Le poème de la jeunesse
Comme Vénus est belle au fond de l'horizon ! Quelle tendresse immense emplit ma solitude? Est-ce l'aube déjà qui blanchit les maisons Et met un doux ravon sur mes livres d'étude?
L'arbre qui tremble est beau comme un geste d'espoir,
Et ma lampe fidèle est un divin sourire.
Un voyageur qui chante est dans le chemin noir :
Je suis las de rêver et je suis las d'écrire.
Faudra- 1- il, comme hier, marcher dans la foret ? Faudra-t-il composer des poèmes encore?
J'ai cru que dans le ciel un ange passerait... Cette aurore est pareille à toutes les aurores.
LAMOllî
Ma robe a ce matin eflleuré les fontaines Et des fleurs de l'étang ma tête s'est coiffée ; L'haleine des parfums passe dans mon haleine Et j'ai des veux de vierge et des langueurs de fée.
Dans l'allée des tilleuls j'ai trouvé près d'un banc, Comme un rayon perdu parmi les feuilles mortes, Un bouquet d'églantiers laissé par des amants Et que la nuit n'a pu faner, je te l'apporte.
LE POÈTE
Ton regard est lointain comme un portrait d'amante; Je crois te reconnaître et j'hésite, tremblant Comme après un voyage on revoit une absente Que l'on trouve changée et plus belle pourtant.
Es-tu la bien-aimée que mes yeux ont cru voir Dans les vierges portant une cruche d'argile Qui s'en allaient à la fontaine vers le soir Et qui passaient tandis que je lisais Virgile?
As-tu nom Béatrix, Marguerite, Ophélie ? Es-tu l'ange d'amour ou l'ange de la mort Et viens-tu m'enlever à ces mélancolies Comme un souffle de vent soulève un rayon d'or?
l'amoui:
J'ai marché cette nuit dans les feux de la lune. Dans les joncs des ruisseaux et dans les lys des champs J'ai pris de la lumière avec mes tresses brunes Et j'ai pris des parfums avec mon voile blanc.
Les herbes deux à deux et les roses par couples Mêlaient dans l'ombre bleue leurs robes de couleurs, Les arbres faisaient un berceau de leurs bras souples Pour cacher les baisers et les amours des fleurs.
Des formes s'étreignaient le long de la colline
Et l'amante, les yeux perdus au firmament,
Avec un abandon d'une grâce divine,
Penchait languissamment son front vers son amant.
Que fais-tu là, rêveur, incliné sur tes livres? Je t'apporte des pleurs, des rires, des chansons, Des baisers, des serments, afin que tu t'enivres Comme d'un vin qui coule aux mains d'un échansom
Des chants mystérieux s'élèvent des bosquets
Et des formes tournoient sur les puits taciturnes;
Un cœur pur dans l'aurore est comme un grand bouquet
Qu'une femme en rêvant dispose dans une urne.
LE POÈTE
Je l entends, je te vois et cependant je doute ; Si tu n'étais qu'un peu d'aurore en ma maison ? On prend pour un passant une ombre sur la route ; On croit voir une femme et ce n'est qu'un rayon...
J1ai peur de te voir fuir comme fuit un oiseau;
Voilà tant de saisons que tes beaux yeux m'éclairent !
Tu fus le bercement joyeux de mon berceau,
Les bruits de mon jardin et le cœur de ma mère,
Tu régnais sur l'autel quand je croyais en Dieu; Tu frémissais dans l'eau des bénitiers de pierre, Ton àme s'exhalait ainsi qu'un souffle bleu Dans le chant de la cloche et le vent des prières.
Si tu savais ! Le soir, lorsque j'avais quinze ans, Je disposais pour toi des fleurs sur ma fenêtre, Dans l'espoir que ta forme blanche en les voyant Toucherait mon carreau de son aile, peut-être.
Et plus tard, en lisant à l'ombre des collines Les histoires rêvées par des poètes morts, Je te voyais passer avec leurs héroïnes, Tu brillais de leur grâce et vivais de leur sort.
Ta pensée animait les choses de ma vie, Le chant qui sort en mai des églises ouvertes, Les soirs pleins de regrets et la mélancolie D'un clavecin qui meurt dans une rue déserte.
Mais jamais tu n'avais même pressé ma main, Je ne t'avais pas vue passer sous les charmilles Quand le charme est mêlé de l'ombre et des jasmins. Dans les groupes épars des tendres jeunes filles.
Et j'allumais ma lampe à l'heure des baisers, Je reprenais ma rêverie silencieuse, A l'heure où l'on entend dans les bruits apaisés Glisser en frissonnant des robes d'amoureuse.
Mais te voilà, debout dans l'aube blanchissante ! Je croyais à la fin que tu ne viendrais plus. Le vent a fait parler ma porte gémissante, Ma chambre s'est emplie de rêves inconnus.
Que tes cheveux sont lumineux ! comme tu luis ! De quel rayonnement rayonnent toutes choses ? Je veux prendre ma lampe et je rencontre un lys, Je veux fermer ce livre et je touche des roses...
l'amour
Regarde ! Les vapeurs de la nuit se soulèvent Et font pleuvoir ainsi que d'une urne enchantée Un grand flot débordant de clartés et de rêves ; Des tourbillons de fleurs emplissent les vallées.
La fontaine en riant vient d'entr'ouvrir les yeux Auprès du rocher noir dont le bras la caresse Et tord avec langueur sur son corps lumineux Voluptueusement sa robe de déesse.
Le berger en chantant marche dans le sentier Et regarde à ses pieds se dissiper la brume Comme le souvenir d'une injure passée S'efface le matin d'un cœur sans amertume.
Il dit: « Je vous salue, ô terre, ô bois, ô vent! Que ma chanson d'amour vole à ma bien-aimée Qui remue en riant dans le soleil levant Au fond des bleus lavoirs les linges étoiles. »
Là-bas deux bohémiens s'aiment sur un tombeau;
Le vent fait soupirer leur guitare chantante,
Et leur amour dans l'aube est si fort et si beau
Que des cendres des morts sortent des fleurs vivantes.
Entends l'amour chanter avec toutes ses voix, Il s'élève en tremblant des vapeurs de la terre, Il parle avec l'oiseau, palpite dans le bois, Tourne avec la fumée, brille dans la rivière.
\ ions ! descends en courant les pentes des collines, Laisse au vent du printemps s'agiter tes cheveux, Laisse-toi posséder par les choses divines Qui montent des sillons et descendent des cieux.
LE POÈTE ET L* AMOUR ii
Plonge-toi tout entier dans l'amour d'une femme Comme plonge un marin dans les flots de la mer ; S'il domine du front l'écume de la lame Qu'importe que le sel soit à sa bouche amer!
Quand tu reposeras près d'un sein bien-aimé
Et sous un front penchant comme une fleur qu'on cueille,
Lorsque tu goûteras le silence embaumé,
Les tendres souvenirs que la mémoire effeuille
Et les ambitions douces et confondues
De partir avec des musiciens en voyage
De voguer sans rameurs sur un golfe inconnu,
De s'étreindre en chantant sur le sable des plages.
Quand le feu d'une bague ou le frisson d'un voile, Ou la lueur des eaux feront couler vos pleurs Et qu'en cherchant le nom et le sens des étoiles Un rayon de Vénus descendra dans vos cœurs,
Alors tu comprendras le secret de l'aurore, Le soir et ses splendeurs, l'ombre et sa majesté, La loi qui fait s'aimer et s*étreindre les hommes, La vertu, le plaisir, les larmes, ia bonté.
LE POETE
Comme un grand rosier clair tu fleuris dans ma chambre ; Ta robe, en palpitant, blanchit d'un seul rayon Les meubles, les portraits, mon cœur. Partons ensemble. Mais marchons doucement le long de la maison.
Que le bruit de mes pas n'éveille pas ma mère; Au tournant du chemin, peut-être en la voyant Me sourire de loin, penchée à la fenêtre, Je m'en retournerais baiser ses cheveux blancs.
Adieu, lampe du soir, cahiers, livres d'étude, Espoir naissant avec une étoile qui luit, Berceau de ma pensée et de ma solitude, Premiers rêves montant dans les flots de la nuit!
O vous, toute ma joie, ô vous, toutes mes larmes, Ivresse de mon cœur, fraîcheur de mes chansons, Voilà que ce matin je renonce à vos charmes, Parce que le soleil a rougi l'horizon.
Il faut bien que les bois et que les vents soupirent, Qu'aux rayons du printemps les bosquets soient lleuris Et que le voyageur siège dans le navire Et que le berger chante et que la vierge rie
Et que moi, qui toujours rêvai d'être un poète, Au milieu des humains j'aille avec une fleur Connaître leurs amours, leur misère et leurs fêtes Et composer des vers écrits avec mon cœur...
Salut, astre charmant, lumière de la nuit ! Tes feux ont la couleur des rêveries de femme. Sous ton rayonnement j'ai traîné mes ennuis. Tu brilles sur mes deuils et tu connais mon ârne.
Quand je m'en vais par les chemins silencieux. J'aime à te voir flotter sur les bois solitaires Pour les reflets légers qui dorent mes cheveux Et le songe incertain dont tu peuples la terre.
C'est toi qui fais mourir la rose des sillons Et pleurer les danseurs dans les rustiques fêtes. Tes chagrins d'astre errant descendent en rayons Et deviennent des pleurs dans le sein des poètes.
Tu fais monter des voix de l'ombre des vieux puits
En y venant baigner ta lumière en voyage;
Tu tisses les cheveux des fées et tu conduis
Les grands silences fous hantant les bois sauvages,
Le plus frêle calice est par toi pénétré; Tu sais envelopper les montagnes immenses Et le pâtre endormi dans les ajoncs dorés Boit avec ses lueurs le vin de la démence.
Tu troubles le sommeil de la vierge amoureuse El quand elle te voit à ses carreaux trembler, Elle s'en va dans la maison silencieuse, Contenant de ses mains l'ardeur d'un cœur troublé.
Qu'as-tu"? lui dit sa sœur qui près de l'àtre veille. Elle prend un portrait le met sous son coussin, L'approche de sa gorge et de ses joues vermeilles Pour qu'un rêve pervers fasse battre ses seins.
Par toi, les laboureurs quand les angélus sonnent Ont vu sur le chemin, dans les champs étoiles, Une femme aux yeux bleus, belle comme l'automne, Portant une faucille et marchant dans les blés.
Une fillette errant le long d'un bois, très tard,
Qui venait de l'étang couper des clématites,
Mourut, ses blanches mains jointes dans le brouillard,
Parce que tu brillais et qu'elle était petite.
Tu planes sur les toits des demeures fermées, Caressant d'un rayon leurs cheminées muettes, Les anges de leur feu montant dans la fumée Et leur destin qui tourne avec les girouettes.
Ta clarté glisse au fond des blancs orphelinats Parmi les chapelets et les robes montantes ; Tu sèmes le désir dans le cœur délicat Des vierges sans péchés et toujours repentantes.
Le poète aux yeux purs rêvant dans sa mansarde Et faisant des chansons pour louer sa maîtresse, A l'heure où ta clarté sur ses livres s'attarde, Dit, se sentant soudain sans gloire et sans tendresse
« Je n'aime plus le feu des lampes pâlissantes, Je ne mets pas mon cœur dans les vers que j'écris. Ma vertu m'abandonne et mes amis me mentent, La femme que j'aimais ne m'a jamais compris... »
Quand tu parais dans l'hôpital aux blanches salles, Des anges sur les lits déploient leurs cheveux d'or; De grands spectres rêveurs marchent en robe pâle Et les yeux des fiévreux sont beaux comme la mort.
Les enfants malheureux delà terre t'implorent, 0 déesse des fous et des infortunés !
Tu fais couler le sans: du cœur des mandragores Et fais jaillir des fleurs du sang des suicidés...
Complice des rochers tu perds dans des naufrages Les hommes qui s'en vont en barque sur la mer : Avec toi l'épouvante et le malheur voyagent Et tu ris dans la pluie et dans le vent amer.
— Pourtant je t'aime, ô lune ! astre ami des rêveurs !
J'ai dormi sous ta flamme en ma cape fermée,
Car je chéris les ponts déserts, un feu qui meurt
Et le bouquet qui tremble aux doigts des bien-aimées.
Car je suis un poète enivré dans tes fêtes ; J'ai cueilli tes secrets dans les urnes des lys; De tes enchantements ma fantaisie est faite ; C'est ton âme qui passe en les chants que j'écris.
Aussi dans mon pays, les femmes rient de voir Que je rêve au ruisseau lorsque ta robe y trempe Et les voisins assis par groupes dans le soir Causent sous les tilleuls en se montrant ma lampe.
Tu souris à ma mère au soir de ma naissance Et ses doigts languissants nvélevèrent vers toi ; Or, on était au temps des masques et des danses Et le printemps léger errait au bord des bois.
Et depuis j'ai chanté l'amour et la nature En composant des vers sentimentaux et doux; Mais parmi les humains je ne suis pas illustre: Tu gardes tes enfants dans tes rayons jaloux.
Jamais l'amant assis sous un vieux marronnier N'a dit pour la bercer mes vers à sa maîtresse; Mon nom cité, le soir, n'a jamais fait briller Dans les yeux dune femme une vague tendresse.
Mais tu m'as enseigné la douceur de l'adieu Qu'à des amis très chers on fait devant la porte, Lorsque les bois sont pleins de pas mystérieux Lorsque sur le perron danse une feuille morte.
C'est toi qui m'as appris la beauté de la mer,
La tristesse d'un champ où luit une faucille.
Le charme d'un vieux banc au fond d'un parc désert
Et la mélancolie des yeux de jeune fille...
— O déesse des pleurs, du rêve et des voyages, Tu m'as gardé d'être joyeux dans cette vie. D'adorer le plaisir, d'être cupide et sage. D'aimer le luxe, l'or, les honneurs, les orgies,
Tu m'as fait compagnon des humbles et des fous, De ceux qui vont chantant quand les nuits sont sereines Dont les cheveux sont longs et dont le cœur est doux. Tu m'as conduit, rêveur, parmi la foule humaine...
Car les airs languissants d'une fleur qui se fane,
Sous les vignes dorées l'aspect de ma maison,
Le vin, les causeries, les yeux des courtisanes
Sont moins chers à mon cœur qu'un seul de tes rayons.
J'habite dans la ville où rient les jeunes filles ; Sur le chemin des marronniers je vais les voir, Portant des éventails, des Heurs ou des faucilles, Dans leurs robes d'été roulant les flots du soir.
Je cherche dans leurs yeux ce qui ressemble aux vôtres;
Chaque fichu qui flotte agite un souvenir
Et, tel Werlhër errant en pensant à Charlotte,
Je commence mon rêve et ne peux le finir.
Tout à l'heure, du seuil doré de ma demeure, Je vous verrai près du vieux puits, dans le jardin, A l'ombre du figuier que les vents chauds effleurent, Les veux levés au ciel, un livre dans la main...
— O vous qui me nommez à peine votre ami, Comment avez-vous pu me devenir si chère? Vous dont le sein en me quittant n'a pas frémi. Pourquoi m'avez-vous pris un peu de ma lumière?
Ah ! que n'êtes-vous là, près de moi, sur ce banc ! Votre robe luirait sous les arbres antiques Et nous irions ensemble ainsi que des enfants Goûter l'amer parfum des champs mélancoliques..,
Je sais qu'une fillette est morte à la maison D'où l'on voit le soleil décliner sur les plaines Et ses parents en ont une si grande peine Que les pleurs sur leurs joues ont tracé des sillons.
EXHORTATION A l'aMOUB 20
Nous passerions et vous diriez : « Les pauvres gensi Comme ils ont dû souffrir et comme je les aime! » Et le fond de nos cœurs ne serait plus le même, Car la pitié grandit le rêve des amants.
Ma mère est au chevet qui veille l'enfant morte ; A travers les carreaux je vous la montrerais: Une petite sœur pleurerait sur la porte Et deux colombes s'aimeraient sur un cyprès.
Et puis nous descendrions le chemin qui décline Pour voir au fond du ciel l'étoile du berger Traîner son reflet bleu de colline en colline Et nous baigner bienveillamment de sa clarté.
C'est l'heure de l'amour et delà rêverie;
Le saule est frémissant comme une vierge seule.
D'invisibles agneaux bêlent aux bergeries,
Des anges beaux et nus dorment dans l'or des meules.
Votre sourire amer flotterait-il encor Au-dessus des prairies, des bois et des campagnes, Resteriez-vous toujours, sans espoir ni remords, Du jeune homme rêveur l'insensible compagne?
Oh! dites? n'est-ce pas que vous prendriez ma main, Que l'odeur de l'automne enivrerait votre âme, Que les rayons épars sur les coteaux lointains Joindraient le cœur du monde à votre cœur de femme ?
Je poserais mon front sur votre sein charmant Et notre forme unie deviendrait belle et vague, Et je ne verrais plus sur mon manteau d'amant Briller cruellement les flammes de vos bagues.
Et peut-être qu'alors vous laisseriez tomber Dans la vallée en fleurs et l'ombre solennelle, De vos yeux jusqu'ici glacés, ma bien-aimée, De vos beaux yeux mortels, une larme éternelle.
— Ah ! pleurer ! Si le monde est touchant et sublime C'est que les amoureux pleurent en s'étreignant. Soyez Télue des pleurs et la sainte victime Qui porte à son épaule un châle teint de sang.
Car le rêve et l'amour ne sont pas des mensonges î J'adore le parfum des bouquets délaissés; La clarté de la lune a la beauté des songes Et dore de ravons le front des insensés.
Heureux les fous ! Dans les cytises ils cheminent; Le peuple vertueux les nomme infortunés ; Ils cachent un laurier sous leur blanche poitrine, Ils mourront de désir après s'être donnés !
Ils marchent dans les parcs aimés parles oiseaux, Ils tombent dans les puits comme les astrologues. Ils croient tenir un sceptre en tenant un roseau, Eux, les rois puérils du songe et de l'églogue !
Le monde pour leurs yeux est plein d'enchantements Titania la fée est leur blanche marraine ; Dans le palais s'endort la belle au bois dormant... Les trois cavaliers blancs sont passés dans la plaine...
Soyons, ma bien-aimée, les amants au cœur pur Qui sous leurs seins unis portent leur propre gloire. Les signes de l'amour brilleront dans l'azur ; Qu'importera la vie si nous avons su croire !
— Je sais comment un soir a dansé Ophélie.
« Au couvent ! au couvent ! » dit Hamlet sur la porte !
L'enfant avec les fleurs sur les flots est partie...
Il dira : « Je t'aimais! » quand elle sera morte.
J'ai vu le triste Faust étreindre Marguerite
Sans pouvoir de ce cœur combler son cœur désert,
J'ai vu Graziella sourire à Lamartine
Et leurs pleurs à tous deux sont tombés dans la mer.
Je connais le baiser de Paul à Virginie Et la folle Manon si tendre et si cruelle, Et j'ai vu Musset ivre aux clartés des orgies Levant sa coupe pleine à l'amante infidèle.
Je vous salue, ô fous qui font rêver les sages Et dont la fantaisie conduit les éléments, Car une larme a plus de poids qu'une montagne Et le désir d'amour est plus fort que le vent...
Ainsi, ce soir, assis au pied de la colline, Devant les bois fleuris et le soleil couchant, A l'ombre du tilleul dont les branches s'inclinent, Je pensais à vos yeux et j'écrivais ce chant,
Non pour que vous m'aimiez, ô la plus chère amie, Car un voile s'étend sur nos rêves humains Et pour trouver le bon chemin de notre vie Nous ne savons jamais qui nous prendra la main ;
Mais pour que sous les plis d'une robe orgueilleuse, Quand, le soir, blanc vêtue, vous passez dans les fleurs, Frémisse vaguement l'âme des amoureuses Et que des bois profonds vous vous sentiez la sœur ;
Pour que les nobles lacs vous versent ces tendresses Dont, sur le sable amer, vient s'enivrer l'amant, Quand il voit dans les flots sourire sa maîtresse Et l'eau triste briller entre ses doigts charmants ;
Pour qu'un soirvous pleuriez dans le parfum des brises,
Des jardins et des bois découvrant le secret,
Comme dans un logis une vierge surprise
Qui trouve une fleur bleue au fond d'un vieux coffret;
Pour qu'auprès du bassin plein du rêve des cygnes, En me voyant passer sur le chemin désert, Vous laissiez votre livre et me fassiez des signes, Moi qui vous chéris plus que le vent ou la mer ;
Et, pareille aux rêveurs qui s'en vont écouter Ces rumeurs qui, le soir, montent des puits antiques, Puis lèvent des yeux fous et des seins exaltés Vers l'éclat véhément des lunes prophétiques,
Vous couriez dans les champs balsamiques et noirs, En jetant vers le ciel vos bouquets et vos voiles, Pour sentir dans la nuit, sur votre chair, pleuvoir Ces longs baisers de feu qui glissent des étoiles.