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kilomètros, lOSOO hectares

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. ghapitiib

N'empêche que le Dévolu y est aussi c roulé > que si son nom descendait en droite ligne de devolutum ; tout au moins le Dévoluy supérieur, sur 1 000 à 1 200 mètres en hauteur, de 1 600 ou 1 800 à près de 2 800 d'altitude.

Et cela depuis que plus de 50 000 moutons y arrivent chaque année, en transhumance, de la Provence d'en bas ; armée dévorante qui, pareille aux hordes d'Attila, de Gengiskhan, de Tamerlan, ne laisse rien après elle. Ayant tondu et retondu le sol tout un été, elle le tond et retond l'été suivant; elle arrache l'humus en même temps que Therbe ; et dès qu'humus et gazon ne gardent plus la roche contre les intempéries, les froids extrêmes, les soleils de fournaise, les déluges tièdes, violents, électriques, cette roche, trop tendre, calcaire ou craie, s'éboule en blocs; puis peu à peu ces blocs s'émiettent en cailloutis, en lapiaz ou traînées blanchâtres, grisâtres, c spectrales »; la roche, la gorge, la pente, la terre en s'écroulant emportent avec elles, souche par souche, l'ancestrale forêt : ce qui fut en vieux français c Pleineselve > est devenu c Montusclat > et c Mont Hiverneresse ».

Montusclat, parce que le soleil y brûle comme chez le Touareg Hoggarien, dans des cirques de pierre sans une herbe, sans un arbre et sans un buisson, le long des larges c casses » ou coulées de débris, au bord de la source éteinte; Mont Hiverneresse, parce que la neige y gît cinq, six et jusqu'à sept ou huit mois par an, suivant les hauteurs; comme dit le Dauphinois du sud, en parlant de l'homme qui n'en finit jamais : c II est long comme l'hiver en Dévoluy ».

Quand de gros nuages crèvent sur le Dévoluy qui, comme toute haute montagne, est un susciteur de tempêtes, la pluie fuit sous la pierraille, rocaille et blocaille, ou bien elle tombe sourdement dans les < chouruns » ou c chouriens », c'est-àdire dans les avens, et se remontre au jour en fontaines durables ou en jets intermittents selon la disposition du réseau des creux, boyaux et cavernes.

La Souloise, reine des eaux du Dévoluy, doit tout aux chouruns : ces abîmes, tantôt encombrés de neige (à de si hautes altitudes), tantôt envahis en cascade par les flots des averses, pourvoient, dans la longue nuit, de siphon en siphon, de gour en gour, les grandes fontaines des Gillardes, et celles-ci, brusquement, dégorgent une rivière. Dans un pays de loups attentifs aux moutons, ce torrent court dans les étroits de Saint-Étienne-en-Dévoluy, tellement étroits en effet que, creux de 50 à 80 mètres, ils n'en ont qu'un de roche à roche; il coule près du Puits des Bancs, grotte souvent sèche et muette, mais il lui arrive parfois de recevoir de son monde

TRoisiiiiB Monts Extérieurs.

souterrain une telle avalanche qu'on Ta vu bouillonner en font jaillissante jusqu'à 30 pieds de hauteur (?) : c'est qu'alors les fonts des Gillardes ne peuvent suffire à Téruption du fleuve cryptique furieux, qui court et qui tourbillonne, pressé de partout, sur la pierre, sous la pierre, entre les pierres, dans les ténèbres de ses antres ; et partout où la roche ouvre une fissure, il se précipite ; de ces fissures, les unes le ramènent à son cours c stygien > ; d'autres le conduisent à la lumière par le soupirail du Puits des Bancs.

Quant aux Fonts des Gill&rdes, éternellement renouvelées par les chouruns, elles se versent, en aval de Sàint-Disdier, chacune sur sa rive de Souloise, à raison de 2 000 litres en étiage, de 2 500 en volume ordinaire.

La Souloise, claire, enjouée, rapide, refiète peu de soleil, engloutie comme elle est dans la cluse de la Baume, qui est un cagnon de profondeur horrible, d'étroitesse inouïe, ouvert sur la rive gauche du Drac précipitiel.

Sur le versant contraire du Dévoluy, les eaux descendent au Petit Buech, vers Montmaur, bourg dont le nom rappelle, avec plusieurs autres, Pontmaure, Puymaure, Rochemaure, le long séjour des Sarrasins dans les c Montagnes de l'écroulement 1.

Donc le Dévoluy s'éboule sur ses pentes, et si vite là où dégazonnement et déforestation, aidés de la tempête, contribuent à la ruine des pierres, que quelques ans suffisent pour entraîner vers Drac, et surtout vers Durance, au versant méridional, les derniers champs de pommes de terre, de seigle, d'avoine; là une commune, Chaudun a renoncé d'elle-même à l'existence : pris de désespoir devant le cadavre de leur montagne, n'ayant plus ni bois, ni sillons, ni prairies, les 112 Chaudunois ont supplié la France d'acheter leurs 2 026 hectares de pierres et de cailloutis; c'était en 1891, et maintenant les roches ruiniformes de cette riveraine du Petit Buech, près des sources du torrent, appartiennent à l'État, qui les a payés 180 000 francs et voués à la refores ta tion, au salut du Dévoluy. Avec les autres périmètres de reboisement, il y a d'ores et déjà plus de 7 000 hectares de cimes et ravines qui ne tarderont pas à joindre leurs épicéas, leurs mélèzes, leurs pins divers, leurs hêtres à ceux des forêts encore vivantes dans le massif en ses moyennes et basses assises, là où les herbes de pâture et les arbres touffus composent des paysages c terrestres » en plein contraste avec les paysages < lunaires i, désolés et sans vie des assises supérieures et des sommets suprêmes, parmi lesquels commandent l'Obiou, le Grand-Ferrand, le pic de Bure.

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. ghaprrb

VOhiou ou Aubiou monte à 2 793 mètres; les marins, paraîtil, le reconnaissent à sa tète, quand ils arrivent vers Toulon, vers Marseille.

Le Gr&nd-Ferr&nd (2 761 mètres) est tellement cassé en petites pierres, tellement écaillé en lapiaz, qu'on peut le comparer, comme le Ventoux, à une montagne de macadam, à un pilot de caillasse brisée par des milliers de cantonniers.

Le Pic de Bure (2 712 mètres) culmine dans le Jlfon^ Oronxe (ou Aurouze), c'est-à-dire le mont Orageux.

Ces pics, et d'autres moindres, voient un remous infini de chaînes, de chaînons, de massifs, avec cassures intermédiaires, sûr plus de 50 lieues de tour d'horizon, des Cévennes aux Alpes du Viso, de la périlleuse Meije dauphinoise à la Sainte- Baume provençale et à l'indistinct vaporeux de la mer Méditerranée.

Tel est, désormais contrarié dans sa ruine, ce Dévoluy qui, tout petit qu'il est, porte sur trois départements, les Hautes-Alpes, l'Isère, la Drôme; des montagnes de celle-ci le sépare le Col de la Croix-Haute (1 176 mètres), qu'emprunte le chemin de fer de Grenoble à Marseille, au moment de descendre dans la vallée du Buech.

Les décarcassements du Dévoluy font du

Buecb un torrent redoutable, auquel suffit à

LVi peine, lorsqu'il s'irrite, le lit de 150 mètres de

BUEca largeur taillé par ses colères dans la vallée qu'il

laboure, entre les rocs qu'il désosse. Presque

constamment accompagné de près ou de loin

par le chemin de fer de Grenoble à Marseille, il accueille des

torrents sans nombre que le moindre orage exaspère; puis un

Buech presque égal à lui, le Petit Buecb ou Buech de Veynes,

qui concentre les ravins méridionaux du Dévoluy, notamment

la conque où fut Chaudun. Aspres-lès- Veynes, Serres, Laragne,

ses trois villes sont trois bourgades, en un val méridional par

son climat, ses oliviers, ses plantes, ses couleurs, sa < noble »

sécheresse.

Le Buech tombe dans la Durance à Sisteron par environ 450 mètres d'altitude, et lui amène, en hommage de 149 000 bectares, les plus déhanchés de France, une eau violente qui ne descend jamais au-dessous de 3 mètres cubes, qui varie le plus souvent entre 7 et 20, et qui peut arriver parfois à 1 000, voire à 1 500. Il se démène pendant 20 lieues, et lorsque par hasard, il s'endort dans un gour, au-dessous d'un rapide, c'est pour se réveiller aussitôt et se briser encore, dans un nouvel accès de fureur et d'orgueil.

TROiBiiMB Monts Extérieurs.

Montagne des plus majestueuses en France,

Lvii le VentovLx (et peut-être plus exactement le Ven-

vESToux ET tour) se nomme ainsi parce que le vent rage sur

MONTS DE son dos crayeux, qu'il bougonne et bourdonne

LURE dans ses vallons, que même au versant méridional

il secoue le vol des abeilles autour des ruches

apportées au printemps et remportées en automne par les

paysans du pied du mont; pour nous servir d'un mot biblique,

c'est du Ventoux que « découle » en partie TiUustre miel de

Narbonne.

On reboise le Ventoux à raison de plusieurs milliers d'hectares, en bas et au milieu, non vers le sommet auquel on n'ose pas encore imposer de sylve, tant le mistral y souffle avec fureur, jusqu'à écailler la montagne par fragmenticules, et, pour ainsi dire, jusqu'à la pulvériser. Cette refo restation consiste en chênes, en pins sylvestres ou maritimes, en cèdres, et surtout en chênes-trufGers faisant naître on ne sait comment, on ne sait pourquoi, la truffe dans le sol qu'ils ombragent.

Avant qu'on eût ainsi commencé de le revêtir, le Ventoux était si nu, si rocheux et sans verdure qu'on l'avait comparé à une montagne de macadam.

Il ne jette à la plaine aucun ruisseau constant, ses torrents ne coulent qu'aux pluies ou à la fonte des neiges, et presque toutes les eaux qu'aspirent ses pierres arides se rassemblent en sources rares dont deux ayant puissance, au pied du versant septentrional : la font de Notre-Dame des Anges, qui sort des rochers de la rive du Toulourenc, et le Groae&u\ celui-ci fuit, bouillonnant et libre, de la roche escarpée, en un cirque dont les parois ont plus de 100 mètres d'élan; son eau immuablement fraîche, entre 10 et 11 degrés, baigne des cressons, les herbes ondulent dans son cristal comme des queues de couleuvre, puis il précipite sa pente vers la ville de Malaucène et le torrent de l'Ouvèze. Les Romains s'étaient emparés de ses 173 litres qu'ils amenaient à Vaison des Voconces, peut-être même à l'élégante Arausio.

Le Ventoux (1 912 mètres) a pour grands traits : sa chute brusque en précipice, du côté du nord, sur le versant qu'on peut qualifier de dauphinois, avec tombée bien moins rude sur le côté du sud, sur le versant qu'on peut traiter de provençal; son avancement sur la plaine du Rhône ; son panorama qui va des Pyrénées au Mont-Blanc, du Mézenc et de la Lozère aux Alpes du Viso ; ses étages de climats et de plantes, comme en a chaque montagne en proportion de sa hauteur; mais, le Ventoux s' élançant d'une plaine très chaude et très colorée, le contraste entre ses pieds et sa tète est plus éclatant : en bas,

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chapriik

c'est la Toscane pendant toute l'année; en haut, c'est la Suède et presque la Laponie durant les cent jours de l'hiver.

A l'avant garde des Alpes, en face des Cévennes, au-dessus des grandes plaines à demi torrides pendant six ou huit mois sur douze, le Ventoux appelait un observatoire des vents, des pluies, des tempêtes, sur son sommet dont l'azur trompe : où le passant d'en bas, où l'homme des vallées voit un éther dormant, il se livre au contraire un éternel combat des puissances du ciel; cet observatoire, il l'a maintenant, et l'on essaie d'y dégager les lois qui président aux passages des nues, aux mêlées des souffles de l'air.

Par des craies arides, des croupes ou nues ou boisées, des apics du côté du nord, des plateaux du côté du sud (tout comme le Ventoux), les Monts de Lure continuent exactement ledit Ventoux vers l'orient jusqu'à la vallée de la Durance en aval de Sisteron. Ils ne composent pas de belles rivières à pleins bords, mais de très capricieux torrents où tantôt l'on ne voit pas d'eau, tantôt pas de pierre quand la crue remplit le défilé. Les uns, Ouvèze, Nesque, vont au Rhône; les autres, Jabron des Omergues, Largue, Laye et Coulon d'Apt, vont à la Durance.

L'un de ces torrents, sous l'apic du nord, le Jabron des Omergues qui peut ne mener qu'un filet d'eau, étend par endroits sa roche et sa grève sur 300 mètres de largeur; un autre, le Coulon, n'a guère moins de 100 kilomètres à partir du fin fond de sa coulière, ne tire de ses 84 503 hectares, de monts, plateaux, dus et combes que 230 litres en portée normale, avec minimum de zéro, maximum de 740 mètres cubes — encore n'y a-t-il vraiment pas de maximum sous ce climat, et n'importe quelle crue de n'importe quelle grande ou petite ravine peut-elle toujours, si terriblement qu'elle s'écroule, être dépassée par une autre. Cette mesquinerie de flot ne vient pas de ce que la montagne de Lure est très basse — elle monte à i 827 mètres — ou nue absolument : elle possède de fort beaux bois, surtout au versant septentrional, et de vastes taillis, des chênes, des hêtres, des sapins, des pins que l'ours n'habite plus depuis tantôt des siècles, que même le loup finira par déserter. Mais le ciel y est très sec presque tout l'an ; quand il se condense en pluie, c'est pour des orages très tonitruants et très diluviens, mais aussi fort courts, et la roche craquelée, le sol très lâche boivent avec avidité la moitié du cataclysme; quelques heures après, parfois quelques minutes seulement, le torrent cesse de gronder, l'aven d'engloutir de turbides cascades, l'arbre a séché ses feuilles et le soleil luit en joyeuse

TRouiiBiE Monta Extérieurs,

ardeur sur le thym, le romarin, la sarriette, Faspic, la lavande et toutes herbes odoriférantes, la plupart destinées aux alambics de Grasse.

Leur culmen, le Mont de Lure (1 827 mètres) se termine par une roche de 600 mètres d'élévation à qui rien n'échappe, des Cévennes et du val embrasé du Rhône aux glaces du Viso, des resplendissements de la Vanoise à Tazur du golfe de Fréjus; à ses pieds, juste au midi, les plateaux de Vaucluse.

Ils se nomment ainsi de ce qu'à Foccident

Lviii leur talus s'abat sur la plaine de Rhône et

PLATEAUX Durance par l'escarpe des monts de Vaucluse;

DE VAUCLUSE et aussi parce que la fontaine par excellence,

< Vaucluse > tire de cette haute plaine le flot vert qui fait sa gloire; ils ont pour tète suprême le mamelon de Sadnt' Pierre de la Garde (1 242 mètres).

Nul causse oolithique n'a plus d'avens que le socle de Vaucluse, sur 140 000 hectares environ : sur le plateau proprement dit et dans les replis des monts d'alentour, du Venteux jusqu'au Lubéron, des hauteurs de la vallée de la Durance au-dessous de Sisteron jusqu'à toucher le front des roches qui s'affalent sur la plaine du Comtat.

Autant que partout ailleurs sur le Causse ou la. Cévenne les paysans ont conté de tout temps et racontent encore au passant, à l'étranger, au touriste qui les croit à demi, des histoires terribles sur les avens de leurs taillis, bois, ravins, coteaux et plateaux.

Ces gouffres, disaient-ils, ou disent-ils encore, tombent à d'abominables profondeurs. Ainsi l'Aveu de Coutelle, au voisinage de Lardiers : le caillou qu'on y lance est muet pendant sept secondes, jusqu'à ce qu'il heurte une protubérance du roc; puis pendant six ou sept autres secondes c'est un écho sourd qui va s'affaiblissant; ensuite, enfin, le silence; mais rien ne prouve que la pierre ne roule pas encore dans la gangue ténébreuse.

Et l'Aven de Crnis, disaient-ils aussi : ce trou du noir le plus noir, large de 8 à 10 mètres avec 30 de tour, on ne l'a descendu qu'à deux cents pieds de profondeur, mais dans le fond, des creux y sont des bouches d'abîme; un berger y disparut avec ses moutons par une nuit sans lune, le vent soufflant en tempête, et rien ne reparut du troupeau, ni de l'homme sinon son bâton, qui ressortit au Gour de Vaucluse; sauf la différence du bâton au fouet, c'est ce qui se conte en Causse Méjan sur l'aven de la Picouse, dans le Causse de Gramat et la Braunhie sur mainte îgue béante, dans les monts calcaires ou

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chapitri

crayeux de Provence sur maint ragagé, sur maint garagal, et jusqu'en Grèce à propos de maint katavothre.

Or, exploration faite, Taven de Coutelle n'a que 46 mètres de défaillance, et Taven de Cruis n*en a que 12; il est vrai qu'on Ta bouché en y jetant des arbres, des rocs et en y détournant un torrent porteur de pierres, de branches, d'herbes et d'éboulis; on ignore donc à quelle assise, à quelle argile, à quel cône de détritus s'arrête réellement ce puits où, dit l'habitant, on précipitait les femmes adultères, comme à Constantine on les lançait du roc de la Casba dans l'abîme du Roumel.

On n'a pas oblitéré seulement l'aven de Cruis, on en a fermé beaucoup d'autres par des troncs d'arbres, des madriers, des pierres; on en a même voûté quelques-uns pour le plus grand bien de la contrée d'alentour; les enfants n'y tombent plus, ni les imprudents, ni le voyageur errant dans la nuit, ni le mouton, ni la vache; on n'y jette plus les chiens galeux, les cadavres et carcasses d'animaux. Or, c'est ce magma d'homme et de bête qui contamine les sources; tel fond d'aven où la charogne se décompose fit de la fontaine qui lui correspond la mère et nourrice d'une épidémie; la divine Vaucluse elle-même pourrait rouler dans ses flots une peste livide.

A c^é de tel aven qui se ferme, tel nouvel aven s'ouvre quand fléchit la voûte de pierre; là où l'on croit marcher sur la roche pleine, on se hasarde sur l'arche d'un pont dont la clef peut s'écrouler. On n'est point ici dans les porphyres, les granits, les pierres non pas incassables, mais peu cassantes ; la craie vauclusienne se contracte au passage glacé du mistral et surtout au froid des nuits sereines, elle se dilate au soleil; ici elle se fend en long, là elle se creuse, ailleurs elle se pulvérise et l'air ou l'eau l'emporte; si bien que les puits d'abîme d'un millénaire, d'un centenaire, ne sont pas exactement les avens de mille ans, de cent ans avant ou après.

L'Aveu du Cervi ou de la Selve, le plus beau gouffre du plateau, dessine un ovale de 50 mètres sur 25, mais il ne se creuse qu'à 64 mètres, au lieu des 119 qu'on lui attribuait; VAbime de Jean Nouveau, à près de deux lieues au sud-sudouest de Sault, tombe à 163 mètres, absolument à pic.

Tels avens se comblant d'argiles, de sables, de rochers, de branches et feuilles, tels autres se creusant ou se prolongeant de çà, de là, sous roche par de nouvelles galeries, ces craies néocomiennes sont donc vouées à l'éternelle usure. Et de siècle en siècle, par la constante préoccupation qu'a l'eau de ronger sous elle, et s'il se peut de s'enfouir, par suite aussi de la déforestation, il arrive que les plateaux vauclusiens sont de

TRoniiH Monts Extérieurs,

moins en moins avivés de ruisseaux. Ce Coulon, Caulon, Calavon, cette riviérette d'Apt, devenue à peine un ruisseau, en est un exemple. Qu'il n'abreuve pas, ou qu'il abreuve, ce qu'il convient de croire, la fontaine de Vaucluse par des canaux cryptiques où le flot méconnaît Phébus-Apollon, toujours est-il qu'il ne roule plus une seule goutte pendant trois grands mois de l'année, tandis qu'autrefois son épanchement ne cessait jamais, voire en séculaire sécheresse. Bien fou qui affermerait la pèche d'Apt, comme il était d'usage il y a quelques siècles, alors qu'il y avait en tout temps de l'onde sur les cailloux du torrent et des poissons dans cette onde ! Né du sud de la montagne de Lure, il croule en cascatelles au fond de la gorge d'Oppedette, si serrée qu'elle ne voit guère le soleil; puis, ayant à gauche le Lubéron, à droite les plateaux de Vaucluse, il passe devant Apt et s'engage dans un cagnon de 5 kilomètres, fort grandement taillé, qui s'achève aux trois arches romaines du Pont Julien j pieusement respecté par bientôt vingt siècles. Il n'y a même pas deux lieues, du sud au nord, entre la misère du Coulon et les splendeurs de la Sorgue.

A une vingtaine de kilomètres à l'orient

Lix d'Avignon, l'isle est la ville des platanes aux

VAUCLUSE i rameaux étalés; une eau merveilleuse y court,

LA vivante, brillante, juvénile, purement et magni-

soRGUB fîquement verte sous le ciel éclatant, toujours

fraîche dans l'air embrasé du grand val de Rhône.

Cette jeunesse et cette franchise de flot, cette onde qu'on

apaise un moment, mais qu'on n'arrête jamais, ces cascades,

ces fuyants d'usine, cette rivière en riviérettes, cette vie

ondoyante et prodigue, c'est la Sorgue ou, pour vrai dire, la

moitié de la Sorgue, la branche de l'isle ou de Thor, l'autre

étant celle de Velleron.

£n remontant le courant du bras de l'isle, on atteint bientôt la fourche des deux Sorgues, puis, longeant la rivière indivisée, telle qu'elle sort de son gouffre, on arrive sous l'aqueduc de Galas au Casai de Carpentras, qui porte aux plaines duComtat 6 mètres cubes par seconde pris à la Durance alluvionigère ; l'onde si claire de Vaucluse rafraîchit plus qu'elle ne féconde, et les riverains des Sorgues et Sous-Sorgues lui préfèrent le flot trouble que la c Grande Bourbeuse » emporte près de là vers le Rhône.

Puis le val tourne : on est à Vaizciuse. Un rocher monte; il est droit, peut-être surplombe-t-il, de 200 mètres de haut; il est de couleur ardente, avec plaques

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, cdapitre

sombres ; à gauche se lèvent des pointes blanchâtres ; à droite un bloc, blanchâtre aussi, continue sa pierre par une ruine de château.

Devant le roc, dans une fin du monde, une rondeur d*eau s'épanche en hiver, au printemps, ou quand les orages d*été, d'automne, ont eu puissance de déluge; du seuil elle s'incline en cascade sur un chaos de blocs brunis par la mousse.

C'est la Sorgue.

Quand elle tombe du seuil de la Fontaine, à 105-106 mètres au-dessus des mers, c'est que le gouffre, onde immobile qui s'ébranle aussitôt en écroulement, verse 22 mètres cubes par seconde ; mais souvent il en vomit colériquement quatre, six et jusqu'à sept fois plus : notamment en 1887, quand la rivière couvrit d'un mètre d'eau la place du bourg de Vancluse. Lorsque sa force expansive est ainsi de 50, de 80, de iOO, de 150 mètres cubes, le flot montant avec rumeur de l'abîme en bouillons heurtés puissamment s'élève contre le rocher en arrière de la cascade jusqu'à toucher un vieux figuier incrusté dans la pierre. Inversement, à la suite des longues sécheresses, il arrive que la force ascensionnelle des eaux n'atteint plus le déversoir; alors le petit lac de la source diminue de contour en même temps qu'il s'abaisse à 5, 10, 15, 20 mètres et plus; il se retire lentement, dans une grotte du rocher, sous voûte, non plus à la lumière libre, et la Fontaine devient un entonnoir d'un peu plus de 30 mètres de tour où sommeille une eau d'un vert terne qui serait lugubre sans son admirable transparence : malgré la profondeur rien n'est caché des parois du puits et l'on voit la gueule noire qui verse la rivière souterraine au gour de l'abîme.

En mars 1878, les eaux étant extraordinairement basses, un plongeur, homme éprouvé respirant par le tuyau d'un scaphandre, explora le puits de Vaucluse; il descendit à 23 mètres au-dessous du sorguomètre et il calcula qu'il avait encore 7 mètres d'eau sous lui : d'où 30 mètres au-dessous de la ligne d'étiage, et plus de 50 au-dessous du seuil de la chute.

Mais l'incompressible Sorgue qui ne saurait tarir, s'échappe alors de son abîme par les fissures de la roche et vient jaillir sur le penchant de la cascade du déversoir, à des niveaux de plus en plus bas suivant la longueur du temps sans pluie; et c'est par de nombreux jets qu'elle sort de son gour, entre des blocs moussus ; les pierres qu'elle mouille au pied, durant les jours de moindre expansion, elle les heurte, elle les ébranle, elle les couvre de son flot, de son écume durant les hautes eaux, le long des 200 mètres de rapides et cascades; soit 30 mètres de chute, qui mènent la Sorgue du seuil de son

TEoniÈm Monts Extérieurs,

épanchement jusqu'au lieu de peu de pente où, cessant d'être un torrent, elle devient une rivière vive aussitôt accaparée par rimpatiente industrie.

On observe depuis plus de deux cents ans rabaissement de Feau dans le puits et sa surgescence hors du puits : le 28 mars 1683, Teau descendit à 19 m. 54 au-dessous du seuil ; d'un peu plus de 20 mètres, le 17 janvier 1833; de 21 m. 10 le 17 décembre 1869 : c'est à ces 21 m. 10 qu'on fixa le sorguomètre, étiage officiel de la fontaine, et celle-ci ne descend plus bas que fort rarement — ce qu'elle a fait le 15 décembre 1884, jour de moindre niveau depuis au delà de deux siècles ; Vaucluse ne versa ce jour-là que 4 500 litres par seconde, contre les 150000 d'extrôme volume et les 16, 17, 18 mètres cubes de portée moyenne.

D'où vient cette eau miraculeuse ?

De mille et mille ravins d'en haut, sur 140000 hectares de craie néocomienne, pays compris à peu près entre le Ventoux et le Lubéron, de Banon jusqu'à Bedoin ; et de millions de fissures et des grands avens du plateau fauve; sans doute aussi des pertes de la Nesque et du Coulon.

La Sorgue n'a qu'une demi-lieue en vallon; dès l'aqueduc de Galas, elle entre dans une plaine, qui, après avoir été lac, resta longtemps marais : là elle coule en deux branches, Sorgue de l'Isle et Sorgue de Velleron, arrosant de leurs canaux et sous-canaux des terres dont la vigne, le mûrier, la garance, faisaient la fortune; c'était alors le pays des récoltes opimes.

La vigne y est morte du phylloxéra : le mûrier y entretient moins de vers à soie depuis que le bombyx est malade; la garance a été tuée par la chimie, qui tire d'ailleurs la couleur ronge; ce sont trois grandes ruines à la fois, mais là où l'eau répond au soleil, le soleil à l'eau, tous les désastres se réparent; déjà la vigne est replantée.

La Sorgue de Velleron reçoit la Nsaqne^^qm n'est le plus souvent qu'un gravier sec. Puis les deux branches ayant rassemblé leurs sous-branches, s'unissent en amont de Bédarrides. La Sorgue redevenue une boit l'Ouvèze et disparaît dans l'un des deux bras rhodaniens qui étreignent l'île de la Barthelasse.

Elle arrose plus de 2 000 hectares, elle anime plus de 200 usines en un cours de 36 kilomètres et son bassin probable approche de 300 000 hectares.

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