‹ Le plus beau royaume sous le cielChapitre 119 sur 129 · SIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PARTIE

LES FRANÇAIS

LES FRANÇAIS

I. LA FRAIfCE BT SBS FRANÇAIS. Il U. IL N'Y A POIIIT DE RACE FRAN- ÇAISE. Il m. LES FRANÇAIS PHiHISTORIQUES. Il lY. LES CELTES. M Y. LES GRECS. Il TI. LES ROMAINS. Il Yn. LES GERMAINS, SCYTHES BT SARMATE8. Il YIII. LES NORMANDS, LES ARABES. Il IX. DBS NORMANDS A NOS JOURS. Il X. INYASIONS MODERNES; ADOL- TÉRATION PACinQUB. Il XI. STAGNATION PRÉMÉDirtE DE LA NATION FRANÇAISE. Il XH. DIMmOTlON RBLATIYB DD NOMBRE DBS FRANÇAIS. Il XUI. POURQUOI LES FRANÇAIS DIMINUENT RBLATIYBMENT. U XIV. CROiT BT DÉGROtT ; AMPLIFICATION DBS YILLB8. Il XV. ÉMIGRATION. U XYI. CATHOUQUBB, PROTESTANTS, JUIFS. Il XYU. LES FRANÇAIS NB SONT POINT LE PEUPLE SUPÉRIEUR. U XYUI. LUXURS d'uN GRAND AVENIR.

TEL est, mers, monts, rivières et climats, le pays où vivent les Français, d'une plage LA FRANCE OÙ le froid humide abâtardit la vigne à la rive ET SES où le vent du midi secoue les palmes du FRANÇAIS dattier. Telle est la France avec ses grandes régions :

Le Nord, rarement très beau, à part, et comme partout, le rivage de la mer; rarement laid; mais il est monotone; mais il est riche avec de noires misères, avec trop de maisons, trop d'usines, des champs savamment cultivés, des houillères profondes, des villes et des bourgs qui s'enchevêtrent tant les uns dans les autres, qu'on y perd à chaque instant la vue de la campagne, jamais celle du casse-échine, qui est la fabrique, et du < casse-poitrine », qui est le cabaret — ainsi s'étiole et s'avilit un peuple vigoureux.

Le Nord'Ssty hautes collines, petits monts, plateaux humides, grandes forêts que l'automne peint, puis qu'il dépouille, et que le rude et long hiver, charge de neige; des hommes forts l'habitent; comme une de ses villes, Phalsbourg, que nous avons

perdue, cette patrie de Jeanne d*Arc est la c pépinière des braves »; les gens du Nord-Est, laboureurs, bûcherons, usiniers, tirent du sol tout ce qu*on en peut tirer; ce canton de la France est agricole, pastoral, sylvestre, manufacturier, et ses forêts restaurent la race fatiguée par Tatelier, Tusine, et par les cafés et tabagies qui sont nos jardins d'Académus.

Le Nord'Ouesty plaines, coteaux et plateaux d'un climat très doux sous des cieux éplorés, est aussi une c pépinière des braves ». Agricole, pastoral et marin, point industriel, pas trafiquant, fécond en existences, c*est la principale réserve de nos hommes de mer.

Sur le charmant Sud-Ouest la nature a secoué la corne d'abondance; un gai soleil mêlé de pluies tièdes sourit à cette terre des vins et des fruits; une race aimable, spirituelle, heureuse de vivre, riche en capitaines, habite ses riantes collines.

Le Sud, Alpes du Midi, Pyrénées Orientales, Cévennes, est une France à part, un pays excessif aux contrastes éclatants, à demi polaire sur ses monts, aux trois quarts africain dans ses vallées et ses plaines, hors les jours où dégringole du ciel la trombe glacée du mistral ou du cers; ses Catalans, ses Languedociens, ses Provençaux, ses Corses, sont les plus bruyants, les plus exubérants des Français; paysans, ils cultivent la vigne et Folivier; marins, ils sont les Bretons de la Méditerranée; hommes des patois, ils francisent l'Afrique, et leurs patois meurent.

Dans VEst, presque en entier fait de montagnes, Alpes et Jura, vivent les Dauphinois, les Savoisiens, les Comtois, les Bourguignons, races très solides qui sont avec les Lorrains Favant-garde de la France contre l'Europe; cet Orient de la France est industriel, agricole et pasteur, mais, par bonheur, l'industrie n'y domine point.

Le Centre, notre acropole, l'urne de cent rivières, le champ de nos plus vastes neiges d'hiver (mais il n'a point de glace éternelle), est comme suspendu sur le Sud et l'Est, qu'il domine par des pans courts et rapides; il s'incline plus doucement vers l'Ouest, le Nord-Ouest et le Nord ; il a plus de prairies que de champs, peu de commerce et d'industrie; ses monticoles sont osseux, vigoureux, entêtés, parcimonieux, endurants, féconds; hommes des hauteurs, ils renouvellent sans cesse la France des plaines ; ruraux sans lettres, ils assiè-

Les Français.

gent, ils pressent, ils pénètrent, ils remplacent les urbains fiers de leurs écoles, de leurs palais, de leurs boutiques, de leur luxe et de leur politesse.

Nés de mélanges infinis, dix fois plus croisés

// qu'ils ne Timaginent, ayant des ancêtres blancs,

IL N'Y A POINT noirs, jaunes, les Français ne se ressemblent

DE RACE guère; il en est peu qui aient même visage, FRANÇAISE même taille et môme allure.

Des familles blondes aux yeux bleus, grandes, élancées, se sont unies en France à des familles petites et trapues, brunes, aux yeux noirs.

Où domine le sang des unes le Français se rapproche plus ou moins de ce qu'on appelle couramment Thomme du Nord ; où les autres prépondèrent il a plus ou moins le type de ce qu'on est convenu de nommer Thomme du Midi; entre les deux extrêmes, les dégradations sont infinies : il n'y a ni taille, ni crftne, ni cheveux, ni yeux, ni type français.

Il n'y a pas de race française, pas plus que d'allemande, d'anglo-saxonne ou d'espagnole. Ce sont là des inventions de pédants; elles ont ouvert l'écluse à des fleuves de sang, elles l'ouvriront sûrement encore, et, pendant que de c nation » à c nation », Ton se canonnera sur les champs de bataille, les soi-disant races continueront à se mêler en tout lieu, de tout élément à tout élément, comme cent rivières tombant dans un même lac : seulement les Rhônes s'épurent dans le repos des Lémans, et de la promiscuité de mille eaux sordides le bassin profond compose une eau transparente — en sera-t-il de même pour les argiles humaines, et que sortira-t-il du concubinage de toutes ces familles?

Nous ne sommes pas bien sûrs, ni nous, ni les autres, de sortir de cette prétendue race des Aryas qui ne cesse d'exalter sa beauté, sa noblesse, sa magnanimité, sa grandeur, mais où tant d'hommes ivres de leur aryanisme descendent des tribus méprisées que nos prétendus pères laissaient à la porte du temple.

Nos principaux ancêtres, à nous Français, sont évidemment les Gaulois du temps de César.

Mais ces Gaulois que nous vénérons étaient-ils vraiment de race aryane (s'il fut jamais une race des Aryas) ; ne s'étaient-ils pas mêlés sur notre sol à des tribus que la science retrouve, que l'histoire ignore? Et, avant de s'unir à ces peuplades obscures, n'avaient-ils pas altéré déjà leur sang c à l'infini » dans de longs voyages à travers l'Asie, l'Europe, dans ces steppes

sarmates où passèrent tant de Barbares, le long de ce Danube qui est un grand chemin des nations? Eussent-ils été purs en arrivant en Gaule, ils admirent alors les filles des indigènes à rhonneur de leur alliance — car les conquérants exterminent moins qu'ils n*épousent, — et il se peut que nous soyons surtout les héritiers de sauvages qui tremblèrent devant Tarrogance des c Aryas ».

c Mais, dit maint orgueilleux encore moins Arya que nous, c*est là le secret de toutes vos misères : les infirmités de votre peuple viennent de la bassesse de ses origines i » Laissons ces docteurs enfler la voix : nul ne sait de quelle source de vie il est le meilleur de couler.

Antérieurement aux Celtes, aux Ligures, aux

/// Ibères dont nous entretient, d'une voix sourde

LES et parfois incompréhensible, notre première his-

m FRANÇAIS » toire, telle que récrivirent les Grecs et les Latins

PRÉHisTo- avant Faurore des c belles-lettres », la France

RiQUES avait appartenu tout au moins à deux sortes d'hommes.

De ces deux sortes d'hommes, la préhistoire nous prouve Texistence, mais ne nous raconte guère autre chose que ce fait: elles furent nôtres, ayant habité sur notre sol, ou plutôt sous notre sol : sinon toutes deux, en tout cas la première en date, celle des Cavernicoles ou Troglodytes.

Déjà plus de cinq cents grottes nous parlent des Cavernicoles, et sans doute que d'autres milliers d'antres nous en montreront encore des débris, crftnes, côtes, tibias, haches de pierre, outils en os avec gravures d'hommes et d'animaux, dessins qui ne sont pas tous absolument puérils.

Les os de bète les plus communément associés à leurs os sont ceux de l'animal lapon, du renne, qui leur donnait sa chair à manger, sa peau pour se couvrir, sa charpente pour leurs outils naïfs : car ils ne travaillaient point le métal, ils brisaient en éclats le silex, ils fendaient et travaillaient les ossements.

La plupart des cavernes où reposent en ultime dessèchement ou dernière moisissure les vertèbres des chasseurs de rennes, et des proies de leurs chasses, s'ouvrent tout naturellement dans les régions oolithiques ou crayeuses de la France, là où la roche se laisse aisément teiiler, là surtout où l'homme n'avait pas à creuser son antre dans la pierre, parce que la nature s'éteit chargée de cette peine en forant par rétraction, fissuration ou autrement, des spélonques, de grandes salles, des couloirs dans la craie ou le calcaire et en les agrandissant

Les Français.

par usure dès que par une bouche d'aven elle pouvait y vider un ruisseau de surface, soit de flot constant, soit d'inconstante fureur à la suite des pluies d'ouragan ou des longues ondées et des neiges fondues.

C'est principalement dans le Sud-Ouest, avant tout dans le territoire de la Dordogne, surtout le long de la Vézère, qu'on a fouillé les plus instructives, les plus célèbres de ces cavernes aussi vieilles que « Saturne ».

Tels étaient nos premiers pères : < premiers » veut dire ici ceux dont nous avons la preuve avant tous les autres; mais que d'autres aïeux peut-être avant ces barbares, et dans une telle antiquité qu'auprès d'eux les Pyramides sont des monuments contemporains; plus que contemporains : bfttis hier, bfttis aujourd'hui même!

11 n'est aucunement douteux qu'avant les poursuivants du renne, avant les pauvres brutes habitant les cavernes, les abris sous roche, d'autres humains, plus brutes encore, ont pâti dans la contrée française, alors justement que l'existence y fut le plus terrible, une infinité de siècles avant le temps cossu, plantureux et commode où l'Allemand put dire en proverbe : < On y vit comme le Bon Dieu vit en France ».

11 ne s'agissait pas de se laisser aller à la bonne loi naturelle; des animaux redoutables rôdaient dans la forêt, les marais, la savane : des bêtes massives telles que l'hippopotame, le rhinocéros, l'éléphant, des bêtes cruelles comme l'ours des cavernes; l'homme ne pouvait que chasser, et être chassé; pareil à certaines tribus des pays giboyeux du centre de l'Afrique, il épiait, l'oreille au guet, pour n'être pas surpris ou pour surprendre, et souvent il était c décousu » ; d'autres fois sa proie lui échappait, mais quand il abattait son lourd ennemi, c'était une ripaille; il passait de l'abstinence au pantagruélisme; et sans nul doute la faim l'emportait sur la bombance. Ainsi élevé à la dure, à l'école du travail, des blessures, de la mort sanglante, il y prit l'énergie de dominer le monde.

Ce furent certainement des humains très laids, très grossiers, ces ancêtres c extrêmes » ; pas encore des hommes, mais des anthropoïdes à front bas au devant d'un crâne où la ruse dominait l'intelligence, où dormaient, prompts à se réveiller, les instincts sanguinaires naturels à la bête qui dispute tous les jours sa vie à d'autres bêtes.

S'il est vrai que tel clan, telle famille, même tel homme isolé, de face fruste et rudimentaire, fasse revivre parmi nous l'une quelconque des races ancestrales, mainte vallée perdue

des Alpes, maint plateau du Massif Central montrent à quel degré furent bestiales certaines des tribus de la France antérieure, bien avant qu'arrivât, on ne sait d'où, le peuple < qui ne craignait rien sur terre, fors la chute du ciel ».

On voit là des figures qui rappellent une « animalesque » humanité d'allures simiesques, avec mâchoires puissantes et front déprimé, notamment dans la montagne du Puy de Dôme, en plusieurs hameaux de ce qu'on nomme le Mauvais Pays, et sur des plateaux de la Gorrèze, dernier département de France pour la taille de ses soldats. Et les hommes de ces figures sont trapus, sur courtes jambes, et petits, même au-dessous de quatre pieds et demi.

Et leurs âmes sont sanguinaires et sournoises.

On cite un hameau d'Auvergne qui pourvoyait une partie de nos guillotines alors que la France n'en était pas encore réduite aux seuls bois de justice de Monsieur de Paris : c'est la Narse, prés de Gelles, dans le canton de Rochefort, à 860 mètres au-dessus des mers.

Aux Cavernicoles sauvages succédèrent, à quel intervalle, on ne sait, les Hommes du dolmen, supérieurs à leurs antécesseurs, en instruments, en industrie, en science, et par tout cela même, en intelligence. Ayant des pouvoirs plus grands, des ambitions plus hautes, des idées plus suivies, beaucoup plus de cohésion par clans et tribus que la race solitaire et dispersée des cavernes, ils élevèrent des monuments < historiques » à la fois religieux, nationaux, funéraires; ils firent preuve d'instinct de continuité, de solidarité; ils se rattachèrent au temps et à l'espace par leurs dolmens, leurs menhirs, leurs avenues de pierres plantées, leurs cromlechs.

Quoiqu'on les ait couchés, brisés, broyés en cailloux pour ferrure des routes, bref détruits par milliers, et par milliers encore, il nous reste au delà de 3 000 de ces monuments, soit pierres isolées, soit ensembles de pierres et avenues de piliers. Il n'y en a plus, et peut-être n'y en eut-il pas dans l'Est et le Sud-Est de la France, à l'orient du Rhône et de la Saône; très disséminés dans le Sud-Ouest et au midi de la Garonne-Gironde, ils se pressent au contraire extraordinairement en Bretagne, dans les pays ligériens en aval d'Orléans, et en Poitou, en Limousin, en Périgord, en Quercy, en Houergue.

Des hommes du dolmen nous ne savons guère plus que des Cavernicoles : des os, des outils, des bijoux, quelques lignes, informes sculptures, tracées sur une pierre dans la sépulcrale enceinte de quelque tumulus, c'est assez pour mille conjectures et trop peu pour une certitude.

Les Français •

 la race des mégalithes Ht suite la nation IV des CelteSy à laquelle on a si longtemps attribué

LBS les grandes pierres armoricaines.

CELTES Les premiers rayons de Thistoire^ quand ils

tombent sur notre terre gauloise, n'y montrent point une race unique : du Rhin aux Pyrénées, des fjords armoricains aux anses de Ligurie, la Gaule portait au moins quatre grands peuples : des Kymris, hauts et blonds, dans le Nord-Est; des Celtes, bas et trapus, à FOuest et au Centre ; des Ibères, au Sud ; des Ligures, à TEst et au Sud-Est. Rien ne nous dit que ces quatre peuples fussent, chacun chez eux, d'un bloc homogène : au contraire, et Ton doit croire que plus d'une tribu d'hétérogènes les bravait encore dans les vallons reculés, dans les marécages, sur les monts, et dans les forêts, qui sont les éternels asiles des proscrits.

Que les Kymris du Nord et du Nord-Est de la Gaule, les Celtes ou O&ulois du Nord-Ouest et du Centre eussent ou non le même sang dans le cœur (mais on suppose qu'ils parlaient des dialectes d'une même langue, sœur du latin, du grec, du germain, du slave, du lithuanien, et autres idiomes dits aryens) ;

Que les Ibères du Sud-Ouest fussent ou ne fussent pas les Basques d'aujourd'hui ;

Que les Ligures, qui couvrirent un moment le bassin du Rhône et empiétèrent sur ceux de Garonne, Loire et Seine, aient ou non appartenu à la même race que les Ibères;

En tout cas, ces confédérations, ces clans, tels qu'ils se composaient alors, mêlés entre eux et mêlés à leurs prédécesseurs sur le sol des Gaules, forment la trame de notre nation : ni Rome, ni les Germains ne brisèrent le tissu, mais ils y ajoutèrent quelques fils.

Il n'en est pas des Celtes ou Gaulois comme de la race des mégalithes et de celle des cavernes, on ne les ignore pas entièrement; mais, du .fait de la négligence méprisante des Romains, leurs asservisseurs, on ne sait ni leurs origines, ni leur histoire, ni leurs mœurs, ni leur langue; tout ce que nous en avons appris vient de documents indigents, gà et là de quelques lignes.

D'où venus? De l'Orient sans doute : des immenses plaines de l'Asie par les plaines, immenses aussi, où l'on parle maintenant le russe. Quand, comment et pourquoi? Nuit noire!

Fixés, les jours venus, dans une patrie définitive, ils croissent en nombre, en puissance, et redoutés autour d'eux; cette patrie, c'est surtout, à la droite du Rhin, sur le Neckar, le

Main, le haut Danube, des régions fières aujourd'hui de leur c excellence », voire préexcellence germanique, sous les noms de grand -duché de Bade, Wurtemberg, Bavière, Hesse; c'est aussi la Bohème, victorieusement disputée maintenant par le Slave au Germain. Cette Bohême, cette Bavière, et chez nous le petit pays landais de Buch, dont le nom vit encore dans la Teste de Buch, ces trois inégales contrées s'appellent ainsi fraternellement d'après la nation celte des Boîena,

Puis dans un temps relativement récent, car la ville qui devait les dénaturer en leur enlevant leur langue, Rome, était déjà fondée, ils essaimèrent au loin, à partir du vii« siècle avant Jésus-Christ.

Ils se lancèrent, se poussèrent, se dispersèrent ici, se concentrèrent là, sur les froides plaines, alors très forestières et marécageuses, de la Germanie septentrionale, sur la Gaule jusqu'à l'Océan, jusqu'aux Pyrénées, jusqu'à la Méditerranée*, puis ils franchirent cet Océan, ou du moins son grand détroit, sa Manche, pour couvrir la Grande-Bretagne et l'Irlande; ils traversèrent les Pyrénées pour conquérir l'Ibérie et s'y mêler à ses nations sous le nom de Celtibériens; ils passèrent avant Annibal par-dessus les Alpes, ils s'emparèrent de la Haute Italie, depuis le Golfe des Ligures jusqu'à l'Adriatique; ils attaquèrent Rome et faillirent l'effacer du monde : plus heureux que le Carthaginois, ils la prirent et la rançonnèrent, mais ne purent, ne surent ou ne voulurent la détruire. D'autres hordes descendaient le Danube et dominaient ses plaines et ses monts, en lUyrie, en Pannonie, en Dacie et jusqu'à la mer Noire; plus encore, jusque sur un plateau d'Asie Mineure qui reçut d'eux le nom de Galatie.

Mais souvent se disséminer, c'est se perdre; et trop conquérir, c'est être conquis. Ainsi en advint-il de ce grand peuple dont les anciens ne se lassent pas de nous dire qu'il était ultracourageux, turbulent, éloquent, vain, léger, fanfaron : nation de grands enfants destinée à ne pas vieillir.

En effet, la mort les guettait, non comme race, mais comme peuple gardant ses mœurs, ses imaginations, ses conceptions, sa philosophie, sa langue, suivant jusqu'au bout ses penchants originels et disposant souverainement de son histoire. Les Germains lui prirent la Germanie, et bien plus tard la Grande-Bretagne et l'Irlande ; les Romains le vainquirent en Italie, en Espagne ; ils le disloquèrent, le désossèrent et l'absorbèrent en Gaule, du Rhin aux Pyrénées, et les Eburons, les Trévires, les Ménapiens, les Morins, les Médiomatrices, fes Leuques, les Rèmes, les Bellovaques, les Parisiens, les Lingons, les Sénons, les Eduens, les Séquanes, les Helvètes, les

Les Français,

Allobroges, les Voconces, les Helviens, les Volques Arécomiques et les Volques Tectosages, les Ruthènes, les Gabales, les Vellaves, les Arvernes, les Cadurques, les Pétrocoriens, les Nitiobriges, les Santones, les Lemovices, les Pictones, les Bituriges, les Turones, les Andes, les Carnutes, les Aulerques, les Redones, les Vénëtes, les Namnëtes, etc., bref en Gaule, les nations gauloises disparurent dans la Gallo-Romanie, sans laisser d'elles (sang à part) autre chose que des noms de pays, de villes, quelques mots dans la langue néo*latine issue du parler de Rome et, bien entendu, des superstitions, des usages, des tournures de pensée, et tous les legs invisibles obscure* ment départis par les ancêtres à leurs descendants :

Quod latei areanâ non enarrabile fibrâ.

Les Hellènes précédèrent les Romains en

V Gaule. A partir de Tan 600 environ avant Jésus- LES Christ, ils s'établirent en républiques commer-

GRECS çantes, sur le littoral du golfe du Lion : républiques de nom seulement, comme toutes ou presque toutes les communautés républicaines de Tantiquité, pures oligarchies fondées sur Fesclavage des tribus vaincues et sur la spoliation des pauvres.

Les c démocraties » de la race des Hellènes en Gaule furent des gouvernements de marchands; elles essaimèrent de Marseille aux Pyrénées, et de Marseille à la Corniche où les Alpes embrassent la mer.

Qu'eurent-elles de dominance ou d'influence sur le Ligure, le Celte, l'Ibère, le Celtibère? On ne sait. 11 en reste des noms, Agde, Antibes, Nice, Monaco, etc., et des traits de visage, de plus en plus abolis, chez les Arlésiennes jadis superbes.

Après les Grecs, les Koma/ns, leurs vain-

VI queurs. Ils entrèrent en Gaule, comme aupara- LES vaut les Hellènes, par Marseille, qui devant ses

ROMAINS montagnes blanches, au bord de son flot bleu, était, comme elle est encore, la grande porte ouverte sur le val du Rhône et l'intérieur des terres, jusque vis-à-vis des Bretons < divisés du monde » et jusqu'au fond de cette Germanie, alors inconnue des Romains derrière ses forêts sauvages, dans ses marais, par delà le Rhin et par delà les Alpes. La fille de Phocée, menacée de vol, viol et maie mort par ses voisins, donc ses ennemis, les Celtes, les Ligures, invoqua Rome; et Rome accourut, moins pour soutenir le faible que pour confisquer, suivant sa coutume, et le

faible et le fort. Cette ville, d'ailleurs, leur importait, étant sur la graiide route de terre entre Tltalie et FEspagne. Dès qu'ils furent arrivés dans le pays en alliés, ils y restèrent en maîtres; ils y bâtirent ou plutôt y agrandirent et c civilisèrent » Aqum Sextiee (Aix), NaTbo (Narbonne), Arelate (Arles), Arausio (Orange), Nemausus (Nfmes) ; et cette admirable contrée, pareille comme sol, ciel et soleil, à leur Latium, à leur Etrurie, à leur Samnium, devint la c Province », notre Provence.

Ensuite César c vint, vit, vainquit », mais très péniblement, par des guerres atroces, égorgement de dix ans de durée, comme le siège de Troie; les Gaulois, non moins courageux que les Romains et défendant leur terre, sous leur climat, succombèrent : ils étaient divisés, et n'avaient ni la tactique des légions, ni le plan longtemps médité, ni la fourberie du divin Jules.

La Gaule devint chose romaine et les Romains s'y installèrent çà et là de plus en plus, surtout dans la c Province >, et dans la Narbonnaise : de celle-ci ils descendirent par Tolosa (Toulouse) le long de la Garonne jusqu'à la mer Atlantique; de celle-là ils remontèrent Rhône et Saône jusqu'à la Seine, jusqu'au Rhin. Mais, au vrai du vrai, et malgré ce qu'on en raconte, leurs colonies furent peu nombreuses ; ils ne rendirent point en sang italien ce qu'ils avaient tiré de sang gaulois à la Gaule : des administrants, des généraux, cal[)oraux et soldats, des entrepreneurs de plaisirs, des spéculateurs, des touristes, c'est surtout ce que reçut d'eux le pays conquis par le c paillard chauve ».

Celtes, Kymris, Ibères, Celtibères, Ligures, le sol avait partout ses maîtres, laboureurs, bergers, bûcherons; chaque plaine ou val portait sa tribu; chaque mont ardu, chaque pointe ou plan de colline propre à la résistance dressait son < oppidum ». Rare était la place vide le Romain ne détruisit point le paysan et ne le remplaça pas; il l'entortilla dans ses lois, il l'emprisonna dans les mailles du Gsc, il lui prit sa sim« plicité de barbare, il détourna son esprit en lui enseignant le latin, d'abord très lentement, sinon dans la ville, puis plus vite, quand la langue du Latium, devenue le verbe général de l'Église chrétienne, pénétra partout avec l'apôtre jusque dans les taudis de la montagne neigeuse.

Par là triompha Rome en Gaule, et non par l'infusion de la vie charnelle. On peut croire que pendant cinq cents ans de règne elle travailla moins à la perpétuité du peuple dont elle traversait le destin que ne le fit en quelques années une bande de BretoRSy lorsque, vers la fin de l'Empire, des foules celtiques

Les Français,

passèrent de la Grande-Bretagne dans TArmorique, laquelle dut à ces immigrants son nom de Petite-Bretagne, aujourd'hui Bretagne tout court : ainsi se renforça d'un coup Télément celtique plus qu'il ne s'adultéra jamais d'élément romain; ou, pour plus d'exactitude, ainsi se mêlèrent à des Celtophones, dans un coin de la Gaule, d'autres Celtophones, qui peut-être n'étaient leurs parents que par les formes du langage.

Quelques siècles mirent une Gaule latinophone à la place d'une Gaule celtisante, avec ses noms de villes transformés entièrement, non par corruption du celte au latin, mais parce que les villes, du moins presque toutes, perdirent, soit leur ancien nom gaulois, soit leur nouveau nom romain (le plus souvent nom de flatterie en l'honneur du divin Auguste) pour le nom de la nation dont chacune d'elles était la capitale. Ainsi Lutetia, chez les Parisii, devint Paris; Augusta, chez les Trévires, devint Trêves; Durocortorum, chez les Rémi, devint Reims; Augustobonay chez les Tricasses, devint Troyes; Agedincum, chez les Senones, devint Sens; Avaricum^ chez les Bituriges, devint Bourges; Cœsarodunum^ chez les Turones, devint Tours; Augustoritum, chez les Lemovices, devint Limoges; Vesunna, chez les Petrocorii, devint Périgueux; Limonum^ chez les Pictones, se transforma en Poitiers; Mediolanurriy chez les Santones, en Saintes; Juliomagus^ chez les Andes ou Andegavi, en Angers; Ccmdivicnum, chez les Namnètes, en Nantes; etc., etc. Ce fut presque une loi générale.

Quelles étaient les limites de ces nations? On ne les connaît pas exactement, mais on en a quelque idée, par à peu près, en les faisant concorder à grandes lignes avec les séparations présentes entre nos départements, arrondissements, cantons. Lorsque la Gaule eut passé du polythéisme au christianisme, le tracé de divorce entre les tribus gauloises continua fidèlement sur de longs trajets sinueux, à séparer les divers diocèses; puis à la fin du xviii* siècle, on calqua plus ou moins les frontières des circonscriptions administratives sur celles des diocèses.

Un fait dont on est sûr, c'est que le nom celtique d'Evtranda, Igoranda, Icoranda, traduit en Ingrandes, Ingrannes, Eygurande, Aigurande, Yvrande, Guirande, etc., marque des lieux de partage entre peuplades antéromaines. Tels : Ingrandes sur Loire, à la commune frontière des Andes et des Namnètes; Ingrandes sur Vienne, à celle des Turones et des Pictones; Aigurande, sur son tertre froid de 423 mètres dont les eaux descendent en tour d'horizon vers Indre, Bouzanne, Creuse, à celle des Bituriges Cubi et des Lemovices; Ingrandes sur Anglin, à cette même borne des Lemovices et des Bituriges ; Ingrannes,

dans la forét d'Orléans, à celle des Carnutes et des Senones; Eygurande, voisine du clair Chavanon, à celle des Lemovices et des Arvernes; la Guirande, non loin de Centras, près da Lary, tributaire de Flsle, à celle des Santones, des Petrocorii, des Bituriges Vivisci, etc.

Avant et après la subite arrivée de Celto-

vn phones en un lieu restreint du pays, dans une

LES presqu'île, des Oarmains entre Barbares envahi-

GBRMAiNS, rent longtemps la c Gallo-Romanie », s'y répan-

SCYTHES dirent au loin et finirent par la conquérir. ET SARMATES Veuus cn plus grand nombre que les Romains, et souvent avec leurs femmes, ils prirent plus de part que les Latins à la naissance de notre peuple, mais, à l'inverse des conquérants partis de la c Ville Eternelle >, leur langue ne triompha ni du latin, déjà très puissant en Gaule, ni du gaulois, vivant encore.

Invasion longue, multiple, tenace : les Francs dans le Nord-Ouest, jusque vers Paris; les Burgondes dans le bassin de la Saône, les Visigoths dans la conque de la Garonne; ce transport de peuples modifia quelque peu la race; quelque peu la langue, non point dans son esprit, sa texture, mais par l'entrée de quelques centaines de mots.

Il n'en laissa pas moins l'une et l'autre intactes, celle-ci latine, celle-là gauloise, avec tous les éléments dont s'étaient mêlés les conquérants dits gaulois sur la terre de Gaule.

Quelle obscure et douloureuse aurore que celle de la nation française à cette époque maudite, au temps des Mérovingiens et des premiers Carolingiens : car c'est bien alors que, passée de sa première incarnation gauloise à sa seconde incarnation gallo-romaine, elle mua de nouveau pour devenir française par la perte insensible de son parler latin dont elle fit en quelques siècles, par évolutions sourdes, son idiome c définitif et sans remise! »

L'invasion romaine avait été brusque, et la Gaule vite étranglée par des mains puissantes habituées depuis des centaines d'années aux exécutions sommaires. Tout autrement, l'invasion germaine fut plutôt une très longue infiltration mêlée d'irruptions; non plus guerre à mort entre deux grands peuples et, pour ainsi dire, duel au dernier sang, mais des assauts éternellement renouvelés : une horde ici, une horde là, d'autres ailleurs, tantôt avec continuité, tantôt avec intermittence, ainsi qu'une armée qui mettrait des siècles à conquérir un pays et dont les derniers traînards arriveraient après la mort des arrière-neveux de Tavant-garde des conquérants.

Les Français,

Ils venaient de toute Germanie, de toute Scythie et Sarmatie, ces hommes de la grande invasion : Francs et Saxon partis des sables, des sapinières, des étangs de la grande plaine du Nord, des palus disputés par la mer et les fleuves à la terre et par la terre à la mer et aux fleuves ; Suèves habitant entre l'Elbe et TOder jusqu'aux racines de la péninsule cimbrique où vivaient ces Angles qui passèrent leur nom à l'Angleterre; Burgondes venus de la Germanie centrale, des rives gracieuses du Main; Vandales arrivés des monts Carpâtes; Visigoths dont les chevaux pâturaient sur la rive gauche du Danube, au pied méridional de ces mêmes Carpates, là où les Roumains parlent à ce jour un patois néo-latin; Ostrogoths installés, comme le dit leur nom de Goths de l'Est, à l'orient ou plutôt au nord-est des Visigoths ou Goths de l'Ouest, dans les plaines sarmates parcourues par le Borysthène, aujourd'hui Dnieper; Alainsûu bas TanaTs ou Don inférieur, au nord du Caucase, entre mer Noire et mer Caspienne; Huns du plan des Steppes, au nord des Alains, sur le TanaTs et le Rha ou Volga; et beaucoup d'autres. Tout cela n'était pas allemand, et parmi les terribles malandrins qui fourragèrent si longtemps dans les Gaules si avenantes au prix des marais, des savanes, des sylves empêtrées dans la boue. < cinquième élément » de l'Europe centrale, il y avait, entre autres, des cavaliers mongols, des Turcs d'antan au nez camus, les Huns et les Alains, issus des monts Altaï et des immenses hauts plateaux de l'Asie cen* traie, où ils avaient longtemps combattu, de horde à horde et divisés entre eux, ou contre les Germains, ou contre des peuples divers, rôdeurs dont l'histoire ne se rappelle ni les mœurs, ni les voyages, ni les batailles, ni souvent les noms.

Ces clans, ces tribus, ces confédérations, ces nations, ces fantassins aux pieds meurtris, ces cavaliers en escadrons volants arrivaient, qui d'outre Oural, qui d'outre Vistule, d'outre Elbe, d'outre Rhin, races primitives, bandes cruelles harassées de la marche, furieuses des maux subis, des chocs d'armées, des défaites, des morts, du typhus, de la variole, des fièvres, des blessures, du froid, des chaleurs, des vents, tout au long de leurs sanglants pèlerinages.

Le Rhin était alors le fleuve des Celtes latinisés d'Augusta Rauracorum (Augst, près de Bftle), d'Argentoratum (Strasbourg), de Moguntiacum (Mayence), de Colonia Agrippina (Cologne). Passées les ondes vertes, ces coureurs de fortune, ces quêteurs de terres entraient en contact avec des Gallo- Romains civilisés, riches, amollis, vieillis, indifférents; ils tuaient, violaient, brûlaient, pillaient et démantibulaient, puis, ahuris de la splendeur des villes, des cirques, des jeux, des

thermes, des habits somptueux, des bijoux, des femmes, ils s^amollissaient aussi, plus ou moins vite, selon qu'ils étaient plus ou moins perdus dans la foule c romaine » ; et ainsi après deux ou trois générations, parfois peut-être dès les premiersnés sur le sol usurpé, voici que les conquérants étaient agglutinés à la race vaincue; plus qu'agglutinés, fondus et con* fondus, disparus sauf le nom patronymique Ou le sobriquet, d'ailleurs corrompu à la romaine.

Et déjà les fils des envahisseurs se retournaient avec colère vers l'orient, prêts à repousser les hordes subséquentes de leurs excellents frères d'outre Rhin, attirés eux aussi vers la richesse gauloise, le luxe gaulois, les villes pompeuses, les campagnes si charmantes quand on les comparait aux forêts redoutables des Germains, aux fanges des Sarmates; si tiëdes surtout à ceux qui venaient des Steppes, des marais, des bois par la grand'route septentrionale entre la massive Asie et l'occident de la maritime Europe.

Si donc le galop des chevaux de guerre, les cris des hommes d'armes, le fracas des boucliers entrechoqués, le coup sec des francisques, les cités forcées, les bourgs incendiés, si la guerre fut partout en Gaule, en tous lieux accessibles, ainsi que dix ou douze siècles ensuite, au temps exécré des guerres de religion, si la lutte fut souvent double, d'envahisseurs à envahis, et d'envahisseurs à envahisseurs lors des partages du butin, et ensuite à la division des royaumes après mort naturelle ou assassinat des rois : pourtant, dans cet effroyable remous de meurtres, de rapts, de férocités, un grand œuvre s'accomplissait, une grande semence germait, une grande nation arrivait au monde; < la Germanie, laSarmatie,la Scythie » se résorbaient en c Gaule » et leurs langues disparaissaient avec elles dans le néo-latin plus court, plus clair, moins sonore que la langue de Rome, et de jour en jour croissait l'idiome dont nous nous honorons aujourd'hui.

Une autre invasion fut celle des JATormands,

yiii plus ou moins cousins des Francs, Burgondes et

LES Visigoths.

NORUANDS, Ces Scaudinavcs, pirates abominables, écume-

LES rent les côtes de la Manche et de l'Atlantique; ils

ARABES remontèrent Seine et Loire, et petits fleuves, et

ruisseaux à marées; leurs barques très légères

les portèrent au loin dans l'intérieur jusqu'à des bourgs qui

s'étaient crus protégés par l'improfondeur de leur rivière contre

ces professeurs éminents de la politique du fer et du feu.

Les Français»

La vallée de la Seine les attira plus que toute autre, sans doute parce qu'elle menait à la grande ville, à Paris, dont le pillage leur promettait les délices du Walhalla, paradis des Scandinaves : le rut, l'orgie, Tivresse et le sang.

Ils n'entrèrent pas dans Paris, en vain assiégé, mais ils obtinrent par traité, sur ce môme fleuve de Seine, et au loin sur le rivage de la mer, le beau pays qui prit d'eux le nom de Normandie, N'ayant point amené leurs familles, ils se marièrent aux Gallo-Romaines et disparurent.

Les Normands étant les corsaires du Nord, les Arabes furent les corsaires du Sud. Sans rien dire de leur immense incursion dans l'Ouest, de l'Espagne aux vallées d'entre Poitiers et Tours où leur destin fut scellé, ils piratèrent longtemps sur le littoral de la Méditerranée « rbodanienne », dans le pays de Narbonne, de Maguelonne, et vers l'orient de Marseille, en ce qui fut ensuite Roussillon, Languedoc, Provence.

En certains lieux ils ne firent que passer; ailleurs ils demeurèrent, notamment dans les montagnes littorales des Maures où ils eurent un camp retranché difficile à forcer en ce temps d'armes sans portée lointaine; et ils méditèrent la conquête de tout le pays, aussi loin que la terre porte le galop du cheval : le monde n'étaît-il pas promis, et tout entier, aux louangeurs du Prophète, aux hommes de la c Guerre Sainte »? Et le vrai croyant, mort en conquérant le sol infidèle, n'était-il pas attendu par les vierges dans le lieu des délices, Walhalla sans bière et sans hydromel, — les hommes du Sud étant sobres de nature autant qu'ivrognes ceux du Nord?

Ces Arabes, ces Maures, ces Sarrasins, disons mieux, ces Berbères islamisés étaient peut-être peu ou prou les cousins des hommes de notre Midi de par une communauté d'ancêtres préhistoriques; ils entrèrent dans l'alliance de beaucoup de familles méridionales : jusqu'en pleine Bresse, aux environs de Pont-de-Vaux, près de la Saône, il y a tels villages de sang sarrasin, s'il faut en croire une tradition confirmée par les traits des villageois»

De moindre puissance d'adultération furent IX les Anglais^ alors passablement Français, qui

DBS dominèrent pendant des siècles sur le Sud-Ouest; NOBMANDS et les Espagnols, qui régnèrent sur Flandre et A NOS Franche-Comté; et les tratnards de toutes les JOURS invasions; et les routiers hétérogènes à la solde des rois, des princes ou des seigneurs : Brabançons; gardes écossais du temps de Charles VII, et qui ont

laissé 3000 héritiers, ce dit-on, en Berry, au nord et près de Bourges, à Saint-Martin d'Auxigny et à Ménetou-Salon, où ils se nomment les Forétains; les régiments irlandais; les lansquenets allemands; les c Ibériens » des guerres de la Ligue; les Suisses qui furent les gardes royaux de la Couronne de France; les Mamelouks de Napoléon; les ouvriers de tout métier qu'attira, que garda la France; les matelots jetés sur notre côte par la tempête ou restés après désertion; les trafiquants venus pauvres en c Douce France » et restés par habitude, par reconnaissance et surtout par intérêt; et les courtisans, les écervelés, les déclassés, les aventuriers, les misérables envoyés par l'étranger, auquel il ne faut point reprocher la lie qu'il verse chez nous puisque nous en versons chez lui.

Les invasions armées qui jettent un peuple

X dans un autre ont cessé de créer, par effraction,

INVASIONS des foyers doubles, des races mêlées, des parlers

MODERNES, biHugues; mais les intrusions pacifiques sont

ADULTÉRA- dcvcnues formidables.

TiON Elles ne peuvent violer la langue des nations

PACIFIQUE et ne font qu'effleurer leurs mœurs; pour le sang, c'est autre chose, elles ne cessent de l'adultérer; d'heure en heure elles transforment le peuple français; Belges, Italiens, Espagnols, Allemands, Suisses, Polonais, Anglais, viennent par milliers planter leur tente en France. Chez nous le climat est égal, la vie gaie, les vins délicieux. Aussi les Polonais, les Russes et tous autres Slaves nous préfèrent à leurs froides forêts, à la Vistule, à la Sibérie.

V Anglais compare nos jours riants à ses brouillards pleureurs : usine pour usine, mieux vaut celle qu'éclaire un rayon de soleil.

L'Aiiexnand de toute Allemagne, Rhénan, Bavarois, Souabe, voire Prussien, quitte pour nous sa patrie neigeuse et caporalesque; plus que personne au monde il chérit l'adage : Ubi bene, ibi patria. — Où l'on est bien, c'est la patrie! — 11 dit aussi : Patria est ubi pascor^ non ubi nascor. — Ma patrie est où je pais, non où je nais.

Le Belgêy tant Wallon que Flamand, étouffé dans son petit pays par 6 500000 autres Belges, vient en France par bandes, plus que toute autre nation, absolument et relativement.

Le Suisse^ à l'étroit dans son Helvétie, aime la France, où les horizons sont plus larges, et où l'on fait fortune, ce qui charme la gent montagnarde.

Vltalien, homme vif, enthousiaste et pourtant pratique,

Les Français»

avec toutes les ruses du savoir-faire, est attiré par nos grandes villes, Marseille, Lyon, Paris; et travailleur sobre, infatigable, bravant pluie et soleil, il pioche et brouette la terre, il cloue les traverses des voies ferrées, creuse les canaux, extrait la pierre, la taille, la dispose et Tétage en maisons.

U Espagnol passe les Pyrénées avec un vaste mépris pour une terre qui n'est ni Léon, ni Castille, ni TAragon, ni FAndalousie; mais, une fois chez les Gavachos, ainsi qu'il nous appelle, ouvrier, terrassier, exilé politique, déserteur, homme fuyant la justice pour un coup de navaja malheureux, il se francise lentement et ne revoit pas toujours l'Espagne.

V Américain du Sud, castillanisant ou lusitanisant, vient jouir de Bordeaux, surtout de Paris, qui est pour lui comme une seconde patrie; parlant Tune ou l'autre langue péninsulaires qui sont sœurs de la nôtre, sachant notre idiome ou le comprenant sans l'avoir appris, lisant volontiers nos livres, la France lui plaît.

L'Américain du Nord, le Yankes vient étaler à Paris le luxe hautain qu'il doit au pétrole, à la houille, au fer, à l'industrie, de la plus simple à la plus compliquée, aux immenses tueries de porcs, aux monopoles de l'argent, aux fièvres, aux enthousiasmes, aux insomnies, aux désespoirs de la chasse à l'or fauve.

Le recensement de i896 a trouvé parmi nous 1 027 490 étrangers, contre 1 101798 en 1891, et 1 115 214 en 1886, année de dénombrement quinquennal où ils ont été le plus nombreux. Après avoir crû longtemps, et très rapidement par suite de la prospérité de la France, des travaux vraiment innombrables entrepris à la fois dans tous les lieux du pays, chemins de fer, canaux, ports, fortifications, prétendus embellissements des villes, ils diminuent depuis une décade parce que ces travaux ont cessé ou qu'on les a ralentis ; parce que < Belle France » s'est appauvrie; parce que la loi de naturalisation de 1889 a déclaré Français tout individu né sur notre sol, avec faculté de répudiation à l'ftge de vingt et un ans s'il y est né d'un père étranger, sans répudiation possible si ce père y est né lui-même.

Ainsi tous les forains deviennent, s'ils restent définitive^ ment chez nous, la souche d'une famille française; et cela presque toujours dès la première génération, vu que les jeunes gens nés en France d'un père né hors de France optent rarement à vingt et un ans pour la patrie de leurs ascendants.

1027491 étrangers sur 38 517975 habitants, cela fait un

forain 6urd7 à 38 résidents en France; ou enicore 265 à 2M sur 10 000 personnes.

Le Nord avec 263 656 non Français; la Seine avec 186 792 ; les Bouches-du-Rhône avec 97 765; les Alpes-Maritimes avec 54 702; le Var, avec 33 807; Meurthe-et-Moselle avec 33060; les Ardennes avec 25 567, ce sont là les départements les plus chargés d'étrangers; le Centre et FOuest en ont encore très peu, mais de proche en proche et par le va-et-vient qui est la respiration d'un pays, le sang des divers peuples s'infiltre dans toute la nation française ; et naturellement c'est des frontières, de Belgique, du Luxembourg, d'Allemagne, de Suisse, d'Italie, d'Espagne, que part la vague et que l'ondulation se propage.

Parmi les étrangers, ceux qui se naturalisent le plus volontiers ce sont nos frères de langage ou d'affection, et nos demifrères néo-latins : au premier rang les Italiens, au second les Belges, ensuite les Alsaciens-Lorrains : ceci en nombre absolu ; les plus zélés relativement à devenir, ou plutôt à redevenir Français, on les devine sans qu'il soit besoin de le dire : les Alsaciens-Lorrains ont soif de rentrer dans le peuple dont le sort les exile.

N'y eût-il ni naturalisation de plein gré, ni naturalisation légale, le résultat serait le même au bout de deux ou trois générations, car ki deux forces interviennent, qui sont incessamment agissantes : la fusion, le milieu ; les étrangers, même en très grand nombre, finissent bon gré mal gré, et sans aucune exception, par s'adapter à la langue, aux us, aux climats de notre pays ; chaque an, chaque mois, chaqfue jour, on peut dire à chaque minute, ils perdent un peu des caractères de leur extranéité; et leurs (ils, dont la mère est presque toujours française, n'ont plus rien de commun avec la patrie de leurs ancêtres; leurs premières syllabes mollement bafouillées sont des syllabes françaises, des balbutiements néo-latins, et non pas allemands ou polonais ou russes.

Ainsi, nous possédons un Chinois, d'ailleurs naturalisé, dans un de nos départements du Sud-Ouest : ses enfants, s'il en a, ne jargonnent point le c pékinois », pas plus qu'ils ne portent la queue de cheveux nationale. Ainsi encore, le jadis si célèbre Dumollard, l'assassin des bonnes de Lyon, le guillotiné de Montluel, ne savait point le magyar, bien que fils d'un déserteur hongrois : c'était comme un Français < pur sang » et il ne parlait' qu'un c lyonnais > assaisonné de patois.

La France n'a donc rien à craindre du flot d'étrangers qui l'inonde et qui est pour elle comme le Nil pour l'Egypte, le

Les Français,

Niger pour les marches de Tombouctou, le Jaune et le Bleu pour la Chine, le Mékong pour la Cochinchine et le Cambodge, un très précieux élément de fécondité.

Pourtant on s'inquiète : au delà d*un million d'étrangers, chaque année accrus par les arrivées presque autant que diminués par les départs, en un pays où les naissances n'équilibrent pas toujours les décès! Que deviendra la race française?

La race française! Elle ressemble à celle des Yankees : au jour glorieux du 4 juillet, anniversaire de l'indépendance américaine, des centaines de milliers de citoyens de la Grande République roulent en torrents dans les rues de New-York, r c Impériale Cité » ; ils brandissent les étendards brodés de 46 étoiles, autant que d'États dans l' c Union », ils s'égosillent en cris patriotiques, ils chantent du nez les deux hymnes nationaux Star sp&ngled Banner! (Drapeau semé d'étoiles!), Hail Columbia ! (Salut, Amérique !), et la chanson chauvine de Yankee doodle ! Sur ces centaines de milliers, à peine si le tiers descend des < premiers pères de la nation », des insurgés de la Nouvelle-Angleterre; un autre tiers a pour ascendants les ennemis mêmes de ces insurgés, les Britishers vaincus alors en réalité non par les Yankees révoltés mais par les Français; le dernier tiers provient de races qui furent absolument indifférentes à ce conflit national : d'Allemands, de Scandinaves, de Finlandais, de Suisses, de Hollandais, de Flamands, de Tchèques et Slovaque^, d'Italiens, de Ciosmopolites.

En existe-t-il moins un peuple des Yankees fortement discipliné par l'héritage des mêmes mœura c américaines », de la même langue anglaise, de la même direction d'esprit sèchement, strictement pratique; nation où le c milieu » est assez puissant, on peut dire : assez dévorant, pour se passer du secours des siècles : une génération , deux au plus suffisent pour muer tous ces troupeaux d'immigrants en une seule et même anglophonie.

Voici pourtant qu'ils se révoltent contre le principe même de leur grandeur; ils ont cessé d'être tout à tous, ils n'accueillent plus les colons sans les avoir dévisagés, ils veulent les choisir; ils refusent les analphabétisants, ils renvoient les pauvres.

Ils oublient que le pauvre est la source du riche, comme aussi le riche est la source du pauvre puisque un siècle à peine, quelquefois plus, rarement moins, sépare ces deux p61es de l'humaine destinée : quatre-vingts, cent, cent vingt ans sont assez pour mener une famille de la glèbe la plus basse et dure à la plus haute finance, puis, invereement, des palais éhontés

du luxe à la boutique de Fouvrier, à Féchope du saTctier, au tombereau du balayeur des rues ; ils récusent les Italiens bruns, les Slaves roux, et ne souffrent de bon cœur que les gens du Nord, comme si le nom de c Nordistes » sous lequel les Yankees septentrionaux ont vaincu leurs frères c Sudistes » les avait à tout jamais dissociés de la nature et de V c humanité » du Midi.

Nous que presse également l'immigration des continentaux de TEst et des péninsulaires d'Italie et d'Espagne, nous devons nous féliciter à la fois des uns et des autres ; chacun nous apporte ses vertus propres, Belges, Néderlandais, Allemands, Luxembourgeois, Russes, Polonais, Suisses, Italiens, Castillans, et tous ensemble nous aident à lutter contre la stérilité de notre sang.

Plus tard, nous en verrons bien d'autres, nous et tous les Occidentaux d'Europe, si nous persistons, de la Vistule à l'Adour, à mépriser toujours plus le travail de la terre : on verra les Jaunes amenés par le transsibérien, les Noirs amenés par le transsaharien, envahir nos campagnes, et après nos campagnes, nos villes. Qu'adviendra-t-il alors de nos orgueilleuses races? Elles se mêleront, à la c brésilienne ».

Inquiétante ou non pour la pureté du métal français, l'immigration des étrangers repare incessamment la France, qui est malheureusement, dans l'instant présent, l'un des plus inféconds parmi tous les peuples.

Un idéal, des mœurs simples, des familles XI fécondes, voilà les trois forces vives d'un peuple.

STAGNATION Un idéal : un bourg de voleurs, Rome devint FBÉMÉDiTÉE la maîtressc du monde par la fierté de ses grands DE LA et par l'orgueil de son nom ; dès que la cité des NATION Sept-Collines eut dompté ses voisins. Étrusques, FRANÇAISE Latins, Samnites, Grecs campaniens, elle méprisa le reste des hommes. C'est le zèle de la Loi qui fit l'empire des Arabes, la haine du More qui fit l'Espagne, le fanatisme qui fit les Yankees ; le dogme de l'infériorité des Velches a cimenté l'Allemagne; la vision de Constantinople, la tentation de la mer et peut-être l'espoir de l'Inde et de la Chine poussent la Russie vers le Sud et vers l'Est.

La France eut aussi son rêve, la frontière du Rhin, songe faux et creux qui fut notre malheur; et c'est à peine s'il s'éveille chez nous un nouvel idéal : l'empire de l'Afrique, de Mogador à Tripoli, d'Alger à Brazzaville, de Dakar au Nil Blanc.

Des mœurs simples . les Romains furent longtemps un peuple frugal, dur, grossier, quelque peu barbare, et, pour

Les Français.

tout dire, c auvergnat » : c'est alors qu'ils soumirent la Terre; dès qu'ils connurent les Grecs, puis l'Orient, leur destin pencha; les rhéteurs, les joueurs de flûte, les baladins, les cuisiniers, les épileurs, les professeurs de bon ton, les flatteurs empoisonnèrent leur sang rustique ; il ne leur fallut plus seulement du pain, mais aussi des théâtres.

Les peuples qui débordèrent ou débordent sur le Globe, Arabes du désert, Germains des bois. Turcs et Mongols des steppes, Slaves des plaines. Irlandais des bogs, Canadiens- Français bloqués par l'hiver, furent ou sont des nations rustiques ou pastorales ayant pour tout palais la chaumière ou la tente.

Le luxe est le plus redoutable des faux dieux : qui l'adore perd la virilité, la conscience ; comme l'homme de Sybaris il est vaincu par une feuille de rose ; eunuque autant qu'on peut l'être en dehors des sérails, il ne témoigne plus pour le juste, il ne lève point l'épée contre le superbe, il n'étend ses mains impures que pour les faux serments.

Or la France, jadis agreste, devient de plus en plus Tasiie et l'exemple du luxe; sans les montagnes, dernier temple de la sainte simplicité, elle sacrifierait tout entière à l'autel des vœux stériles.

Même ces montagnes escaladées de tous côtés par des chemins de fer ont maintenant leurs villes de jeux, leurs tripots et bastringues, leurs théâtres, leurs oisifs, leurs c joyeux noceurs », leurs cosmopolites; et, par surcroît d'infortune, la fée verte de l'absinthe, les alcools impurs, les liqueurs toxiques, les apéritifs ont fait d'une nation très sobre il y a quelques années un peuple qui se condamne de lui-même à l'hébétude, aux tics, aux folies, à la mort.

La fécondité des familles suit la simplicité des mœurs : c'est par elle que l'Angleterre, lie étroite, a fondé vingt nations; plus que des victoires de hasard elle donne à l'Allemagne la conscience de sa force; elle promet à l'immense Russie, jadis petite Moscovie, la domination du Vieux Continent ; en Amérique, de 65 000 paysans abandonnés sur les quelques arpents de neige de M. de Voltaire, elle a fait en cent quarante ans un peuple de deux millions d'hommes qui refoule ou submerge et noie les Anglais, les Écossais, les Irlandais de son voisinage, ajoute des quartiers français aux villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre, et couvre de villages le Far- West des Yankees et le Nord-Ouest des Canadiens.

La France a parmi les nations de l'Europe le honteux c privilège » de l'infécondité. Et par cela même elle prouve

qu'elle est le peuple le plus réellement civilisé de TOccident, dans toute l'étendue du mot civilisation, avec tout ce qu'il comporte de vanités, d'erreurs, de tares et de défaillances.

Mais sur cette route périlleuse, avec le néant pour but caché, les autres pays du monde marchent derrière la France : loin derrière elle sans doute, mais en pressant le pas pour l'atteindre et qui sait? pour la dépasser. Partout les statistiques vitales, bien interrogées, répondent uniformément : passé certain niveau d'égalité, de bien-être, de luxe, de compréhension pratique (ou censée telle) des intérêts de famille, l'égolsme individuel ou familial s'éveille et devient terrible: Tout pour moi, tout pour les miens, ou plutôt tout pour moi et le mien, mon fils, mon «nique! c'est la presque universelle devise. Et chacun de mourir sans postérité, ou de n'élever qu'un fils, ou qu'une fille; et souvent ni l'un, ni l'autre, par une vengeance de la nature longuement, constamment, obstinément, effrontément outragée. Ce fils, s'il arrive à l'âge d'homme, sera grand avocat, grand médecin, chef de bureau, député, sénateur, ministre, homme de cheval, homme de loisir, arbitre des élégances. Et surtout, per fss et nefas, par toutes les divinités du Styx, il sera riche, millionnaire, milliardaire : alors il brûlera sa vie à outrance, en un effort inouï, entre tous les désirs, toutes les satiétés, toutes les vanités, tous les effondrements, y compris celui de la fortune, et souvent celui de l'honneur, en un train de jours et de nuits dont ne voudraient, bien informés, ni le galérien, ni son garde-chiourme. Et la fille, elle, sera très riche et se mariera princièrement.

Tels sont, en France, les vœux secrets ou avoués des pères, et l'avenir qu'ils préparent, eux et les mères, aux héritiers de leur nom, de leurs ambitions, de leurs vices ; tels seront bientôt ou tels sont déjà les souhaits des Blancs, des Aryas, des Élus, des Civilisés de par le monde : la natalité décroît, ici plus lentement, là plus vite, là très vite, chez toutes les nations supérieures, Anglais et Yankees, Scandinaves, Belges, Suisses, Allemands dans les régions opulentes; aux bords de la Tamise, de la Tay, de la Liffey, du Shannon comme aux rives du Rhin, de l'Hudson, de l'Ohio, de la Delaware ; en Ecosse comme en Nouvelle-Angleterre, en Nouvelle-Zélande, en Californie, en Australie, chez le Suédois comme chez le Suisse et chez le Wallon, comme chez FOntarien. La sève humaine, celle que prouvent les naissances, ne bouillonne plus que chez les peuples encore barbares ou jusqu'à un certain degré semi-barbares : Russes, Roumains, Slaves d'Autriche ou des Balkans, Polonais partagés par les trois grands empires,

Les Français.

Italiens des montSy Espagnols des sierras, plateaux et pÀramos, Lusitaniens, et la plupart des nations encore très jeunes sur de vastes espaces à conquérir : Algériens, Canadiens-Français, Brésiliens, Argentins, etc.

Il y a là une loi de la nature, dont on ne se doutait guère il y a seulement vingt ou trente années, quand on croyait le Globe menacé, comme le radeau de la Méduse^ de porter une humanité qui se déchirerait pour vivre et se mangerait ellemême, en simple et pure anthropophagie. Or, voici qu'on peut craindre que le < combat de la vie » finisse en quelques âges d'homme faute de combattants.

Y avait-il bien six millions de Gaulois en

XII Graule, au temps romain? Bien savant qui le

DIMINUTION prouvera ; on Tadmet cependant.

RBLATivB En 1789, on se trouvait environ 24 millions

DU NOMBRB d*hommes sur la terre de France : quatre fois plus

DBS que de Gallo-Romains au bout de quinze siècles ;

FRANÇAIS et peut-être pas beaucoup plus qu'au xiii®, au

XIV» siècle, et jusqu'à l'aurore de la guerre de

Cent Ans. Certes nos villes sont bien autrement animées qu'en

1200, 1300 ; parmi ces villes tel baraquement où l'homme déborde,

entrepôts devant une forêt de mâts, assemblées d'usines, puits

de houille, ateliers sans fin, n'était alors qu'un hameau, parfois

un désert ; et çà et là des contrées ont doublé, décuplé leurs

demeures; mais aussi que de cités ont décru, disparu, que de

montagnes ont moins de maisons qu'il y a six cents ans ! Et les

maisons aujourd'hui presque silencieuses dans les trois quarts

de la France, étaient alors bruyantes et riantes avec enfants

dans tous les coins.

La Peste Noire secoua ses poisons, et, après ce fléau c dont bien la tierce partie du monde mourut >, le canon, la dague et l'arquebuse, l'Anglais, l'Armagnac, le Bourguignon, le Lansquenet, le Protestant, le Catholique, agrandirent les cime* tières autour des églises de la France de saint Louis; pendant deux siècles et demi de fatales années, la vie ne put racheter la mort; et peu à peu la solitude étendait son froid empire sur le plus beau royaume du monde.

En revenant à cent ans en arrière, nous voyons la France peuplée de 24 millions d'hommes, l'Autriche de 18, la Russie de 17, l'Allemagne de 15.

Aujourd'hui la France, étant à 38 millions 1/2, accroissement d'un peu plus de moitié, n'égale pas l'Autriche, qu'elle dépassait d'un quart il y a cent ans : il s'en faut, car l'empire

aux deux gouTemements, aux dix ou douze langues, avec autant de peuples, compte aujourd'hui plus de 42 millions d'hommes, sans les 1600000 habitants de la Bosnie-Herzégovine, pays de nouvelle conquête, ou pour mieux dire, de récente annexion : FAutriche ne les a pas conquis; ils lui sont venus par voie sournoise, diplomatiquement, injustement, sans qu'elle ait rien fait pour les acquérir avec un semblant d'équité. La Russie, grandie de son propre sang plus encore que par d'immenses conquêtes, dépasse 130 millions d'âmes, sept à huit fois les 17 millions d'alors ; les Allemands ont bien plus que triplé leur race en Allemagne en dépit d'un très vaste épanchement d'émigrants vers l'Amérique du Nord, et un peu vers toutes les régions du Globe; enfin, au delà du fossé dont une eau salée sans profonds abîmes ronge les falaises de craie, la Grande-Bretagne et l'Irlande où, comme dit plus haut, le (lot de vie commence à décroître, ont semé de colons tous les pays « anglo-saxons > de l'Orbe des terres.

Il semble que la France ait adopté la devise xiii du Précurseur, qui baptisait dans les eaux du

POURQUOI Jourdain : c II faut qu'il croisse et que je dirai- LES nue. > Car après avoir crû lentement d'elle-

FRANÇAis même, puis stationné, la voici qui s'appauvrit DIMINUENT presque chaque année par plus de décès que de BELATivEMENT naissauccs, tandis qu'elle augmente heureusement un peu plus qu'elle ne perd, par l'excès de l'immigration sur l'émigration ; et cette décrue lente, contrariée en certaines années par de petites crues, tient à deux causes : l'une plutôt urbaine, l'autre exclusivement rurale.

La cause urbaine, c'est, comme nul n'en ignore, le luxe, et pouj'tant, comme l'a dit Franklin : c Un enfant coûte moins qu'un vice » ; il coûte aussi moins que les vanités de la mode, les soirées, le théâtre, moins que la périlleuse futilité du tabac, que l'absinthe et l'alcool, qui sont un danger mortel.

L'autre cause majeure, la cause rurale, c'est l'amour passionné du paysan pour le sol.

En France la propriété n'est pas fixée dans quelques centaines ou quelques milliers de familles ; tous y ont accès ; les enfants se partagent l'avoir paternel à lots égaux et l'ainé ne spolie pas les puînés par droit de primogéniture.

La majorité de la nation se compose de paysans maîtres du sol, et peu de nos campagnards connaissent la vraie misère, celle de l'Irlande et de la « libérale Angleterre », où il n'y a pas de paysans, mais seulement des seigneurs très arrogants et très pleins d'eux-mêmes, des fermiers et des journaliers.

Le9 Français.

Ces lois, Féquité même, pèsent lourdement sur la France.

Dès que le rural a sa vigne, ses champs, son pré, son bois, son ruisseau, dès qu*il a fondé son royaume ou qu'il Fa mené jusqu'au ravin, jusqu'à la haie, jusqu'au fossé de ses vœux, il ressemble au conquérant qui redoute le démembrement de Tempire; il appréhende la famille qui, lui mort, écartèlera son domaine : heureux s'il n'a qu'un fils, héritier de son nom! Si c'est une fille, son clos passe à quelque étrangère lignée, dynastie sans durée comme sa devancière.

Tous ces < royaumes » se brisent ou tombent en quenouille : histoire obscure et sans unité que celle de ces terres errant de maître en maître pour la fortune des hommes de loi.

Les domaines, qui devraient vivre des siècles, ne vivent que des années sans qu'une famille y laisse la trace de son nom. Que de Français n'ont pas de maison paternelle, soit qu'ils aient vu le jour dans le caravansérail d'une ville aux rues passagères, soit que déjà la demeure natale ait changé de seigneur!

Telle est la grande cause de l'infécondité de nos campagnards.

L'excès du célibat, l'armée, les ordres ecclésiastiques diminuent moins la nation : telle race fertile a plus de non mariés que nous ; le recrutement pèse autant sur la grouillante Italie que sur la France; le Bas-Canada, sans rival pour la puissance des familles, donne au clergé la dtme de son sang.

Donc, il ne sort que peu d'enfants de nos chaumières, disons de nos maisons des champs* puisque les paysans français sont riches sauf sur certains sols très indigents.

Que de villageois regardent d'un œil louche les fils qui partageront l'enclos! L'enfant supplémentaire entre dans la famille en étranger, presque en ennemi ; la mère l'aimait déjà, mais le père le subit, il ne l'avait point désiré.

Nos villes non plus ne sont pas fécondes, et les mères n'y sont pas maternelles; l'enfant naît à peine qu'il part en vagon pour la campagne, dont très souvent il ne revient pas; il y dépérit sur le sein mercenaire, par la négligence, l'avarice, la brutalité des nourrices sans amour pour leurs nourrissons.

Il y a quelques années la diminution des

XIV naissances affligeait surtout la Normandie et les

CROIT ST départements opulents du bassin de la Garonne;

DÉCROÎT; aujourd'hui c'est presque partout qu'elle com-

AMPLIFICATION mouce à nous épuiser. Ainsi, en l'an 1895, qui

DES VILLES s'est résumé par une perte de 17 813 existences,

du fait de 834173 naissances seulement contre

851 986 décès (tandis que l'an 1894 avait donné un excès de

39 768, et Fan 1893 un surplus de 7 146), en 1895 il y a eu supériorité de naissances dans 29 départements seulement, et supériorité de décès dans 58.

L'Eure aura bientôt 63 000 habitants de moins qu'au temps de Bonaparte premier consul, en 1801 : c'est pourtant le pays des plateaux fertiles, des prairies arrosées et des vallons magnifiques.

L'Orne a 56 000 < Ornais > de moins qu'en cette année 1801, qui fut celle du premier recensement précis delà France; et lui aussi est sain, avec superbes prés, majestueuses forêts, vallées fécondes, petites c Arcadles ».

La Manche est moins peuplée de 30 000 âmes qu'à l'aurore du siècle, elle qui a l'entour de la mer, le doux climat, les pluies créatrices, les savoureuses pâtures.

Le Tarn-et-Garonne, fait après les autres de cantons pris à cinq départements, après de 38000 âmes de moins qu'en 1821 ; or rien ne lui manque, ni les alluvions au long de la Garonne et du Tarn, ni les coteaux vinicoles, ni les vergers, les fruits, l'air sain, le gai soleil.

Rien non plus ne fait défaut au Lot-et-Garonne, possesseur de plaines magnifiques, de collines frugifères, sous un doux climat : cependant il y a sur ce terroir au delà de 40 000 hommes de moins qu'en 1866, et sans un grand concours d'Espagnols maints cantons y tomberaient en friche.

Le Gers, si riche de ses vignes, de ses eaux -de -vie, avec rivières régénérées, et l'on peut presque dire créées par dix dérivations de la Neste, s'est vidé de plus de 45 000 personnes depuis 1866! A continuer, il sera désert dans cent ans, sans un seul habitant, sans un seuil

Le Lot, le pays des vignobles, des truffes, du tabac le plus puissant en nicotine, a perdu plus de 48 000 personnes depuis cette même année 18661 Lui, si cette stérilité continue, il sera vide en un siècle et demi tout juste. A vrai dire, Lot, Gers et beaucoup de départements se dépeuplent aussi par émigration, les uns vers Paris, les autres vers notre Afrique et les terres étrangères; mais à presque tous l'infécondité préméditée enlève plus de monde que les départs pour la capitale ou l'expatriation, soit lointaine, soit voisine.

Qu'on se rassure : la France ne mourra jamais faute de Français : des jours viendront où les mœurs ayant changé, puisque tout oscille, et toujours, entre des extrêmes, d'un pôle à un autre pôle, d'un c comble » à un autre € coml)le >, sans que jamais la direction devienne immuable et le phénomène étemel, des jours viendront où le suc remontera dans la tige desséchée, la plante refleurira, et d'elle renaîtra la forêt vaO-

Les Français.

lante, vibrante, stridente, orageuse. Mais, dans Tinstant présent nous dépérissons ; ou, plus exactement, nous dépéririons sans le secours de l'étranger, et surtout si nous n'avions conduit à sa première adolescence une immense France d'Afrique où la vie poussera dru.

Autre malheur : nous avons des départements encore fertiles en hommes, en Bretagne, dans TOuest, dans le Centre, et parmi les monts ; mais leur accroissement, œuvre unique des champs, ne profite pas aux campagnes; il est absorbé par les villes qui flattent et qui dévorent. Des bois balsamiques, des pelouses d'en haut, des roches salubres, du bord des fonts d'eau vive, de la lèvre des glaciers, notre race, comme toutes celles de la Terre, descend au cloaque doré des cités ; TAuvergne elle-même voit flétrir dès la première ou la seconde génération les familles rouges qu^elle mêle sans compter à la foule pâle des Parisiens.

11 y a cent ans, Paris ne faisait pas la cinquantième partie de la nation; il en fait aujourd'hui le quinzième; et près du treizième avec les pattes d'araignée, les tentacules de pieuvre qu'on nomme les faubourgs.

Depuis 1800 Paris a passé de moins de 550000 âmes à quelque 2 550 000 : soit, tout net, 2 millions de plus. Lyon a € sauté » de 139 000 habitants à 466 000; Marseille de 76 000 à 442 000; Bordeaux de 83 000 à 257 000; Lille de 13000 à 216 000, sans compter que ses deux voisines Roubaix et Tourcoing, simples bourgades, sont devenues des villes de 125 000 et de 73000 habitants; Saint-Étienne en Forez s'est élevée de 9 000 à 136 000, etc., etc. Ces villes ont doublé, triplé, décuplé, quindécuplé, tandis que le nombre des Français n'augmentait que d'un tiers.

Partout, surtout dans le Nord, les cités sucent les campagnes. Pour nous en tenir aux vingt dernières années, Paris a gagné 548 000 âmes ; son département de la Seine s'est augmenté de 200000 personnes, ou bien près, dans le quinquennat 1891- 4896; le département du Nord, qui n'est guère qu'une énorme ville d'industrie, du moins dans sa partie centrale, a passé, dans ces cinq années, de 1736 000 habitants à 1812000; celui du Pas-de-Calais, autre ruche industrielle, de 874000 à 906 000; celui des Bouches-du-Rh6ne, grftce à Marseille, de 631 000 à 674 000; celui du Rh6ne, grftce à Lyon, de 807 000 à 839000; celui de Seine-et-Oise, de 629 000 à 669 000, grftce à des villes qui sont en réalité des faubourgs parisiens; tandis que l'Orne perdait 15000 ftmes, la Manche près de 14000, la Dordogne, le Lot, la Haute-Garonne plus de 13 000, l'Yonne 12 000, le Cal-

vados, le Cher, la Haute-Marne, rAveyron plus de il 000, le Gers plus de 10 000.

A chaque recensement, même phénomène, sauf le peu d'exceptions : moins de monde à la campagne et, sauf exceptions aussi, plus ou beaucoup plus de monde à la ville, par la constante arrivée des braves gens du village attirés vers les cités par les plaisirs, les industries sans nombre (et souvent sans nom) : vers Paris tout d'abord, puis vers les autres villes mattresses, la brumeuse Lyon, la claire Marseille, la gracieuse Bordeaux, la diligente Lille, tous les centres de filage et tissage, les villes de la houille, les villes du fer, les villes d'hiver, les villes d'été, les villes de plage sur Manche, Océan, Méditerranée. Voilà ce qui « fleurit comme la rose » et qui flétrira comme elle; mais ce n'est pas de leur propre sève que ces cités grandissent, c'est du suc de toute la France.

A ces lieux de richesses, de gatté, d'élégance, de savoir, de travail, qui sont aussi les lieux de pauvreté, de loisir, d'infamie, de désespoir, accourt, comme au flambeau les papillons, l'engeance rurale de la France stérile comme de la France féconde. Et si celle-ci continue de germer, fleurir et grainer, malgré la dîme prélevée par Lutèce, Lugdunum, Phocée et toute ville, même tout bourg cantonal, celle-là, l'impuissante et la stagnante, se fane chaque jour, car elle ne sait, elle ne veut, elle ne peut se réparer : ainsi diminuent, du solstice à Téquinoxe et de l'équinoxe au solstice, la Normandie, l'Anjou, le Maine, la Touraine, la Guyenne, la Gascogne et tant d'autres terres opulentes ; ainsi s'augmentent encore Bretagne, Vendée, Poitou, Limousin, Flandre, Artois, et mainte autre contrée de plateau, de plaine et de montagne.

On connaît des pays dépeuplés par l'émigration, l'Irlande par exemple, l'Ile esclave si dure- XV ment fouaillée par la plus parlementaire et la

ÉMIGRATION plus libérale des nations : du fait de départs en masse des familles préférant l'exil à la mort par inanition, la c Verte Erin », qui eut plus de huit millions d'habitants avant la grande famine de 1847, n'en a pas beaucoup plus de quatre aujourd'hui.

La France, elle, ne diminue point par transport de centaines de milliers d'hommes, ou seulement de dizaines de milliers vers l'outre-mer, encore qu'elle émigré malgré tout beaucoup plus qu'on ne croit, par une saignée dont d'autres nations ne s'apercevraient pas, mais qui nous est sensible, à nous, faute d'une vitalité suflisante. Si les Français s'en vont par bandes de la campagne à la ville, ou de la ville à la ville, ils n'aiment guère

Les Français.

à secouer la poussière de leurs pieds sur € Belle et douce France >. Cest Fun des peuples européens qui se dispersent le moins à l'étranger; aussi n*a-t-il augmenté que lentement la France du dehors. Si dans une seule année du règne de Henri IV ou de Louis XIll, quand Québec existait déjà, si chacune de nos communes avait envoyé, une fois pour toutes, une famille, pas plus, en Amérique, soit en Canada, soit en Louisiane, le sort du monde était changé : c'était France au lieu d'Angleterre.

Avant 1870, cinq à dix mille Français nous quittaient tous les ans ; depuis, un nombre quelquefois double, rarement triple abandonne chaque année le sol natal, presque tous avec regret.

Est-il des pays valant la France parmi ceux que les Français vont habiter, par étourderie ou par nécessité?

Ce n'est certes point la terre des Yankees, trop froide ou trop chaude suivant la saison; il y faut baragouiner la langue étrangère, et l'on s'y trouve perdu dans une foule indifférente ou hostile, Scandinaves, Anglais hautains, Américains méprisants, Allemands devenus par les prêches de leurs docteurs les ennemis « héréditaires » de la France.

Ce n'est pas la Louisiane, où l'on parle encore un peu le français, mais où l'on meurt encore un peu de la fièvre jaune entre des marais et des cyprières.

Ce n'est pas l'Argentine, malgré la langue espagnole, sœur de la nôtre ; car sauf au bord de son Parana, de son Uruguay et de son Paraguay, ce grand empire latin de Tavenir a pour tout attrait la Pampa, Beauce zébrée de Sahara ou Sahara zébré de Beauce, avec des Ilots de sierras pelées et à l'horizon lointain, vers l'ouest, des montagnes sèches, nues, inhumaines, terribles, des Andes sans glaciers, versant à la plaine des torrents indignes de la majesté d'une Cordillère aussi haute que le Sancy sur le Mont-Blanc.

Ce n'est pas le Brésil avec la sécheresse de ses provinces du Nord, l'air étouffant de sa Beiramar; ni les Antilles où la tiédeur énerve, où l'on fait si peu fortune depuis qu'il ne suffît plus d'y fouetter des nègres.

L'Algérie seule vaut la France pour les Français du Midi ; et le Canada pour les Français du Nord, des hautes montagnes ou des plateaux froids.

En Algérie nous retrouvons tous notre idiome, et les Méridionaux y retrouvent de plus leur climat, leur nature sèche, éclatante, harmonieuse, grandiose même en sa petitesse, et, pour tout dire, provençale, italienne, andalouse.

Au Canada, sur les plus belles rivières du monde, devant des lacs sans nombre, à l'entrée de la forêt qui s'en va vers

l'aurore boréale, notre langue règne aussi, et là n'apprend Tanglais que qui veut bien l'apprendre ; déjà nos émigrants y vont, mais encore en petit nombre.

Les pays que jusqu'à cette heure ils préfèrent sont TÂmérique du Sud, notamment la région de la Plata, les États-Unis, FAlgérie et la Tunisie. Ces contrées d'outre -mer à part, l'Europe qui nous entoure, l'Angleterre, la Belgique, la Suisse, l'Italie, l'Espagne, reçoivent, l'Allemagne exceptée, des Français dont bien peu nous reviennent.

Une grande moitié de la France n'émigre pas ou émigré très peu.

Normandie, Poitou, Saintonge, d'où l'on partait, d'ailleurs très petitement, pour le Canada, ces provinces se sont repliées sur elles-mêmes depuis la mort de Montcalm.

Le pays de l'Adour, d'où les Béarnais et les Basques s'en vont en foule, et les départements garonnais à partir de Toulouse, envoient leurs enfants vers l'Amérique Espagnole ou Portugaise, vers les Antilles, vers la Nouvelle-Orléans, l'Algérie, la Tunisie, l'Espagne.

Les départements pyrénéens à l'orient de Toulouse, ceux du Rhône et des Alpes à partir de Lyon, et ceux de la côte méditerranéenne émigrent en Algérie et en Tunisie.

La Corse, plus voisine d'Algérie et de Tunisie qu'aucun autre pays français, est pour cette raison même celui de tous qui contribue le plus au peuplement national de notre Afrique du Nord, surtout de la province de ConstanUne et de la terre tunisienne.

Les gens de l'Est se portent principalement vers les États- Unis, un peu vers le Canada et aussi l'Afrique française.

La Seine émigré partout, d'une émigration qui vaut rarement celle des familles rurales.

Le Nord, le Nord-Ouest, l'Ouest de Brest à Bordeaux, et le Centre n'essaiment guère à l'étranger : Paris est leur Californie dorée.

C'est en 1830 que les Français apprirent deux des routes qu'ils préfèrent : cette année-là nous entrâmes en Algérie, et c'est alors que parurent dans les Basses-Pyrénées les recmteurs qui entraînèrent les premiers Basques et Béarnais vers la Plata; avant 1830 les États-Unis, les Antilles et l'Amérique du Sud recevaient tous nos € fuyards >, alors encore moins nombreux qu'à présent. Nous n'avons jamais beaucoup traversé les mers : nous n'eûmes de part très active qu'à l'établissement des Antilles.

11 s'agissait d'acheter et de fouailler des esclaves; la

Les Français.

Garonne et TAdour fournirent les planteurs, les intendants, les surveillants, les fouetteurs; quant aux négriers, l'Europe en eût trouvé pour des plantations cent fois plus vastes, elle les trouverait encore ; de la sorte, nous créâmes la Guadeloupe, la Martinique, diverses autres Antilles, la superbe Saint-Domingue, le sud de Cuba, la Trinité; plus dans TOcéan des Indes, Bourbon et Tîle de France.

Sur le continent d'Amérique, dont les Antilles sont l'arcbipel majeur, la France fut paresseuse, elle en porta la peine; au lieu d'y semer à main libérale des paysans qui pouvaient devenir la nation prépondérante du Globe, à peine si elle jeta des centaines d'hommes en Acadie, dix à douze mille colons au Canada, vingt mille peut-être d'après d'autres documents, et quelques aventuriers en Louisiane. Et c'est pourquoi nous sommes petits sur Terre.

Ce n'est pas que les fils de la Gaule ne soient partis par centaines de milliers, par millions, pour la terre étrangère, mais ils passèrent la frontière drapeaux au vent, tambours et clairons en tête, pour l'œuvre sanglante, et la moitié ne revit jamais le clocher paternel.

Voilà comment la France a tari sa veine.

D'autres centaines de milliers nous quittèrent aussi, vaste exode qui ne nous donna point de fils.

Ce que nous perdîmes quand Louis XIV révoqua l'édit de Nantes, les bras vaillants, les intelligences claires, les esprits résolus, les consciences qui préférèrent l'exil à l'abjuration (si étroite que fût la doctrine), tout cela, cette vigueur, cette ardeur, la Prusse, la Hollande, l'Angleterre, le gagnèrent et le tournèrent aussitôt contre nous : les Huguenots montèrent sur les navires qui nous disputaient l'Océan, chemin des peuples; ils s'alignèrent en régiments contre les Français ; ils fécondèrent des industries qui firent la splendeur de l'Étranger, et c'est aux Calvinistes français que la Hollande dut l'essor de l'Afrique australe, de New- York et de Surinam.

Les Puritains anglais avaient, eux aussi, maudit la terre maternelle, mais par un bienheureux hasard l'Angleterre les poussa vers l'Amérique, vers un monde à prendre au néant, l'Homme Rouge, pécheur et chasseur, n'ayant encore évoqué du sol rien de ce qui pouvait germer dans ses flancs inépuisables.

Les Puritains français ne traversèrent point la mer sur le chêne ou le sapin sujets au naufrage; malheureusement, la France n'était point marinière.

L'Espagne et l'Italie, terres papistes, leur faisaient horreur; il ne leur resta donc pour s'enfuir que la frontière de l'Alle-

magne et des Pays-Bas, là où ils avaient les participants de leur foi, nos ennemis jurés, F Allemand luthérien, le calviniste Hollandais, riche en ports d'où Ton s^embarquait pour le pays des Anglicans, autres mortels ennemis.

Ainsi tourna contre nous la plus forte de nos émigrations, dans le siècle même où nous essaimions au loin sur la terre la plus française après la France, et qui pourtant reçut de nous trente fois moins de colons que nous n'avons perdu de c réfugiés > de Tédit de Nantes.

Le siècle qui suivit la révocation vit peu de personnes partir de France, si ce n'est quelques Saintongeais pour le Canada, et des Gascons pour Saint-Domingue; après quoi vinrent 1793, la guillotine, la guerre civile, les batailles de la France contre toute l'Europe, et le Rhin, le Pô, le Nil, le Danube, le Tage, le Dnieper, TElbe, puis la Seine, la Marne, FAisne roulant nos cadavres.

Ainsi, d'année en année nous remplîmes TEurope de cimetières avec moitié des fosses pour les enfants de la France, et d'année en année s'amoindrissait notre part du Globe, jusqu'en 1830.

Depuis lors nos destins se sont élargis : l'Afrique Septentrionale, la plus historique des Afriques, la plus voisine de l'Europe et presque Europe elle-même, nous est ouverte, des dattiers sans fruits du littoral aux palmiers chargés de régimes qui sont la gloire du Sahara; de l'Atlantique nous avons atteint le Niger, le Congo et dans la mer des Indes Madagascar est nôtre; en Asie orientale nous avons fondé le grand empire indo-chinois; en Amérique, le Canada de Champlain, de Montcalm, qu'on croyait mort, est ressuscité.

Ce Canada français, < fleuron » de notre couronne coloniale, cette contrée de grand avenir pour nous peut-être, est connue dans le monde entier par la sève extraordinaire de ses familles; elle l'est aussi par la foi catholique très vivante que lui a léguée la vieille France, terre jadis essentiellement < romaine », et qui l'est encore beaucoup; tandis que notre excellente voisine, Albion reste jusqu'à ce jour l'infatigable protagoniste del' « anti-papisme ».

Tant de Français professent le catholicisme,

XVI soit avec sincérité, dans l'intégrité de leur cons-

CATHOLIQUES» clonce, soit par mode, par convenance, par bon

PROTESTANTS, tou, et pour « faire comme les autres », que

JUIFS vraiment protestantisme et judaïsme sont en

France de bien petits compagnons, mais en même

temps que petits, voire minuscules, ces deux cultes sont agis-

Les Français.

sants, exigeants, accapareurs ; ou pour plus de justesse d'expression, les hommes qui se réclament de la Réforme et ceux qui prétendent obéir aux < Livres de Loi » sont très intelligents, très avisés, très versés en toute science, sagesse, doctrine, discipline, et ils savent très bien se pousser dans le monde.

Nos derniers recensements n*ont pas tenu compte des religions. Bien qu'étant coupable, cet oubli volontaire a moins de gravité qu'en tel autre empire ou royaume, la France n'étant pas un de ces pays où Protestants et Catholiques lèvent un front rival, soit que les confessions s'équilibrent, soit que l'une ou l'autre y présente une minorité compacte qui peut tendre à la majorité.

Elle n'est pas non plus semblable à ces contrées du centre, de l'orient d'Europe où les Juifs se nombrent par centaines de mille, où ils dominent dans mainte cité, remplissent des bourgades, encombrent des villages et non seulement peuvent ouvrir ou fermer le coffre-fort, cela va sans dire, mais tiennent aussi tous les commerces, presque tous les métiers de l'ouvrier et de l'artisan ; exemples : la Galicie, la Pologne, la Moldavie et divers gouvernements de la Russie occidentale.

En France, le catholicisme prépondère tellement que les autres cultes sont presque comme n'existant pas : plus encore depuis la guerre de 1870-1871, puisque la perte de l'Alsace-Lorraine nous a privés de 235 000 Protestants et de 45 000 Israélites; nous avions là, de la c Vosge » au c Fleuve >, notre département le plus hétérodoxe, le Bas-Rhin, premier pour le nombre des Protestants, premier pour le nombre des Juifs.

Sur nos trente-huit millions et demi d'habitants, les Protestants n'arrivent peut-être pas à 600 000; les Juifs sont 80000 à 100 000; restent près de 38 millions de catholiques — c'est un véritable écrasement.

Et la force du catholicisme ne réside pas uniquement dans le nombre.

En face du protestantisme devenu riche, mais sceptique (et pourtant fanatique), point généreux pour ses œuvres de propagande et, de plus, déchiré par ses enfants, qui sont maintenant des frères ennemis, ici des € orthodoxes », là des « libéraux », le catholicisme demeure uni, compact et très puissamment hiérarchisé.

Au temps de la Réforme, quand il luttait pour l'existence même, quel Français aurait osé prédire que ce vieux culte, dont on pouvait penser qu'il était déjà mort, survivrait à la jeune religion qui prétendait l'abolir de la France et du Monde?

C'est de France que la religion < catholique, apostolique et romaine > reçoit le plus de dons en argent et en hommes ;

d'elle que partent surtout ces missionnaires, jeunes gens que « le zèle de la maison de Dieu consume » ou, si Ton veut, le zèle de la € maison de saint Pierre », et qui s*en Yont cherchant iemar tyre in partibus infidelium^ en Indo-Chine, en Chine, en Corée, en Afrique, en Amérique, dans les mers du Sud, partout où il y a des Jaunes, des Noirs, des Cuivrés, des Bronzés, des Basanés, des Rouges qui ne confessent pas encore le nom de Jésus.

Ce martyre auquel ils courent avec joie, beaucoup Tatteignent, et souvent, dit Hugo :

.... La mouche horrible, essaim au vol joyeux, Comme dans une ruche entre en leur bouche noire Et bourdonne au soleil dans les trous de leurs yeux.

Nous avons certes moins de Protestants qu'il ne tomba de Huguenots sur les champs de bataille et dans les mille sièges et assauts de nos guerres de religion, durant les abominables règnes des derniers des Valois.

On ne se battait pas alors à cinq cent mille contre cinq cent mille, sur un front de douze à vingt lieues, avec un immense attirail électrique, chimique et mécanique. La guerre n'en était que plus terrible, parce qu'elle était partout, de tous contre tous; rien ne lui échappait, pas même le hameau; le capitaine de rettres, le chef de lansquenets, le moindre c corporal > de gens de pieds s'attaquait suivant sa force à la ville, à la bourgade, au village, à la maison forte, et, s'il était Protestant, à tout couvent d'hommes ou de femmes.

Donc le sang coula par fleuves dans ces longues guerres de religion ; des villes furent prises dix et vingt fois par le Calviniste sur le Papiste, puis par le Papiste sur le Calviniste, puis encore par le Réformé sur le Romain, et ainsi de suite, de massacre en massacre.

Voici ce qu'on raconte de deux cités du Sud-Ouest, l'une de la religion prétendue catholique, l'autre de la religion prétendue réformée, et assez voisines, à quelques lieues de distance, en un pays de collines. Par une nuit noire, de la ville catholique sortit un bataillon < papal » qui marcha contre la ville protestante, et l'ayant trouvée sans défense, coupa la gorge aux endormis.

Quand ces vaillants hommes rentrèrent chez eux, couronnés de lauriers, ils trouvèrent leur cité navrée, des lits et des berceaux vides : pendant qu'ils marchaient sourdement, sans la lune amie, vers la bicoque réformée, la jeunesse et la virilité d'icelle avaient pris, sous les mêmes ténèbres mais par une autre voie la route de la bicoque des c Papalins >.

Les Français.

Ces guerres finies par le triomphe des Catholiques, la France, en somme restée papiste, possédait sans doute plus de Protestants que de nos jours, quoiqu'elle eût alors deux fois moins d'habitants qu'au moment présent; des villes, des contrées entières étaient calvinistes, qui ne le sont plus guère ou pas du tout.

C'est que la révocation de l'Édit de Nantes chassa de notre sol, vers la fin du xvii* siècle, une € infinité » de Réformés, dont on ignore le nombre : 200 000, disent les uns ; 300 000, disent les autres; 400000 même d'après les plus généreux. Toujours est-il que des villes perdirent la moitié, les trois quarts de leur monde, et que des campagnes se dépeuplèrent, et que de belles familles allèrent à l'étranger chanter en français les psaumes de David ou des enfants de Coré, qu'elles entonnèrent ensuite en anglais, en hollandais, en allemand.

En 1789 les Protestants de France étaient encore près d'un million, dit-on ; depuis lors ils ont diminué , non seulement des 235 000 Luthériens d'Alsace -Lorraine, mais encore par lente absorption, comme il arrive aux très petites minorités dispersées dans les majorités massives; les mariages mixtes surtout les déciment, depuis qu'il y a des mariages interreligionnaires, depuis que les héritiers des Camisards ne sont plus des Protestants passionnés croyant à leurs dogmes, à leur apostolat, à leur ultime triomphe en ce monde et dans l'autre, à l'exemple de la vie probe et de la foi sincère.

Ils se divisent en Calvinistes, en Luthériens, en Dissidents.

Les Calvinistes habitent surtout le Midi et le Sud-Ouest; c'est dans les Cévennes qu'il y en a le plus, là même où Louis XIV ne put les extirper, à l'ouest et au nord de Nîmes; le seul département du Gard en compte près de 120000, l'Ardèche 45000, la Drôme 36 000, la Lozère 21 000, le Tarn 17000, l'Hérault 14 000, le Tarn-et-Garonne 10 000, etc.; au Sud-Ouest, 38 000 dans les Deux-Sèvres autour de Saint-Maixent, et 18 000 dans la Charente-Inférieure, autour de la Rochelle, de Rochefort, de la Tremblade; la Seine aussi, naturellement, en renferme un très grand nombre, environ 50 000; mais dans la plupart des départements ils existent à peine : par centaines ou par dizaines seulement, et presque tous fonctionnaires errants de l'Étot.

Les Luthériens^ fort réduits par le départ de TAlsace-Lorraine, se trouvent surtout à Paris et dans le pays de Montbéliard, la seule ville de France où les non-catholiques aient la majorité ; la plupart des 50 000 protestants du Doubs, de la Haute-Sa6ne et du territoire de Belfort sont des Luthériens.

Les Dissidents, secte extrôme ou plutôt ensemble de petites sectes, sont disséminés un peu partout au milieu des autres protestants; c'est la Gironde qui en renferme le plus.

11 y a quelques familles de Vandois dans les Hautes-Alpes, où jadis ils furent nombreux, notamment dans Tune des plus belles vallées de ces monts, en Vallouise, à Tombre du Pelvoux; mais ces < réformateurs avant la réforme >, ces montagnards qui lisaient leur Bible dans Tidiome vulgaire des centaines d'années avant Calvin, sont aujourd'hui simplement des Calvinistes. Si la semence des martyrs était toujours féconde, les Vaudois couvriraient la Terre, car aucune secte ne connut autant le bourreau, et de France comme d'Italie on persécuta r € Israël des Alpes >, maintenant réduit à 17000 fidèles, presque tous sur le versant d'Ausonie, dans le ruisselant pays des sources du P6.

Avec l'Alsace-Lorraine nous avons perdu 45000 Juifs.

Nous en avons 100 000, dont les deux tiers à Paris ou dans les départements voisins.

Ces € Sémites » ne sont point tous des « Sémites » et, si les Juifs originaires de Portugal ou d'Espagne ont noble visage, beau nez ou grand nez, yeux noirs, cheveux de jais, teint jaune, mat ou basané, toutes marques de l'Orient arabe, les autres, beaucoup plus nombreux, originaires d'Allemagne et de Pologne, descendent de Juifs tartares ou aryens; ils n'ont du Sémite que l'une des trois religions nées parmi les hommes au nez busqué du désert et du demi-désert, dans la lumière sèche, devant la roche illuminée.

Que dire de ces fondateurs de deux sur trois des religions monothéistes, sinon que leur vraie, leur seule religion, c'est l'argent; qu'ils sont les plus tenaces de tous les suivants de la fortune ; que toutes leurs forces sont bandées vers < Ophir » ; qu'ils courent à perdre haleine vers l'Eldorado, et qu'avant tous, et plus que tous, ils entrent dans le faux Paradis qui cache les sept cercles de l'Enfer.

Ces Juifs si distincts des autres Français

xvir dans la conduite de la vie, ces protestants, ces

LES FRANÇAIS cathollqucs, et, plus nombreux peut-être, ceux

NB SONT qui ne croient pas ou qui « croient sans croire » ;

POINT ces croisés et mâtinés » ces fils de l'homme des

LB PEUPLE cavernes, de l'homme des dolmens et du Gaulois,

SUPÉRIEUR du Ligure, de l'Ibère, du Germain, du Normand,

du Berbère, cette vaste nation que renouvelle

incessamment l'afflux des étrangers de toute l'Europe et qu*il

Les Français.

ne cessera jamais de renouveler — car l'homme coule comme FeaU; il cherche son équilibre et toujours les pays riches, soleilleux, accueillants, faciles, seront comme un lac où tendent les fleuves, des lieux d'attirance, et de concentration pour le flot des < humanités > voisines, — ces c miscégénés > qui reçoivent journellement dans leur mélange des Belges, des Italiens, des Allemands, des Alsaciens-Lorrains et Luxembourgeois, des Hollandais, des Slaves, des Espagnols, des gens de toute langue, de tout sang, de tous oripeaux, de toutes vôtures; bref les Français n'en sont pas moins un peuple très homogène, fort bien ajusté dans toutes ses parties, parfaitement vibrant du centre à toutes les extrémités, et des extrémités au centre ; en somme l'image d'une nation indivisible, et l'une des grandes œuvres de l'histoire.

Grâce à la puissance de la fusion, du milieu, du temps, audessus de toutes les différences entre les Français du Nord et du Sud, de l'Est, de l'Ouest et du Centre, entre le laboureur de l'alluvion et le pasteur de la montagne, entre le sylvicole et l'habitant des pays nus, entre les gens du < milieu > et les hommes assez heureux pour voir tous les jours la mer, il y a malgré tout assez de ressemblances intimes pour qu'on reconnaisse aux Français une originalité « nationale ».

Ils paraissent devoir les traits communs qui les différencient des autres peuples à la prépondérance de 1' < âme > gauloise et à l'agrément, à la facilité de la vie dans un pays ni froid ni chaud, ni sec ni pluvieux, ni brumeux ni étincelant, sur de gais coteaux où les meilleurs des vins mûrissent.

Us ont eu la stupidité de se dire le premier des peuples du monde.

Ce faisant, ils ressemblaient aux autres nations.

L'Anglais, plus que tout autre peuple, est orgueilleux de lui jusqu'à l'emportement; l'Allemand se donne toutes les vertus modestes et toutes les vertus viriles ; le Slave se décerne l'hégémonie de l'avenir; l'Espagnol n'a pas un regard pour le reste des humains; le Portugais a vaincu les « vainqueurs des vainqueurs de la Terre >; l'Arabe ne désespère pas de soumettre la Terre au Prophète ; le Chinois habite le Milieu ; les Hottentots se donnent trois noms : Hommes des hommes, Premiers des hommes. Vrais hommes ; le Nègre a son fétiche, roi des fétiches ; le Grec sa < grande idée > ; l'Italien sa < primauté » ; le Yankee sa « destinée manifeste > de modeler, sinon même de conquérir, l'Univers par la force.

Tous les peuples, les plus misérables tribus elles-mêmes, ont l'ingénuité de se croire la € race élue, la nation sainte, le peuple acquis > ; chaque ville a comme Marseille sa Ganebière,

qu'elle croit incomparable; toute cité fait de son Manzanarès un Amazone, et de sa halle un Parthénon.

Le poète immense, Hugo, prophétisait que Paris est la cité mère, la ville antérieure, l'alpha et Foméga, le commencement et la fin, le but des choses, la balance de justice et Fétemel flambeau ; que la France est le peuple-lumière, la sainte martyre, la race marquée, l'exemple du monde.

Paroles honteuses, que la nation répétait après lui, sauf le peu d'hommes qui ont horreur de la vanité.

Mieux vaut le Teuton qui nous injurie depuis trois générations, surtout depuis le triomphe de quelques méchants hommes dont l'œuvre de haine est déjà caduque.

Il nous appelle famille de singes, tribu grimacière, nation de coiffeurs, race décriée, risée des hommes, rôdeurs de nuit, écume sans nom, Velches pourris, brutale engeance, c En revenant du pays de France, dit à peu près un de leurs poètes, RQckert, jette une pierre derrière toi : peut-être écraseras-tu une fleur! >

Et les Anglais et Yankees sont encore moins bienveillants pour nous.

Un jour luira peut-être où les peuples se jugeront avec moins de scélératesse; fétus éternellement roulés dans le tourbillon d'heur et malheur, ils se réveilleront enfin du néant de leurs songes, et dès lors nul d'entre eux ne criera comme le Pharisien : c Nous sommes plus justes que ces hommes-là! >

Il se peut qu'alors les Français, les Italiens, les Portugais, les Espagnols rougissent de leur vanité t latine » ; les Anglais, les Allemands, les Yankees de leur outrecuidance t saxonne ».

Il se peut aussi que la France devienne xviii grande un jour dans le monde, parce que le LUEURS hasard des temps lui a donné deux pays tem- D'UN GRAND pérés pour se perpétuer et s'étendre, l'Afrique AVENIR du Nord, l'Amérique des Laurentides ; et parce qu'au midi de son Afrique Mineure elle commande à beaucoup d'Afrique Majeure ; et à Madagascar, et à la c prestigieuse » Indo-Chine.

Alors, entre une Germanie moindre et une France majeure, les descendants des c héros » au casque pointu qui crurent avoir conquis le monde, verront la Terre pleine de Russes, d'Anglais, de Lusitaniens, d'Espagnols, même de Français; ils sauront ce qu'il y avait de rêve dans la prédiction d'un de leurs princes, à Sedan, vers la fin de la déroute horrible des € Velches ».

Les Français,

Au tonnerre des canons de longue atteinte qui furent, avec les mouvements tournants facilités par le nombre, le principe vital de la t vaillance > allemande, ce général ivre du triomphe daigna (dit-on) faire aux vaincus Thonneur de parler un moment leur langue, et du haut de son cheval, il cria :

Un grand destin commence, un grand destin s'achève !

Mais le méchant fait une œuvre qui le trompe.

Des jours maudits où triomphèrent les apôtres de la politique du fer et du sang naquit pour nous une destinée nouvelle et plus grande.

De r c année terrible » datent les ans de renaissance : les jeunes vaillances à la place du recueillement stérile et sénile; la course en avant au lieu du piétinement sur place; Fempire d'Afrique au lieu des départements de la rive gauche du Rhin; l'horizon d^infini recul au lieu de la contemplation du nombril ; les fleuves immenses dans la savane des pays sans histoire au lieu du modeste fleuve historique entre ses petits monts ; et la langue française devenant mondiale, au lieu d* c occidentale > seulement, et passant de la politesse précieuse des Académies, du papotage des salons, des conférences de professeurs, des épttres de savants, des fausses confidences de diplomates, des actes et formules de traités de paix, à Thonneur de guider, d'Instruire, d'élever et de transformer cent nations.

Ainsi donc, suivant Fétemelle loi des < avatars », ce qui était la mort, tout au moins la vieillesse abominable avec sa défaillance et ses mornes désespoirs, est devenu la vie, par une seconde naissance qui sera Faube d'une seconde jeunesse moins orageuse que les jeunes ans de la France capétienne et suivie d'une maturité plus calme et plus sereine que ne le fut celle de la France moderne : quoique pourtant ce monde qu'on croyait hier encore voué à la paix, à la bienveillance, à la fraternité des hommes, semble menacé plus que jamais du cliquetis des armes, de la sauvagerie, de la haine entre frères et de toutes les scélératesses de l'égolsme transcendantal.

Que faire devant la peut-être sanglante aurore qui présage un jour électrique, puis une noire nuit de désastre?

Nous serrer entre nous, et contre les autres, puisque ces autres, fronçant le sourcil, nous menacent, mèche allumée;

Comprendre enfin, quoique des siècles de misères ne nous aient rien appris, qu'il eut une fois raison, l'homme de l'esprit court, et même de l'esprit « bas > dans le sens déshonorant

du mot. Voltaire — c'est Voltaire — a dît, et bien dit : « Il faut cultiver notre jardin. >

Notre jardin, c'est la France et ce n'est pas l'Europe; ce n'est pas Shakespeare et c'est Victor Hugo; ce n'est pas l'Angleterre, et c'est celui du grand peuple qui nous a tendu des mains secourables; ce n'est pas New- York, Chicago, Buenos- Ayres, c'est Paris et surtout c'est Alger. A Quavelle u nouvelle vie!

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