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GRANDES CRUES

Rhône : 250 m. c.

Saône : 60 —

fait de la rencontre du Rhône et de la Saône varie peu dans son débit moyen.

A ces nombres, on en oppose d'autres qui donneraient l'avantage à la Saône; celle-ci verserait 440 mètres cubes à la seconde en module, tous débits de l'année compensés; et le Rhône 425 seulement; d'où 865 mètres cubes pour le fleuve d'aval. Il se peut, et la supériorité de la Saône viendrait du nombre, de la persistance de ses crues, mais sauf ces expansions de r c Arar » le c Rhodanus » ne craint certes pas la comparaison.

Lyon, la cité de la soie, première en France après Paris, et riche de 466 000 Lyonnais, plus de 500000 avec les faubourgs, Lyon a tout l'aspect d'une capitale, sur son beau fleuve et sa belle rivière, avec des faubourgs escaladant des collines de 100 à 150 mètres de hauteur; une seule chose lui manque et manque encore plus à Paris : les grands navires de Marseille et de Bordeaux, ou même les bricks de Nantes; si le Rhône lyonnais avait porté des vaisseaux comme la Garonne ou la Tamise, Lyon, située sur un des grands chemins du Nord au Midi dans une contrée magnifique, serait devenue l'une des métropoles de l'Europe; elle eût régné sur la France, sans doute aussi sur la Suisse ; peut-être par Belfort sur le Rhin moyen et par la Savoie, sur la Haute-Italie.

Les ponts que le fleuve y mord ont de 200 à 350 mètres, portée double de celle des ponts de la Saône.

TRoitûMB Monts Extérieurs,

Courant désormais vers le Midi sans un seul

Lxxxviii puissant méandre, comme un méridien visible, DB le Rhône s'en va, large, rapide, impatient, ora-

LYON geux, orgueilleux, grandiose. Il a des monts à

A ARLES droite, des monts à gauche, qui jadis s'embrassaient çà et là et retenaient le fleuve en lacs devenus plaines magnifiques.

Suivant qu'il coule dans des défilés ou dans des plaines, il se contracte en un seul courant d'impérieuse allure ou se disperse en bras entourant des îles basses qu'il noie dans ses crues et dont alors il déracine les saules.

Quand il frôle des collines, on n'aperçoit plus la montagne ; mais quand les coteaux s'écartent au loin, ou quand une rivière arrive au fleuve par un large val, on voit ou Ton entrevoit, à l'orient, des pointes, des créneaux, des glaciers des Alpes; et, à Toccident, des Cévennes de granit ou des Cévennes de craie ou des Cévennes de lave.

Dans ce val passe un des grands chemins de l'Europe, des mers du Nord à la Méditerranée, du Septentrion pâle au Midi blanc, violet, jaune et rouge.

Les races de tout temps s'y heurtèrent, et les ambitions nobles, les désirs fous, les vœux cyniques, les passions allumées par un soleil qui flambe ; le Rhône inférieur roula longtemps du sang dans son eau; chaque ville y a ses ruines, chaque tertre ardu, chaque rocher son château qui chancelle ou qui, déjà tombé, cramponne encore quelque tour, quelque tronçon, quelque mur à la pierre de son précipice.

Ayant quitté Lyon, le fleuve rencontre en sa course folle la ville industrielle d'Oullins, à vrai dire simple faubourg lyonnais; ensuite la non moins industrielle Givors où il c anéantit » le Gier, torrent très irrégulier descendu du Pilât. Ce mont Pilât, fort grandiose vu de loin et d'en bas, le Rhône en côtoie la pierre orientale, et coule devant la ville autrefois épiscopale de Vienne, où Rome est encore debout, visible en quelques monuments, et où lui arrive la Gère qui est, qui était surtout une riviérette extraordinairement active. C'est ici que l'eau de Genève, de Bellegarde, de Lyon commence vraiment à quitter le Septentrion, ses froids et ses brumes, sans entrer encore tout à fait dans le Midi, sa sérénité, son éclat, sa lumière.

Viennent ensuite, au pied des contreforts du Pilât, les collines généreuses qui distillent le vin de Côte Rôtie, nom déjà < soleilleux i, méridional, et des vergers fleuris, au printemps, de la fleur des amandiers, des abricotiers, des cerisiers, des

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel, cHAniM

pêchers, des pruniers; Condrieu ; Serrières; Saint-Rambert d'Albon et Tembouchure des Claires, ru nul, par cause de filtrations, et il a pourtant derrière lui les vastes plaines de la Valloire et de la Biëvre, qui furent en temps fort préhistorique un passage de la rivière Isère ; la bouche de la Cance, torrent d'Annonay, celles de TAy, de la Galaure; la ville jumelle de Tain et Tournon, chacune à son bord de fleuve : Tain au bas du coteau de TErmitage, premier cru de la < Côte du Rhône » aux ceps venus, dit-on, de Torientale Chiraz; Tournon au proche voisinage du confluent du Doux; le bec d'Isère où se mêle au fleuve un énorme courant grisâtre, l'Isère des Savoisiens et des Dauphinois, deux peuples fraternellement issus de la tige des AUobroges.

Ayant ensuite effleuré Valence, il s'avance entre les Cévennes de l'Ardèche à droite, les Alpes de la Drôme à gauche; insensiblement le ciel se teint de plus chaudes couleurs ; vers Beauchastel et le confluent de l'Érieux paraissent les premiers oliviers, et, comme on sait, l'arbre de la sage Minerve annonce le sec et resplendissant Midi. Après quoi, en aval de Lavoulte, le grand impétueux rencontre une petite impétueuse, souvent même une terrible, la Drôme; puis il conGsque l'Ouvèze de Privas, court devant Rochemaure, ville sur basalte ayant derrière elle le volcan de Chenavari; il laisse, à 3 ou 4 kilomètres à gauche, en sa plaine de la Yaldaine, la ville de Montélimar d'où lui arrive le Roubion, et mire dans ses eaux l'épiscopale Viviers, qui donna son nom au Vivarais.

En aval de Viviers, un étroit goulot est le dernier défilé du fleuve, en môme temps que la fin de son cours antique; à Donzère le fils de froidures alpestres, des fontes de neige, des sources frigides, entre définitivement dans le pays méridional, là même où il s'arrêtait autrefois en face des flots salés, au fond d'un grand golfe entre Alpes et Cévennes : les plaines du Comtat et celles de Tarascon-Beaucaire sont une vieille Camargue. Dès maintenant les roches rhodaniennes, enflammées de lumière, commencent à ressembler intimement aux paysages de l'Italie du Sud, de l'Attique, de la Judée.

Ayant humé la parfois immense Ardèche, il frappe violemment, au Pont-Saint-Esprit, les piles d'un pont de 21 arches (xiii« siècle) qui a 840 mètres de longueur; il absorbe le Lez, l'Eygues, la Cèze et passe à 5 ou 6 kilomètres à l'ouest d'Orange, la ville gallo-romaine dotée par les maîtres du monde, peuple très bâtisseur, de monuments dont deux encore presque intacts, l'arc de triomphe et le majestueux théâtre. C'est à partir des rivages voisins de cette vieille Arausio que les îles du Rhône

moniiMB Monts Extérieurs.

sont grandes : îles du Colombier, tle de la Piboulette (700 hectares), île de Miémar devant Roquemaure, île d'Oiselet, Ile delà Barthelasse, de toutes la plus vaste (1 100 hectares), entre les deux bras qui coulent devant Avignon, la < reine de la beauté ».

Avignon voit le Ventoux, les monts de Vaucluse, le Lubéron, les Alpines, les Cévennes; dans sa plaine soleilleuse, que tant de canaux fécondent, elle a devant elle le Rhône, notre fleuve majeur, près d'elle la Durance, notre maître torrent et celui qui fertilise le plus de campagnes; elle boit à la Sorgue, fille pure de cent avens d'immense profondeur.

Du temps celtique elle n'a rien gardé, ni du temps d'Avenio la romaine, mais ses murailles du xvi* siècle avec leurs trenteneuf tours, son énorme palais, ses églises, rappellent que les papes y résidèrent, de 1305 à 1411.

Ainsi rhumanité catholique eut pour métropole Avignon.

Si le monde néo-latin avait gardé son unité, si l'empire d'Occident, qui était romain, par opposition à l'empire d'Orient, qui était grec, avait mieux cimenté l'Italie, la Gaule, Tlbérie, l'Afrique, la Numidie, la Mauritanie, aucune de ses villes n'aurait eu plus qu'Avignon les puissances qui font une métropole, la presque centralité, le sol généreux, le vaste fleuve, la mer voisine, la surabondance d'eaux arrosantes, l'onde bonne à boire, la limpidité de l'air; et le climat, moins la fougue des vents : < Si le mistral souffle sur Avignon, on n'y peut vivre ; s'il ne souffle pas, on y meurt » ; ainsi parle un vieux dicton latin.

Si grand et si beau soit-il devant la c cité des papes >, le Rhône n'est pas encore complet; il lui manque l'énorme torrent terreux des Alpes, la Durance, qui conflue dans la banlieue d'aval d'Avignon, et une rivière des Cévennes, le Gardon, qui a son terme au-dessus de la double Tarascon-JBeaizcaire : Tarascon sur la rive gauche ; Beaucaire, qui eut une foire universelle (comme aujourd'hui Nijni-Novgorod), sur la rive droite. C'est ici la dernière ville où le fleuve coule dans un seul lit, d'ailleurs tout à fait magnifique : le pont suspendu de cinq travées y a 450 mètres de long; et le pont du chemin de fer de Tarascon à Cette, 597, en huit arches.

La tête du delta est à trois lieues en aval de

Lxxxix Tarascon-Beaucaire, un peu en amont de Four-

D'ARLES ques, dont le nom (Fourche) a cessé d'être con-

A LA MER forme au fait, le progrès des atterrissements

GRAND RHONE ayant ramené de plus d'un kilomètre en amont

PETIT RHONE le licu de diramation, très proche d'Arles.

Arles, où les femmes sont moins splendides qu'autrefois, n'est plus la reine des Gaules, comme à la fin de

Le Plus Beau Royaume Sous le CieL ciunm

FEmpire romain , quand elle assemblait 26 000 spectateurs dans Famphithéâtre dont elle montre encore les ruines, et qu'elle réunissait dans son port < les trésors de FOrient, les parfums de F Arabie, les délicatesses de F Assyrie, les denrées de FAfrique, les coursiers de FEspagne, les armes des Gaules *. Par la faute des embouchures du Rhône, le port est vide, et les rues désertes, qui montent, étroites, pavées de cailloux durs, embrouillées, tordues et retordues, jusqu'aux immenses arènes auxquelles le moyen ftge ajouta des tours de guerre.

Il y avait d'autres merveilles dans cette ville, hellène avant d'être latine, et qui doit sans doute au sang grec le profil < impérial > de ses filles blanches de peau, noires de cheveux; mais ces édifices ont presque entièrement disparu, sauf le théâtre, voisin de l'amphithéâtre et capable d'asseoir 16000 spectateurs; sauf encore un obélisque de 15 à 16 mètres, des restes de Fenceinte romaine et quelques débris du palais de Constantin, l'empereur qui fit d'Arles la capitale des Gaules et médita d'y bfttir une Rome nouvelle, tête de FEmpire.

Des deux bras qui se séparent devant Fourques, l'un, celui de gauche, le bras d'Arles, le Grand Rhône, continue le fleuve d'amont en largeur, abondance et magnificence, et aussi en direction méridionale. Il s'empare de 86 pour 100 des eaux rhodaniennes.

Il ne reste donc que 14 pour 100, pas même le septième du flot de Tarascon-Beaucaire, pour le bras dit le Petit Rhône. Celui-ci, qu'on appelle aussi le Rhône Oriental, prend d'abord la route de l'ouest, même de Fouest-nord-ouest, comme s'il devait aller butter contre les collines du Bas-Languedoc ; puis il incline au sud-ouest, large de 150, 200, 300, rarement 400 ou 500 mètres, à travers un pays presque désert parce qu'il est maremmatique, avec palus, dont quelques-uns à peu près desséchés auxquels les crues du fleuve rendent parfois leur nature essentielle. II sépare la Camargue (à gauche) de la Camarguette ou Petite Camargue et détache à droite une coulée qui fut antan Fune des grandes branches du fleuve ; coulée encombrée, oblitérée, traînante sous le nom de Rhône Mort, et plus loin non moins paresseuse, bien qu'elle s'appelle Rhône Vif; ellemême, elle a tendance à se verser sur sa droite en coulées secondaires qui s'en vont indolemment, € platement >, en longue hésitation et ne sachant trop où finir, derrière la dune littorale, dans la région d'Aigues-Mortes ou Eaux-Mortes, parmi les étangs, les terres mouillées, les roselières et les jonchères. Quant au Petit Rhône, où plongent de très rares castors, il

TRoniÉB» Monts Extérieurs.

s'engloutit dans la Méditerranée au bout de 58 kilomètres, près du bourg somnolent des Saintes-Mariés de la Mer.

Le Grand Rhône ou Rhône Oriental, devenu la maîtresse branche après avoir été sans doute la moindre, quand le fleuve tendait au sud-ouest vers le bout de la Cévenne, reste le plus court des deux Rhônes terminaux malgré le progrès des atterrissements; il n*a que 51 kilomètres, sur une largeur de 400 ou 500 à 800 ou 1 000 mètres. Contenu par une digue, il longe les quais d* Arles ; il coule entre la Camargue (à droite) et des terres humides, des étangs du bout de la Crau, des marais, sols mous qui prennent à rapproche de la mer le nom de Grand Plan du Bourg. Dans sa tristesse, dans sa solitude, sa < bassesse >, la contrée est fort belle. L*eau boueuse, large, rapide, animée de courants, contre-courants, gourgues et tourbillons, s'avance impérialement à la rencontre de la Méditerranée : on dirait la fin d'un des grandissimes rios d'Amérique. Il passe d'abord à l'ombre des saules, des ormeaux blancs, puis il n'y a plus que des arbustes sur sa rive; enfin les broussailles mêmes disparaissent, le vent de la mer n'agite que des joncs, des touffes d'herbes salines,et le roi de nos fleuves s'achève dans une presqu'île de vase ; il finit à 10 lieues de Marseille, et à 3 lieues des promontoires qu'oppose à la Méditerranée la chaîne de l'Estaque, roche dure que les chemins de fer ont peine à fendre en tunnel, si près de s fanges fluides, des terres tremblantes, des toujours croissantes alluvions où l'on ne sait comment assurer une levée, une maison, et asseoir une chaussée. Ce sont ces fanges, ces sables et roulures du fleuve qui menacent de combler à la longue le Golfe de Fos, encore harmonieusement arrondi entre les monts de l'Estaque, les rives du Plan du Bourg et les derniers atterrissements du Rhône.

Dans les vases molles dont il a rempli son ancien golfe, le Rhône a souvent varié de cours et varié d'embouchure.

Il se versa, par exemple, dans l'étang de Mauguio, à l'époque où cet étang, bien plus grand qu'aujourd'hui, car il avait été beaucoup moins comblé, dormait aussi dans les lieux devenus depuis lors la campagne marécageuse d'Aigues-Mortes.

En 1711 la branche qui est aujourd'hui le Grand Rhône passait dans le lit, maintenant délaissé, qu'on appelle Bras de Fer ou Canal du Japon; ce chenal s'envasant de plus en plus, l'eau prit une autre route, celle du Bras des Lônes, et, profitant d'une tranchée de dessèchement qu'elle élargit à sa taille, ouvrit en treize années le passage qu'elle suit à l'heure présente jusqu'aux graus de son embouchure.

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. ceapitri

"Aptcrrov (lèv vdtop, a dit Pindare : < Rien ne vaut xc Feau ». Souverainement belle, elle est aussi sou-

LA verainement victorieuse , bien que toujours

CAMARGUE fuyante.

Rien qu*en glissant elle arrache et transporte la matière des continents; quand elle tourne ou s'arrête, dans les replis, les dormants, les planiols, les lacs ou la mer, elle dépose la roche des terres futures.

Goutte, ruisseau, rivière, fleuve, torrent, trombe, voyage calme ou course effrénée, elle fait, défait, refait le lieu de notre court passage, et chaque heure du temps donne à l'eau des monts comme à Teau des mers le temps de changer un peu les formes de la Terre.

Le Rhône, fils impatient des Alpes, travaille plus que tout autre courant de France à ce cycle éternel.

Jadis, quand les monts étaient plus hauts, il combla près de son lieu de naissance une grande part du lac dont le reste se nomme Léman, lac qu'il continue à diminuer, que même il effacera tout à fait, du Bouveret à Genève; en bas il créa la plaine du Comtat, la Grau, et le littoral du Languedoc jusqu'à Gette au pied du Saint-Glair.

Il fit aussi la Camargue et l'agrandit sous nos yeux par les 21 millions de mètres cubes de limon qu'il traîne annuellement à sa suite, boue capable de déposer 100 hectares de terre dans 21 mètres de mer. Depuis les empereurs romains, le Rhône a gagné 16 mètres par an sur la Méditerranée, et toujours il forme de nouveaux teys ou theys, flots d'alluvions autour du moindre point d'attache, sous-roche, piquet, tronc d'arbre, épave ou carcasse de navire.

La Camargue ou delta du Rhône, entre Grand Rhône, Petit Rhône et Méditerranée, ne porte aucune colline sur les 75 000 hectares dont elle a diminué les eaux bleues et auxquels n'ont part que deux communes, deux seulement : Arles, la plus grande en France, pour 52 000 hectares, les Saintes-Mariés de la Mer pour 23 000. Où le flot n'entourait pas d'îles, l'alluvion n'embrasse pas de coteaux; 5 mètres près d'Arles, à l'origine du delta, 10 sur la dune la plus haute, ce sont là les suprêmes élancements du soi-disant Champ de Marins (Campus Marianus) — encore une des frivoles étymologies des latinisants, et le mot de Camargue procède certainement de la langue de quelque vieux peuple du bas fleuve, bien avant l'exterminateur des Teutons non moins que des Romains, car Marins fut un de ces capitaines qui massacrent autant dans la guerre civile que dans la guerre étrangère.

Les berges et les levées du double fleuve, les talus des canaux,

< 4oo >

TRoisiàBiB Monts Extérieurs,

iossés et tranchées, les rives des étangs sont les seuls ressauts de ce marais mélancolique où le mistral secoue des arbres verruqueux et des plantes amères, filles d*un limon salé ; le mistral s'appelle ici populairement le mange-fange, parce quUl dévore, pour ainsi dire, la boue; à force de passer en trombes furieuses sur les palus, mares, fondrières, il les dessèche et de terre humide il en fait la terre qui se fendille au soleil de Provence,

La France commence à peine à profiter de ce cadeau fait par le Rhône au nom des Alpes, du Jura, des Cévennes. A cette Hollande quelque peu méridionale, et par cela même plus féconde mais aussi plus malsalubre que la vraie Néerlande, il manque les Néerlandais, ces hommes castors qui ont retiré des eaux deux pays : en Europe leur propre Hollande, et, sous un ciel plus chaud, dans TAmérique du Sud, la Guyane vaseuse où dorment les criques du Surinam. Nous possédons ici plus de terreau que dans tel de nos grands départements, mais ces terres sont presque toutes salées depuis que les Rhônes, incarcérés entre digues, n'inondent plus, comme jadis, la Camargue une ou plusieurs fois par an et ne lavent plus le marais provençal. Quant aux étangs, ils pourrissent, ayant cessé d'être avivés par l'eau qui en renouvelait les flots, les comblait peu à peu. Et, pour ne rien celer des malheurs de ce delta, certaines ruines prouveraient qu'il fut plus habité, quand on n'avait pas encore enchaîné les branches du Rhône inférieur.

11 fut aussi de climat plus modéré. Les grandes inondations annuelles du Rhône (et souvent plusieurs par an) modéraient pendant des semaines la brûlure de l'astre caniculaire. Aujourd'hui, sur la terre ardente, sous le ciel ardent, près de la lagune miroitante, en vue de la mer étincelante, à côté de la sansouire, bas-fond salé dont les cristaux scintillent, terrible est la chaleur estivale, c effroyable > la lumière ; tandis qu'en hiver, au printemps, le froid est dur, le mistral cinglant, devant une Méditerranée démontée que les vents du sud soulèvent à trois, quatre et presque cinq pieds, comme si le plus beau des lacs avait par ici de véritables marées.

Contre ces invasions d'une mer gonflée on a protégé la Camargue par une levée de 45 kilomètres de longueur, de 2 mètres 20 centimètres de hauteur. Donc, si l'on a malheureusement privé le delta de ses lessivages annuels par 150 kilomètres de digues, si par cela même on lui a défendu de se colmater, de s'exhausser, de s'assainir, on l'a aussi garanti des flots salés, stérilisateurs ; tout ce qu'on y laisse arriver d'eau de mer c'est pour la pèche dans les étangs, c'est pour les compar-

( 4oi >

Lie Plus Beau Royaume Sous le CieL cHAnm

timents où la vague bleue devient du sel éblouissant. Et ce qu'on y élève d'eau du fleuve par des engins, des norias, des pompes c*est pour la submersion des vignes, Tarrosement, le dessalement, la fécondation des terres.

Dans la Camargue ainsi mise à point, le vignoble donne jusqu'au delà de cinquante barriques à Thectare, les froments sont magnifiques, les oliviers prodigues en huile et de superbes arbres croissent, saules, ormeaux, peupliers, aubes pareils aux trembles et dont le nom dit la feuille argentée.

D'ores et déjà 15 000 à 20 000 hectares du grand palus rhodanien ont passé de l'état de terres vagues au rang d'honneur de terres déjà riches. Le reste consiste en bas-fonds où bourdonne le moustique altère^ de sang ; en sansouires, dépressions salées avec buissons de salicornes ; en dunes que des vents de terre ou de mer écrètent et dont aucune encore n'a dépassé la triomphale hauteur de trente pieds ; en maquis embrouillés où le genévrier de Phénicie, géant de la broussaille, peut atteindre 8 mètres d'élévation; en pâtures améliorées par l'acclimatation d'une herbe australienne amie des terrains salins, et où paissent de petits chevaux blancs, des taureaux noirs, et 200 000 moutons de transhumance qui montent en été les gradins des Alpes; enfin et surtout en étangs, roselières, jonchères sur vases putrides couvant la fièvre pour l'homme, mais non pour l'animal, tant bète à laine ou taureau, vache et cheval à demi sauvages, que c théories » de flamants aux plumes roses, vols de mouettes blanches, d'outardes, de perdrix.

La fièvre, heureusement, y heurte à peu de portes, car le delta du Rhône est désert; sa seule et triste bourgade des Saintes-Maries-de-la-Mer n'a que 700 habitants, marins, douaniers, fonctionnaires que séparent du monde la mer, deux fleuves sans ponts, et la Camargue elle-même à ses divers degrés d'inconsistance. Elle donne son nom au Oolié des Sain tes- Afaries, dit aussi le golfe de Beauduc, harmonieuse courbure d'une rive de sable que fouettent tous les vents de l'est à l'ouest par le sud.

Le plus vaste des étangs de la Camargue, le Valcarès ou Vaccarès, c'est-à-dire l'étang des Vaches, avait 12 000 hectares, 21 000 y compris les lagunes sans nombre qui communiquaient avec lui. C'était un Morbihan provençal sans roches, sans mégalithes, sans verdure entretenue par les brumes du puissant Atlantique ; de fait, les Provençaux le nomment la Petite Mer (Pichoto Mar), justement ce que signifie le mot breton de Morbihan : mais il ne doit plus être comparé en grandeur au golfe armoricain depuis que l'évaporation l'a réduit à 4 000 hectares,

noiBiÉMB Monts Extérieurs,

quelquefois même, après longue évaporation, à 2 500 seulement; d'ailleurs la Petite Mer de Vannes est profonde, et celle de la Camargue ne Test pas; des c afoux *, passages à travers le cordon des dunes et la c digue à la mer > Tunissent à la Méditerranée.

Tel est» à demi régénéré bientôt, ce delta d'un fleuve qui, s'il avait voix humaine, pourrait parler plus fièrement que ce Duero auquel les Espagnols prêtent la déclaration suivante :

Soy Duero f que todas las aguas bebo. — Je suis Douro, je bois toutes les eaux.

Le Rhône est long de 812 kilomètres seule-

xcr ment: mais de la fin du Grand Rhône à la source

PUISSANCE de la Saône il y a 860 kilomètres ; et 1 025 jusqu'à

DU la source du Doubs, ce qui est à peu près la Ion-

juiONE gueur de la Loire.

Il tombe sur son bassin 950 millimètres de pluie, la moyenne de la France n'étant que de 770, et il reçoit tant d'eau qu'il a droit au nom de grand fleuve malgré la petitesse de sa conque; pour lui la neige des Alpes croule en avalanche, ou fond en pluie, ou, de névé, se contracte en glaciers; pour lui le Jura caverneux distille un flot sans souillure ; pour lui, quand la trombe éclate, un Mississippi descend des Cévennes.

Au plus bas niveau de Tannée, en hiver, quand les sources de la montagne sont glacées et qu'un faible soleil tire peu d'eau laiteuse de la neige éternelle, il confie encore à la mer 550 mètres cubes par seconde, autant que l'étiage réuni de tous nos autres fleuves.

En grande crue il ne balance plus le reste de la France ; à peine s'il est alors supérieur à la Garonne-Dordogne, cela surtout parce que la Saône et les affluents d'en bas, émus par un autre climat que les affluents d'en haut, ne s'irritent pas en même temps que les torrents des Grandes Alpes ; ceux-ci ont leur extrême puissance à la fonte des neiges, au printemps et en été, tandis que c'est en automne, en hiver que s'insurge la Saône et presque toujours en automne, par d'énormes ouragans, que les torrents cévenols montent. Doux, Érieux, Ardèche, Cèze, Gard, capables ensemble de pousser au Rhône des plus hautes crues un autre Rhône, et même plus qu'un Rhône, 12 000, 15 000, peut-être 18 000 à 20 000 mètres cubes par seconde. Et les autres torrents méditerranéens du bassin — méditerranéens quant au climat — Drôme, Eygues, Ouvèze, etc., s'épanchent également en automne, par la vertu des grands orages ; la Durance aussi, méditerranéenne par ses affluents d'en bas autant qu'alpestre par ses affluents d'en haut.

Le Plus Beau Royaume Sous le CUL ciapitu

Tous ces fantasques oueds de la Cévenne ou de FAlpe méridionale pourraient être brisés dans leur fureur folle par des digues d'en travers retenant les eaux sauvages en réservoirs semblables, en très petit, et bien qu'artificiels, à ceux qui modèrent le Rhône supérieur, à l'Annecy, au Bourget, au Léman surtout.

On estime diversement le module du fleuve entre 1 718 et 2 603 mètres cubes par seconde; 2000 à 2200, c'est sa force probable, et d'après d'autres calculs, 1 900.

Il engloutit donc annuellement dans le flot bleu trois fois autant d'eau que la Seine, presque deux fois autant que la Garonne-Dordogne, plus de deux fois autant que la Loire.

Or son bassin ne dépasse celui de la Seine que de 2 112 000 hectares, celui de la Garonne que de 1 407 000 hectares, et il a 2 221 000 hectares de moins que celui de la Loire.

Malgré ce flot d'eau, et quoique sa tenue ait été fort améliorée dans ces derniers temps, le Rhône porte peu de bateaux, peu de navires. En amont de Lyon, le lit est trop raboteux, le fleuve ou plutôt le torrent trop âpre, trop brusque et sauvage; de Lyon à Arles le courant est trop rapide, et il fallait autrefois, avant les bateaux à vapeur, près d'un mois pour remonter d'Avignon à Lyon, tandis que deux jours suffisaient pour la descente. Au-dessous d'Arles le Grand Rhône a des vases mouvantes et, pour entrer en mer, des boues capricieuses, difficiles aux vaisseaux, qui trouvent rarement 3 mètres 1/2 d'eau sur la barre, et souvent rien que 2 mètres ou moins.

Si le travail des alluvions n'engorgeait tellement le bas de la rivière, Arles serait un Bordeaux, un Anvers; sous les Romains, quand les galères les plus lourdes pesaient à peine autant sur le flot que nos bricks les plus légers, elles descendaient aisément du Rhône à la mer, alors deux fois plus voisine; et Arles devint GslIIuUl fîoma, la Petite Rome gauloise.

On a voulu, sinon rendre à cette cité le rang qu'elle a perdu, la mettre au moins en relations commodes avec la mer et, s'il est possible, avec Lyon, et par cela même avec la Saône jusqu'aux canaux qui lient celle-ci à la Loire, à la Seine, au Rhin, à la Meuse : canal du Centre entre la Saône et la Loire; canal de Bourgogne entre la Saône et la Seine; canal du Rhône au Rhin; canal de la Saône à la Marne; canal de l'Est ou de la Saône à la Moselle et à la Meuse.

On a donc taillé en terre molle dans le Grand Plan du Bourg, qui est une Camargue extérieure, à la rive gauche du Grand Rhône, un canal de 6 mètres de profondeur, long de 3 300, le Canal SainULouia^ ainsi désigné d'après une tour construite

TRoisiÈau Monts Extérieurs.

il y a cent cinquante ans au bord même des vagues et qui de nos jours se dresse à deux lieues du rivage.

Cette voie, qu'on peut approfondir jusqu'à Texcès d'exigence des plus lourds navires, s'ouvre sur le mouillage du Repos, dans le golfe de Fos, qui est bien abrité, creux encore, mais que les alluvions du fleuve menacent d'encombrement. Si la ville embryonnaire de ce canal, Saint-Louis devenait ce qu'on attendait d'elle, un grand port, il faudrait préserver d'envasement ledit golfe en jetant le Rhône dans le grau de Rostan, barré depuis trente à quarante années : on donnerait ainsi à l'eau d'Arles une embouchure plus lointaine, bien moins préjudiciable au mouillage du Repos.

Mais il est probable que Saint-Louis avortera, du fait du futur Canal du Rhône à Marseille : celui-ci fera de la ville phocéenne le port naturel du fleuve, en même temps que de l'étang de Berre, que ce canal longera.

Si le Rhône ne se navigue guère, il pourrait muer tout son val en jardin de verdure, comme le fait la Durance, et plus qu'elle, puisqu'il est plus puissant. On ne l'utilise encore que fort peu, quoi.que son flot soit passionnément désiré par les riverains de son cours inférieur, dans les pays brûlés, en Comtat, en Bas-Languedoc; là il verserait l'eau de plaisance et l'eau de pureté chez les citadins, l'eau d'arrosement chez les paysans, l'eau de mise en branle chez les usiniers : ce qui sèche, il le reverdirait; ce qui a soif, il le rafraîchirait; ce qui meurt, il le rajeunirait.

Le Grand Canal du Rbône devait prendre et ne prendra point 60 mètres cubes aux Roches de Condrieu, en aval de Vienne ; il devait arroser les plaines de la rive gauche autour de Valence et de Montélimar, franchir le fleuve en siphon à Momas, puis, s'éloignant du Rhône, s'en aller vers Narbonne par Uzès, Nîmes, Sommières, Montpellier, Béziers; 200 000 hectares auraient regu de lui les plus riches présents.

Au lieu de ^0 000 litres par seconde, on n'en puisera que 47 000, en trois endroits, pour trois canaux : le plus grand, doté de 23 mètres cubes, partira de Cornas, sur la rive droite; le second, riche de 12 mètres cubes, sortira du Rhône à Saint- Vallier ou de l'Isère à Romans; ce sera le canal de la rive gauche ; le troisième, dit canal de la Cèze, aura sa prise d'eau dans la droite du fleuve, au voisinage de l'embouchure de la Cèze et filera sur Nîmes.

Ce n'est pas là tout ce qu'on a l'intention de demander au grand fleuve; on peut exiger beaucoup plus de lui, tout au long de son cours, partout où il s'épand dans les vastes plaines ; on

Le Plus Beau Royaume Sous le CieL cmpinB

compte notamment sur ses eaux pour rafraîchir, aux portes de Lyon, les campagnes pierreuses des Balmes Viennoises. Dans une France normale il convient que le plus grand fleuve transforme en c vergers d*Armide » les plaines qu^il embellit.

La Camargue n'est pas Tunique don des Alpes à la France. A Test du Grand Rhône, une sorte de Camargue de rhodanienne origine prolonge le delta jusqu'à la lisière caillouteuse de la Crau ; et la bordure littorale qui va du fleuve, plus exactement : du Petit Rhône au Saint-Clair de Cette, n'est autre chose qu'an antique delta fluvial plus ou moins mêlé de Crau, avec dunes et salines, le long de lagunes qui se comblent avec lenteur : du golfe de Fos à Cette, des Cévennes et des Garrigues à la Méditerranée, il est des plaines, fllles du Rhône, çà et là fiévreuses, qui continuent les boues modernes par des boues antiques.

La campagne à l'orient du Rhône ne diffère

xcn en rien de la Camargue, elle n^est qu'alluvions,

GRAND PLAN palus, étaugs. On la nomme le Grand Pian du

DU Bourg (18 700 hectares). Plane elle est en effet,

BOURG derrière le golfe de Fos, où ses étangs s'ouvrent par des graus.

C'est un palus submersible ; peut-être, comme la Camargue, un vignoble de l'avenir, au lieu d'une rizière ou d'un champ de culture comme on le présumait de lui. Traversé par le canal d'Arles à Bouc, il n'a qu'une bourgade à cette heure, Saint- Louis sur Rhône, à l'origine du canal de ce nom; Fos, autre bourg, ne porte pas sur le Plan même, il couronne une colline, au bord du canal d'Arles à Bouc près de l'étang de l'Estomac.

Étang de l'Estomac, nom purement grec : c'est la corruption de Sr^fia, la Bouche, et cette nappe d'eau, longue de près d'une demi-lieue, fut le Stoma Limnê, l'étang de la Bouche. A l'époque où ses voisins, l'étang d'Engrenier, l'étang de Lavalduc et autres moindres, communiquaient avec lui, il leur servait d'ouverture sur le flot; il était golfe, ou plutôt un grau praticable l'unissait aux eaux du golfe de Fos.

Tandis que, grâce à des filtrations, le Stoma Limné restait de niveau avec la mer malgré la porte de son grau, VEngrenier (107 hectares) et le I*avaiduc (380 hectares), n'étant plus ravivés, s'évaporaient lentement : ils ont aujourd'hui leur miroir à 14 mètres en co;itre-bas de la Méditerranée.

A la rive orientale du Lavalduc, on distingue encore quelques débris ou vestiges de la romaine Maritima, qui fut port au temps où cette coupe d'eau était sous-golfe d'un golfe. Des

TROKûK Monts Extérieurs.

salines riveraines tirent parti des eaux des trois étangs, sursaturées de sel.

Ces € Caspiennes > provençales s^efTaceraient d'elles-mêmes; devançant Tarrèt de la nature, Thomme les dessèche en ce moment, comme il a desséché tout près l'étang du Pourra et changé ceux de Gitis et de Rassuen en salines.

Estomac, Engrenier, Lavalduc ont des rives basses, mais aussi des rives rocheuses ; Fos marque la fin de la côte plate. On arrive aux roches ftpres, à la côte soleilleuse, espalier, serre chaude, ville d'hiver, lieu de guérison, de convalescence ou d'agonie plus douce et moins prématurée.

Les alluvions du Rhône, qui se proposent

xciii d'effacer le golfe de Fos, s'approchent des collines

ÉTANG séparant de la mer V Étang deBerre, et du chenal DE versant à la Méditerranée cet étang.

BERRB Bien qu'entourée de coteaux, presque de petits

monts, on doit regarder cette menue mer intérieure comme étant avec Marseille la véritable embouchure du fleuve auquel ne tardera guère sans doute à l'unir un canal de profonde navigation.

Fermé comme ce Stoma, devenu si ridiculement l'Estomac, serait peut-être aujourd'hui l'étang de Berre si de son onde « continentale > au flot méditerranéen du golfe de Fos, les bordiguiers ou gens des bordigues, c'est-à-dire des pêcheries n'avaient maintenu dans son intégrité le grau de Bouc ou étang de Caronte, déversoir qui a tendance à se combler d'alluvions, rhodaniennes ou autres.

Le flot surabondant du lac de Berre s'échappe entre îlots dans la ville de Martigues, par les chenaux du goulot, long de 5 kilomètres 1/2, qui se nomme Etang de Caronte; ces chenaux divisent en trois quartiers la < Venise provençale >, ainsi qu'on aime à sobriqueter Martigues, laquelle est aussi la c Béotie de Provence 9, en ce que les Marseillais attribuent aux pauvres Martigaux une infinité d'âneries, mots innocents, pensers saugrenus dont ces € Vénitiens > ne furent jamais coupables.

L'étang de Caronte, approfondi de 1 à 6 mètres, a des salines à sa rive droite et des collines crayeuses, de 80 à 120 mètres, au-dessus des deux estrans; il s'ouvre sur la Méditerranée à Bouc, port de 4 à 6 mètres de profondeur en abri sûr.

L'étang de Berre a pour entour les premiers coteaux qui rompent l'uniformité du rivage méditerranéen à partir des Albères (sauf les rares massifs isolés qui furent des îles : monts de la Clape, volcan d'Agde, Pilier de Saint-Clair, etc.). De ces

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. aupinB

coteaux, ceux du sud (214 mètres), qui le séparent de la mer, appartiennent au chaînon de TEstaque, franchi non loin de là par le tunnel de la Nerte; ceux de Test (274 mètres), chafne ardente, se nomment les Monts de VitroUes; ceux de Touest, qui ne dépassent guère iOO mètres, ont à leur autre revers les grèves de la Grau; au nord l'étang a été vastement diminué, de tout un grand golfe, par les alluvions, les sables, les pierres qu'amena le torrent de TArc.

Sur ces monts € inférieurs >, qui sont calcaire et craie, la nudité règne : les oliviers de petite taille et les arbustes du maquis n'y font point de forêt; à leur pied, autour de Tétang souvent bordé de salines en damier, s'étendent champs et vergers, jardins d'amandiers, olivettes : sur tout cela le Midi brille; les 15 530 hectares de la merde Berre, ses 18 lieues de pourtour, ses plaines, ses rocs sont merveilleusement colorés.

Ce grand lac amer a 3 à 10 mètres de creux; la profondeur diminue par suite des apports de TArc et de la Touloubre, ses maîtres affluents naturels avec la DuransolBy source de 1 000 litres en temps ordinaire, de 500 en étiage ; par suite aussi des limons que lui versent les eaux de trois sous-branches des canaux dérivés de la Durance.

De 1724 à 1820 son fond s'est exhaussé moyennement de près de 90 centimètres ; depuis lors le remblaiement se continue sous l'onde; principalement au pourtour, et spécialement au nord, dans le golfe de Saint-Chamas fourré d'herbes nées de la vase; à l'est dans le golfe de Vaine, bordé par les salines et le port de la ville dont l'étang tira son nom ; au sud dans VÉtAug de BolmoBf nappe de 750 hectares déjà séparée du reste de la conque par l'étroite levée de sable du Jal ou Chaussée de Marins, haute de 2 à 3 mètres et coupée de deux graus.

Mais bien des siècles s'écouleront avant que cette autre rade de Brest qui offre encore aux vaisseaux 5 000 à 6 000 hectares de grands fonds, devienne incapable de donner asile à un grand port, soit de paix, soit de guerre.

Par delà le grau d'Orgon, embouchure du

xcrv Petit Rhône, on suit, au long de la mer, vers

CAMARGUE l'oucst, puis le nord-oucst, puis le franc sud-

LANGUEDO- oucst, uuc côtc très basse, très monotone,

ciENNE : mélaucoliquc et solitaire à laquelle manquent la

DU RHONE vie du flux et du reflux, les puissantes aspîra-

A CETTE tiens de l'Atlantique, et, pour tout homme bien

né, l'indéffnissable sentiment de la grandeur

cosmique devant la houle balancée de l'orageux océan. Du

TBOMila» Monts Extérieurs.

grau d*Orgon au grau Neuf, du Petit Rhône au Rhône Mort, puis Vif, on longe Tourlet de la Camargueite ou petite Camargue, palus, vasières, sansouires, étangs, garantis de la Méditerranée par un liseré de sable si bas qu'il dépasse à peine le miroir méditerranéen.

On tourne la Pointe de rSapigneUe, qui n'est pas une pointe, mais un sommet de courbure, un sable arrondi dont les dunes les plus hautes ont 7 à 8 mètres et que signale un phare; et en la tournant on entre dans le Golfe d* Aiguës- Mortes f ouvert droit au sud, le long d'une rive aréneuse, harmonieusement cintrée.

Aigues' Mortes ne borde point son golfe, elle en est à une lieue et demie, au nord et au bord d'une ribambelle d'étangs également livrés aux sauniers et aux pécheurs. Cette cité vaut le voyage. Bâtie en 1272 par Philippe le Hardi, sur le modèle de Damiette en Egypte, elle porte sur d'anciennes alluvions du Rhône, et, si ce fleuve passe loin d'elle, il peut, quand il rompt certaines do ses digues, envahir encore ce sol lentement déposé par sa bourbe jaune ou grise dans la bleue transparence de la Méditerranée : c'est ce qu'il fit en 1840; mais les gens d'Aigues-Mortes, n'ayant point abattu l'enceinte dont les entoura le fils de saint Louis, bravèrent le fleuve € extravagant » en fermant les portes de leur ville.

Un ennemi olus pressant que ce Rhône lointain, c'est la fièvre, toujours présente, comme l'annonce le seul nom d'Aigues-Mortes, en français Mortes-Eaux. Tout ce littoral souffre de l'exhalaison des marais : la cité de Philippe le Hardi eut d'abord 10 000 habitants, 15 000 peut-être; elle descendit à 1 500, et n'est remontée qu'à 3 900.

Mais une fortune imprévue lui sourit; si ses étangs salés ne sont bons qu'à donner du sel, et ses marais de la rouche et du jonc, en attendant qu'ils se tassent, la dune arrêtée par de grands pins maritimes, des tamaris et des ailantes, est propice à la vigne, parce qu'impropice aux cheminements du phylloxéra; le sable, s'éboulant toujours sur lui-même, n'offre aucune galerie au puceron des racines. Et la sylve sur marais, la € pinède » perd ses pins et devient vignoble.

Aigues-Mortes communique avec la mer par la Grande Roubinej canal de 3 mètres de profondeur qui finit au Grau du Roi, vers le sommet de l'infléchissement sablonneux du golfe, et qui passe dans la triste maremme, entre palus et salins, puis s'avance entre deux levées, dans l'étang du Repausset, tombeau du fameux Vidourle.

Le Grau du Roi est le Trouville des Nlmois, qui s'y baignent sur un sable fin, devant les dunes ; sur une plage

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. cBApmB

remaniée par Rhône, Vistre et Vidourle, son nom remémore le juste et le vaillant roi qui partit de là deux fois, ayant fait vœu de croisade : en 1248, sur des vaisseaux italiens, pour TÊgypte où il allait être vaincu et pris; en 1270 pour Tunis où il devait mourir.

Les étangs d'Aigues-Mortes avoisinent de près, à travers sables, marais et pinèdes, VÉtang de Mauguio ou étang de l'Or, le premier, au nord-est, de la longue ligne de lagunes littorales du Bas-Languedoc, qui ne s'arrête qu'au delà du Pilier de Saint-Clair, presque au pied du Saint-Loup d*Agde, volcan refroidi. Le Mauguio, très diminué par les atterrissements, s'épand en longueur sur 3 600 hectares ; à sa rive méridionale des dunes de quelque largeur, de peu de hauteur, s'arrondissent en arc de cercle autour du golfe d'Aigues-Mortes ; bordé du côté continental par des terres encore fébrigènes et par des salines, il perd lentement de son peu de profondeur et, de faux lac, tend à devenir terre ferme.

Puis c'est VÉtang de Pérols, couvrant 1 200 hectares et se buttant à l'occident contre une levée qui le sépare de l'étang de Maguelonne, et sur laquelle arrive en mer un petit fleuve bleu, le Lez de Montpellier.

Après quoi, VÉtang de Maguelonne, fait de quatre sousétangs, baigne de ses flots amers une roche volcanique, île jadis et présentement littoral, depuis qu'elle est collée aux sables du rivage; ladite roche était Maguelonne, port de Montpellier et ville épiscopale. Du port il ne reste rien, puisque, de cité sur mer, Maguelonne est devenue hameau sur étang; la cathédrale est encore debout; on Tavait fortifiée contre les pirates sarrasins; mais la roue de la fortune a tourné : c'est le Languedoc et la Provence qui débordent en Afrique.

VÉtang de Vie a 1 200 hectares ; VÉtang d'Ingriîy moins vaste, luit au soleil devant la ville antan si fameuse par ses vins liquoreux de Frontignan, et où la fièvre paludéenne sévit moins que jadis : les miasmes s'en vont.

Au nord immédiat de Frontignan, des calcaires nus en dehors des bas chênes et kermès de leurs garrigues, les Monts de la Gardiole, éclatants de blancheur, parfumés de thym, s'enlèvent abruptement à 236 mètres au-dessus des palus, des salins, des vignobles du muscat de Frontignan, des étangs littoraux, enfin de la c mer entre terres >. Pas de courants dans les déchirures pierreuses, sinon les brusques torrents engendrés d'un orage, mais beaucoup d'eaux caverneuses qui vont

< 4io >

moisuba Monts Extérieurs.

rejaillir au pourtour d'en bas : notamment à la source d'Enversac; à celle de Tlssanca, très abondante, dont Cette s'est emparée ; et probablement à l'Avisse du Thau, qui tient son origine des couloirs ténébreux de la Gardiole plutôt que des engouffirements de l'Hérault auxquels on les attribue.

Au delà de l'ingril, au terme de ces lagunes étirées dans le sens du nord-est au sud-ouest, l'étang de Thau, qui est le plus beau de tous, a Cette pour ville ; il a pour mont le Pilier de Saint-Clair.

Cette, où les vents font rage, est notre port de Méditerranée le plus commerçant après Marseille sur la rive de France, Afrique à part; elle a dû sa célébrité grande à l'industrie cynique de la fabrication des vins, français ou exotiques, fins ou extrafins, vendus comme fils légitimes des ceps les plus généreux du monde. Cette industrie est dans le marasme; mais à la cité dont la grandeur, presque l'exis* tence, datent de Riquet, qui y fit aboutir son canal des Deux- Mers, à la doublement riveraine en tant que longeant la mer et le Thau, il reste son commerce, 400 à 500 familles de pêcheurs , les salines bordant sur 10 kilomètres le rivage oriental de l'étang, à l'abri de la dune et leurs 12 à 14 millions de tonnes de sel par an.

A vrai dire, le port de Cette est mauvais, même exécrable, d'un abord dangereux en tempête, surtout par les vents d'est, alors que la mer soulève et balance des blocs de 40 tonnes. Profond de 5 à 6 mètres, on voudrait le creuser à 8, et le compléter hors de l'atteinte du flot par des établissements dans l'étang de Thau, lequel est à l'abri des courants qui encombrent chaque année les bassins du port de Cette de près de 100 000 mètres cubes de sable.

Au-dessus de la ville, plongeant sur ses deux eaux salées, sur la grande Méditerranée d'entre trois continents et sur la petite Méditerranée de Thau, bordée de plages basses, la colline jurassique du Bilier de Saint- Clair s'élance à 188 mètres : c'est le bastion méridional de ce petit massif littoral des monts de la Gardiole dont la suite des temps l'a dissociée et qui, jadis îlette, s'est renouée au continent par les dépêts terrestres et le rejet des sables de la mer latine.

De sa cime on voit les étangs du littoral, la Méditerranée, les collines de l'Hérault, les Garrigues, les Cévennes, les Albères , qui sont monts pyrénéens , les embouchures du Rhêne, et, à l'orient du grand fleuve, la plaine de la Crau, les Alpines et des Avant-Alpes.

< 4ii '

Le Plus Beau Royaume Sous le Ciel. chapitri

La Méditerranée avalerait immédiatement xcv VÉtang de Thau sans une levée de sable, inté-

ÉTANG rieurement bordée de salines, lisière de 800 DE à 1 800 mètres de large, de 5 à 10 de haut, qui

THAU assure l'existence de la lagune, soit jusqu'à rupture de la digue, soit jusqu'à comblement du bassin : double occurrence réservée à de très arrière-neveux.

Sur la levée, solitaire sauf quelques douaniers, mélancolique entre ses eaux lacustres et ses eaux marines, silencieuse quand dort Amphitrite, des trains passent et repassent, sur la ligne de Bordeaux à Cette; et de Cette à Frontignan, puis dans les étangs littoraux jusque vers Algues-Mortes passe entre digues le canal de Cette au Rhône.

L'étang de Thau est une eau salée, bleue, brassée par les vents, navigable, et fort naviguée par les barques de pécheurs. Comme longueur cinq lieues, comme largeur, 2 500 à 5 000 mètres, comme pourtour 55 kilomètres entre des rives peu flexibles, — comme profondeur 10 mètres et plus, comme surface 7 500 hectares en eaux basses : 15 590 si l'on lui ajoute les étangs qui le prolongent au delà de Cette jusqu'aux palus et nappes d'Aiguës- Mortes, ville à partir de laquelle les < mares » côtières sont plutôt des palus du Rhône que des étangs littoraux. Le Thau verse en Méditerranée la surabondance de son onde amère par le Grau de Cette, régularisé en canal navigable, et par des graus temporaires tantôt avivés par la poussée des eaux de l'étang, tantôt obstrués par le sable que les vents soufflent ou que la Méditerranée dépose.

Il reçoit des c Oueds Secos >, presque toujours arides, et croit-on, à tort il semble, des eaux perdues par le fleuve Hérault et venues cryptiquement, par-dessous les collines de Montagnac, à la source sous-lacustre d'Avisse, ou Abisse, c'est-à-dire de l'Abîme, qui jaillit de l'entonnoir le plus creux de l'étang et, souvent très puissante, arrive en bouillonnant à la surface des ondes.

Si curieuse que soit la font d'Avisse, plus curieuse encore est celle d'Enversac, soit Inryersm Aquas^ les Eaux renversées, alternées. La Font d'Enversac sort d'un rocher riverain, à une lieue à l'ouest de Frontignan, au hameau d'Alezieu. En hiver elle est source, mais à partir d'avril, et jusqu'au début des pluies automnales, elle ne verse plus d'eau douce à l'étang: devenue gouffre, elle boit l'eau salée du Thau — d'où ce nom d' c Ondes alternées ». — L'étang de Thau ayant même niveau que la mer, il ft'ensuit qu'il y a ici un phénomène pareil à celui d'Argostoli dans l'île de Céphallénie, où un flot de mer entre dans un chenal du rocher, met des moulins en branle et se perd avec fracas dans un entonnoir sous-marin.

Monts Extérieurs.

Du bout méridioDal du Thau, terme du long miroitement des lagunes cAtières, il y a une lieue jusqu'au S&lnt-Lonp, petit mont noir de il5 mètres, très proche voisin de la mer comme du fleuve Hérault. De ce Saint-Loup sortirent les laves dont on a construit Agde, la < ville Noire *. Ce fut là notre volcan le plus méridional, comme le plus septentrional était, au nord des Dômes, le cratère où sommeille le Gour de Tazana.

Ce fut peut-être aussi l'un des plus modernes : il flamba durant l'ère quaternaire, tandis que les volcans de l'Escandolgue, auxquels on prétendait le rattacher, toussèrent, fumèrent et crachèrent en temps pliocène. Il écoula des laves au sud par-dessous le flot de la mer, et ces laves reparurent près du rivage par les roches sombres de l'Ilot de Brescou.

Quant à Agde, la ville fluviale traversée par l'Hérault, elle reçoit des navires de seulement 44KI tonnes, et encore fort peu : c'est pourtant 'k^â6r^ TOxt| la Bonne Fortune : ainsi l'appelèrent des marins grecs ravis de trouver un port Lranquille entre la terre ferme et le Saint-Loup.

Mais depuis lors la c6te a changé, le fleuve a comblé le calme azur que les Hellènes avaient joyeusement salué du nom d'Heureuse Rencontre.

Au delà de Frontignan l'on n'est plus dans les alluvions du RhAne; à Agde on est dans les dépAts de l'Hérault. Le rivage reste sablonneux, avec dunes des moins altières, et le plus souvent sans dunes, simple liséré de 2,3,i mètres d'élévation; il laisse passer le Libron, fleuve d'éminente petitesse ', et peu après, au grau de Sérignan, l'Orb, qui vient de baigner tes bas quartiers de Béziers la joyeuse. Hérault, Libron, Orb, ces torrents viennent des Cévennes à travers des a van t-Cé venues, mais déjà l'on entrevoit au loin le glorieux Canigou, que des neiges éclairent; or, le Canigou, c'est une Pyrénée.

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