kilomètres
TRotsiÂMB Monts Extérieurs.
tares de son aire il y en a plus de 30 000 pour nous. Ce beau torrent de 8 500 litres, avec étiage de 3 300 et crues de 1 130 mètres cubes, prend sa source dans les montagnes coupées par le fameux Col de Tende (1 875 mètres), qui mène du versant littoral dans le bassin du Pô.
Grandie de la Miniera, dont les nombreux lacs sont blottis dans des monts de plus de 3 000 mètres cuirassés de glace, la Roya pénètre en France à 500 mètres d'altitude, par une goi^e sinistre creusée dans des schistes diversicolores, gorge de Gaudarena, plus bas gorge de Berghé.
Dès avant Saorge, bourg assis sur un roc de 150 mètres de haut, se montrent les oliviers; à Breil on est en plein Midi, et bientôt la rivière nous quitte, accrue de torrents sortis des dus redoutables.
Redevenue italienne, elle descend à la mer par une grève d'ampleur € fluviale » qui a souvent des centaines de mètres de large, lit dispr(^[K>rtionné quand il n'y passe que les 8 500 litres ordinaires, mais trop étroit pour le flot des eaux rouges, quand la neige de l'hiver fond aux souffles du printemps.
Nos plus hautes montagnes, les Alpes et Lxxvïi aussi les Maures et FEstérel, finissent sur nos BN AVANT rives les plus éclatantes, là où expire la plus gra- DBS ALPES : cieuso dcs mers.
NOS Des alluvions du Rhône à la borne de TAu-
PLUs BEAUX sonie, c'est la merveille des merveilles, c'est la RIVAGES Côte d'azur, de plus en plus prestigieuse à mesure que de Marseille on s'avance vers la < terre de Saturne > devenue, très vulgairement, un royaume constitutionnel, avec monarque issu d'une famille guerrière de la Savoie très française.
Fortuné rivage, où la mer entre dans les terres par des anses, des calanques ou calangues, des golfes abrités du nord ; et la terre dans la mer par des caps qu'on dirait détachés de la Sicile ou de la claire lonie ; là le plus beau soleil de France attiédit l'air, l'oranger l'embaume, et à l'est de Toulon le palmier balance des palmes.
Sous son ciel gris la verte vague armoricaine tonne avec plus de fureur contre les falaises, mais la vague bleue de Provence murmure sur de plus riants rivages, et les promontoires qu'elle froisse en sa colère s'élancent bien plus haut que les falaises de Bretagne : le cap Roux, roche de porphyre, a 453 mètres; quelle poussière de flot pourrait injurier son sommet, comme l'Océan mouille le front des roches rougeâtres de l'Enfer de Plogofl?
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. aurmn
Des terres molles mouillées d'étangs et des < présents du Rhône », on arrive à Marseille en
Lxxvm longeant de calanque en calanque le pied méri- UARSEiLLE dioual de cette Chaîne de l'Eataque tranchée par le grand tunnel de la Nerte.
Marseille, premier port de la France et de la Méditerranée, croyait follement que le canal de Suez ferait d'elle une reine du monde ; or elle ne pouvait que perdre à Touverture de ce passage qui pousse TAngleterre et l'Europe centrale sur des chemins situés à Torient de la route de Paris à Marseille; mais l'Algérie, l'Afrique du Nord, l'Empire d'Afrique, sur lesquels ne comptait point la < fille de Phocée », lui réservent un vaste avenir.
Les jours viendront où le Marseillais verra peut-être de sa colline ardue de Notre-Dame de la Garde (150 mètres) une ville plus grande que Paris, car Lutèce ne peut guère que s'amoindrir, et Marseille que croître au bord de sa mer, au nœud de vibration des deux Frances du vieux continent.
La c fleur de la Méditerranée » naquit avant Rome, on ne sait de qui ; dès qu'un sauvage osa lancer un radeau sur les vagues, Marseille eut des Marseillais.
Les Phéniciens, ces Anglais d'avant Jésus-Christ, ces cousins des Juifs par le sang et l'instinct de rapine commerciale, ces possesseurs des Maltes, des Hong-Kongs, des Singapores du monde ancien, les Puniques y eurent un comptoir, comme sur tout le tour de la Méditerranée ; des Grecs de Phocée s'y établirent 600 ans avant notre ère, et la bourgade barbare devint une ville grecque où l'hellénisme résista longtemps au latinisme après que Rome eut ajouté Marseille à son empire
C'est en ce siècle-ci que, reléguant tout à fait dans l'ombre Bordeaux et Nantes, Marseille est devenue premier port de France, même avant le Havre, qui a Paris à ses portes et devant lui l'Angleterre, au bord de la grande mer dont la Méditerranée est un golfe.
Jusqu'en 1853 elle n'avait qu'un port, anse bien abritée qu'entouraient les cabanes de la bourgade antéphénicienne, antéligure ; à trois mille années en arrière cette crique s'avançait plus au loin dans les terres, mais, tandis qu'elle se comblait à son bout par le délayement du pays et les saletés du village, puis de la cité, le flot rongeait les roches de l'entrée — de 250 mètres, dit-on, depuis le premier des Césars.
De siècle en siècle ce bassin, essentielle origine de Marseille et sa raison de durer, se réduisit, tandis que les fétidités dont le polluait la ville montaient en miasmes du bourbier et redescendaient en peste malgré le mistral; et pas de flot de
TRoiBiiMB Monts Extérieurs.
rivière pour laver ce flot de mer corrompu ; pas même d*onde à boire, FHuveaune et le Jarret séchant presque en été et ne roulant alors qu'une ordure chaude et nauséabonde.
Les Marseillais ont changé tout cela depuis Tannée de la prise d'Alger, 1830, qui marque la seconde naissance de Marseille, la première étant, pour ainsi dire, antédiluvienne.
1848 vit arriver Teau de la Durance par Taqueduc de Roquefavour; des 9000 à 10000 litres par seconde dont ce canal est théoriquement doté, 2 500, fortune princière, coulent aux fontaines de Marseille; le reste sert aux industries et verdit les coteaux et vallons.
1853 vit rinauguration du premier des nouveaux ports, auquel maint autre a succédé : à Fheure présente Marseille peut recevoir à la fois mille navires (leur jauge moyenne étant supposée de 300 tonnes), dans 172 hectares de bassin (dont 28 à 29 pour le c Port Vieux »), entre plus de 18 kilomètres de quai.
Aussi depuis la fatidique année 1830 Marseille a-t-elle passé de moins de 75 000 Marseillais à 442 000, croît relativement supérieur à celui du grand Paris.
En même temps la cité méditerranéenne devenait splendide, mais d'une splendeur d'apparat, semblable à celle de Lutèce, sans rien de grand, d'inspiré, comme si la Nouvelle- Phocée n'avait pas son site en un c Orient », devant une campagne marmoréenne.
A l'orient de Marseille on longe d'abord les Lxxix superbes promontoires gris, grisâtres ou blancs DE de la Gardiole, craies ici très escarpées, là tout
MARSEILLE à fait verticalcs, qui se relèvent en arrière, A TOULON au nord, par les Monts de Saint-Cyr ou monts de Carpiagne (646 mètres).
De calanque en calanque on arrive à la Baie de Cassis, fatiguée par les vents du large, commandée à l'est par les magnifiques apics verts et rouges du Mont Canaille ; elle se termine au promontoire du Bec de l'Aigle : aussitôt après s'amortit la Baie de la Ciotat, d'une ouverture de 6 kilomètres et bien garantie du mistral; la Ciotat construit des navires à vapeur sur la rive occidentale de la baie, tandis que sur la plage orientale les sables de Torento couvrent sous mer et hors mer la ville qui fut la Tanroentum des Grecs de Provence ; les débris qu'en ont laissé le temps et le flot sont à peine des vestiges. Ensuite deux autres anses charmantes : celle de Bandol, celle de Saint-Nazaire, ville qui vient de prendre le nom de Sanary. Cette côte serait d'une beauté parfaite s'il ne lui manquait les forêts, les rivières. Les pluies que le ciel verse, quelquefois
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, caànTBi
abondamment, sur cette rive altérée, s^absorbent à grande profondeur sous le sol, puis elles fuient du continent pour aller surgir du même fond de la mer, après avoir glissé de caverne en caverne dans les veines de la pierre sous Tourlet des monts littoraux.
Elles mêlent ainsi leur eau douce à l'immensité du gouffre amer sans avoir égayé les cirques, les ravins, les effondrements du rivage par la fraîcheur de leurs fontaines et le murmure de leurs courants.
On connaît plusieurs de ces c fleuves » perdus pour la sèche Provence : la Rivière de Port-Miou, voisine de Cassis et peutêtre faite des eaux qu'absorbent, près d'Aubagne, des marais qui furent un des lacs de rHuveaune ; la Rivière de la Cioiai^ qui vient sans doute des orages bus par les entonnoirs du Plan de Cuges, bassin fermé ; la Rivière de S&int-N&z&ire; la Rivière de Cannes, qui naît sous le poids de 162 mètres d'eaux marines.
La schisteuse Presqu'ile de Cicié, littoral d'une splendeur magique harmonieusement dentelé par les promontoires, sépare les eaux de Sanary (à l'ouest) de celles de la rade de Toulon (à l'est) : elle s'élève à 359 mètres, au-dessus du cap Cicié, à la vieille chapelle de Notre-Dame de la Garde, lieu d'un admirable panorama de terre et de mer, de monts, de rivages, campé au fronton d'un effroyable précipice. A la péninsule de Cicié s'attache par un isthme très étroit la péninsulette du Cap Cépet, faite de deux montagnes boisées, elles-mêmes soudées par un isthme étroit qui s'interpose entre la grande mer au sud et les rades de Toulon au nord.
Ainsi que Marseille, Toulon est un site c fatal », c'est-à-dire fixé par le destin dès l'ori- Lxxx gine des choses. Elle existe depuis bien des siè- TOULON clés, avant même d'avoir obéi aux Romains sous le nom de Telo Martine.
Comment des marins, quels qu'ils fussent, Phéniciens, Carthaginois, Hellènes, ou race inconnue, n'auraient-ils pas profité de ces eaux d'une mer qu'on dirait lac, à l'abri de tout vent déloyal?
Du nord, aucun souffle du large, c'est le côté du continent; à l'ouest la rade est gardée par la presqu'île de Cicié, au sud par le pédoncule du cap Cépet, et à l'est par un retour de la côte, d'où part une digue, œuvre récente augmentant la sécurité de ces flots que la nature a faits si tranquilles.
C'est là la Petite Rade ou rade intérieure, par opposition à la Grande Rade ou rade extérieure, qui, protégée du nord, de Touest, de l'est, s'ouvre largement au sud.
TRoniftMB Monts Extérieurs.
Aucune anse, aucune baie du Midi ne se prétait mieux à rétablissement d'un port de guerre que ce lac devant la ville assise près du torrent de Dardenne, au pied du Faron, d'où Ton voit des Alpes, d'où Ton devine la Corse, dans une enceinte de monts continentaux ou péninsulaires faciles à hérisser de batteries : c'est pourquoi l'on a fait de Toulon le Brest de la Méditerranée, défendu par autant de canons qu'on en peut désirer; les arsenaux y couvrent 270 hectares, sur 7 kilomètres de rivage; ils occupent douze à treize mille ouvriers, sans compter les deux mille et plus qui travaillent dans le chantier de constructions navales de LaSeynOy ville riveraine de la Petite Rade et grand faubourg occidental de Toulon.
A Toulon se forma, voici bientôt soixante-dix ans, l'escadre de six cents navires qui devait prendre Alger et nous ouvrir le continent où nos destins rajeunissent.
La Grande Rade de Toulon se termine aux caps de Carqneyranne, séparés par 5 500 mètres des promontoires de la chersonèse du cap Cépet — telle est l'ouverture qui mène aux eaux intérieures du puissant port de guerre.
Des monts superbement colorés, des calcaires et surtout des craies sont dispersés autour de Toulon par le massif de la Sainte-Baume; ils font à la ville maritime et militaire un fort bel amphithéâtre d'où des forts crachent la mitraille sur la mer. 11 y a nombre d'avens — on dit ici des ragagés, ou des gnrngais — dans ces monts très caverneux, que tranchent au nord-ouest de Toulon les célèbres Gorges d'Ollioulea, dominées par le volcan d'Evenos. Parmi les plus voisins de ces monts, le Faron, ceinturé de pins d'Alep, n'a que 546 mètres, mais de sa cime chargée de canons la vue est merveilleuse sur les dentelures de la côte, sur les Alpes, la Méditerranée, avec soupçon confus des montagnes de Corse. Plus élevé, le Coudon (700 mètres), qui porte également un fort, voit encore plus loin sur la terre et les flots de Provence.
Quand on a tourné les caps de Carqueyranne, Lxxxi on entre dans le Golfe de Giens, qui est très ILES évasé, avec une rive rocheuse à laquelle succède D'BYÈBBS brusquement une rive de sable.
Le sable susdit est l'une des deux flèches aréneuses qui cousirent au continent l'fle schisteuse de Giens, la plus occidentale de l'archipel que nous nommons les Iles d'Hyères. Entre les deux flèches miroite l'étang salé des Pesquiers, qu'avive incessamment d'eau de mer un grau toujours menacé d'encombrement; aussi le débarrasse-ton toujours : sans lui sécherait l'étang et périraient les Salins Neufs
Le Plus Beau Royaume Sous le CieL chapitri
(536 hectares) dont on tire annuellement 10 000 tonnes de sel.
Devenue donc presqu'île, Tantique île de Giens, charmant littoral, termine la borne qui divise le golfe de Giens des eaux nommées rade d'Hyères ou golfe d'Hyères, d'après une ville d'hiver où se balancent des palmes ; plus on tend vers Test à partir de Marseille, plus Tair est clément et plus Tazur est azur: Marseille a des oliviers, Toulon des orangers, Hyères des palmiers.
Hyères est une de ces villes d'hiver qui ne sont pas maritimes; tout au moins n'est-elle pas riveraine des flots : de sa colline ardue au littoral harmonieusement dessiné en arc de cercle il n'y a pas bien loin d'une lieue.
N'ayant pas tout à fait la mer et sujette à quelque mistral, Hyères est de climat chaud, mais avec une certaine brusquerie; il y a là telle journée de froid, de pluie, de vents impérieux où les arbres méridionaux, dont quelques-uns fort exotiques, frissonnent comme sur une terre de septentrional exil : dattiers qui montent à 15 mètres, palmiers nains, orangers et citronniers en cinquante variétés, eucalyptus, cactus de toutes sortes, même goyaviers et cannes à sucre; parmi tous ces étrangers fleurissent en foule, et d'une si belle fleur, les pêchers et les amandiers. A ces magnifiques jardins un béai, c'est-à-dire un canal, apporte des eaux du Gapeau, riviérettc vive.
La mer est sans profondeur devant le rivage où Hyères envoie ses baigneurs à la magnifique plage du Ceinturon ; mais les fonds de 10 mètres sont à petite distance, puis bientôt ceux de 20, de 30, 40, 50, en des flots abrités au nord par le continent, à l'ouest par la presqu'île de Giens, au sud par les Iles d'Hyères ; cet espace, mer à demi fermée, c'est la Rade d' Hyères^ assez vaste pour les manœuvres des escadres toulonnaises, en raison de ses 15 000 hectares d'étendue.
Depuis que Giens est chersonèse par la vertu de ses deux flèches de sable, il n'y a plus que quatre îles d'Hyères : Porquerolles, Bagau, Port-Cros, l'île du Levant; en tout, 2100 hectares et moins de 800 insulaires.
Quand l'archipel s'appelait les Stœchades, nom qu'il tenait des Grecs, colons du rivage, PorqueroUea était Protè, c'est-àdire Première ou Majeure; plus tard les Néo-Latins la désignèrent d'après sa colonie de sangliers. Elle monte à 2 500 mètres seulement du bout de la presqu'île de Giens et cet écart est la petite passe entre la mer libre du dehors et la rade d'Hyères, mer enfermée; la grande passe, de deux lieues et demie au lieu de deux kilomètres et demi, s'ouvre entre Porquerolles à à l'ouest et Port-Gros à l'est. 8 kilomètres de long sur 1 200
TRouiiMi Monts Extérieurs.
à 2 500 mètres de large, 150 mètres d*altitude, pas plus de 1 254 hectares et de 560 habitants : c'est tout, mais PorqueroUes est une merveille < élyséenne s, bien que schiste sombre d'antiquité cambrienne, comme le sont vis-à-vis d'elles, par delà la rade, les Maures d'Hyères et de Pierrefeu, c'est-à-dire les Maures occidentales : les orientales relevant plutôt du micaschiste. Mer bleue, resplendissant soleil; pins d'Alep, jeunes eucalyptus à taille de géant, lauriers, arbousiers, tamaris, tous les arbustes du maquis, toutes les herbes aromatiques de ce délicieux climat, des ravins merveilleux, des calanques ravissantes, la lumière féerique, les paysages classiques, nobles, sobres, simples, méditerranéens, on peut dire que les lapins, héritiers des sangliers de PorqueroUes, folâtrent dans un éden, parmi le thym et la rosée, la lavande, les ajoncs, les bruyères.
Port-Cros, qui a pour annexe la très morne Bagau, est une terre sauvage, partie schiste et partie micaschiste, de 640 hectares de grandeur, avec 162 insulaires. Elle dresse au-dessus de sa côte du sud une falaise droite de 207 mètres de hauteur, culmen de tout l'archipel; ses ravins entre coteaux couverts de fraisiers, parfumés de lavande, sont animés des oiseaux et des bétes que l'homme aime à foudroyer d'un c noble » coup de fusil. Bien moins boisée que PorqueroUes et que l'île du Levant, cette Messô ou tle médiane des Grecs, médiane en effet dans la rangée de ces terres insulaires, a plus de fontaines que ses sœurs < hyériennes » ; et grftce à ses eaux, elle abonde en primeurs qu'elle vend sur le continent, et jusqu'en Angleterre.
A 1 200 mètres à l'est de Port-Cros, Vile du Levant ou du Titan, l'Hypéa ou Inférieure des Grecs, est aussi longue que PorqueroUes, mais d'un tiers moins large, donc d'un tiers moins vaste : 996 hectares ; et presque personne, 26 habitants en tout. Des bois solitaires vêtent ses micaschistes, ses porphyres qui ont pour cime les Pierres Blanches (229 mètres); et dans ces forêts mêlées de maquis, il arrive que le bruit des feuilles froissées révèle au promeneur un serpent qui s'enfuit.
Au-delà des Vieux-Salins (400 hectares), dont
Lxxxii on extrait le sel à milliers de tonnes chaque
AU PIED année, le littoral de la rade n'est plus sable
DBS devant terre basse et plate. Un massif de la
MAURES prime adolescence de notre vieille planète, un
clapotis de granits, de micaschistes, de cambrien,
de roches permiennes, les Maures, c puisqu'il faut les nommer
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, chahibi
par leur nom », plongent sur la mer par des caps splendides, entre des anses jusqu'où descend Todorante forêt.
Ce littoral frangé, très abrité des vents autres que ceux du Grand Gouffre, de la Fontaine de vie et de jeunesse, se développe en harmonie sous toutes les couleurs, splendeurs et sérénités du soleil. Quelle calanque élire ici pour y vivre loin des villes et devant la mer, flot de pied du Liban autant que de Provence?
L'enthousiasme hésite. Que préférer : les criques de la Aade de Bornes^ qui a pour port le Lavandou, garé du mistral? Les anses du cap Nègre? La plage arrondie de Cava/aire? L'estran droit, haut, serré du cap Lardier, du Cartaya, du Camarat? L*anse de Pampelanne ou Pampelune? Partout la mer est belle, et la terre, et le ciel.
Et rhomme eu est encore absent, à la veille d'y bâtir ses palais de vanité.
A Test de Tanse de Pampelanne, en tournant les promontoires orientaux des Maures, on arrive de cap en cap au Golfe de Saint-Tropez ou de Grimaud, jadis golfe Sambrachan, Fun des mieux garantis qu'il y ait en Provence : l'entrée étant d'une lieue, il s'avance de 7 kilomètres dans le continent, auquel il ravit 2 000 hectares, avec de grandes profondeurs d'eau. A sa côte du sud s'échancre le port de Saint-Tropez, qui fut peutêtre ville grecque, avec le beau nom (TAthenopolis'yk cette rive comme à la rive contraire, où se déploie l'anse de Saint-Maxime, sur tous ses bords, palmiers, aloès agaves, cactus, lauriersroses rappelaient aux Musulmans le rivage d'outre-mer, alors que ces Numides islamisés régnaient sur les monts du rivage, quand la Garde-Freinet était leur c casba », et que les ports du golfe étaient leurs ports.
Des eaux de Saint-Tropez à la plage de Saint-Raphaél, c'est aussi la montagne des Maures que caresse la mer onduleuse.
A la morbide plage de Saint-Raphaêl la c rivière d'argent », l'Argens arrive en face du flot d'azur, devant un plan marem* matique à la longue conquis par ce fleuve sur le flot du Golfe de Frétas, jadis fort enfoncé dans le continent, aujourd'hui très peu. En réalité, il a presque entièrement disparu, le susdit golfe, dont il ne reste que la concavité bordée par le lido de Saint-Raphaël. Fréjns lui dut c la vie, le mouvement et l'être » dès avant l'arrivée des Grecs de Marseille; puis les Romains en firent le Forum Julii, dont la muraille enfermerait cinq fois la ville française; cette enceinte est encore en partie debout avec restes de portes et de tours, débris de théâtre, d'arènes, de temple, beaux piliers de l'aqueduc qui menait à la colonie les eaux pures de la SiagnoUe.
TRoifiiin Monts Extérieurs,
Fréjus n'est plus rien; les troubles de TArgens Tout rejetée à 1500 ou 1600 mètres du rivage; le fleuve s'est incorporé la rivière de Forum Julii, le Reyran, jadis ru côtier, et continuant son œuvre au bout de la plaine où son dernier flot passe avec indolence, il éloigne de plus en plus du littoral le vieux port où trafiquèrent le Ligure» le Phénicien, THellène et le peuple de brigandage issu des Sept Collines.
Saint-Raphaôl, jeune ville de bains, jeune Lxxxiiï ville d'hiver, a ses chalets, ses c palais » de Bou- AU PIED louris, de Valescure, au bord de la mer ou dans
DE les replis de TËstérel.
L'ESTÈREL D'abord ces collines sont basses, mais à partir de la rade d'Agay voici qu'elles se lèvent en petites montagnes.
Le Cap Roux (453 mètres), qui s'appellerait mieux cap Rouge, tant sa roche de porphyre brille comme braise, et d'autres promontoires porphyriques moins hauts, non moins superbes, ces éperons de l'Estérel brisent l'eau bleue en blanche écume; eux-mêmes, le soleil les empourpre, et sur leur cime ou dans leurs ravins la sylve estérélienne est verte, avec tous les tons du vert tendre et du vert sombre.
En contournant le pied des escarpements de Théoulé, qui sont un bastion de l'Estérel, on entre dans le Golfe de la Napottle ou golfe de Cannes, aujourd'hui quart de cercle des plus réguliers, mais an tan sa pénétration dans les terres, les pierres plutôt, était bien autrement grande et il s'avançait à 7 kilomètres dans la montagne, jusque vers Auribeau : ces presque deux lieues à lui enlevées sont une conquête que la Siagne, le fleuve aux sources très magnifiques, aux gorges très admirables, a faite sur la mer où surgit l'archipel de Lérins.
L'heureuse Cannes borde une anse orientale dudit golfe de la Napoule, eau fort creuse trop ouverte aux vents du grand large pour que les vaisseaux aiment à y ancrer; des navires de 5 mètres de tirant fréquentent le port de VŒgytna des Ligures, du Castrum Massiliorum des Romains, Cannes, qui est le Midi par excellence de la France continentale^^ elle l'emporte sur la € ville du Vésuve > elle-même, sur Naples dont le ciel est toujours en fête et la moyenne de chaleur annuelle y est un peu plus forte, avec meilleur équilibre des saisons; autant que Menton, et plus que Nice, reine officielle de la Ligurie française, elle a le premier rang parmi nos villes d'hiver.
On peut dire que Cannes n'est plus seulement dans Cannes ; chaque année l'augmente en dehors d'elle-même par des villas, des châteaux, d'énormes hôtels avec tous les encombrements
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chapitiis
et toutes les puérilités du luxe; le flot étant au-devant, elle s'élargit en arrière dans les vallons, sur les collines, et surtout elle s'étire vers l'orient jusqu'à faire présager qu'un jour elle s'en ira rejoindre Antibes au long de la côte, de chalet en chalet, de palais en palais, en suivant la cambrure du rivage par les villas du Golfe Jouan, de Jouan-les-Pins et en contournant la péninsule de la Garouppe. — Ce sera l'une des < marines » les plus brillantes sous le ciel.
Le divorce du golfe de la Napoule et du golfe Jouan est nettement marqué par la presqu'île basse de la Croisette et par les deux Iles de LérinSy exactement parallèles entre elles et dont on dirait deux navires à l'ancre, le flanc vers la côte, la proue vers l'orient; bientôt il le sera mieux encore, quand la plus grande des deux fies, Sainte-Marguerite tiendra par une chaussée au cap de la Croisette, à travers 1 400 mètres seulement d'une mer peu profonde où ne se hasarde aucun vaisseau dépassant 5 mètres de quille.
Sainte-Marguerite, tle de 210 hectares, c'est l'antique Ltéro (d'où le nom de Lérins). Elle porte une forêt de pins maritimes; son château fort eut longtemps pour hôte muet le mystérieux c Masque de fer ».
Au sud et tout près de Sainte-Marguerite, Saint^Honorat, la Lerina ou Petite Lérin du temps gallo-romain, ou encore la Planasia (car elle est assez plate), brillait au vi«, et au vii« siècles, comme le phare le plus éclatant de toute la chrétienté : il y eut jusqu'à 3 700 claustrés dans son abbaye, mais peu à peu cette vive lumière s'obscurcit, puis devint ténèbres.
Le Golfe Jouan, où la sonde trouve jusqu'à 50 mètres, n'a pas pour seule protection les tles de Lérins au sud-ouest; il est abrité des vents d'est par la presqu'île en bec d'épervier qui finit au cap de la Garouppe, et de ceux du nord par les bombements de l'Ëstérel; il ne s'ouvre qu'aux tempêtes du sud-est et pourrait être défendu de ce côté par une digue reposant sur une chaîne d'écueils et de bas-fonds ; il deviendrait alors une rade magnifique pour l'évolution des flottes. C'est là qu'en 1815 aborda Napoléon, dans le court voyage d'Elbe à Waterloo.
Quand on a doublé le cap d' Antibes et tourné la Presq^île de la Garouppe, autre paradis constellé de villas d'hiver, on rencontre Antibes, l'une de nos rares villes de nom grec ainsi que, par exemple, Agde et Nice; Antibes, c'est c Antipolis », qui prête à deux sens : petite ville en face ou sentinelle, gardienne : ville en face parce qu'elle regarde Nice; gardienne parce que c'était un boulevard des Hellènes du littoral contre les Ligures de la montagne.
TBoniiMi Monts Extérieurs.
Lorsque de ce port gracieusement arrondi, profond de 6 mètres, on s'en va vers le nord-est jusqu'à Nice, on rencontre trois embouchures de fleuves inégaux : le Loup, la Gagne, très petits; le Var, grand et redoutable.
A 5 ou 6 kilomètres du large lit inconstant
Lxxxiv par lequel le Var porte à la Méditerranée les
DE NICE ravages du mont, la fameuse Nice est à la bouche
A L'ITALIE : du Paillou. Cette belle ville d'hiver ne vaut ni
LA coBNiCHE Canues, ni Monaco, ni Menton, ni tel bourg de
l'Ëstérel; on y connaît les brusqueries du ciel,
la violence des vents, le siroco, l'affreux mistral, les tourbillons
de la noire poussière.
Les deux grands vents de Nice, le brusque et sec, l'humide et mou, l'un passant par des écartements de monts, l'autre arrivant par la mer, incommoderont toujours la c ville de la Victoire >, que les Marseillais nommèrent ainsi dans leur langue, Nikè, du temps qu'ils étaient Grecs, en mémoire d'un triomphe sur les Ligures ; mais le canal de la Vésubie réduit la poussière, il tempère le jour ardent, le sol réverbérant, la colline fervide, et des ombres fraîches descendent sur le palais du soleil.
De Nice en Italie, la route se nomme la Corniche, de ce qu'elle domine de haut le flot d'azur.
Elle est célèbre dans le monde entier et certes peu de chemins planent sur d'aussi beaux vallons du côté de la terre, sur de tels horizons du côté de la mer.
La route de la Corniche passe à Villefranche, dont la rade harmonieuse luit entre des collines que le reboisement revêt de grftces nouvelles ; elle domine le golfe évasé d'Eze où le rivage se relève en rocs d'une grandeur idéale, et traverse Monaco où le jeu fait tort à la mer.
Afonaco, c'est la ridicule enclave.
La France l'environne, ou plutôt l'on ne sort de cet Ëtat souverain que pour fouler le sol du canton de Menton.
La terre monégasque longe la mer pendant 3 500 mètres ; c'est sa dimension la plus c impériale », la largeur ne dépassant nulle part 1 500 mètres et se réduisant à 500, 400, 300, même 150 : en tout 216 hectares, avec 13 500 habitants, sur l'admirable rocher de Monaco, et le long de la Méditerranée, autour de la rondeur du Port d'Hercule.
Hercule solitaire, ou mieux n'habitant qu'une seule demeure, comme le dit le nom même de Monaco, qui est grec : Mtfvotxoc, n'ayant qu'une maison. Cette colonie, la première que hasar-
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. cbapitrs
dèrent les Hellènes sur le rivage de Provence, fut fondée diaprés la légende par Hercule dans son voyage de Grèce jusqu*en cette Espagne où il allait ouvrir, en un effort inouï, la Méditerranée sur FOcéan et séparer l'Europe de TAfrique.
Ainsi les origines de Monaco sont mythologiques autant que celles de n'importe quelle glorieuse ville antiquissime au bord de la c mer vineuse > d'Homère, et ni la vague, ni la roche, ni les arbres, ni les cieux, ni les rayons, ni les souffles ne démentent ici la Grèce harmonieuse.
A deux lieues au nord-est de Monaco, tout près de la frontière d'Italie, Menton l'amphithéâtrale, au bord de son golfe de la Paix, est la princesse de la Ligurie française ; aucune de nos villes d'hiver n'a le climat si doux, si brillant; la moyenne de la saison froide y atteint 9<>,6, celle de l'année 16<»,3, comme à Naples, et sur ses 365 jours il en est 214 pour verser des torrents de lumière sur les bois de citronniers, sans le plus petit nuage qui ternisse la splendeur d'en haut. Menton, Monaco, Nice, Cannes sont de vraies serres chaudes par leur exposition franchement méridionale au pied de monts de 600 à 1 200 mètres et plus, dressées en travers des perfides vents du Nord.
A 3 kilomètres de Menton, fin des Gaules, et ce n'est plus la France, c'est l'Italie.
A part quelques torrents littoraux, ce grand
Lxxxv fleuve boit les eaux de toutes nos Alpes, hautes,
RHONE moyennes ou basses.
SUPÉRIEUR : Saus doutc l'ondc si belle qu'épanche le Léman
DE LA SOURCE rcçoit dcs rivières du Jura, des Vosges, des Monts
AU JURA Français, des plus fîères Cévennes; elle a part
aux plus froids comme aux plus chauds de nos
climats, aux plus neigeuses comme aux plus sèches de nos
montagnes, aux mieux parées comme aux plus nues; mais
c'est surtout des Alpes que le Rhône dépend, et des flots qu'il
emporte à la mer la grande et très grande masse est née dans
les Alpes, de neige, de glace, de pluie ou de sources.
Il n'est pas seulement le courant le plus abondant de France, et même l'un des plus forts d'Europe malgré la brièveté comparative de son cours; on peut le dire aussi l'un des premiers du monde par la splendeur, la variété des pays qu'il traverse, la beauté de ses sierras, l'ampleur de ses glaciers, la profondeur du lac où il s'épure, sa percée du Jura, sa course impétueuse dans une superbe vallée, ses villes antiques ou modernes, ses terribles affluents d'Alpe ou de Cévenne, son delta de la Camargue, son empiétement sur les vagues bleues.
TRoisiBUB Monts Extérieurs,
Des 9 888 540 hectares qu^il épanche dans TUme, plus de 9 millions appartiennent à la France ; le reste est suisse, par le fleuve lui-même et ses affluents directs, ou par le Doubs, tributaire de la Saône.
C'est en Helvétie qu'il nait, à plus de 1 700 mètres, dans le Valais, près des sources de l'Aar, de la Reuss, du Rhin et du Tessin. Il part d'un grand glacier, dans un massif de 3 000 à 3 600 mètres; le torrent de ce glacier, digne du fleuve qu'il inaugure, dévore un ruisseau fait de trois sources.
C'est ce ruisseau que les montagnards du Uaut-Valais élèvent à la dignité de père du Rhône.
Ainsi commence notre fleuve magnifique.
L'Oberland, le Mont-Rose, inclinent vers lui de vastes champs de froidure; TOberland lui envoie par la Massa le tribut du glacier d'Aletsch, le premier des Alpes, puisqu'il a près de 6 lieues de long, sur 1 800 à 2 000 mètres de large ; ce bloc congelé de 14000 hectares, de plus de 30 milliards de mètres cubes, abreuverait pendant au moins dix-huit mois la Seine telle qu'elle passe dans Paris quand ses eaux oscillent entre la moyenne et l'étiage.
Le Mont-Rose lui décoche la Yiège qui, de par ses 30 225 hectares de glaciers, l'emporte sur le Rhône, vers lequel ne s'inclinent que 28 929 hectares de frimas. La Navisanche, la Borgne, la Dranse du Valais, dont 15 362 hectares de gel plaquent le bassin de moins de 64 000 hectares, ces torrents et d'autres moindres lui amènent les eaux des mers de glace et des névés étincelants accrochés à la chaîne hclvéto-italienne, qui va du Cervin au Mont-Blanc.
Vers Sierre, au-dessus de Sion, qui est la capitale des Valaisans, l'allemand, langue du Rhône supérieur, disparaît, et le fleuve est déjà français par l'idiome de ses riverains. Vers Saint-Maurice il quitte le val d*en haut par la Porte du Valais, passage étroit entre la Dent de Mordes à droite et la Dent du Midi à gauche, puis il court vers le lac de Genève à travers une plaine marécageuse qu'il a créée, qu'il augmente.
C'est près du château de Chillon qu'il entre dans le lac de Genève, à 372 mètres, après avoir reçu les eaux de 260 glaciers d'une aire totale de 103 727 hectares. En très grande crue il s'y abîme furieusement en flots laiteux, à raison de 1 700 mètres cubes par seconde; et à cette avalanche, la Dranse de Savoie et les riviérettes du pourtour ajoutent des centaines d'autres mètres; or, même alors, quand tous les tributaires ensemble arrivent au comble de l'exaspération, il n'en passe que 575 sur le seuil de Genève. On voit combien le Léman tempère les excès du Rhône valaisan.
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. cbapiuib
A peine ressuscité de son tombeau du lac, à 2 500 mètres en aval de Genève, il passe, à Tétiage extrême, de 65 ou 70 mètres cubes à près de 100 par la rencontre des flots terreux de TArve; les deux grands courants, TArve terne, rouleur de débris, et le Rhône d'azur se frôlent d'abord sans s*unir : quand le mariage est consommé, le fleuve a perdu sa transparence.
Déjà grande rivière, avec 430 mètres cubes Lxxxvi de portée ordinaire, le Rhône entre en France et PERCÉE court pendant quelque temps sur ses propres DU alluvions dans un lit de 330 mètres de moyenne
JURA largeur; puis réduit à 25, à 15 seulement d'am-
pleur, quelquefois moins, il commence une percée de la montagne aussi inconnue que la percée du Rhin est célèbre : à droite les escarpements du Jura, à gauche les parois des monts de Savoie, le tourmentant par leur rapprochement intime; longtemps leurs roches Tétranglent à suffocation, et parfois des pans s'écroulent et plongent avec un bruit de tonnerre, puis de sourds échos, dans le flot silencieux, profond, verdfttre; il advient même que des talus entiers s'éboulent et barrent le fleuve. Ainsi en 1883 près de 500 000 mètres cubes glissèrent d'un flanc du Grand Credo à côté du Fort de l'Écluse; brusquement arrêtée, l'eau des glaces de Valais et Savoie recula derrière la digue et s'éleva si haut dans le couloir d'amont qu*elle faillit atteindre, à l'entrée même de la cluse, la voûte du pont de Collonges ; or cette arche se courbe à 120 pieds au-dessus du Rhône.
Puis le fleuve se contracte en ruisseau ; au pont en bois de Gré si n il n'a pas plus de 10 mètres, et pourtant il y dort en deux bras autour d'une roche. En arrivant à Bellegarde, il entre dans une fissure de 10 mètres environ de paroi à paroi, de 10 mètres aussi de profondeur. Cette rainure, entaille très régulière, le Rhône la remplit au temps des eaux normales, quand il roule 1300 mètres par seconde, soit durant sept à huit mois ; quand le flot est bas, durant quatre ou cinq mois, au bout de l'automne et en hiver, au temps des fonts gelées, des soleils pâles, des glaciers qui ne diminuent plus mais s'accroissent, l'eau descend et descend encore, jusqu'au fond du canal de pierre, à 10 mètres en dessous des lèvres de la cassure ; alors elle passe tout entière dans une rainure inférieure, bien plus étroite que la supérieure, avec 2 ou 3 mètres seulement de corniche à corniche; à ce saut d'un enfant se réduit le Rhône orgueilleux mêlé de l'orgueilleuse Arve; puis ce couloir inférieur disparaît lui-même sous un déboulis de rochers, et pendant quarante
TROKiàan Monts Extérieurs.
mètres plus de fleuve, pas même un ru pendant un grand tiers de Fan, tandis que durant les deux autres tiers le Rhône, que les deux corridors d'en haut et d'en bas ne peuvent contenir, passe < supplémentairement » sous Tarche du pont de Lucey.
Et tout à coup, après cette Perte du Rhônoy tout au long de laquelle Peau < lémanienne > s'est abaissée de 13 mètres, le fleuve réapparaît dans un gour sinistre, obscur à demi, et reçoit en massive cascade le magnifique torrent de la Valserine.
Comment un flot si puissant peut-il s'enfouir dans une craquelure si mesquine? Où trouvent passage, non pas les 1 500 mètres cubes par seconde que verse par ici le Rhône en crue extrême, mais ces 1 500 diminués des 500 qui courent à ciel ouvert au-dessus des deux lits superposés dans la pierre sous la courbure du pont de Lucey — soit i 000 mètres? Pour résoudre un tel problème, qui semble insoluble à première vue, il suffît d'admettre pour le siphon d'entre perte et renaissance une largeur de 12 mètres, une profondeur de 12 à 15, une vitesse de flot de 6 à 7.
A l'origine même des deux tiroirs superposés, un canaltunnel ravit au Rhône un minimum de 61 mètres cubes par seconde qui d'ailleurs lui reviennent par une cascade de 13 mètres au bout du souterrain, à l'embouchure de la Valserine, donc à la renaissance du fleuve. Ce canal développe une force de plusieurs milliers de chevaux-vapeur que de longs câbles sur poulies transportent à 130 mètres de haut, sur le plateau de Bellegarde^ où l'on médite une ville industrielle.
Ce n'est pas encore, ni de sitôt, la fin des cluses du Rhône, souvent contrarié à l'excès; ainsi, à la Planche d'Arlod ou Pas de Malpertus on peut presque le sauter, car il y a 6 mètres seulement entre la rive de Bugey, qu'il frôle à droite, et la rive de Savoie; ce site n'est pas moins grandiose que celui de l'Abîme de Bellegarde; du front de roches sauvages, très hautes, avec rameaux penchants d'arbres inclinés qui ont pris racine dans les ressauts, trous et rainures, à peine si l'on distingue dans la profondeur horrible le fleuve vert coulant sous un ponceau métallique ; le fer a remplacé les courts madriers, la < planche » d'Arlod qui joignait ici France et Savoie et qu'on enlevait dès que menaçait la guerre entre les Français et leurs vieux cousins les Allobroges.
Plus bas, au pied du chftteau de Genissiat, le Déûlé de Montoux le cède à peine en compression au Pas de Malpertus.
Jura sur la rive droite et, sur la rive gauche, des monts qui sont encore Jura sans se nommer ainsi, les deux tenailles du Rhône se desserrent quelquefois , mais pour remordre
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, cRAntRB
ensuite, et à chaque instant le torrent change de rapidité, de largeur, de profondeur. Il s^empare de deux rivières savoyardes, Tune petite, les Usses, l'autre grande et impérieuse, comme son nom, le Fier; puis, très large, il s'avance, déjà plein d'tles allongées, dans les plaines de la Chautagne, vaste bas- fond très mouillé, reste d'un vieux léman < rhodanien » non entièrement aboli : il en reste encore l'eau du Bourget, que verse au fleuve le canal de Savières.
Après quoi nouvelles engoulures d'éminent contraste avec les amples terres molles où le fleuve vient de se diviser en canaux sans nombre qui ne cessent de faire, défaire et refaire des îles de cailloux et de sable où brille la verdure discrètement argentée des saules : le Rhône rassemble ses lits, concentre sa puissance et troue la montagne au pied du bloc calcaire isolé qui s'achève à 177 mètres au-dessus des flots par le vieux monastère fortifié de Pierre-ChàteL
Puis après les abîmes obscurs reviennent les épanouissements lumineux; ensuite c'est le confluent du Guiers, fort torrent mi-savoyard, mi-dauphinois, et, à droite, le frôlement des monts bugésiens, tandis qu'à gauche, d'immenses palus, exondés par des canaux, autant que faire s'est pu, témoignent d'un antiquissime lit du fleuve; car, très évidemment, Tonde c genevoise > coula dans ce qu'on nomme aujourd'hui les Terres Basses, entre les Terres Froides au sud, et au nord, l'île de Crémieu, ce bloc calcaire qu'un éclatement quelconque divisa du Jura, et le Rhône profita de la fissure.
Il coule donc entre le grand Jura à droite, le petit Jura de l'île de Crémieu à gauche, et il a là ses étranglements derniers, VÈtroit de Malarage ou du Bois du Mont, redouté des mariniers (sa largeur s'y réduit à 36 mètres, l'eau ayant profondeur de goufi're), et le passage du Pont du Sauli où, de rivière redevenu torrent, il descend de 3 mètres sur 1 500 mètres, en un triple rapide qu'on a rendu moins périlleux par l'ablation d'une partie des roches du seuil et contourné par un canal.
Il en a désormais fini avec le Jura, l'obstacle irritant qu'il ne savait comment tourner et qu'il n'a vaincu, du Fort de l'Ecluse au Pont du Sault, qu'à force d'attaques dans toutes les directions possibles, la résultante étant le sud-ouest. Et le voilà fuyant majestueusement dans une très large plaine.
Il ne suivit pas toujours ces chemins difficiles conquis sur la roche par le plus patient de tous les ouvriers, l'eau de la montagne qui n'a ni sommeil, ni repos, ni chômage.
Il coula vers les lieux qu'arrose aujourd'hui l'Isère, comme le montre l'avenue qui mène de Seyssel à Montmélian par le lac
TRoisiàMB Monts Extérieurs.
du Bourget et Chambéry ; puis il s'égara dans de larges graviers, fils des moraines, où nous voyons à présent des bas-fonds, des tourbes, des marais ; il courut alors où serpente la Save, petit ruisseau, et où passe la Bourbre, petite rivière, vers Morestel, Bourgoin, la Verpillière ; c'est là son passage d'antan dans la vallée devenue les Terres Basses, alors qu'il ne s'était pas encore introduit entre le Jura et l'île de Crémieu. Cette Bourbre lui transmet les eaux de palus à brouillards, l'Ain un flot d'ondes jurassiennes émises par les antres du calcaire.
Alors il s'avance vers Lyon, libre enfin, Lxxxrii épandu, très vaste, quelquefois immense, là où,
LYON s comme devant Miribel, il a 3 kilomètres de LA large, en bras multiples embrassant des lônes,
SAONE c'est-à-dire des îles basses, des alluvions sans consistance, où nul ne sème, ni ne moisonne; avec le saule leurs sables et leurs graviers portent l'arbre vert, élancé, flexible au vent, mais sans couronne et sans branches étalées, le peuplier, qu'on trouve partout en France. En approchant de sa grande ville, il se concentre en un seul lit, à sa gauche il a des plaines morainiques, détritiques, galets remaniés souvent; à droite le domine de haut la < côtière», talus méridional du plateau de la Dombes.
A Lyon, par 162 mètres au-dessus des mers, il accueille la Saône. C'est ici le lieu capital de son cours; et ce fut le lieu capital de toutes les Gaules sous les empereurs romains des deux premiers siècles; Lyon aimait à se nommer Caput Galliamm, quand Paris n'était encore qu'un hameau de pécheurs dans une petite île du fleuve qui varie, suivant la saison, entre le quart et le dixième du Rhône.
La Saône rejoint le Rhône à une lieue en aval de l'ancien confluent, signalé jadis par l'autel que les soixante tribus de la Gaule Chevelue avaient élevé à Rome et à l'empereur Auguste, soit par une basse flatterie, soit vraiment par une affection naissante pour la ville d'universelle, et comme on le croyait alors, d'étemelle domination; le progrès des doubles alluvions rhodaniennes et arariennes, surtout le travail de l'homme ont poussé en aval la rencontre des deux courants.
Cette Saône, si importante dans l'économie du fleuve, est comme direction le prolongement du Rhône inférieur vers le nord, vers le « centre des terres », vers l'étoilement de vallées menant aux pays de la Seine comme aux pays du Rhin et de la Meuse; elle s'ajuste si bien à l'eau qui va de Lyon à la mer que, sans le volume presque en tout temps très supérieur du
Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. cba^itiib
courant sorti du lac de Genève, on n'hésiterait pas un seul instant à la prendre pour la branche initiale. La rivière tranquille reçue, la rivière fougueuse s'en va droit au sud, tandis que depuis sa source elle courait du nord-est au sud-ouest, non sans détours extravagants.
Et surtout la Saône contribue singulièrement à régulariser le grand torrent d'Alpes et Jura.
C'est en été que le Rhône a le plus d'abondance, à la fonte des neiges , et précisément alors la Saône arrive à son minimum ; mais pendant la saison d'hiver le Rhône est au plus bas, tandis que la Saône verse en moyenne quatre ou cinq fois plus d'eau qu'en été : il résulte de là qu'en aval de Lyon le fleuve