ci pourvue de quelques dépendances, flots plutôt qu'îles.
Cette Martinique, cette CFaadelonpe; la Trinité que nous ne possédâmes jamais, mais qui fut un asile de Français enfuis de Saint-Domingue ; plus, des terres perdues par nous, les Anglais nous les ayant enlevées, la Dominique^ Saint&'Lucief la Grenade, voilà les Petites Antilles francophones, peuplées de 650 000 insulaires. Nègres ou Mulâtres, avec extrêmement peu de Blancs.
Au midi des Antilles française, notre pauvre
xxn Guyane, le pays si décrié de Cayenne, reçoit de
LE FRANÇAIS tcmps cu tcmps quelqucs Français, qui viennent
SN surtout pour fouiller l'or dans la vase des cri-
GUYANE ques fécondes en crapauds ou dans le courant
des rivières claires, brisées de sauts et de ratchs ;
mais ce pays où vivraient des millions d'hommes, n'en souffre
encore que trois dizaines de mille, et c'est jusqu'à ce jour une
plus qu'obscure c francophonie », à côté de la très brillante
« lusitanophonie > du Brésil.
Pour en finir, que sont nos < Frances > dans
xxiii la plus vaste des mers du Globe, en Océanie?
LE FRANÇAIS Prcsquc Heu : les Marquises^ îlettes sans colons
SN français; Taîti, égale à cinq ou six de nos can-
ocÉANis tons ; les Tuamotouy écueils de corail ; des tlots
çà etlà disséminés ; et la NouveHe^Calédonie, qui,
toutes annexes comprises, est presque quatre cents fois moindre
que l'Australie sa voisine, petit continent qui parle anglais.
La Langue Française.
Ainsi, pas tout à fait 43 millions de franco- XXIV phones en Europe, y compris les Français de DÉCOMPTE France encore ignorants de leur langue et les DBS Belges bilingues; moins de 4 millions en Amé-
FRANCOPHONES rique en faisant entrer dans le rang les Franco- Canadiens des États-Unis et les Louisianais qu*il faut considérer comme très aventurés, voire déjà perdus; à peu près 2 millions en Afrique en y comprenant les Arabes et Berbères capables de notre idiome; en tout moins de 50 millions de Frajkcophones, quand il y a déjà deux à trois fois plus d*Anglophones et de Russophones, et aussi plus de Germanophones et de Castillanophones ; et quand on peut dire en toute certitude que Portugais, Espagnols, Russes, Anglais compteront bientôt par centaines de millions i
Mais il y a lieu de considérer TAlgérie, de Gabès au Maroc, comme étant un pays de < Français par destination >, les Arabes et les Kabyles étant si mêlés à nos colons et dans une telle nécessité de parler notre langue, qu'ils ne pourront longtemps s*y soustraire : pas plus que, par exemple, les bretonnants de la presqu'île têtue.
L'Afrique du Nord doit donc compter pour quelque six millions d'hommes dans l'armée des francophones, ce qui nous mène à 54 ou 55 millions : encore, la « misère des misères ! >
Mais, nous aussi, nous avons enfin un empire XXV mondial où il y a place pour des centaines de LE GRAND millions de Français : empire où séchera, puis EMPIRE mourra, par impuissance de vivre, tout idiome qui ne sera pas celui de France; les jours approchent où s'épanchera, comme tout autre verbe général, cette pauvre < francophonie >, presque stagnante aujourd'hui, faute de naissances en France et de grands domaines à peupler sous des climats ou froids ou tempérés. Il était grand temps de nous conquérir une place au soleil : car, que sommes-nous maintenant? Pas beaucoup plus du trentième des mortels, puisqu'on estime la race effrontée de Japet à 1 500 millions d'êtres c à deux pieds, sans plumes >. Que vaut ce nouvel empire € universel »?
On ne vit jamais rien de plus faux, de plus insensé, de plus impossible à maintenir pendant seulement deux vies d'homme que le grand empire du Corse : et de fait, il périt avant son créateur.
Il allait de Brest au delà de Rome, de Bayonne à l'embouchure de l'Elbe; il était fait de Français, de Flamands, de Hol-
< 8aS >
landais, d* Allemands , dltaliens, même dlllyriens, Slaves annexés sur la rive orientale de TAdriatique, dans la presqu'île des Balkans, sans continuité de sol avec la France. C'était donc une bâtisse imbécile, une < Tour de Pise » follement penchée pour son écroulement, une haute muraille surplombante, sur des sables fuyants; ce monument de vertige, d'incohérence, fut donc semblable à ces vagues empires d*Assyrie, de Babylonie, de Perse, ou à l'empire d'Alexandre, et il dura moins qu'eux.
Telle paraît aussi notre coloniale < Babel >, avec plus de tendance encore à l'effondrement, puisqu'elle commence à la Méditerranée et finit au centre de l'Afrique ; puisqu'elle passe sur le Sahara, le désert le plus vide au monde (comme l'empire d'Alexandre sur les sables et steppes d'Hyrcanie, de Parthie, d'Arachosie, de Drangiane et de Gédrosie) ; puisqu'elle assemble des inassemblables, des blancs, des bronzés, des cuivrés, des noirs, des chrétiens, des musulmans, des fétichistes; puisqu'elle s'étend sous tous les climats, jusqu'aux plus chauds, des moins pluvieux aux plus humides ; puisqu'elle a pour avant-postes, d'abord une île séparée de nous par d'immenses mers ou par les sables où s'embrassent l'Afrique et l'Asie, ensuite une grande péninsule d'Extrême-Orient habitée par des Jaunes qui sont les cousins de c Jean le Chinois » ; bref, puisqu'elle semble un défi stupide à la possibilité.
Mais la Babel française ne défie réellement ni la raison ni la possibilité : ces avant-postes à part, elle commence tout près de nous, vis-à-vis de Marseille; elle se prolonge droit au midi, sous le méridien de Paris, et avec un certain équilibre aux deux côtés de cette longitude de l'Observatoire français; d'Alger elle s'étend en pleine continuité jusqu'au fleuve Congo : il y a bien par là, dans le Sahara, du sable et de la pierre, d'ail> leurs avec puits, sources, jardins de palmiers; mais un < transsaharien > prolongé par un c transsoudanien », que continuera un c transcongolais >, en fera très aisément un seul et même territoire. Enfin, et surtout, aucun des cinquante, des cent , des cinq cents peuples qui l'habitent, aucun n'est de taille à lutter longtemps contre l'ascendant de la France; et nul de ses cinquante, de ses cent, de ses cinq cents dialectes ne peut protester, sauf un seul, qui est l'arabe, contre l'entière et définitive royauté du français à moins qu'une catastrophe imprévue nous enlève l'hégémonie de ces pays sauvages, de ces races ou puériles ou séniles, de ces langues informes ou déjà policées.
Le pessimiste dit : c Le Grand Empire est fondé sur le
La Langue Française,
sable >. « Qu'importe, répond roptîmiste, si ce sable est solide, et si chaque jour le comprime en grès dur! >
Même à supposer avec Toptimiste qu'aucune débâcle n'entraîne < France Majeure > contre un écueil, il ne paraît pas possible qu'on puisse parler de la destinée du français aussi superbement que les Espagnols parlent du sort ultime de leur castillan ; ce serait folie à nous que de discuter, comme ils le font pour leur idiome, en quelle année du xx« ou du xxi® siècle le français sera plus parlé que l'anglais.
Le français ne conquerra probablement pas
XXVI sous le soleil un domaine égal à l'espagnol, descoMMBNT tiné à rester la plus usitée des langues néo-latines,
NAQUIT à moins que le Yankee n'en décide autrement : L'AMÉRIQUE le Nouveau Continent est à la merci de cette race « iBÈRiBNNB » dure et pharisalque.
Sauf les menaces d'un avenir de guerres injustes, de confiscations éhontées, la très héroïque péninsule, Espagne et Portugal, s'apprête à recueillir l'opulente moisson dont elle sema les premières graines il y a maintenant plus de quatre cents ans.
Efforts héroïques et jamais las, Castillans, Catalans, Aragon ais, Basques, Estrémaduriens, Andalous, Galiciens, Lusitaniens, et les hommes des îles, Islefios ou Canariotes, Açoriens et Madériens, chacune de ces races vivaces rôda, des siècles durant, dans les deux Amériques. Ces conquistadores, ces matadores, ces carniceros, ces destruidores, furent aussi des criadores : ces destructeurs furent des créateurs.
Ils ne mourront pas tous dans les poursuites stériles, à la recherche de la Fontaine de Jouvence, de l'Eldorado, de la Castille d'or, del' « Ophir insaisissable ». Qui triompha delà mort à la traversée des sierras, et des pàramos, au passage des rios et dans l'étranglement des lianes, tout vainqueur de la fièvre, de la flèche empoisonnée, de la bataille contre l'Indien ou contre la nature, et de la guerre civile, fut à lui seul le noyau d'une petite Espagne; l'un dans sa capitainerie peuplée d'Aztèques, de Nahuatls ou de Mayas ou de Chibchas, ou de Quitchouas, d'Aymaras, d'Araucans, de Guaranis; l'autre dans la ciudad, le pueblo qu'il avait fondé sous l'invocation d'un saint, ou de tous les saints, ou de la Sainte Foi, ou du Rosaire, ou du Christ, ou de la Vierge des Sept Douleurs ; un autre dans son hacienda, ferme et château fort qui ne tardait pas à devenir le cheMieu d'un district de terreur et d'assouplissement.
Aussi chaque génération d'hommes consomma-t-elle des
nations, des sous-nations, des tribus dont les noms mêmes furent voués à Toubli ; mais en môme temps, de force ou de gré, la parole castillane ou lusitanienne et la foi catholique s^emparaient de TAmérique chaude et tropicale; la nouvelle et plus grande Espagne, le nouvel et plus grand Portugal étaient nés, puis de Tenfànce arrivaient à Tadolescence. Ni Tun ni Tautre ne se développaient régulièrement, homogènement, massivement, autour d'un seul et unique lieu de règne, mais tout au contraire en désordre et dissémination, sur des espaces immenses, en une foule de communautés, les unes inquiètes, les autres molles et torpides, celles-ci c blanches >, celles-là < rouges », d'autres c nègres >, et le plus grand nombre mêlées de ces trois éléments, ou seulement de deux. Tout cela germa pendant trois centaines d'années, et tout à coup, dans le premier quart de ce siècle, parut au grand soleil en vastes États ayant l'espagnol ou le portugais pour langue générale, en attendant que l'œuvre du temps fasse de l'un et de l'autre ridiome unique, chacun dans son prodigieusement long et large domaine.
Seulement, si la Néo-Lusitanie d'Amérique n'a rien perdn de son territoire amplissime, la Nouvelle Espagne, si vaste et belle qu'elle soit, n'a plus son étendue première, comme au temps de la stricte domination de Castille et Léon, et même quelques années après la poussée d'indépendance qui finit par séparer de Madrid comme de Lisbonne les provinces c ibériques » éparses dans le Nouveau Monde. Les Yankees, dignes fils de l'irrassasiable Angleterre, ont pris au Mexique, par la guerre sans honneur du très fort contre le très faible, les pays soit arides et chauds, soit humides et tempérés, dont ils ont fait leurs États de Californie, de Nevada, d'Utah, d'Arizona, du Nouveau Mexique, du Texas, soit plus ou moins 220 millions d'hectares, ou encore au delà de quatre fois l'aire de la < chevaleresque » Espagne; puis en cette année même, en 1898, non moins c chevaleresques >, non moins c chrétiens » et libéraux que par le passé, ils ont pris à l'Espagne Cuba, Porto-Rico, les Philippines. Et qui sait ce qu'ils méditent encore?
Et en Afrique, l'Angleterre, digne mèredesYankees, a extorqué aux Portugais la meilleure partie du bassin du Zambèze : il y avait là, vis-à-vis de la Néo-Lusitanie américaine, une sorte de moindre Brésil de plus de 300 millions d'hectares, allant de côte à contre-côte, de l'Atlantique à la mer des Indes ; par le rapt du moyen Zambèze et des terres adjacentes, le minotaure anglosaxon en a fait deux colonies, Tune de 134 millions d'hectares, l'Angola, sur l'Océan d'occident, l'autre de 80 millions d'hectares, le Mozambique, sur l'Océan d'orient. C'est de cent bons
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millions d'hectares que les Anglais ont ainsi diminué le Portugal, soit de onze fois Taire du plus petit des deux royaumes ibériens.
Malgré tout, dans Tinstant présent, les deux pays de langue c péninsulaire > disposent, en Amérique (et un peu en Afrique), de plus de deux milliards d'hectares, exactement 2 270 000 000, dont 1 220 000 000 pour TEspagne et 1 050 000 000 pour le Portugal. En cette Ibérie neuve, faite des plus riches régions du monde, il y a place, et place large, pour deux milliards de c Latins > à la Cervantes, ou à la Camoéns. Avenir tellement splendide que d'aucuns n'hésitent pas à fixer à moins de deux cents ans en avant de nous l'époque où l'espagnol et le portugais ensemble seront plus parlés que l'anglais.
Bien autrement obscur serait le destin proxxvii bable de la langue française dite c universelle >,
COMMENT si, très heureusement pour nous, la France n'avait
MOURUT toute certitude de défendre plus victorieusement VAMÉRIQUE son Afrique contre les Anglais que les Ibériens FRANÇAISE : leur Amérique contre les Yankees. On peut dire
1700, t838 que notre langue semblait vouée à la mort avant 1830, quand son domaine se réduisait, colonies minuscules à part, à la seule France d'Europe, c'està-dire à rien, par suite de nos enfantillages et de nos sénilités, de nos folies, de nos déroutes, et à l'infatigable, on peut dire à la diabolique inimitié des Anglais qui ont toujours haï en nous le voisin, le français, le papiste et nous dirons : le voisin confiant, l'honnête homme.
Ce que planta la France en Amérique il y aura bientôt trois cents ans, un siècle après Espagne et Portugal, germa pour d'autres que pour nous, et les germes que nous verrons à la terre d'Afrique entre 1830 et 1900 sortent à peine d'un sol conquis par de longues patiences ou par de brusques coups d'audace.
Quel horizon radieux devant le français en 1700! Que de noires ténèbres en 1830!
Avant 1700 nous avions à notre commandement l'Amérique septentrionale (en dehors des plateaux mexicains, et à l'exclusion de deux étroits lambeaux d'Atlantique et de Pacifique) : Canada et Louisiane, Saint-Laurent et Mississippi, plus les immenses plaines du Nord-Ouest, et de belles Antilles, et la Guyane, qui semblait faite pour atteindre, et pourquoi pas dépasser? l'Amazone et l'Orénoque. Le Canada perdu sous Louis XV, le Mississippi vendu par Napoléon aux États-Unis, la prodigue Saint-Domingue abandonnée à ses nègres , la
Guyane inerte et honteuse réduite aux marais de Cayenne, — ainsi dilapidâmes-nous notre héritage en Nouveau -Monde.
Nos malheurs vinrent des Anglais et de nous-mêmes. Les Anglais nous chassèrent à Thallali, comme on force le cerf et le sanglier ; aidés sur mer des Hollandais, et sur terre d'une meute où il y avait plus de chiens continentaux que de dogues insulaires, ils nous harcelèrent dans le monde entier, sur FEscaut, sur le Rhin, le Danube, en Espagne, aux Indes, en Amérique, et ils nous donnèrent le coup de grâce à Québec. Et nous, effarés, meurtris, hors d*haleine, étourdis de frivolités, de philosophies, de systèmes, < d'idées générales >, de cosmopolitisme, de fraternité, nous lâchâmes toujours obstinément la proie pour Tombre ; et toujours les Anglais Tombre pour la proie.
L'an 1815 nous trouva maîtres, en tout et pour tout, de quelques Antillettes, de quelques bouts de côte en Afrique et en Amérique, de cinq villes et banlieues de l'Inde et possesseurs de l'héritage, intact encore, de ce xviii* siècle où l'on discutait sur les causes de l'universalité de la langue française parmi les < gens du monde >.
Cette universalité si fort vantée, et qui nous xxvm enflait d'orgueil, n'était qu'une apparence aris- VAiNE tocratique, ainsi qu'aujourd'hui même la qualité UNIVERSALITÉ dc lauguc générale dont le français se prévaut DU avec quelque raison. Langue générale, c'est-à-
FRANÇAis dire langue des protocoles, des traités, des conférences , des congrès internationaux, des salons et un peu des théâtres ; langue qu'aucun savant ne peut ignorer, et qu'une certaine noblesse, une certaine bourgeoisie distinguée se plaisent à parler dans les villes d'eaux, dans les Casinos, sur les plages cosmopolites ; rien qu'une convention que plus tard une autre convention détrône ; ou, si l'on préfère, rien qu'un brillant état-major, une parade de casques, de plumets, de pompons, de chamarres, sans un régiment, sans un soldat derrière le prestige des sabres, des ornements et des harnachements militaires. Quelle durée promet au français son rang de première langue d'apparat, voire de langue de science et d'études en Russie, en Turquie, en Italie, dans l'Amérique latine et, pour tout dire, dans l'Univers entier? Qu'est-il advenu de l'idiome du conquérant normand, des Plantagenets angevins, de Richard Cœur de Lion, dans cette Angleterre où la cour, la noblesse, l'aristocratie foncière, la justice, les trouvères ne parlèrent que lui pendant des centaines d'années? Mais le peuple ne le parlait pas, il usait d'un mélange de saxon, de
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danois et de celte méprisé des seigneurs, et qui n*en a pas moins étouffé le français, puis revendiqué sa trop grande part du monde.
En réalité, la puissance véritable de la langue universelle française, quand personne ne lui contestait ce rang, c^étaît la France d'Oïl et, par commencement d'assimilation, la France d'Oc, un morceau de Belgique et de Suisse, de petites îles de rOcéan des Indes, quelques Antilles et l'occident de Saint- Domingue; plus, cent mille hommes à peine entre Québec et Montréal, des villages et hameaux dispersés le long des rivières dans le bassin du Mississippi, et les milliers de Français, d'Acadiens, de nègres de la Louisiane.
Et quand la grande flotte partit de Toulon pour Alger, le français, devenu et demeuré langue d'apparat, n'avait encore conquis sur le reste des terres que les centaines de milliers d'hectares enlevés par les Canadiens à la sylve profonde. L'idiome dit universel n'avait pas encore reculé dans les salons, les chancelleries, les cabinets de lecture, les théâtres, mais nous n'avions mis au monde aucun peuple homophone, ni pénétré la moindre nation barbare; or, flliation, adoption, assimilation, ce sont là les seules sources de l'accroissement national.
Le jour où sauta le Fort l'Empereur, cette clef d'Alger la Blanche, qui était la fîlle et la mère des Corsaires, la langue française se bornait à 32 500 000 Français d'Oïl ou d'Oc (Basques, Bretons, Allemands, Flamands compris), à 1360 000 Belges Wallons, à 400000 Suisses, à 450000 Canadiens et Acadiens et à 500 000 nègres et mulâtres en Haïti, sans tenir compte des petites îles et des îlettes. Notre pied-à-terre en Amérique, la Guyane, n'était alors (comme aujourd'hui) qu'un estran mou, une vase devant une savane déserte, avec fourmillement de serpents, de boas, de crapauds, et pas d'homme; notre pied-à-terre en Afrique, le Sénégal, n'avait de français que des échoppes incendiées de soleil où des commis bordelais achetaient de la gomme à des Maures plus pillards que marchands.
S'il fut jamais un néant c'était bien celui-là !
De 1830 date le germe de Grande France, de
XXIX France Ultramarine, et spécialement de France
COMMENT d'Afrique, sans laquelle France d'Europe, vieille
GRANDE France ne serait dans l'orbe des terres que
FRANCE comme une maison dans la ville, un mamelon
EST dans les dunes, un sapin dans la sapinière.
NÉE Des soixante-dix années qui vont de 1830 à 1000
vingt-sept, bien plus du tiers, se consumèrent à
la conquête de l'Algérie; mais cette dure campagne, toujours
recommençante sous le soleil intransigeant, entre la mer d*azur et la mer fauve des Aregs et des Hamadas, juste en face de Marseille, nous valut enfin le pays où nous pouvions renouveler Tantique France des Celtes, des Kymris, des Ibères, des Romains, des Francs, par une jeune France de Français, d'Espagnols, d'Italiens, destinée à pénétrer, à dissoudre les Arabes et les Berbères. Dès aujourd'hui cette Néo-France a cessé de vagir, et comme l'enfant, même bien né, dispos et vigoureux, d'hésiter entre la vie et la mort; elle a presque dépassé l'adolescence, et la voici capable d'essaimer autour d'elle, en Tunisie, au Maroc, voire par delà le Sahara sur les hautes terres nigériennes et congolaises. Sans les Algériens, sans cette jeune race que nous avons mise au monde, nous ne pourrions rien en Afrique; avec elle nous pourrons tout, quand nous l'aurons unie aux rives du Congo par le chemin d'acier.
Par quelles merveilleuses chances avons-nous conquis le Niger et le Congo, le Niger plus qu'aux trois quarts ignoré, le Congo tout à fait inconnu pendant que nous nous débattions, de 1830 à 1857 en Algérie, contre le sol, contre le ciel, contre les hommes, alors que nous pensions au Tell, et rien qu'au Tell, avec un saint effroi du Sahara, dont nous savions tout juste qu'il confrontait au Soudan?
Chances merveilleuses, et l'on peut dire imméritées : car nous ne voulions pas nous abstraire de la périlleuse Europe (et de la dangereuse Asie). Avant 1860, la France ne songeait qu'à pousser à son dam des pions sur l'échiquier maudit de l'Europe centrale; et après 1' c année terrible > elle pansa longtemps dans un coin ses blessures, puis < fonça > sur l'Indo- Chine.
Qu'il a fallu de vaillants capitaines dans le Soudan du Niger et de vaillants explorateurs dans le Soudan du Congo! Et en France, chez les sages que n'hypnotisait pas la frontière des Vosges, quel esprit de suite extraordinairement rare dans nos entreprises, sinon même absent de notre slupide histoire !
Apôtres pacifiques ou conquistadors inquiets, des hommes inestimables nous ont donné, comme Fernan Cortez à Charles Quint, c plus de royaumes que nous n'avions de villes >; ils nous ont fait présent d'un grand morceau du monde, au nord, au nord-ouest, au centre de l'Afrique : de Bizerte à Brazzaville, plus de 40 degrés de latitude, le neuvième de la rondeur du Globe, et de Saint-Louis au bassin du Nil, sur 45 degrés, ou le huitième du tour de la Sphère; plus la troisième Ile du monde, l'africaine Madagascar ; et l'asiatique Indo-Chine qu'on peut considérer comme destinée à empiéter sur la Chine mérî-
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dionale : car le c péril jaune » est un mythe : la Russie menace bien plus la Chine que la Chine ne menace FEurope.
On a longtemps maudit cet empire d'Afrique, XXX et tels le calomnient encore. VALEURS Avant de reconnaître l'intérieur, le long des ET NON' grandes rivières ou sur les plateaux de sépara- VALBUBS tion, nous avons d'abord piétiné, ici pendant DB des siècles , là pendant une série d' c Olym-
VBMPiRE piades >, sur la côte humide et tépide, dans la AFRICAIN chaleur, l'énervement et les moisissures de l'hivernage, saison épuisante à Libreville, comme à la plage dahoméenne, au Grand-Bassam, en Guinée, en Casamance, à Saint-Louis même, ville bien plus septentrionale et saharienne à demi.
Ensuite, remontant les fleuves sénégalais, guinéens, congolais, les explorateurs ont rencontré des marais, des lagunes, des vallées boueuses, des marigots envasés par une ou deux saisons de pluies annuelles, des forêts mouillées à l'air tiède, immobile et moisi; puis, près du haut Sénégal et du moyen Niger ce fut une suite de plateaux secs, de grès ferrugineux sous des vents de fournaise arrivés du Sahara. En pensant à cette étuve et ces flamboiements à la fièvre, à l'hématurie, à la dysenterie, au souvenir de tant de morts bravées, de tant de croix de bois déjà pourries sur les tombes des camarades, comment ne pas invectiver cet abominable Soudan?
Mais aussi que de beaux pays après ces régions du tombeau, sur l'incomparable Niger et l'incomparable Congo, ce c capitfto das Agoas > qui faillit s'appeler à l'anglaise le Livingstone, au moment où il allait échapper aux tentacules britanniques pour devenir français et belge.
Est-il même au monde un fleuve pareil au Niger , à l'eau de Tombouctou, mieux combiné par ses branches, ses lagunes, ses déversements, ses renversements de flot, pour susciter un jardin sans rival, un Brésil < supérieur >, un Eldorado sans or (et ce sont les meilleurs), juste à la bordure du Sahara, là où des hommes qui n'étaient pas des c prévoyants de l'avenir » imaginaient un désert de sable pire que tous les autres?
Qu'est le Nil, le prestigieux Nil, le père de l'Egypte, à côté du Niger, père du Soudan? Qu'est son inondation annuelle, dans son couloir qu'étranglent à droite les roches calcinées de la chaîne arabique, à gauche les falaises de la chaîne libyque, celle-ci pressée par les plus immenses, les plus sahariennes de toutes les sablonnières. Le Nil est un miracle sans doute, et tout au long il crée des merveilles de beauté, de
richesse, de noble simplicité de paysage entre les arènes fauves ; mais comment le comparer, tous monuments des Pharaons à part, à l'expansion du Niger en amont de Tombonctou avec ses vingt, ses cinquante, même ses cent trente-huit kilomètres de travers ; et en aval de la c ville mystérieuse » dont tous les secrets sont aujourd'hui dévoilés le fleuve passe d'étranglements parfois extraordinaires — tel celui de Tosaye — à des épanouissements bien plus larges que ceux du Nil égyptien.
Et surtout qu'est le fameux lac Mœris, la gloire de TÈgypte, Tentretien de l'antiquité, auprès du lac Faguibine et des autres moindres lémans et lagunes où s'engloutit la crue du Niger amenée par de tortueuses coulées, fleuves d'hivernage à chaque instant anastomosés en un lacis de rivières. Puis, la décrue venue, ces bassins de réserve régurgitent; l'eau que le fertilisateur du Soudan avait épanchée lui revient, plus lentement qu'il ne l'avait perdue, par le cours renversé des marigots. Si bien que quand le Niger, venu du midi, retourne au midi par delà le grand coude de Tombouctou- Tosaye, il subit, du fait de ces récupérations de flot, une seconde crue, qui l'enfle de deux mètres : cette autre expansion annuelle, moindre que la première, n'arrive de l'amont qu'après des mois et des mois, tant l'onde a sommeillé dans les lacs et perdu d'heures en son double voyage du fleuve aux lagunes et des lagunes au fleuve.
Tout cela, par merveilleux contraste, à côté des steppes du Demi-Désert, ou à toucher le Désert lui-même, à deux pas de régions qui sont très saines, dispensatrices d'énei^e, et probablement accessibles sans trop d'épreuves à la race blanche.
Que de beautés aussi, que de grandeur, que de trésors de fécondité, de vie enfouis dans ce Congo, devenu en quelques années un quadruple empire, avec quatre grands aspects : province de l'Atlantique, province du Congo, province de l'Oubangui, province de Chari. On dirait que l'Empire créé par Brazza suit une loi contraire au principe essentiel de la Peau de chagrin. Celle-ci, nous dit Balzac, se recroquevillait et diminuait à chaque volonté de son maître; celui-là s'agrandit à chaque vœu, à chaque espoir, à chaque vouloir de ses chefs et conducteurs : ils souhaitaient passionnément de franchir la hauteur des terres entre Ogôoué et Congo : ils l'ont dépassée; de s'étendre à la droite du second fleuve du monde, premier d'Afrique : ils ont réussi; de limiter le Cameroun allemand bien en avant de ses ambitions orientales vers la Sanga, rOubangui, les grands lacs, voire i'Océan des Indes : ils ont pu le faire; de remonter l'Oubangui puis le Mbomou jusqu'à
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la tranche du versant du Nil, et leur vœu n*a pas été trompé. Nous avons même pu descendre le Bahr-el-Ghazal jusqu'à la rive gauche du Père des Eaux, mais il nous a fallu reculer devant TAngleterre, bien heureuse d*humilier une fois de plus la France avant que FEurope, devenue enfin consciente d'ellemême, ait compris qu'il n'y aura de paix et de bonne volonté parmi les peuples que lorsque les Anglo-Saxons auront été chassés de l'Asie et de l'Afrique, après des siècles d'hypocrisies, d'intrigues, de brutalités, de trahisons, de triomphes qui sont le plus grand scandale de l'histoire.
Un dernier avantage, et le plus grand de tous, serait d'hériter du Congo Indépendant, futur Congo Belge, si par hasard la Belgique renonçait un jour à cette colonie magnifique, plus de quatre fois égale à la France ; or, par une convention signée et contresignée à Paris et à Bruxelles, en cas d'abandon du Congo, la Belgique doit nous l'offrir en vente, préférablement à tout autre; elle nous reconnaît le < droit de préemption >.
Supposons que le lieu du plus brûlant soleil, le Sahara^ ne devienne pas à quelque temps d'ici, quand on aura conquis les rayons comme la foudre, l'une des zones utiles de la terre.
Imaginons même qu'il n'existe pas, et de fait il ne compte en ce moment que comme espace et comme obstacle.
En nous en tenant à nos sols les plus déshérités, à ces cantons où le Grand Désert cesse d'être lui-même sans devenir encore Soudan, que nous ont appris les Arabes, les Berbères, les Touaregs interrogés par les arabisants et berbérisants de l'Algérie? Ils nous ont dit qu'au bout méridional de l'allée de palmiers du Touat^ forêt clairsemée de quatorze millions de dattiers, recommence le Sahara fauve, gris ou terne, plateau de grès de la Hamada ou sables provenus de la décomposition de ces grès : mais bientôt un plateau s'y lève, VAhénet, où déjà quelque peu d'ondée évoque des pâturages; puis après un nouveau désert, un autre et plus grand < adrar », une montagne se profile massivement dans un ciel au moins aussi pluvieux que celui qui s'arrondit sur les steppes de Numidie, d'Algérie, d'Oranie. C'est l' Adrar des Aouellimiden, peut-être habitable aux Français de France et certainement aux Algériens et assimilés d'Ibérie, d'Ausonie.
Il semble qu'il y a sur cet Adrar, et de l'autre côté du fleuve, dans la Boucle du Niger, une contrée beaucoup plus vaste que notre Tell où tantôt la sécheresse du climat, tantôt l'altitude du sol permettront aux Français, tout comme l'Atlas, l'Uruguay, l'Argentine, de prouver, omnes et omnia contra, qu'ils sont, eux aussi, nés colonisateurs.
Dans cette zone aride en apparence, et dans les contrées d'en haut prodigues de pluies, prodigues d'herbes, comme le FoutarDJalloB^ Limousin d'Afrique, et les monts et plateaux d'où les deux Nigers découlent, la France commencera de verser des Français dans l'Afrique noire — beaucoup moins des Français d'Europe que des Algériens.
Puis, dès que seront bien cimentés les fondements de la nation franco-soudanienne, arriveront tout naturellement, sans qu'on les en prie, leurs Européens Espagnols, Italiens, Maltais, Portugais, et des Canariotes, des Lusitaniens des Iles de Madère et du Cap Vert, et aussi des Brésiliens : de ceux-ci nous en avons déjà beaucoup, en Guinée, en Dahomey et jusque dans le Congo littoral.
Or, pour un pays à moitié semi-tropical, à moitié tropical, puis équatorial, les hommes bronzés par le soleil , les cuits et recuits, les secs et bistrés, les maigres et nerveux valent cent fois les blonds et les phlegmatiques, les Germains, Anglais ou Scandinaves. Encore qu' c Algarve » veuille dire Occident, les fils de cet Occident-là, les Algériens, les Ausoniens, les Ibériens ont plus qu'aucune autre souche la force de prendre racine dans le Midi du Midi. Même on peut croire qu'ils prospéreront joyeusement en toute région où notre Afrique domine les Océans de quinze cents, de deux mille, de trois mille pieds.
D'avance ils sont chez eux partout où soufflent des vents qu'aucun marais n'envénène, partout où l'eau coule allègrement et tombe en cascades sur la route d'un fleuve ou proche ou distant de la mer, là où la vie a plus de chances que la mort, en attendant que par la force du temps, tout le Soudan soit aéré, drainé, d'année en année, de vallée en vallée.
Nous sommes à la veille du jour où l'homme domptera la nature tropicale par la découverte du microbe des grandes fièvres africaines : pour peu qu'on guérisse au premier accès les frissons d'empoisonnement, mieux encore si l'on les prévient, le Blanc vivra plus à l'aise et croîtra plus naturellement, en plein soleil que sous la voûte froide dont il est parti pour la conquête du monde.
Ce qui a le plus désespéré nos pionniers dans la région sans opulence qui, de Saint-Louis à Tombouctou, sépare le Désert (au nord) du Soudan véritable (au sud), c'est le vide presque absolu des provinces.
Là, pas d'autres villes que des c ta tas >, sortes de places fortes qu'il a fallu prendre d'assaut, puis conquérir de case en case, comme d'autres Constantines.
Ces vides, la guerre les a faits : non la guerre contre nous,
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mais les batailles entre les Noirs eux-mêmes affolés par leurs marabouts, par leurs rois qui veulent devenir sultans universels (ainsi la bote fauve qui a nom Samory), par leurs roitelets qui ambitionnent d'être rois. Et alors, et partout, et toujours, c'est (c'était plutôt) le pillage, le rapt des femmes, le rapt des hommes vendus comme esclaves ou gardés comme janissaires, et les marabouts entrant en campagne, tous fusils chargés, toutes lances affilées, tous arcs bandés prêts à lancer la flèche empoisonnée, pour fonder comme El-Hadj Omar un grand empire musulman.
Mais on avait exagéré ce vide : maint explorateur a trouvé derrière la brousse, dans la clairière, au bord d'un marigot, loin de la route des hommes de guerre, de gros bourgs auxquels il ne s'attendait pas : le recensement du Sénégal, le premier hasardé en c France Noire >, a découvert onze cent mille hommes là où Ton en soupçonnait à peine la moitié.
Nous avons ainsi devant nous en Afrique des centaines de millions d'hectares, non pas vides, comme on disait, mais où l'homme est très clairsemé.
C'est bien des fois l'étendue de la vieille et vénérable France.
Même il ne semble pas que ce domaine imprévu ait atteint le terme de sa croissance. Il y a tout lieu de supposer que la jeune France bronzée ou noire absorbera d'abord l'orient du Maroc, le bassin de la Maloula, puis le Maroc entier, jusqu'au delà des colonnes d'Hercule ; car on ne comprend guère l'Atlas autrement que comme une région indivisible, et voici qu'il est trop tard pour que ce bloc naturellement infrangible puisse être espagnol au lieu de français.
Ils décideront aussi pour nous ailleurs en continent noir : d'autres provinces nous sont réservées, par l'achat de la Guinée portugaise, l'échange de la Gambie anglaise contre des droits ou des terres quelconques ; on c protégera > la Libéria, et, le temps aidant, on réduira à la portion congrue, voire on absorbera les enclaves anglaises ou allemandes : mais seulement si nous peuplons le Tell, les Steppes, et si nous traçons le Transsaharien , essentielles conditions de la fondation , puis du maintien de l'empire.
Les Sénégalais et leurs voisins de l'Est, les xxzi Soudaniens adultérés de Berbères et d'Arabes, MiscÉGÉNA- ne le cèdent à personne au monde en force phy- TioN sique, en endurance, en courage, en enthousiasme guerrier; ils pèseront toujours, du poids de leur audace sur les peuples mous du Soudan pluvieux. Ce n'est pas la fange des deltas, les jardins de la
plaine, la sucrière, la cotonnière qui font les races indomptées, inépuisables; c'est le Mont, le Steppe, le Demi- Désert, le Désert avec ses vents de flamme le jour, ses brises froides la nuit : d'eux naissent les hommes qui c ne craignent ni Dieu ni Diable > ; chez eux grandiront les pionniers noirs ou cuivrés qui seconderont les Français d'Afrique dans l'accaparement du continent le plus tropical.
Pour dominer en Afrique, il faut un peuple africain puisant sa sève dans l'Afrique elle-même, et non pas en Europe. Or, des avancées les plus septentrionales aux promontoires les plus méridionaux de la région des c faces brûlées », de Bizerte au Cap de Bonne-Espérance, il n'est encore que deux nations européennes déjà devenues exotiques quant à T Europe, autochtones quant à l'Afrique : les Boers et Anglais des pays du Cap, les Français de l'Algérie. La part de l'Angleterre ou de la Hollande sera ce que la feront un jour les Néerlandais ou les Anglais austraux, aidés de leurs Cafres, et la part de la France ce que la feront les Français de Tunisie, de Numidie, d'Algérie, d'Oranie, aidés d'une part de leurs Arabes, de leurs Kabyles, d'autre part de leurs cuivrés ou nègres musulmans du Soudan, qui sont une réserve d'énergie terrible.
Il faut donc, avant tout, semer libéralement des Français dans l'Atlantide : c'est pourquoi tout retard dans la colonisation du Tell, comme tout retard dans le Transsaharien mérite d'être maudit comme un crime de lèse-nation, même comme un crime de lèse-humanité, puisqu'il y a peut-être trop peu de Français, et certainement trop d'Anglais dans le monde. A quoi bon traîner sur la claie Louis XIV et ses derniers ministres, Louis XV, Voltaire, les grands seigneurs, les courtisans et les diplomates qui ont méconnu les conditions de la grandeur française en Amérique, quand on méconnaît si cruellement les nécessités primordiales de la grandeur française en Afrique !
Il faut aussi mêler, s'il se peut, le sang de France à celui des plus belles et des plus vaillantes de nos nations du Demi- Sahara et du Soudan sec.
Sur nos centaines de millions d'hectares du bloc africain, il n'y a pas que des < simiesques >, des < macaques >, des c grimpeurs de cocotiers >. La diversité des races y est extraordinaire, de même qu'extraordinaire la diversité des sols.
On ne saurait trop insister sur la prodigieuse inhomogénéité de notre Afrique occidentale et centrale, de l'Empire du soleil, tandis que le Canada était un Empire de la neige.
Ce bloc résistant de France majeure n'a pas même de droits
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au nom de conglomérat, puisque le ciment d'agglutination manque encore : le ciment français entre tant de nations, tant de langues sur des distances < magnifiques * où la nature, le ciel et le sol, varient autant que Thomme.
Dans ces vastes lieux, pas la moindre zone vraiment froide; point de frimas latitudinaires puisque les roches les plus hasardées vers le nord, les caps de Bizerfe ne dépassent guère 37<>; pas de glaces non plus, ni de neiges altitudinaires, du moins de neiges éternelles, aucune montagne n'atteignant seulement 2 500 mètres et la masse du pays se tenant, même par ses pointes, au-dessous de 1 500, souvent de 1 000. Par contre, tous les autres climats : le tempéré chaud, le sec, le sérénissime, le semi-tropical, le tropical et Téquatorial, soit avec un seul hivernage, soit avec deux.
Et tous les sols, du plus mort, qui est la hamada, jusqu'au plus plastique et vivant, comme les deltas continentaux du Niger et le delta du Chari.
Et toutes les races, du noir cirage au noir de bronze, à Tolivfttre, au blanc; des faces de c gorille > et des profils d'aigle; des peuples nains et des peuples géants, des nations difformes et des tètes d'Apollon sur des torses d'Hercule ; des Arabes, des Berbères, des Maures nomades, des Sonrays, des Malinkés et Bambaras, des Peuls, des Haoussas, des Pahouins, des Bantous, des Niams-Niams longtemps ridiculisés par la queue prétendue qui les rapprochait du singe, et des tribus littorales sans nombre, parfois sans nom connu; des laboureurs et des pasteurs, des commerçants et des cannibales; et tout le panthéon des Dieux, idoles, grigris et fétiches, à côté de l'Etre Unique des Islamites et de la Trinité des Chrétiens.
Au nombre de ces races il s'en trouve de fort belles.
Parmi les alliances inévitables entre les Blancs et les femmes des diverses plèbes et plébécules noires ou négroïdes, à côté d'unions ratées on peut espérer que d'autres seront eugénésiques : telles celles de Franco-Sénégalais et Franco- Soudaniens avec les superbes filles des Peuls, nation qui est elle-même un mélange de sang blanc et de sang noir. Ces intermariages réussiront d'autant mieux que les Néo-Français de l'Empire d'Afrique auront plus de sang algérien, espagnol, italien, maltais dans les veines.
Une longue expérience en Amérique, en Asie, en Afrique a montré que, dans les régions ou chaudes ou très chaudes, nous nous croisons tout naturellement avec les races indigènes : ce dont les Anglais s'abstiennent beaucoup plus que nous, par morgue, dédain, dégoût, impuissance de condescendre. Or il se peut que la maîtrise en Afrique revienne
quelque jour au peuple qui, se dénaturant lui-même, aura dénaturé le plus d* Africains.
Voilà comment, de génération en génération, le mélange des sangs pourra tendre à la moindre inégalité des races de la France africaine, comme en France même se sont à la très longue atténuées les différences de taille, de teint, de crâne entre grands et petits, efflanqués et trapus, blonds et bruns, hommes de cheveux plats, de cheveux ondulés, de cheveux frisés, d*yeux bleus et d'yeux noirs, septentrionaux et méridionaux, Ântéceltes, Celtes, Kymris, Phéniciens, Grecs, Romains, Germains, Normands, Berbères.
11 suffira d*une longue < paix française », si peu qu'elle aspire toujours au même but, Puni té, pour fondre lentement, obscurément, occulta valut arbor seoo, les supérieurs et les inférieurs, les puissants et les faibles, Tor, l'argent, le cuivre, tous les métaux hétérogènes et diversicolores, en un seul et solide airain auquel les races d'Afrique donneront la consistance, les races d'Europe les vibrations et la sonorité.
La « paix française > n'agira sûrement que
xxxii si la France rallie les parties éparses de son
PROPAGATION Afrique par un réseau de chemin de fer, de la
DB LA Méditerranée à Brazzaville, de Saint-Louis à
LANGUE Oran, de Tombouctou au Tchad et au littoral de
FRANÇAISE la Guinée, de Libreville au Nil;
Que si elle cesse de regarder la prise de possession du sol par des paysans francophones comme un luxe inutile et se décide à voir dans la colonisation la seule chose nécessaire en Algérie, en Tunisie et partout où le surgissement du sol en plateaux et monts disperse des provinces tempérées dans la zone tropicale ou dans la zone équatoriale ;
Enfin, et surtout, que si elle institue le français comme langue désirable, puis indispensable, puis souveraine, enfin unique*^
Ne demandons pas aux Africains de savourer nos Parnassiens, mais seulement de comprendre et de répondre; d'indiquer la route au Blanc indécis à la croisée des sentiers, de dire : à droite, à gauche, viens, par ici, par là, oui, non; de savoir les deux cents, les cinq cents mots dont on ne peut se passer; ce que sachant ils seront supérieurs, comme le chêne à î'hysope, à ce roi noir dont un gouverneur du Sénégal nous raconte qu'il n'a que deux mots français à son commandement : Signé Carnot\ mais qu'il les prononce avec autorité, sans accent, en toute perfection, en conformité parfaite avec sa volonté quand elle est irrévocable.
La Langue Française*
En dehors du grand empire des basanés et
xxxm des noirs, la destinée a bien voulu nous octroyer
MADAGASCAR Madagascar Siprès deux siècles de rodomontades,
iNDO-cHiHB puis de reculades, et de brusques efforts suivis
de longues paresses.
Par malheur cette île majeure d'Afrique se lève
dans rOcéan des Indes, vis-à-vis d'une côte où nous n'avons ni
colonies, ni protectorats.
Qu'elle nous vaudrait mieux, la Grande Terre, si sa masse de quatre cents lieues de long sur cent à cent cinquante de large émergeait de l'Atlantique en face du Cap Vert et si, dirigée vers le Sud-Ouest, elle tendait vers le cap Saint-Roch et s'approchait ainsi du Brésil jusqu'à moins de 1 500 kilomètres!
Mais telle quelle, dans la plus immense des mers, elle a le grand avantage de regarder, bien que d'un peu loin, notre part du monde jaune, qui ne vaut pas notre part du monde noir.
En tant qu'île, terre de tous côtés bien définie, sans voisins, c'est-à-dire sans ennemis, la patrie des Malgaches se maintiendra facilement en paix perpétuelle et comme elle a plus du tiers de ses sols au-dessus de 800 mètres, la moitié audessus de 500, beaucoup de ses cantons accepteront sans rechigner les colons français, qui sauront bien y trouver les belles et bonnes terres que tels explorateurs ne surent jamais y reconnaître.
Madagascar est donc directement colonisable avec le privilège inestimable du voisinage de Bourbon, de Maurice, deux îles de francophones, dont une surpeuplée, celle justement qui ne nous appartient plus malgré son ancien nom d'Ile de France, mais qui est restée nôtre par la langue et par l'affection. Ces francophones, on n'aura pas besoin de les attirer, ils y viennent déjà d'eux-mêmes en grand nombre.
En ce petit monde insulaire de soixante millions d'hectares, étendue supérieure à la France, à la Belgique, à la Suisse romane, autrement dit à toute la francophonie d'Europe, il y a place pour une grande nation dont on peut prédire qu'elle deviendra la seconde métropole et la première réserve de notre Indo-Chine : il y a bien moins loin de Saigon à Diégo-Suarez que de Saigon à Marseille, et sur le même Océan, sans isthme de Suez et sans Mer Rouge étouffante.
Durant ces vingt dernières années ViDdO'Cbine a été fatale ; la tension excessive qu'elle nous imposait nous a détournés de l'Afrique, et même pendant quelque temps de tout ce qui n'est pas la Franco française. Dépensés au Niger, au Congo, les hommes, l'argent qu'elle nous a coûtés nous auraient acquis
dans le continent torrîde, ici, là, des terres précieuses qui nous ont échappé. Or, ne valait-il pas mieux donner plus de cohésion, plus d*étendue à notre grand bloc c impérial * que de se glisser de force dans une très lointaine presqu*île, hors de secours si Ton nous barre la mer, et menacés dinfîltration sournoise par les glabres innombrables de la Chine?
Sans doute, mais la proximité même de cette Chine donne à notre Indo-Chine un grand prix.
Pour ceux qui croient Tempire jaune à jamais incapable de vaincre et d'assimiler autour de lui et qui voient déjà poindre le jour où le c Fils du Ciel » deviendra le protégé du c tsar blanc », la contiguïté de nos pays du Mékong avec V c Empire du Milieu » nous présage et nous promet quelque jour les provinces méridionales de la c Terre jaune ».
Lorsque la Russie pèsera sur le monde sinique du poids intolérable d'une moitié de TAsie, devenue la Slavie principale, la France indo-chinoise pourra déborder sur le Kouang-Toung, le Kouang-Si,]eYun-Nan et autres domaines de c John Chinaman».
En réalité, les Chinois et les Annamites n'ont pas de langues, du moins de langues souples, développées, aptes à tout dire, armées pour les combats de l'idée, capables de vaincre encore l'avenir, quelques dizaines de siècle qu'elles aient déjà bravées. Au lieu d'un rudiment d'idiome avec l'écriture la moins cursive que les hommes aient imaginée, pourquoi ne pas leur donner notre idiome?
Si tout cela, par hasard, arrivait, or, en affaires humaines, l'impossible est possible, il y* aurait plus tard en Asie une Grande « France Orientale » appuyée de loin sur la c Nouvelle France de Madagascar ». Mais pourtant, quel malheur que tout notre effort n'ait pas saisi à pleines mains l'Afrique, près de nous, devant nous, à nos portes !
Empire d'Afrique, Madagascar, Indo-Chine, XXXIV semblent nous garantir la perpétuité, ce qui veut LE FRANÇAIS dire, humainement parlant, la longue continuité DEVIENT de notre idiome.
LANGUE II cessera d'être la langue faussement dite uni-
MONDIALE verselle; mais, retiré dans son grand coin du
monde, il deviendra le verbe de centaines de
millions d'hommes de toute origine, fils de Japhet, de Sem, de
Cham, de Gog et Magog et autres ancêtres inconnus.
En dehors de l'Ile des Hovas et de la presqu'île des Annamites, il résonnera sur les deux rives de la Méditerranée, et aussi sur les deux bords de l'Atlantique, car on ne peut guère admettre que le français disparaisse de ce Canada qui fut le
La Langue Française^
meilleur espoir de la France et reste son meilleur souvenir en tant que pays où notre race s'est développée et se développe toujours avec une vigueur non pareille. Si, par impossible, il doit s*efTacer du livre de la France, ce ne sera pas avant de nous avoir fourni, pendant une suite de générations, des familles de c rustres > pour renouveler notre sève : car, c'est des < rustres > que tout naît, et le Canada vivacissime pourrait nous coloniser après avoir été colonisé par nous.
Avec ou sans cette France Boréale, presque indestructible en avant du Pôle, nous devons donc attendre de Tavenir une c francophonie > supérieure à celle d'aujourd'hui comme le Liban au Carmel, la Ce venue à la Garrigue ou, pour parler à l'africaine, le Grand Atlas au Sahel ou le Hoggar à la dune.
A mesure que les ans s'écouleront, nos arrière-neveux verront le français gagner en longueur, largeur et profondeur ce qu'il lui arrivera de perdre en éclaboussement. Ce ne sera plus l'idiome compris dans tous les bourgs d'Europe par un professeur, un savant, un marchand, un seigneur, un prêtre, un cosmopolite, mais on fera quinze cents lieues du nord au sud, quinze cents lieues aussi d'occident en orient, dans une petite c infinité » qui sera le quinzième du monde. Peut-être même ne cessera-t-il jamais de vibrer sur des lèvres innombrables chez les Slaves d'Europe et d'Asie, chez les Allemands et Saxons, surtout chez les Néo-Latins d'Europe et d'Amérique.
Comment ne pas espérer en l'an 2000, quand on compare l'aire de sa langue, en cette fin du xix<^ siècle, à l'espace occupé par elle en 1830, et môme à la veille de 1848, quand Louis-Philippe, recevant à Paris la visite du bey de Tunis, ne put causer avec lui qu'en langue italienne? Alors il n'y avait qu*une seule ville de cent mille ftmes sur notre rive de Méditerranée, Marseille, et en ce temps-là Marseille ignorait presque entièrement le parler national; tandis qu'aujourd'hui, sur cette mer qui est le nœud d'union de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, le centre de l'ancien monde, le rendez-vous des peuples, le nœud vital de la Terre, nous avons quatre cités supérieures à cent mille habitants, Marseille, Alger, Tunis, Toulon (faubourgs compris); avec Nice, avec Oran, nous en aurons bientôt six.
Heureux donc après tant de malheurs, nous
XXXV avons acquis à la France en vingt-cinq ans
TANDEM voTi plus de ccutaines de milliers de lieues carrées
coMPOs que nous n'en avions de dizaines de milliers en
notre patrie d'Europe.
Et nous pouvons espérer que des centaines de
millions d'hommes parleront un jour la langue de Victor Hugo,
Le Plus Beau Royaume Soua le Ciel.
qoaad auront disparu les nations qui se croient plos assurées que nous d'une étemelle durée.
Par un audacieux miracle, des peuples vont nattre, vaillants, fourmillants, frémissants, d'une vieille race qai sentait le cadavre au printemps de 1871.
Que le Temps en soit loué, puisque la < primauté > française est moins fondée que d'autres sur l'orgueil et la haine I
Nous avons désormais un but, un espoir, on avenir, une raison d'être.
Il n'est qu'un travail immense comme l'instauration, la consolidation, la perfection de l'Empire d'Afrique pour dësenvaser la France, pour l'enlever aux mille et une écoles de la science, qui ne sont pas l'école de la vie.
Lui seul peut nous arracher à la stérilité, è la frivolité, à la stupidité, vaincre l'inertie, la folie, l'utopie, la bureaucratie, la routine.
Entonnons l'hosanna : Nous étions morts, et voici nous vivons I