VIE ET SENTIMENTS DE L0CRËCE
\ les états de l’âme qu’il décrit, et, dans ce domaine 3e la conjecture, on risque de provoquer bien des objections; cependant, quand, de nos jours, nous lisons les conseils éloquents d’un moraliste chrétien qui, revenu des erreurs du monde, dépeint, avec une science passionnée, les tourments d’une raison en proie au doute, et promet la sécurité dans la foi religieuse, nous ne faisons pas difficulté de croire que lui-méme a connu les soufirances du mal et l’efficacité du remède. Ainsi, selon noos, c’est pour fuir le monde de la politique et des affaires qui l’épouvante et le consterne, c’est pour se fuir encore luiméme, que Lucrèce s’est précipité sans retour dans l’épicurisme, qui n’est pas, comme on le dit, la doctrine de la volupté, qui mériterait on nom plus honorable et devrait être appelé la doctrine du renoncement, de l'indifférence et de la quiétude.
En général, on ne se rappelle pas assez, en lisant les philosophes anciens, ceux surtout qui appartiennent à la fin de la république et à l’empire, que les doctrines morales n’étaient pas seulement un sujet de curiosité scientifique, mais qu’elles offraient aussi des refuges oh les consciences troublées, les âmes que la vie avait blessées allaient chercher le repos, un soutien, une foi. Les écoles étaient devenues des sectes et quelquefois de petites églises qui avaient leur propagande active, leur prédication journalière et passionnée, leurs adeptes et leurs prosélytes. Tous les hommes qui avaient quelque goût pour la per-
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fection morale, des jeunes gens dont i’âme dtait généreuse ou pure, des politiques émérites ou désabusés, les victimes de leurs propres passions ou des passions d’autrui allaient demander, selon les besoins, à l’une ou l’autre de ces sectes des lumières, un appui ou des consolations. Les maîtres se chargent des âmes, les éclairent, les dirigent ou les fortifient. Par un singulier renversement de ce qui se passe dans nos sociétés chrétiennes, ce sont les philosophes qui, dans l’antiquité, remplissent quelquesunes des fonctions morales qui .sont réservées chez les modernes aux ministres du culte. Tandis que chez nous les âmes tourmentées ou froissées vont d’ordinaire de la philosophie à la religion, les anciens, par les mêmes motifs, allaient de la religion à la philosophie. Pour peu qu’on y réfléchisse , on en saisit tout de suite les raisons. Les prêtres du paganisme n’étaient que de simples fonctionnaires politiques qui présidaient à des cérémonies. Ils n’avaient rien à enseigner, et à Rome, par exemple, ils ne comprenaient pas même le vieux formulaire en langue barbare dont ils avaient à réciter les paroles. Le paganisme lui-même n’olTrait aucune lumière aux esprits ni aux consciences. 11 ne renfei mait pas un idéal moral auquel on pût conformer sa vie. Quant aux besoins d’une raison non satisfaite ou d’un cœur troublé, c’étaient là de ces choses qui échappaient entièrement à la compétence de l’Olympe. On pouvait bien demander aux dieux, au nom de leur toute-puissance, la richesse, la santé