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est enflammé d’amour pour Dieu, et en déclarant que les péchés de l’âme qui aime Dieu n’en sont plus. Ainsi, l'amour de l’être très-saint a été dépouillé de toutes ses conséquences pratiques; et l’on a profané, par le scandale d’un langage sensuel , le sentiment le plus élevé, le plus pur dont l’homme soit capable.
Nous venons de parcourir, dans un rapide apercu, les aberrations du sentiment religieux dominé trop exclusivement par la conscience, ou par l’imagination et le sentiment. Nous n’avons pu encore qu’indiquer vaguement en passant, au sujet de l’admiration des historiens et des hommes d'état, l'insuffisance de la raison. Il nous reste à montrer comment à son tour elle dénature la religion (1). IL semble, au premier abord, qu’à condition d’accepter l’autorité divine de la révélation, l'intelligence, moins facile à entraîner ou à fausser que les autres facultés de l’âme, plus froide et plus désintéressée, suffit pour comprendre l’Ecriture, pour l’interpréter, pour déduire logiquement de ces leçons une série complète de principes vrais. C’est là une illusion. Les plus puissants logiciens n’ont pu encore forger une chaîne dont tous les anneaux se suivent, solidement rivés ensemble. Aucune intelligence ne le pourra ; d’autres forces de l’âme ont droit à leur part du travail, et doivent enlacer leurs chaînons à ceux que la raison fournit, pour former ce lien si mystérieux et si fort qui unit la terre au ciel. Poussez à bout par le raisonnement les conséquences d’une doctrine religieuse quelle qu’elle soit, sans contrôler par le sens moral et par l’élé- ‘ment affectueux de l’âme , les résultats de votre travail, vous
(1) Ce n’est pas du rationalisme que je veux parler. Ce système qui se plait à tout dénigrer, à tout humaniser, et qui procède par voie de démentis donnés à la parole de Dieu, a fait son temps en Allemagne , et aucune des écoles trèsdiverses qui ont porté ce nom, ne s’est répandue en France. Je crois donc inutile de combattre une doctrine qui n’a dans notre patrie ni partisans, ni chance d'en acquérir.
ee ar atriverez nécessairement à d'énormes erreurs. Sans l'imagination et le cœur, la religion s'amoindrit, se dessèche ; elle - ressemble à un traité de mathématiques appliquées. Sans la conscience, elle ést moins encore ; elle devient une métaphysique, c’est-à-dire , une science utile à bien peu d’hommes, utile seulement dans une sphère où quelques âmes s'élèvent par moments et qui a peu de rapports avec le monde où elles vivent. Isolée, la raison ne peut saisir , sans les altérer jusqu’au fond, ni les vérités, ni les préceptes du christianisme,
Les préceptes, avons-nous dit; en effet, le xvn° siècle a vu la raison, ou, si lon veut , le raisonnement, anéantir la morale. Quand on a prétendu, par la plus détestable des profanations, trouver dans l'Evangile l'apologie du régicide, du meurtre, du vol, du parjure et des plus hideuses infamies , la méthode dont on s’est servi consistait simplement à étouffer la voix du cœur et surtout à détrôner la conscience pour mettre la dialectique à leur placc. À chacun des commandements de Dieu tonnant sur le Sinaï, on répondait avec une impie audace : Distinguons. Tout le secret pour changer en boue la pure loi de Dieu était dans ce seul mot, dans ce tranquille et froid blasphême.
Voilà pour la morale. Quant au dogme, ce serait un livre bien rempli d'intérêt, mais bien long , que celui où l’on énumérerait toutes les superfétations dont l'esprit de système ; l'esprit d'innovation et l'esprit de parti ont surchargé la divine simplicité du christianisme. Il serait peut-être impossible de compter les mutilations, lés changements et surtout les additions de tout genre que la raison de homme a fait subir à la révélation de Dieu. Entre tant d'exemples , j’en citerai un seul ; il est terrible : c’est celui d’une âme d'élite qui, ayant pris la conscience pour point de départ, et la raison seule pour guide , est arrivée à un si affreux oubli de toute sensibilité et surtout à un si entier bouleversement de la morale, que le
dogme qu’elle a proclamé semble sorti de l'enfer.
Saint Augustin, l’illustre évêque d’Hippone, le Père de l'Eglise , avait admis ce principe vrai, que tout être humain apporte en naissant des germes de passions coupables, et cet autre principe également vrai, qu'il n’y a aucun autre nom que celui de Jésus. par lequel les hommes doivent être sauvés (Act. 4, 12). En suivant jusqu’au bout les conséquences que sa raison déduisait de ces deux vérités, sans écouter ni son cœur, ni sa conscience , qui devaient l’avertir qu'il s’égarait, il est arrivé à cette effroyable idée , que Dicu réserve l’enfer, sans espérance et sans remède... à qui? Aux paiens qui vivent sans connaître Jésus, à ceux qui ont vécu avant sa venue, et aux enfants morts sans baptême. Comment sa conscience ne s'est-elle pas soulevée contre cette épouvantable injustice qu’il osait prêter à Dieu? Peut-on regarder un enfant endormi dans son berceau, touchante image de paix et de pureté, et ne pas senlir que touten nous proteste contre cette impitoyable et inique doctrine? Ce qui explique peut-être chez Augustin un sentiment si contraire à la nature, c’est que la vue de son fils Adéodat ne pouvait lui donner une joie sans mélange, et le ramenait sans cesse aux souvenirs de sa jeunesse , dont il était si cruellement tourmentt; ce fils était pour cette âme si ardente une vivante accusation et un sujet continue] de repentir, Sa conscience, souilléc de tant de péchés, troublée par la violence de ses remords, égarait sa raison , faisait taire son cœur et n’osait protester contre ses croyances. Peut-être est-il permis de croire que, s’il n’avait connu que les saintes joies de la famille, il n’aurait pu garder une opinion qui froisse la nature avec tant de dureté.
Cet affreux exemple peut servir à confirmer cette haute vérité, que le bien estle plus sûr chemin du vrai; que le péché pousse à l'erreur, et que la repentance ne préserve pas toujours l'esprit de l'homme de l’égarement qu'ont laissé en lui les fautes mêmes qu’il déplore.
Get exemple prouve aussi qu'exagérée aux dépens fs au-
tres facultés, l'autorité de la raison est un guide trompeur ; il le prouve d'autant plus, qu’assurément on ne peut soupconnersaint Augustin d’avoir voulu subordonner la vérité à sa logique.
Îl est vrai que chez lui c'était le remords qui Ôtait à l’intelligence son équilibre et son impartialité. Mais l’imperfection native de notre entendement consiste précisément à s’asservir aux passions et à ne pas rester libre. Si la raison pouvait rester puré de tout mélange, elle irait d’un pas ferme et sûr jusqu'aux limites qu'elle ne peut franchir , et, là, s’arrêterait sans hésiter. Mais elle n’est pas indépendante; elle n’est pas un être distinct , elle n’est qu’un des éléments d’un être complexe ; elle ne peut s’isoler, et, quand elle le tente, quand elle cesse de s'appuyer sur les autres facultés qui lui ont été données pour soutien, et, s'il est possible d'employer ce terme, pour contrepoids , elle se perd.
Nous avons fait sntrevoir les abus de la raison isolée chez Augustin et dans Ja casuistique du probabilisme, ceux de l'imagination ét de la sensibilité dans la religion littéraire d’aujourd’hui et dans le mysticisme contemplatif d'autrefois, ceux de la conscience dans tout rigorisme excessif et dans la religion de l’honnète homme. Ges exemples nous semblent assez complets et assez frappants pour bien montrer que jamais on n’a réussi à fonder une foi solide et pure sur un seul côté de l'âme.
Mettre à l’œuvre toutes ses facultés , comparer leur découvertes , équilibrer leurs résultats, centraliser leurs tendances, c’est donc, d’après l'expérience aussi bien qu’en théorie, la seule marche sûre (1). L'histoire de l'Eglise, comme la réms orge soi. e
(4) J'oserai dire, pour donner à cette pensée toute l'étendue qu'elle doit avoir, qu’une saine méthode psychologique, non bornée à l'analyse, mais renfermant une synthèse complète, est le plus sur moyen de donner soit à la phi- Josophie, soit à la dogmatique; soit même à une piété éclairée, leur vraie forme et leur entière valeur.
Res
flexion , confirme le commandement de Jésus-Christ et la nécessité d'aimer Dieu avec l’âme toute entière. Ces deux voix s'accordent à proclamer le plus grand commandement imposé par le Sauveur à l’activité de l’âme.
V. Des hauteurs de l’abstraction, portons cette vérité au milieu des luttes et des recherches de l'esprit religieux. Ses. conséquences sont immenses,
Parmi nous, protestans, qui avons arboré le drapeau da libre examen, une certaine diversité dans les opinions est plus qu’un fait, elle est un droit; tout le monde le reconnaît. Ce droit ne peut être illimité, personne ne le nie; mais aucune contrainte n’est possible contre ceux qui en abusent ; il n'existe aucune force qui puisse contraindre les troupeaux à rester au bercail, à garder la foi. Il est impossible de nier que le temps des moyens coërcilifs est passé. La force d’un principe ou d’un sentiment commun est donc la seule qui puisse servir de contrepoids au droit de l'examen ct en prévenir les excès; ce principe, ce sentiment existent : nous les avons trouvés à la base du christianisme, à la base de sa morale, à la base de la méthode qu'il indique pour trouver la vérité. Ce sentiment, c’est l'amour de Dieu, qui est le fonds de Ja religion; ce principe , c’est le devoir de réunir pour les faire converger vers ce centre toutes les tendances qui sont les diverses formes de la piété. Aimez Dieu, aimez-le de toutes les forces de votre âme; tout progrès est Ià.
Que cette vérité de sentiment ct cette largeur de pensée se répande ; que les âmes comprennent l'impossibilité d’arriver au vrai par l'essor d’une seule faculté, la nécessité de s’éclairer des lumières d'autrui, ct de concentrer les rayons du soleil de justice; que le désir de rattacher toute idée spéeiale à l’ensemble , au lieu du désir de la substituer à tout, règne sur les esprits; évidemment les différences de dogme diminueront ; les écarts de la foi seront plus rares et moins grands.
LelMe
L'unité du sentiment ct la généralité des vues rapprocheront les opinions. Chacun voit différemment l'immense édifice, s’il reste immobile dans un de ses recoins ; tous le verront de même , s'ils en font le tour.
L'unité des cœurs n’y gagnera pas moins que celle des croyances. L'amour de Dieu , humble et véritable, est la plus puissante source de paix ; et plus la nécessité de prendre la vérité sous toutes les faces sera sentie , plus on verra diminuer les exemples si communs dans Je monde théologique, d’une sévérité excessive, souvent injuste, à l'égard des doctrines qu’on repousse , et de ceux qui les admettent. Combien d'hommes , dans toutes les parties du grand troupeau de Christ , seront moins éloignés de s'entendre, dès que chacun, au lieu de ne voir que les conséquences de son point de vue particulier, essayera de comprendre les principes qui diffèrent du sien, y cherchera ce qu'ils peuvent contenir de vérité, et s’en servira pour élargir ou élever plus haut l’édifice de sa foi ! Au lieu d’être sans cesse occupé à rechercher les croyances qui s’éloignent des siennes pour les censurer, le fidèle désirera humblement et ardemment compléter sa foi, en empruntant à ses frères des élémens qui lui manquent, et en les appropriant à sa nature individuelle.
Si le plus grand des commandements était la règle de notre piété, il en résulterait nécessairement que nous posséderions l'unité des dogmes en évitant l’exagération des opinions individuelles , et l'unité des cœurs par l'amour de Dieu ; nous serions trop humbles pour chercher du dehors plutôt le mal pour le condamner que le bien pour l’adopter; nul ne pourrait songer à briser l'unité, chacun travaillerait sans cesse à la rendre plus étroite.
Tous les schismes, toutes les querelles théologiques , toutes les guerres de religion, tous les maux qu'a enfantés l'esprit de secle sont provenus de ce qu’un homme ardent s'empare d’unc idée spéciale, d’un aperçu partiel , l'isole de l’ensem-
ble des vérités, proclame que c’est là l’essentiel, la vérité: primordiale , et en fait àses adeptes un signe de ralliement pour attaquer tous ceux dont le point de vue diffère. Une dis position contraire peut seule, en se répandant, élablir l’union dans le monde chrétien. Avec l'assistance divine, cet immense progrès se réalisera. L’amour de Dieu sera la base decet accord; la rencontre des diverses tendances sur le terrain de l'Évangile en sera le moyen, la vérité mieux comprise et la charité mieux pratiquée en seront les premiers effets.
ArTnanase COQUEREL.