Le plus grand commandement appliqué aux progrés de la foi
I. Jésus venait de répondre aux questions insidieuses que les émissaires du Sanhédrin lui avaient posées dans l’espoir de lui arracher quelque parole contraire aux lois ou odieuse au peuple ; et sa tranquille sagesse, en déjouant leurs artifices, avait frappé d’étonnement et d’admiration tous les assistants, Un d’entre eux, scribe ou docteur de la loi, homme d’un cœur droit et d’une intelligence élevée , lui adressa alors une question sérieuse et utile : Quel est le premier de tous les commandements? c’est à dire , quel est, dans la loi de Moïse, le précepte le plus important.
C'était Ià un point fort controversé à cette époque. Les Pharisiens avaient divisé tous les commandements en grands et petits, mettant la plupart des devoirs moraux au second rang, et les observances religieuses, ou soi-disant telles, au premier, Mais ils n'avaient pu s’accorder à décider quel devait être, dans cette hiérarchie des préceptes de la loi, le plus obligatoire , le premier de tous.
Jésus répondit : Le premier de tous les commandements est celui-ci : Écoute, Israël , le Seigneur notre Dieu est le seul seigneur ; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme , de toute ta pensée et de toute ta force. C’est là le premier commandement.
Ce précepte est de Moïse. Il se trouve au Deutéronome (6. 5, 6 ). Peu remarqué, peu compris surtout , à une épo-
FO k
h « que où la terreur religieuse , la crainte de Dieu était le seul sentiment de piété qui pût influer sur les masses , cet admirable commandement était une. de ces pensées trop élevées pour le temps où elles furent émises , mais dont un petit nom-
bre d’âmes d'élite a pu entrevoir la beauté (1) , et qui étaient destinées à rattacher la religion préparatoire à la religion définitive ; c’est parce qu’elle avait posé ainsi de brillants jalons sur la route de l'avenir que la loi de Moïse a été, selon l'expression de St. Paul, un conducteur pour amener à Christ. (Gal., 3, 24).
Par ces paroles : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est et Le seul Seigneur , Moïse avait rattaché cette loi qu’il promulguait, cet amour que nous devons à Dieu, amour unique , plus fort que tout autre, aussi fort que peut le permettre notre nature , à l’idée de l'unité de Dieu qui était la base de lareligion et de la législation tout entière. Jésus fait plus, sa réponse agrandit la question qui lui a été soumise. Dans sa bouche, ces mêmes paroles prennent un sens plus profond; elles servent à indiquer un rapport dont l'importance est extrême, entre la loi du devoir et le Dieu qui l’a donnée. Comme il n’y a qu'un Dieu, il n’y a qu’un commandement, celui d’un amour absolu pour le Dieu absolu. Tous les autres préceptes sont les applications de détail, les subdivisions et les commentaires de cette loi suprême; le second commandement qui est semblable au premier , n’est que la première ct la plus grave des conséquences qui en découlent nécessairement ; et Jésus proclame lui-même qu’a ces deux commandements dont le second est implicitement contenu dans le premier, se rapportent toute La la lot et les prophètes (Matt., 22, A0 ), c’est-à-dire, selon les habitudes de langage des Juifs, toute la révélation.
C’est donc ici le centre de la morale.
(1) Voyez V'Éloge de Josias, un des monarques les plus p'eux de la Judée.
2 Rois, 23, 95.
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+? | Le sens général du précepte est évidemment que la loi fon damentale, celle qui résume toutes les autres, exige de nous un sentiment , l'amour de Dieu , source unique d’où sortira , soit immédiatement , soit par des voies indirectes, tout progrès, toute vertu.
Mais il y a plus encore dans la pensée du Sauveur. Ces mots accumulés, âme, cœur, force et pensée, ne sont-ils qu’une énumération vague, une redondance de style ? Pour quiconque a étudié de près la valeur des termes de l'original, cette supposition est impossible à admettre.
La loi suprême promulguée par le Christ renferme un sens plus sublime encore et plus étendu que celui qui se présente dès l’abord ; ou plutôt , elle n’en a qu’un, mais si vaste et si fécond, qu’il ne s'offre pas tout entier à la pensée dès le premier coup-d’œil. Nous n’y voyons pas seulement cette profonde et grande idée que l'amour de Dicu est la base et le lien de nos devoirs; elle nous apprend encore ce que cet amour doit être, d’où il doit naître et comment il doit se manifester.
Üne courte explication des mots employés par le divin législatcur suffira pour le prouver. La pensée désigne ici l’entendement , la raison , l'intelligence ; la force équivaut exactement à ce que nous appelons dans un langage plus philosophique , la volonté ; c’est la puissance active de l’être libre. Il est plus difficile de saisir et d'exprimer dans les langues modernes le sens très-vague qu’ont dans le Nouveau-Testament, les mots cœur et dme, ct la nuance très-délicate qui les distingue ; il ne serait pas exact de traduire l’un par sensibilité, l’autre par imagination; chacune de ces deux significations se retrouve plus ou moins dans tous les deux. Réunis, ils indiquent tout ce qu’il y a en nous d'impressionnable et de sensible, affection, élan , espoir , enthousiasme. go
Malgré cette difficulté de traduction , le sens n’est pas dou-
“eo Ex | À cet de
teux (1). Jésus exige que tous nos sentiments et tous nos désirs, toute notre intelligence, c’est-à-dire nos pensées , toute notre volonté, c’est-à-dire, nos résolutions et nos actes , soient dirigés et dominés par l'amour de Dieu. Jésus veut que toutes les forces de notre être, toutes nos facultés prennent Dieu pour but et pour centre de leur activité. Ce n’est pas seulement avec le cœur que nous devons aimer Dieu au plus haut degré; nous devons aussi l’aimer, sil est permis de s’exprimer ainsi, avec l'imagination, l'intelligence et la volonté, avec chacune des facultés de notre âme, dans toute la plénitude et dans toute la diversité de leur action. Il faut , en d’autres termes , que tout ce qui vit et agit dans notre être aspire à Dieu par un effort constant dont l'amour soit la base; il faut que le sentiment religieux le plus élevé, sous toutes ses formes naturelles et avec toutes ses conséquences, règne sur tout notre être.
Ceci peut paraître mystique ; nous espérons prouver cependant que rien n’est plus rationnel, que rien n’est plus chrétien, et que le vrai mysticisme ne peut naître que du renversement de ces principes.
Mais nous devons , après avoir développé autant qu’il nous
(4) Le texte du sommaire de la loi présente quelques différences dans les Évangiles. St Luc (10,27) le donne d'une manière complète et semblable au texte de St Marc que nous avons rapporté. C'est à tort que chez ce dernier évangéliste on omet quelquefois le mot dme. Mais St Mathieu offre une lacune réelle ; le mot force ne s’y trouve pas. Ce mot est cependant d’une authenticité bien prouvée ; il est dans le sommaire de la loi, tel que le rapportent St Luc, le Deutéronome, la Version des Septante, et St. Marc en deux endroits (12, 50 et 33).
Une irrégularité plus remarquable existe dans l'hébreu comparé au grec. Le verset du Deutéronome ne porte que les trois mots traduits chez les Lxx par pensée, âme ct force. Celui qu'ils rendent par pensée a réellement ce sens au moral, mais pris à la lettre, au physique, il signifie cœur. Dans tous les passages cités du Nouveau-Testament, ce mot semble dédoublé et traduit par Jésus dans ses deux sens, ce qui rend le précepte plus étendu, plus complet.
a été possible, toute la profondeur de la loi fondamentale, nous devons, avant de passer outre, faire remarquer combien ce précepte est en effet large, compréhensif, complet, combien il est vrai que ce seul commandement est l’abrégé, le fonds, le principe de la morale.
L'amour de Dieu , le sentiment religieux dans ce qu'il a de plus intime, de plus actif et de plus élevé, employant toutes les forces de l’âme à rapprocher l’homme imparfait de Dieu, type absolu de la perfection, voilà bien la première loi du devoir, du progrès , de la religion; voilà bien celle qui doit régler tous les développements de notre être dans l’éternité comme dans le temps. Jésus, et après lui ses apôtres, l'ont proclamée souvent.
Soyez les imitateurs de Dieu (1), écrit Saint Paul aux fidèles d'Asie (Eph. 5,1). Soyez parfaits, comme votre Père qui est aux cieux est parfait, a ditle Christ (Matth. 5, 48), montrant ainsi à l'homme un but qu'il n’atteindra jamais, mais qu'il doit poursuivre d’éternité en éternité, toujours plus comblé de bonheur et de gloire, à mesure qu'il s’en rapprochera. Quelle erreur ou quelle tentation pourrait s'emparer d’une âme qui sans cesse deviendrait plus semblable à l'être unique dont l’essence n’est que vérité, sainteté et amour? Si l’homme a été créé à l’image de Dieu, et si le péché seul a obscurci en nous l'empreinte de sa gloire, où l’homme cherchera-t-il une nouvelle grandeur si ce n’est en celui dont il a reçu la première ?
On le voit, leplus grand commandement n’est pas seulement le plus vaste, le seul complet; il est celui qui doit à jamais régler l’activité de l’être humain dans toutes les phases de
(1) Comment l'homme, au milieu des petites choses de sa vie, imitera-t-il l'Être infini? C'est ce que Jésus nous a appris. Il est notre modèle, parce qu’il a abaissé à la portée de notre intelligence et de nos efforts l'exemple de Dieu, en mettant en action la sainteté divine dans une vie d'homme.
son immortelle existence , et il est en même temps dans un parfait rapport avec les devoirs et les besoins de notre vie
actuelle. \
IL. Tout homme sensé qui cultive sa propre âme, qui travaille à développer, à étendre les forces de son esprit , ne peut manquer de voir bientôt qu’il a le plus grand intérêt à maintenir entre ses facultés un juste équilibre. Pour le bonheur, pour la dignité, pour la moralité, pour conserver le respect de soiet acquérir celui des autres, un certain équikbre de l’âme vaut micux que la prédominance trop exclusive d’une seule faculté. Sans doute, on pourrait abuser de ce principe comme de tout autre; ce serait une désastreuse folie que de vouloir, par exemple, dans l'éducation, faire passer un même niveau sur tous les esprits. Mais il n’est pasà craindre qu'on arrive à un tel résultat quand chacun travaille librement sur lui-même. L'expérience de la vie sufhit pour prouver que tous gagneraient à mieux équilibrer leurs facultés , leurs penchants, à contenir l'élan de ceux qui les emportent trop loin, et à développer ceux qui leur manquent; il est facile de prévoir que nul n’arriverait à effacer son individualité, à détruire les avantages qui résultent de la diversité des caractères ; mais que chacun s’éviterait mille excès, mille écarts par le développement harmonique de son être (4).
Utile partout, cet équilibre est indispensable dans la religion.. Autant elle s’élève au-dessus des sciences humaines par la portée de ses enseignemens et son importance pratique,
(1) Je n'admire point l'excès d’une vertu... si je me vois en même: temps l'excès de la vertu opposée... On ne montre pas sa grandeur pour ètre à une extrémilé, mais bien en touchant les deux à la fois, et en remplissant tout
‘Ventre-deux. Pascal. Pensées. I. p. 192, Ed. Faupgère.
Nous dirions plutôt qu’il faut toucher à la fois toutes les extrèmités, toute la circonférence du cercle dont l’âme est le centre, et dont chaque faculté est un rayon. L'entre-deux qu'il faut remplir, c’est le cercle tout entier.
el, Ds
autant grandit pour l’homme le devoir, la nécessité d’équilibrer son esprit afin de la saisir et dela pratiquer toute en tière dans sa réalité. Plus sont élevées les connaissances que notre âme veut acquérir, plus elle a besoin de toutes ses forces ; plus sont hardis les progrès qu’elle tente , plus elle a besoin d'ouvrir toutes ses ailes en prenant l’essor. Le royaume des cieux est une conquête que nous ne pouvons faire sans prendre , selon le conseil de l’apôtre, toutes les armes que Dieu nous donne (Epb., 6, 18). C’est une nécessité.
Et c’est un devoir. La religion en appelle à toules les forces de notre nature; nous n’avons pas le droit d’en dérober une seule à son action. Si elle parle par trois voix différentes à notre intelligence, à notre cœur et à notre volonté, nous n’avons pas le droit de n’en écouter qu'une, en fermant l'oreille aux deux autres ; toutes trois sont inspirées, sont divines, descendent du plus haut des cieux. En vertu de quel privilége dirions-nous à Dieu, en arceptant une fraction de la vérité, que nous refusons le reste ? Qui osera faire un triage dans la révélation ?
Bien plus; la vérité tronquée, c’est l'erreur. Ces voix difiérentes par lesquelles Dieu parle à notre âme se complètent de telle sorte qu'isolées , aucune n’est vraie. Dans leur réunion, et là seulement, réside la vérité. Ce serait une religion fausse , mensongère , dangereuse , qu’une religion purement morale, intellectuelle, ou émouvante ; ce serait une religion fausse , mensongère, dangereuse, que celle dont une de nos facultés se serait seule emparée.
Les physiciens ont démontré que chaque rayon solaire est composé lui-même de trois rayons colorés, bleu , jaune et rouge. Prenez le prisme, décomposez la lumière, isolez une des couleurs primitives, et contemplez la nature à cette clarté ; tout y sera faassé, tous les objets vous apparaîtront sous un aspect menteur. Quel que soit le rayon partiel, la couleur que vous choisirez, il en sera de même ,-el vous $e-
Se Je
rez aussi loin de la vérité. Vous essayeriez en vain d’y arriver en mariant deux couleurs. Il faudra reformer le faisceau tout entier, fondre les trois nuances, pour retrouver la lumière blanche, pour rendre aux objets la couleur de la vérité. Ainsi en religion , consultez isolément, exclusivement la conscience, la raison, le sentiment ou l'intelligence, vous serez dans le faux, et aucune combinaison que vous puissiez tenter ne vous ramènera au vrai, à moins que vous ne preniez pour guides toutes vos facultes réunies.
C’est encore trop peu dire. Une de nos facultés, si elle est scule en possession de l'élément religieux , n’en retirera jamais tout le fruit qu’elle pourrait, qu’elle devrait en obtenir, si elle était soutenue, aidée par d’autres. La piété, quand elle s’adresse à une seule des forces de notre âme , y trouve moins d’aliment qu’elle n’en aurait trouvé dans celle-là même, en s'adressant à toutes à la fois. Elle a besoin, s’il est permis d'employer cette image, d’une nourriture plus variée, pour acquérir toute l'énergie dont elle est capable. En voici un exemple frappant. Une religion fondée sur la raison seule , et qui voudraitêtre purement rationnelle, le serait peu, ne le seraitpas. En tenant compte non-seulement de l'intelligence, mais de la conscience, du cœur et de l'imagination, elle serait par cela même, infiniment plus rationnelle , et la raison, contenue, fortifée , réchauffée par ses sœurs , irait beaucoup plus loin ;, et frapperait beaucoup plus juste. Il en est de même pour ceux qui se contentent d'admirer la religion sans la sentir et la pratiquer ; ils l’admireraient bien plus s’ils avaient éprouvé son action dans le plus profond de leur âme, et au milieu des difficultés de la vie.
Ce qu’il y a de plus utile, de plus positif, de plus vivant dans la religion, s’obtient quand l’action des facultés de l’âme se combine, quand chacune réagit sur toutes les autres, quand le résultat des efforts de chacune est contrôlé, limité, confirmé par l'autorité de toutes. Il n’en est aucune qui sui-
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vrait la droite ligne, et irait jusqu’au bout de ses forces, si elle était abandonnée à elle-même; chacune a besoin que les autres la retiennent dans la voie où elles doivent marcher de front, et qu’elles l’entraînent dans leur commun essor.
IT. Appliquons ce principe à l’étude de l’Écriture Sainte, étude qui, pour tout protestant , doit être la première source de la foi, le premier moyen d'examiner la religion et d’apprendre à croire. |
Les livres saints présentent la plus étonnante variété. Age, caractère , position de l’auteur, but de son travail, date de sa vie , toutes ces circonstances constituent des différences notables entre les écrits inspirés. Plusieurs des écrivains sacrés étaient d’ailleurs des hommes d’une individualité trop marquée, d’un esprit trop éminent, pour ne pas laisser à leurs œuvres l'empreinte originale de leur génie. Parmi les ‘poètes, David, Salomon , l’auteur de Job, Esaïe, Jérémie , Ezéchiel, Joel, Amos; pour la prose, Saint Jean, Saint Paul, Saint Jacques, et Moïse, comme prosateur et comme poète, diffèrent plus entr’eux que les grands modèles de la littérature gréco-romaine, dont ils sont au moins les égaux. Ils appartiennent d’ailleurs à des temps plus divers, à une plus longue suite de siècles que les auteurs païens, qui portent tous le cachet de quelques époques privilégiées. Quant à l’occasion, au but des écrits contemporains , la même variété se reproduit : ainsi Saint Paul, défendant la foi chrétienne contre le dangereux mélange du judaïsme qui rendait le salut inutile (puisque les œuvres de la loi suflisaient), paraît aux lecteurs superficiels, contredit par Saint Jacques, tandis que cet auteur sacré combattait seulemeut ceux qui dénaturaient la doctrine de Saint Paul, en séparant la foi des œuvres qu’elle doit produire. Il y a un admirable contraste de caracière entre la douceur de Saint Jean, son calme, sa méditation toujours tendre, toujours élevée, où reparaît sous mille
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formes un même sentiment d'amour trop profond, trop céleste, si j'ose le dire, pour ne pas perdre à s’exprimer en langage humain , et la pensée véhémente de Saint Paul, sans cesse emportée par le torrent inégal, mais irrésistible, de celte impétueuse et hardie éloquence qui déborde à longs flots de sa plume. Il serait inutile de multiplier les exemples de cet immense variété de la Bible; les œuvres des hommes inspirés diffèrent comme les feuilles d’un même arbre; il n’y en à pas deux pareilles, quoique toutes soient pleines de la même sève.
Au milieu de ces magnifiques richesses, chaque lecteur est naturellement porté à faire un choix, à préférer tel écrivain sacré, tel livre , tel point de vue, et par conséquent telle face de la vérité qui répond plus que toute autre à ses habitudes intellectuelles et à ses besoins moraux. Ce choix est inévitable , et, jusqu’à une certaine limite, ilest sans inconvénients ; mais cette limite est sans cesse dépassée. Dieu a voulu que toutes les âmes trouvassent dans la parole les secours dont elles ont besoin pour arriver à lui, mais non que chacune fit un choix exclusif, A côté de l’immense avantage de la variété, il y a un écueil, un abus possible, et que nous devons signaler à la prudence des cœurs sincèrement pieux.
Quel que soit le point de vue spécial du moment, l'écrivain sacré n’est pas tombé dans l’exagération ; inspiration le sauvait des égarements de sa propre pensée. L’impulsion céleste qui le dirigeait vers le vrai, prévenait, par l’élan même qu’elle Jui communiquait, les écarts de son esprit, Mais vous qui lisez la Bible et qui n'êtes pas un prophète ou un apôtre ; vous , à qui Dieu n’a Pas promis de vous défendre contre vos propres exagérations, de redresser vos conceptions fausses, et de vous accorder une seconde révélation qui rendrait la première inutile ; si vous partez du point où s’est arrêté l’auteur inspiré. craignez de franchir la borne du vrai et de vous précipiter
dans l'erreur. Songez que la vérité est un milieu difficile à garder , un sentier qui monte entre deux abîmes ; songez que, plus l’homme s’élève sur ce chemin étroit qui mènc à Dieu, plus il doit se défier de lui-même et se souvenir qu’un moment de vertige suffirait pour le jeter au milieu des nuages.
Il faut donc chercher à connaître la vérité sous toutes ses faces , et pour cela il faut lire et méditer souvent, non telle ou telle courte épître, mais le Nouveau-Testament tout entier. Il faut par exemple passer et repasser du dogme développé par saint Paul, à la morale de Jésus, rapportée par saint Mathieu, et dela morale au sentiment, aux émotions du cœur que saint Jean éveille avec la plus touchante profondeur , avec la plus éloquente simplicité. En comparant sans -cesse entre eux les monuments de notre foi, au lieu d’en isoler un seul, en réunissant en faisceau les rayons dela lumière divine , au lieu d’en suivre un seul dans les profondeurs de l’espace, une piété éclairée évite de périlleux écueils où sont tombés des croyants sincères, des penseurs éminents. Cest ainsi que le grand Luther, dominé par l’ascendant du génie de saint Paul, s'était laissé entraîner à exagérer quelques doctrines du grand apôtre, au point de parler avec un mépris que rien ne peut excuser, de l’épître de saint Jacques où cette exagération est condamnée; cet homme si pieux avait été conduit, par un point de vue partiel et incomplet , à s’affranchir avec une coupable audace du respect et de la foi dus à l’Ecriture inspirée, à la Parole de Dieu (1). Il est évident qu’il devait avoir outré, dénaturé quelque partie de l’enseignement de saint Paul, puisqu'il se trouvait en contradiction avec saint Jacques ; il est évident que nous ne pouvons admettre une erreur de foi, une contradiction dogmatique en-
(4)11 l'appelle une véritable épitre de paille, Prœf. in N. T. p. 105. Præf. in: ep. StJac. etSt Jud. Ed. Walsch.
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tre ces deux apôtres; il est certain d’ailleurs, par la comparaison même des textes, que cette opposition n’existe pas.
Voilà à quelles illusions, à quels égarements peut être conduit un esprit logique et pieux lorsqu'il ne voit la vérité que d’un côté. Voilà un déplorable exemple du danger auquel s’expose le fidèle en négligeant toute la Bible pour un seul de ses livres. Un exemple si frappant suffit à prouver la nécessité de cette apparente digression.
IV. Après l'exposition du principe et de sa conséquence la plus immédiate , il peut être utile d'indiquer rapidement comment , à différentes époques, on a faussé le christianisme en supprimant ou en exagérant une des tendances qu’exige l'amour de Dieu prescrit par Jésus. Toutes les fois que la conscience, la raison, la sensibilité ou l'imagination a été seule mise en possession de la foi, ou est restée en dehors du domaine de la piété, la religion a été détournée de son sens véritable , divin, éternel.
Citons d’abord cette prétendue religion de l’honnête homme , encore commune aujourd'hui, mais qui naguère était de l'incrédulité, et n’est plus que de l'indifférence, faiblement colorée de christianisme. Elle accepte du Sauveur sa morale qu’elle préconise hautement, et quelques pages de l'Évangile, trop sublimes et trop touchantes pour qu’un homme de bonne foi puisse ne pas en admirer l’incomparable beauté. De plus, l’honnëte homme croit en Dieu, à l’immortalité de l'âme, et vaguement à des rétributions futures, ou du moins à une réparation probable des injustices de ce monde. Ce qui reste debout , au milieu de ces chétives et tristes ruines d’un majestueux édifice, c’est la religion de la conscience. Que tout cela est peu de chose auprès du commandement de Jésus- Christ: Aimez Dieu de toute votre âme, de tout votre cœur, de toute votre pensée et de toute votre force ! Que ces trois premières formes de l’amour de Dieu sont fécondes, et que de
richesses néglige l’honnête homme, dans-sa froide et sèche croyance! Quelle force trouvera-t-il dans cette religion morte, au milieu des luttes ardentes de Ja vie, des tentations et des grandes douleurs ? Il n’a que sa conscience de pécheur, sa conscience souillée pour source de consolations. L’infortuné ! Ce qu'il veut, c’est la paix du cœur, c’est la possession de sa dignité d'homme, et il repousse les seuls sentiments qui pourraient lui donner ce qu’il cherche. La fin qu’il se propose est bonne, mais il refuse l’unique moyen d’y arriver.
Unie à des croyances plus positives, la religion de la conscience s’est reproduite à toutes les époques sous une autre forme, et avec des caractères constants, chez ceux qu’on appela Montanistes, Donatistes, Puritains, et mille autres. En outrant la morale, toutes ces sectes ont assombri et rapetissé la religion; elles ont proscrit toutes les joies, même les plus pures ; elles ont fait un crime de la culture des arts, des perfectionnements de l’industrie, et même par une folie plus inconcevable encore, des titres sacrés d’époux, de père, d'ami. Pour étendre l'empire de la conscience , on a froissé le cœur dans ce qu’il a de plus sensible ; on a interdit toute marque d’affection, toute effusion de tendresse. Ainsi Pascal, cet homme de génie, pendant sa dernière maladie qui fut longue et exigeait des soins pénibles, recevait ceux de sa sœur dévouée avec une extrême froideur et des rebuts dont elle était toute surprise ; il en donnait pour motif qu’il ne voulait ni aimer les autres , ni en être aimé, parce que la créature ne doit aimer que Dieu (1). Ce grand homme osait appeler cette sombre et dure démence, christianisme ; il oubliait toute la morale du Christ , et tout son caractère , et le second commandement qui est semblable au premier.
C’est ainsi que cette absurde morale qui prétend créer des devoirs , les imposer à la conscience, et exiger plus que Dieu,
(1) Vie de Pascal, par Mme Périer, sa sœur.
DATE aboutit à un renversement du bien et du mal, à des commatdements d'homme, substitués à ceux de Dieu. Ces austérités inutiles déplacent le devoir, et endorment la conscience dans une satisfaction trompeuse. Quiconque veut être saint et juste autrement que le fut Jésus et que Dieu le commande, perd en sainteté réelle tout ce qu’il compte gagner en vertu de son invention. Les exemples en sont partout.
Une disposition d’esprit beaucoup plus fréquente dans notre siècle, et à laquelle nous avons déjà fait allusion, con siste à se contenter d'admirer la religion sans la pratiquer. Chacun à son point de vue reconnaît que le christianisme a sa valeur, mais sans songer à s'appliquer les préceptes , les promesses ct les avertissemens de Jésus-Christ. Souvent c’est seulement l'intelligence qui rend hommage aux effets de la religion ; ainsi les uns ont une foi qu’ils appellent eux-mêmes historique ; ils croient à l’influence civilisatrice que le christianisme a exercé pendant le moyen-âge; leur Credo se borne à. D’autres ont une foi qu’on pourrait appeler politique ; ils pensent que la religion peut être utile encore; ils y voient un excellent moyen de gouvernement, de paix et d’ordre; ils n’y cherchent rien pour eux-mêmes. Souvent aussi on se fait une religion de poète, c’est à dire, tantôt rêveusé et vague, tantôt sentimentale et humanitaire. Chez de pareils croyants, l'imagination seule a saisi quelques lambeaux de religion, souvent peut-être pour s’en parer seulement. Le cœur croit y être pour quelque chose ; la conscience ne veut pas y prendre part.
Ges vains dehors sont cependant un signe de progrès; ils sont nés d’une réaction naturelle, nécessaire, contre cette incrédulité du xvinr° siècle, si lourdement ignorante, que tout l'esprit de Voltaire s’épuisait à en gazer le vide, le manque absolu de philosophie et de profondeur. Après avoir longtemps ri de la Bible , notre peuple a entrevu qu’il s’en moquait avec tant de légèreté parce qu’il ne la connaissait pas.
À la même PE l'éclectisme littéraire est devenu une mode, et les beautés de l'Ecriture Sainte sont moins inconnues et moins défigurées dans le monde. Les esprits sérieux et poétiques, et avec eux ceux qui se donnent pour tels , sont entraînés vers le christianisme; mais la plupart s'arrêtent encore au péristyle de l'édifice ; et, ce qu’il y a de plus afiligeant dans leurs idées, c'est qu’il en est parmi eux, qui se croient religieux.
Ils se trompent; s’il suffisait d'un sarcasme pour entrer dans les rangs de ceux qui se faisaient appeler Les philosophes ; pour être chrétien , il faut plus que de l'admiration, il faut que toute l’âme s'ouvre à la vérité, que la raison s’en empare, que l'imagination s’en enthousiasme , que le cœur s’en émeuve, que la conscience s’en inquiète. Cette religion qu'on proclame si belle, si utile, ne se donne pas seulement pour une théorie du beau , ou un système de civilisation. Elle prétend être la vérité éternelle, la loi souveraine de notre vie, le chemin du ciel. Si elle dit vrai, notre devoir le plus pressant est de vérifier ses titres, de reconnaître son origine , ses droits, et de nous donner à elle tout entiers. Mais se réclamer d'elle, sans la prendre au sérieux, la vanter et ne pas lui obéir , c’est trahir la légèreté la plus déplorable.
Voilà ce qu’est aujourd’hui la religion de l'admiration. Eile a été toute différente, aussi fervente qu’elle est tiède, aussi pleine d'émotion qu’elle est aride. Il a existé un christianisme bâtard, tout composé de creuses rêveries et d’une fausse et dangereuse sensibilité. C'est ce système extatique et contemplateur qui, en habituant l'homme à la vie mystique, le rend absolument impropre à la vie réelle, au dévoûment chrétien , à l’activité de l'intelligence et de la volonté si énergiquement excitées par la loi de Jésus; ses prosélytes n’apprennent qu à vivre avec les nuages. Ge système a donné son dernier mot dans le quiétisme, en niant la nécessité d’agir, de lutter contre le mal, de diriger la volonté, quand le cœur