HELENE
Mon regard est plus pur que le vent qui soupire, Que le lin, que les lys et que les cheveux blancs ; Je suis celle dont nul n'a compris le sourire, Hélène, la divine, aux longs vêtements blancs.
Quand je marche en rêvant, la lumière du soir Pare de tons nacrés ma chair de jeune fille ; Je trouble les guerriers assis sur les remparts. La robe d'Aphrodite avec ma robe brille.
Je n'ai jamais pensé, je n'ai jamais aimé; Je ne sais rien; je suis ignorante et craintive; Mais un Dieu puissant vit dans mon sein parfumé, Dans mes lèvres de sang et mes grâces naïves.
C'est un ravissement à nul autre pareil, Une splendeur pour les mortels plus admirable Que les yeux de Vénus ou le char du Soleil Ou le rayonnement des vagues innombrables.
Ces voyageurs qui vont et tirent des augures Et portent un bâton et des robes funèbres, R.ien que pour m'avoir vue peigner ma chevelure Dans des pays lointains rendent mon nom célèbre.
Si ma main par hasard vient à toucher la sienne Ou si je le regarde avec simplicité, Avant que j'aie rien dit et sans que je comprenne Je transforme en enfant le plus vaillant guerrier.
Si je lève le doigt il posera ses armes Et parlera d'amour avec des mots très doux ; Si je souris un peu il répandra des larmes Et s'agenouillera pour baiser mes genoux.
Je n'ai pas de tendresse et je n'ai pas de cœur Et pour mille désirs je n'ai qu'un même rêve : Je suis le prix du sang, le butin du vainqueur. Celle pour qui l'on rompt les casques et les glaives.
J'ai levé comme un vent les peuples et les chefs, J'ai fait venir ici les héros de la Grèce, J'ai fait luire la pique et fait pencher les nefs, Tellement on chérit le Ivs dans sa faiblesse.
Pour ma frêle beauté, mes poses ingénues, Les armées ont roulé comme un nuage sombre, D'innombrables soldats qui ne m'ont pas connue Sont entrés tous armés dans le séjour des ombres,
J'ai déchaîné le sang, la mort et les combats, Et pour les cavaliers perdus dans la bataille, Dans 1 eblouissement du fer, je suis là-bas L'étoile qui sourit sur les hautes murailles.
Et ceux qui voient le noir Hadès s'ouvrir pour eux, Lorsque leur vie s'enfuit des blessures vermeilles, Crient vers moi dans le soir : Salut, présent des Dieux 1 Fille de Jupiter ! merveille des merveilles !
Tandis qu'autour de moi les vivants éblouis Par l'harmonie qui sort de toute ma personne Se disent : Qu'à jamais nos cœurs soient réjouis De vivre et de mourir pour celle qui rayonne !
Mais sous le voile insigne abritant ma beauté, Au milieu des rumeurs moi je passe en silence, Car je suis tour à tour le glaive et le laurier Et la vie et la mort avec indifférence.