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CHAPITRE DEUXIÈME

JURA ET SAONE

IX. LB JURA, SES DISLOCATIONS, 8B8 PLATEAUX. Il X. B1IP0UI8- SEMET9T ET RIÈSURRBCTION DBS BAUX. It XI. LACS DU JURA. Il XII. M0MT8 BT COLS DU JURA. Il XIII. RIVIÈRES DU JURA. Il XIV. VBRSOIX, VALSBRINE. Il XV. AIH. Il XVI. SAÔNE : DE LA SOURCE AU DOUES. Il XVU. DOUES. Il XVIU. LOUB BT LI80R. n XIX. DU DOUES AU RHÔNE. Il XX. ORBE. Il XXI. DOIIBBS. Il XXII. BRESSE. Il XXIII. SEILLE, BEYSSOUZE, VEYLB. Il XXIV. JURA d'OUTRB-RHÔNE.

PRESQUE toutes les Vosges furent nôtres, mais nous n'avons jamais possédé que la LE JURA : moindre partie du Jura.

SES DisLO- Hors de France, à Test, cette montagne charge

CATIONS, la Suisse occidentale, franchit le Rhin à la cas-

SES PLATEAUX cado de SchafThouse et, passant en Allemagne,

y traverse le Danube; puis ses plateaux, se prolongeant au loin sur c Tempire des bonnes mœurs et de la crainte de Dieu >, vont former la Rude Alpe, montagne de Souabe à laquelle succède le Jura de Franconie, montagne de Bavière ; et ce Jura-là ne s'arrête qu'en pleine Europe centrale, contre les monts de la Bohème, à 160 lieues au nord-est de la première élancée du massif au-dessus des plaines de Bourgogne et de Franche-Comté.

Dans le c pays de la frivolité >, c'est-à-dire chez nous, il couvre en tout ou en partie le Doubs, le Jura, l'Ain, avec un lambeau de Saône-et-Loire, et sa longueur y est d'un peu plus de 250 kilomètres, sur une largeur variant entre 35 et un peu plus de 80. Si l'on ajoute au Jura français le Jura suisse, qui le continue exactement comme nature de roches, et aussi comme nature d'hommes — car tout ceci est un pays de Celtes et de

cflAPnBE DEuuÊi» Mofits ExtéHeurs,

Burgondes < romanisés > — on donne au massif une ampleur de 30 lieues, entre les plaines de TArar et les plaines de rAar, deux rivières dont les noms sont peut-être identiques, sauf un peu de corruption ; mais au nom d'Ârar nous avons substitué le nom de Saône. Si le Jura, montagne fort étalée, avait une hauteur digne de sa largeur la Gaule eût été séparée de FHelvétle par une sorte d'Himalaya deux fois moins élevé, mais tout aussi glacial, voire plus, que la crête supérieure du monde, et Ton ne verrait ni lacs, ni bois, ni gazons, rien que neige cristallisée sur cette amplitude que tendait jadis de vert, de sombre, de noir, et d'outre en outre, la très profonde forêt des Séquanes.

Le Jura se compose essentiellement des calcaires qui ont pris de lui le nom de jurasiques ; mais on y trouve aussi des roches plus anciennes, lias et trias, des roches plus modernes, notamment le néocomien, craie qui doit justement son nom à Neocomia, hui Neuchâtel, ville assise à Torient du massif, au pied du Jura d'Helvétie, au bord d'un lac d'où déflue un soustributaire du Rhin par l'Aar; tandis qu'à l'occident et au sud les torrents se h&tent vers le Rhône : le Jura fait donc partie de la grande crête européenne.

Malgré sa presque parfaite homogénéité, l'on peut à la rigueur le diviser en deux, Jura d'occident et Jura d'orient. Le Jura d'occident tombe de beaucoup plus bas sur le plat pays ; il monte bien moins haut dans le ciel ; ce n'est pas en vraie montagne qu'il commande le plateau-plaine qui fuit de sa base vers le soleil couchant, jusqu'à la Saône ; plateau-plaine soit de Dombes, soit de Bresse, auquel il amène, par des combes, de beaux petits torrents nés de fontaines superbes, dans de superbes c bouts du monde ».

Le Jura d'orient, beaucoup plus élevé, s'abat magnifiquement de 1 000 mètres sur le plateau de la Suisse française, dans les cantons de Neuchâtel, de Vaud, de Genève ; il est plus jeune que l'autre et consiste surtout en néocomies.

Moins boisé que les Vosges, le Jura a bien plus de masse; au lieu de cimes arrondies on trouve ici de longues arêtes parallèles, sur des plateaux tantôt nus, tantôt voilés de forêts où les sapins et les épicéas dominent.

Le retrait des roches, les secousses et poussées intérieures, les météores, les glaciers préhistoriques, tant ceux du Jura même que les grandes mers de glace des Alpes, qui furent assez longues pour passer par-dessus les cols jurassiens, enfin l'eau libre , extérieure, des torrents, et l'eau captive, intérieure, qui use les chambres de pierre et les prépare à l'effondrement ; ces causes de tout temps franchement ou sour-

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chapitiik

noisement agissantes ont tellement coupé ces plateaux que, sans parler du Jura d'Allemagne, le Jura franco-suisse se partage en cent soixante chaînons.

Ainsi que Pont travailléi diaclasé, divisé les météores, le Jura n'a donc plus sa continuité de roches ; il est fait de plateaux entre monts, ou de plateaux entre abîmes où gronde sourdement leau des torrents froids, ou de plateaux entre montagne et gorge. Tels, du sud-ouest au nord-est :

Le Plateau de rHeute^ ou plateau de Lons, ou encore plateau Lédonien, d'après le nom latin {Ledo) de Lons-le-Saunier, la ville capitale du département du Jura. D'une altitude moyenne de 600 mètres seulement, donc l'une des moins c sublimes » du massif, il s'étend de la falaise d'occident, borne de la Bresse, aux couloirs profonds incessamment creusés plus encore par le flot tumultueux de l'Ain. Son fronton sur la plaine et sa chute en talus, en cirques, en précipices, c'est, riche auparavant, pauvre à présent et de plus en plus vide, le Vignoble ou Bon-Pays : Vignoble de par ses vins de paille, son Champagne de Comté; bon pays par ses ceps, ses fruits, sa modeste opulence, son climat doux en comparaison des brusqueries, neiges et froidures du c mauvais pays > d'en haut ; mais le phylloxéra, survenu comme le larron dans la nuit, a presque tari la source de la fortune, et peu à peu les < Bons Vignerons > s'en vont du < Bon Vignoble >.

Le Vignoble s'étalant en parois, en brisures, à 300-400 mètres d'altitude, et le plateau de Lons se déroulant à 600, le Plateau de Champagnole, au delà des corridors de l'Ain, a son socle à 750 en moyenne. En deux points il excelle : par des lacs charmants, qui ne sont pas des mares, mais des eaux bleues, profondes; et par la merveille de ses sapinières, si belles qu'on n'en voit guère de plus magnifiques entre l'Oural et les caps européens de l'Atlantique. A son midi, et séparé de lui par un seul chaînon de Jura, se développe le plateau de Grandvaux; au nord-est il se poursuit par le plateau de Nozeroy.

Le Grandvaux remplit de ses 12 000 hectares, à 900 mètres au-dessus des mers, entre deux chaînons, une froide étendue de sapins et d'épicéas, de nudités stériles, d'herbes de pacage, de tourbes, de lacs et marais. Terre d'église, comme le remémore le nom de sa principale nappe d'eau, le lac de l'Abbaye, l'onction ecclésiastique n'avait pas amolli ses c Grandvilliers », dont on ne compte guère plus de 3 000; ni moines ou moinillons, ni chantres, ni clercs, ils préféraient le roulage

DioziftBis Monts Extérieurs.

au plain-chant; on les voyait, aux siècles passés et jusque vers la moitié de ce siècle-ci, conduire au loin, charroyeurs incomparables, leurs attelages de chevaux sur les routes de France.

Le Pîaie&u deNoxeroy a pour vrai nom dans le pays : Val de MiègeSy d'après un vieux village qui fait face au bourg de Nozeroy par delà le vallon creux de la Serpentine. Vaste de plus de 30000 hectares, il occupe la région des origines de TAln; situé par conséquent sur un faîte, il souffre de ses altitudes de 700, 800, 900 mètres, un peu excessives sous la latitude de 470 ; on s'y plaint aussi de la fougue de tous les vents du cadran; les villages et hameaux y sont gélides, les pâtures froides, les ondulations mornes, les horizons tristes, la tourbe Fencombre autour d'étangs sans gaieté.

La Chaux d'Ailier, lit d'un lac écoulé, se déroule en toute mélancolie au nord-est et tout près du Val de Mièges, à l'ouest et sud-ouest de Pontarlier à partir de la rive gauche du Doubs supérieur, à plus de 800 mètres en contre-haut des océans. Ce plateau de 32 000 hectares ne sourit même pas en été : qu'il fut donc dur dans la neige de février, sous des vents qu'on aurait dits soufflés par les glacières du Pôle, quand y passa l'armée désespérée qui avait failli dégager Belfort et qui eut à peine le temps de se sauver en Suisse !

Le Plateau d' Ornants, très disloqué, déchiré, fait de fragments va, du Doubs d'en haut au Doubs de Besançon, sur les deux rives de la Loue et du Dessoubre. Plusieurs plateaux moindres, des sous-plateaux le composent, à des altitudes très variables, entre 600 et 900 mètres : plateau d'Ornans, où la Loue supérieure a tracé son sillon ; plateau bisontin, à l'est et au-dessus de Besançon; plateaux de Vercel, de Pierrefontaine, de Maîche, du Russey, etc. Ce piédestal chargé de chaînons, d'arêtes, creusé de gorges, moucheté de bois, se heurte au nord contre la chaîne du Lomont, qu& la rivière de Pontarlier éventre en aval de Saint-Hippolyte ; au nord-est, il s'achève en France et en Suisse par les montagnes du Clos du Doubs.

Le Clos du DoubSy c'est la presqu'île très effilée, longue de 5 lieues, que coupe nettement du reste du monde une extraordinaire tranchée du cours d'eau de Besançon qui, coudant à angle aigu deux de ses horizons dans la vallée de Saint- Ursanne, s'enfonce au sud, à l'est, au nord, dans un précipice d'isolement.

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, ghapitbi

Dans les grandes ou petites failles de Foolithe

X les torrents issus en bouillonnant de quelque

ENFOUISSE' source expansive ou tombés d'une gueule de

MENT ET caverne ou sortis d*un dormant muet, courent, RÉSURRECTION très frais, très clairs, très animés, sur des dalles DES EAUX de fond d'abîme, entre de gigantesques rochers droits barrant le soleil, et Tonde en est encore plus froide qu'au départ des antres sourds, là où le gour immobile et traître, la fontaine brillante, la cascade retentissante épanchent au jour tant de ruisseaux voyageurs de l'ombre.

Ces torrents dans ces cluses ou couloirs sont les fils joyeux du plateau morne, criblé d'emposieux — ce nom lourd, où l'on reconnaît aussitôt le mot de puits accommodé à la comtoise, désigne ici les avens, qui sont le tombeau des eaux d'occasion, des ruisseaux, voire de petites riviérettes.

Beaucoup de ces emposieux sont grands et beaux à voir, la plupart n'ont rien de magnifique; l'un n'est qu'un cailloutage où filtre le rivulet, l'autre une fuite dans un antre, ou un entonnoir encombré de blocs, ou une cascade de pierres, de ronces, d'arbustes, avec la rumeur de l'eau quand la pluie ou la neige fondante suscitent un trouble torrent passager.

D'une foule des avens du plateau du Jura l'on ignore à quels surgeons des cluses descend leur flot d'ingurgitation; de même en est-il des entonnoirs où l'eau de maint lac s'absorbe ; on le saura dès qu'on aura versé dans ces entonnoirs, ces emposieux, lorsqu'y accourent les pluies, quelques gouttes de la substance souverainement colorante, la fluorescine capable de teindre deux cents millions de fois l'équivalent de son volume : le torrent de sortie ainsi peint en vert, correspondra au torrent d'entrée coloré de même, et la source dénoncera son aven ou ses avens.

Loue, Lison, Dessoubre, Cusancin, Seille, Orbe, les fontaines initiales de ces rivières sont des merveilles de la nature. Cette dernière, fraîche Vaucluse, n'est pas à nous, mais naît tout près de nous, en Suisse, assez semblable à notre Sorgue du Larzac par le site, le jaillissement, l'abondance.

C'est au fond d'un cirque barré par des parois immenses que ces sources et cent autres saluent la splendeur des astres; aussi, quand on remonte, en sa cluse, un des courants du Jura, faut-il toujours butter, à la naissance même de ces eaux exubérantes contre quelque colossale escarpe de pierre vive.

Ainsi, des plateaux durs, maussades, battus des vents contraires, effacés en hiver sous la neige ; des trous, des abîmes

DxuziBMB Monts Extérieurs.

engoufTreurs de torrents; et, tout autour du terre-plein, des falaises tombant sur des talus raides ou, d'un seul apic, jusqu'à la transparente rivière d'en bas : en cela le Jura est très pareil aux Grands Causses méridionaux.

Il s'en distingue, en beauté moindre, par l'absence de dolomies délitables ; ses parois de rebord sont moins colorées, surtout moins sculptées en tours, en pignons, en obélisques, en donjons, forts, palais et cathédrales, cités aériennes d'une miraculeuse grandeur.

Inférieur donc aux Causses pour la découpure fantastique des rebords, il leur est cent fois supérieur par la parure des arbres : le Causse n'a que bois chétifs, là seulement où la malignité des hommes lui a laissé quelques pins, des buis, des chênes rabougris; tandis que le Jura s'honore de livrer aux vents des hauteurs et de faire triompher des neiges de l'hiver mainte vaste sapinière presque sans rivale en Europe. Aucune de ses sylves n'a les 20 000 hectares de la Forêt deChaux^ chênes, hêtres et charmes qui couvrent, à l'occident et au pied même du massif, presque toute la presqu'île d'entre Doubs et Loue en amont de leur confluent, mais il n'y a guère de sapins plus élancés, plus élevés, nerveux, souples et forts que ceux de la plupart des triages de la montagne, sur les plateaux de l'Heute .et de Champagnole.

Il l'emporte aussi par la parure des eaux; non pas des eaux d'en bas, car qui pourrait imaginer un plus beau cristal que le Tarn d'entre les Grands Causses, la Dourbie, la Vis, la Sorgue larzacoise. Mais en haut, les surgeons, les rus, les coupes d'onde bleue manquent absolument aux Causses, réduits à d'affreuses mares, tandis que fonts, ruisseaux, lacs, dont beaucoup de gracieux, embellissent les plaines supérieures du Jura.

Aucun de grand : de tous le plus épandu, le XI Lac de 8aint»Point, élargissement de la rivière

LACS du Doubs, à 850 mètres d'altitude, n'est com- DU JURA paré aux lacs du pied du Jura suisse, aux eaux de Bienne, de Neuchfttel, de Genève, qu'un fossé de 6 500 mètres de long sur 1 000 d'ampleur extrême, avec 23 kilomètres de pourtour. Si le Doubs élevait tant soit peu le seuil de son déversoir (pas même de quatre pieds) cette vasque allongée s'unirait au sud-ouest, par-dessus des prées humides, au Lac de Bemoray, bel ovale de 95 hectares, coupe de 27 à 28 mètres de creux; et alors le Saint-Point n'aurait pas moins de 10 kilomètres. Tel quel, il miroite sur 398 hectares, avec 34 mètres de < trou >, et contient 81614000 mètres cubes, soit presque sept fois la capacité du Bemoray

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, chapitre

(12 057 000 mètres cubes). Il est d*un beau bleu; des fontaines du roc accroissent Thommage qu'il reçoit de ce Doubs dont il fait momentanément un puissant fleuve inerte au lieu d'un étroit torrent sur la pierre; des monts le commandent, des sapins Fombragent, des villages Fégaient. Le nom de Saint- Point remplace depuis quatre ou cinq cents ans celui de Damvautier, dû à une ville détruite en punition de ses méfaits, par expresse volonté d'en haut. Autrefois, dit-on (ou disait-on), il n'y avait pas ici de lac; le Doubs coulait, joyeux, rapide, au pied de Damvautier, qui fut un jour, ou plutôt une nuit, brusquement envahie par la rivière gonflée en lac — tradition à peu près ubiquiste : une ville expiant ses forfaits, dans une tempête de soufre et de feu, comme Sodome et Gomorrhe, ou dans une exaspération de la mer, comme Is en Bretagne, ou dans un abîme subitement entr'ouvert; mêmes crimes d'orgueil, d'avarice, d'impiété, de luxure; châtiments divers, et comme preuves encore visibles de la vengeance céleste, des restes de tours, de murs, de palais, d'églises, des apparences de forêts couchées, verdies ou bleuies sous la transparence des ondes, et tout au fond, de sourdes cloches sonnant lugubrement à l'heure de minuit. Ici, au Saint-Point, et pour nombre d'autres vasques, il se peut que les légendes contées par les riverains, les troncs qu'ils voient ou croient voir à travers les eaux, ne soient qu'un souvenir confus d'antiques cités lacustres.

Cette belle expansion du Doubs est un < lac de vallée >.

Ce qu'est aussi le Lac des Rousses, qui remplit, entre prairies et tourbières, à 1075 mètres au-dessus du niveau général, tout à côté de la frontière helvétique, une cavité de 2100 mètres sur 400 ou 500; grand de 89 hectares, creux de 17 mètres, il émet la riviérette Orbe.

A côté des lacs de vallée il y a les c lacs de cluse > — tel celui de Nantua — et les t lacs de combe > — tel celui de Chftlin.

Le Lac de Nantua serait sévère s'il n'avait à l'un de ses bouts la petite ville qui l'a baptisé, et à l'autre une plaine de quelque ampleur. Des monts dominent de 250 à 550 mètres son miroir, parois vives ou talus escarpés avec sapins, buis et hêtres. Ayant 2 500 mètres sur 400 à 700, son eau très pure, profonde de 43 mètres, sommeille en un bassin de 141 hectares, à 475 mètres d'altitude, et son volume est de 40 078000 mètres cubes. Une riviérette le verse dans l'Oignin, tributaire de l'Ain. Le chemin de fer de Bourg à Bellegarde, qui longe le lac de Nantua, en remonte ensuite le maître affluent, puis descend au delà d'un col de 623 mètres sur un autre et plus petit lac

DBuxiiifB Monts Extérieurs.

de cluse, le Lac de Silan ; celui-ci n'a qu'une largeur de fleuve, 250 mètres, avec une demi-lieue de longueur, 50 hectares d'étendue, 22 mètres de creux, 4772000 mètres cubes de capacité; solitaire, il dort au pied des rocs hautains de Champbraillard,à585 mètres d'altitude ; son onde s'en va vers laValserine, tributaire du Rhône — nappe de Silan, eau de Nantua, plaine de l'Oignin furent jadis un seul et même léman.

Le plus grand des lacs de combe, le Lac de Cbàlin, reçoit son cristal de trois ruisseaux sortis d'un fond de roche entre de grands blocs couverts de mousse humide, et de ces ruisseaux le plus fort a pour origine une source c vauclusienne » où reparaît le flot du lac de Narlay.

Le Lac de Narlay, coupe de 40 hectares où luit une eau verte de 39 mètres d'abîme, occupe, lui aussi, dit la vieille « sagesse » du pays, la place d'une bourgade noyée pour ses péchés, et ici ce n'est pas la cloche qui tinte la nuit, du fond du gouffre, c'est le coq qui chante, à Noél, quand sonnent les douze heures nocturnes à l'instant précis de la naissance du Christ. Des entonnoirs latéraux engloutissent l'excès du Narlay et le mènent par un torrent cryptique d'une dizaine de kilomètres de longueur probable, à 7 500 mètres à vol d'oiseau vers l'ouest-nord-ouest, jusqu'à la font du moulin de Châlin.

2 500 mètres sur 500 à 1000, 232 hectares à moins de 500 mètres au-dessus des mers, 34 mètres de profondeur, telle est la grandeur ou la petitesse du lac de Châlin, qu'encadrent prairies, roches moussues, hêtres, sapins, et dont un court torrent, le Bief d'OËuf, transmet les eaux à la rive gauche de l'Ain.

Au sud-ouest et fort près du lac de Narlay, le Lac de la Motte ou lac d'Ilay rassemble ses eaux, creuses de 30 mètres, dans une vasque de 73 hectares, à 777 mètres d'altitude; il se verse également dans l'Ain par un affluent de gauche.

Les lacs de combe sont moins profonds, moins sombres que les lacs de cluse; il en est de même des lacs de vallée.

Le lac de Narlay n'est point le seul qui enfouisse latéralement ou autrement ses eaux dans des entonnoirs en tout semblables aux Katavothra du Péloponèse. Très au contraire, beaucoup en font autant, desquels les plus notables s'appellent lac de l'Abbaye et lac d'Antre.

Le Lac de l'Abbaye, sur le plateau de Grandvaux — d'où son autre nom de lac de Grandvaux — dort à 879 mètres d'altitude, plus souvent maussade que joyeux, du fait même de cette élévation et de la froide morosité de la haute vallée. L'émissaire de ses 90 hectares de flots longtemps gelés chaque

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chapitm

année s'abtme en cascades; on ne le revoit plus, à moins que cette onde égarée dans la nuit ne soit Torigine de VEnragé, grande source de la rive droite de la Bienne, près Molinges, à 5 lieues au sud-sud-ouest de Tengouffrement.

Le Lac d'Antre se blottit à 824 mètres, entre de grandes roches. Son eau de 1 400 mètres de tour, rarement tiède — il faut pour cela les mois les plus soleilleux de l'été — descend souterrainementvers un tributaire de cette même Bienne, vers THéria dans le vallon duquel elle bouillonne en fontaines près des ruines de la ville d'Antre, cité gallo-romaine fondée, dit-on, sous Auguste.

Sur les plateaux, entre les plateaux, s'es- XII carpent des arêtes, crêtes, pics plus ou moins

310NTS dégagés de la masse. Ces < majorités », ces pro-

ET COLS tubérances, ces crêts, suivant le mot jurassien, DU JURA ont pour supérieur le Crét de la Neige.

Le Crét de la Neige se lève entre Rhône et Valserine, près des défilés où le beau fleuve perce la montagne, en aval du lac de Genève, pour descendre de coude en coude aux plaines du Lyonnais et du Dauphiné; il n'est point éloigné de la petite ville française de Gex, il regarde la grande ville cosmopolite de Genève, le lac Léman, le Mont-Blanc, frontière d'Italie, et l'entassement des monts helvétiques. Belvédère pour admirer les Alpes, il humilie ses 1 724 mètres devant leurs 4808 mètres, ses crêtes devant leurs pointes, leurs cornes et leurs pyramides, ses neiges d'une saison devant leurs glaciers éternels.

Nulle part on ne voit mieux la majesté des < Montagnes Blanches ». Mais si du haut d'un pic aventureux des Alpes on peut mépriser les lignes droites du Jura, dans les cluses, thébalde profonde, on peut oublier les Alpes. Où vivre plus loin du monde? Et quel pays a des eaux plus transparentes, des rochers plus nobles et plus symétriques?

Le plus grand parmi ses frères, ce Crét de la Neige ne les regarde pas de bien haut, car près de lui le Reculet de Thoiry monte à 1 720 mètres, et sur le même chaînon se dressent aussi le Colombier-de-Gex (1 691 mètres), le Montoissey (i 671 mètres), le Montrond (1 650 mètres) et le Grand-Crédo.

Le Grand-Crédo (1 624 mètres), qui a pour vrai nom le Crét-d'Eau, n'est pas le premier venu : à ses pieds, le Rhône, qu'il serre contre le Vuache, mord la pierre du lit profond qui le dégage peu à peu de l'étreinte des deux montagnes ; à son flanc s'accroche le fort de l'Écluse ; dans ses entrailles un tunnel de 3900 mètres livre passage au chemin de fer de Paris à Genève;

DBuxiÈMB Monts Extérieurs,

de sa cime on voit le Léman, le lac du Bourget, le lac d*Ânnecy.

Ces monts majeurs sont tous les six dans FAin, près de la frontière suisse ; dans le Doubs, le Noirmont (1 550 mètres) et dans le Jura, le MonUDore (1 463 mètres), avoisinent aussi THelyétie ; ils la touchent même.

Quand de cette arête supérieure, la plus orientale en France, on marche vers l'occident, et qu'on franchit Fun après l'autre les chaînons, c'est comme si l'on descendait les degrés d'un escalier dont la dernière marche tomberait sur les terres plates de la Bresse et de la Dombes.

Si massif que soit le Jura, avec dures ascensions depuis les plaines de sa base, on l'a suffisamment sillonné de routes qui n'ont pas opposé trop de difficultés topiques.

C'est que fort heureusement les cirques appelés combes entaillent çà et là le mur des rocs et montent jusqu'à l'entablement des hautes plaines ; heureusement aussi que des brèches sabrent les chaînons parallèles et mènent les chariots, les convois d'une cluse à l'autre sans trop harasser les attelages, sans trop essouffler les locomotives. Telles, entre autres, les deux brisures de Silan et des Hôpitaux.

Entre le lac deNantua et celui de Silan, la Brèche de Sil&n laisse passer, à 623 mètres d'altitude, le chemin de fer de Bourg à Bellegarde.

Entre la cluse de l'Albarine, affluent de l'Ain, et le vallon du Furand, feudataire du Rhône, la Brèche des Hôpitaux conduit la voie de Paris à Genève et à Turin par un col qui n'a que 370 mètres au-dessus des océans.

Les rivières du Jura, passant de faille en

XIII faille, brisent à chaque instant leur direction.

RIVIÈRES Ainsi, par exemple, le Doubs prend d'abord le

DU chemin du Rhin de Bûle, et l'on peut croire qu'il

JURA l'atteignit autrefois par les défilés où courent

maintenant la Some et la Birse; puis, de cassure

en cassure, qu'il ait ou non taillé sa route lui-même, une autre

pente le roule au sud-ouest vers la Saône phlegmatique.

Ce Doubs et la Saône dont il fait au moins la moitié, ces deux grands courants ont plus de part que tout autre (sauf l'Ain, tributaire du Rhône) aux épanchements des oolithes et des craies du Jura. Mais l'eau la plus puissante qui le frôle ou le tranche, c'est ce Rhône lui-même que le Léman tempère : terrible pourtant, en guerre éternelle contre sa montagne et sa plaine; la montagne le serre de toutes ses forces, mais il lui échappe comme un serpent glissant qu'on voudrait étreindre des deux mains; la plaine, faite des boues qu'il apporta dans

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, ghaprrb

les lacs, il la fouille et fend, il la déplace et dévore. Et comme lui deux de ses affluents combattent contre le mont, la Valserine et TAin, rivière magnifique allant de cluse en cluse, qu'accroissent la Bienne translucide et TAlbarine aux hautes cascades.

Enfin rOrbe, qui a son penchant vers le Rhin, descend d*un plateau du Jura.

La première rivière qui ait contact avec XIV notre Jura, la Versoix n'est qu'en partie fran- VERSoix, çaise, et son contact n'est pas immédiat ; elle ne VAL' coule pas dans cette montagne, mais elle y pour- SBRiNE voit ses sources magnifiques, appelées par nos ancêtres Di vonne, l'Eau divine. Les trois Fontaines de Divonne jaillissent à deux lieues au nord-est de Gex, à une lieue et demie de la rive du Léman; elles montent du sable qu'elles soulèvent incessamment en ombelles et qui retombe et se soulève encore; elles donnent par seconde près de 1 000 litres d'une eau très froide, à 6 degrés 1/2, onde idéalement pure, descendue, dit-on, par une route souterraine, du lointain lac des Rousses ; mais ce dit-on n'a rien de vrai, et il suffit à l'abondance de ces surgeons que le Jura soit proche avec ses emposieux, ses cavernes et couloirs. La Versoix, longue de i7 kilomètres, s'abîme, non dans le Rhône, mais dans le lac de Grenève, qui est le bassin de réserve où le fleuve s'endort, à peine échappé de l'embrassement des Alpes.

Moins rivière que torrent, la Valserine longe à l'occident le plus haut chaînon du Jura, celui où se bombent Montrond, Colombier de Gex, Montoisset, Reculet de Thoiry, Grand Credo. Dans son sillon creux, ainsi commandé par le fronton suprême de toute l'architecture du Jura, elle tombe d'écroulement en écroulement, entre hautes roches, sapins, prairies, ayant à l'orient le Jura gessien ou de Gex, à l'occident le Jura bugiste ou du Bugey; et de la montagne lui déboulent des cascades éperdues. Accrue de sources de < piémont » à la base des escarpements, elle arrive à sa fameuse perte, qui n'est qu'une demi-perte où elle ne s'engoufi're point : eUe bouillonne, elle tournoie, elle gronde en une rainure à laquelle il manque une voûte, mais il s'en faut de peu, tant la fêlure est étroite, qu'on saute aisément en maints endroits. C'est non loin de là qu'elle tombe dans le Rhône par une cascade, au lieu précis où ce grand fleuve, enfoui sous terre un instant, vient de reparaître en un gour sinistre, dans un défilé d'extraordinaire sauvagerie. Toute sa longueur, c'est 12 lieues et demie, tout son héri-

DBuxiAm Monts Extérieurs,

tage, 37 000 hectares, mais elle boit assez de fonts transparentes pour verser au Rhône 9 à 10 mètres cubes par seconde en veine ordinaire, 1 200 litres en étiage extrême.

Admirable rivière de 190 kilomètres où

accourent les eaux de 418 000 hectares, VAin

XV draine un des pays les plus mouillés de France,

AÏS puisqu'il y tombe annuellement 1 250 millimètres

de pluie : de là son débit € seigneurial » de

15 mètres cubes en étiage, 50 en belles eaux

ordinaires, 1 500, 2000, 2500 en très grandes crues.

Il naftet grandit dans Toolithe; il va de corridor en corridor par longues lignes droites et subits détours, d'un cours cassé; sur ses deux rives la roche s'ouvre en cavernes pour verser de claires fontaines, en gorges pour amener des rivières pures.

Il commence à 780 mètres au-dessus des mers sur le plateau de Champagnole, là où ce plan confronte avec le val de Mièges, à trois lieues de la source du Doubs. Sorti du froid cristal, d'un gouffre et beau dès son origine, il impose aussitôt son nom à une riviérette de plateau douze fois plus longue que lui, puis il s'engage dans une sorte de tunnel de 100 mètres de long, voûte c désordonnée », assemblage décousu de blocs écroulés des parois.

Au sortir de cet obscur passage, cascade de 17 mètres; ensuite, à dix lieues en aval. Saut de la Saisse, haut de 12 mètres, large de 132.

Le Saut du Mortier, périlleux rapide, précède de 5 kilomètres l'embouchure de la Bienne, semblable à l'Ain par ses défilés, ses fonts du roc, ses claires eaux promptes, ses soudains crochets de vallée.

La Bienne est le torrent des entailles où il n'y a que pierre, eau, cascades et c doyes », grands surgeons sortant des cavernes. Elle traverse la très active Morez, puis Saint-Claude, où lui arrivent une grande source et un torrent tapageur; la grande fontaine se nomme VAbtme, de ce qu'elle s'épanche de deux gouffres, ou Vancluse, de ce qu'elle jaillit dans un bout du monde; le torrent retentissant, sourd tonnerre de la nuit, c'est le Tacon brisé de cascades. La Bienne roule 12 mètres cubes en volume coutumier, 3 en étiage, à l'issue de 75 oOO hectares où elle € s'aligne », se coude et recoude pendant 17 lieues.

Un autre grand et très pittoresque tributaire, l'Oi^in parcourt 45 kilomètres et draine 36 000 hectares; grossi des eaux du lac de Nantua, il passe devant une des villes galloromaines qui ont le moins altéré leur nom depuis tantôt deux

Le Plus Beau Royaume Sous le CieL ghapitrb

mille ans, devant Izernore, qui fut Izamodurum\ après quoi, tout proche de sa fin, il se brise au fond d'une cluse par la Cascade d'Ar fontaine ^ haute de 10 mètres, la Cascade de Thorey^ haute de 30, et le S&ut de Ch&rmine, suite des marches de tuf ayant une quinzaine de mètres d'élévation totale. A ces chutes, éparpillements et poussières de flot ne manque jamais le flot, contrairement à tant d'autres bonds des torrents de France, car rOignin roule, toutes crues à part, de 3 à 6 mètres cubes par seconde.

Les gorges de TAin finissent à Neuville, et la superbe rivière, verte à Tétiage, rouge en crue, entre dans une vaste plaine, ancien lac du Rhône comblé par le Rhône et, moindrement, par TAin lui-même; sa rive gauche frôle la plaine de la V&lhonne, sa rive droite baigne le talus ou côtière du plateau de la Dombes. Valbonne, terme de dérision, cela veut dire, non pas la bonne, mais la mauvaise vallée ; bordée au midi par le Rhône, de l'autre côté duquel montent les Bal mes viennoises, collines morainiques, cette grande plaine est nue, elle est inféconde, presque vide; les rus descendus de la côtière y filtrent dans les cailloux roulés; au-dessus du fleuve, des avenues de baraques forment le camp de la Valbonne, installé pour les exercices de la garnison de Lyon.

Le dernier grand affluent, VAlb&rine^, 400 mètres de cascades interrompues de rapides la jettent de monts et plateaux du Jura bugésien dans les gorges de Tenay, de Saint-Rambert, si belles au long du chemin de fer de Paris à Genève par Bellegarde.

L'Ain se noie dans le Rhône par environ 180 mètres.

La Saône semblerait plus grande si son XVI cours ne se terminait au Rhône, qui, en France,

SAÔNE : DE est incomparable.

LA SOURCE Quand cette fille silencieuse des collines ven" AU DOUES contre à Lyon, par 162 mètres, le fils bruyant des montagnes, elle est trois à quatre fois plus faible que ce vaillant compagnon, sauf en grandes crues.

Mais le Rhône vient de travers, d'une longue fissure des monts.

C'est un vainqueur, mais c'est un intrus qui malgré sa puissance et sa rudesse fléchit devant la Saône, dans le bassin dont il s'empare : celle-ci vient du nord, même elle est presque un méridien visible à partir du confluent du Doubs ; elle incline droit au sud l'immense torrent qui jusqu'alors cherchait le

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