MEMMIUS
Jamais chef d’école n’a reçu d’un disciple pareils hommages, si beaux, si sincères, si simples et d’une naïveté si homérique. Épicure est, aux yeux de Lucrèce, non-seulement le sage par excellence, mais un révélateur au-dessus de l’humanité, et dont la venue a éteint toutes les gloires comme le soleil levant efface toutes les étoiles.
Qui genos humanum ingenio superavit, et omnes
Restinxit, stellas exortus uti ætherius sol. (111, 4044 .)
L’enthousiasme religieux des premiers chrétiens pour la parole révélée et divine n’a pas proclamé avec plus de mépris l’inanité de toute la sagesse antique ^ Ce ne sont point là des transports fugitifs
1. Ainsi parle Bossuet : « Sitôt que la croix a commencé de paraître en ce monde. . . tout ce que Ton adorait dans la terre a été enseveli dans Poubli. Le monde a ouvert les yeux. . . et s*est étonné dé r.on ignorance. » Sermon sur la vertu de la croix.
GUAPiTRE III.
et incoDsidérâ de poëte, ami de l'hyperbole ces ravissements se traduisent en langage médité et recommencent dans le poème au début de chaque livre. Assez semblable aux rapsodes qui, dans leur dévotion naïve, avant de chanter prononçaient le nom de Jupiter, Lucrèce reprend quelquefois baleine pour invoquer Épicure et comme pour lui demander l’inspiration. Sa reconnaissance est si vive et si grave qu’elle ressemble à de la piété; ces chants lyriques de la science impie ont un accent religieux et la grandeur d’un langage sacré, et le poëte luiméme, en attaquant les divinités, fait penser au délire d’un hiérophante qui rend les oracles de sou dieu.
Ces hymnes redoublés ne sont pas des redites ; ils célèbrent les bienfaits divers qu’Épicurc apporta au genre humain. D’abord, dans le premier livre, le poëte exalte en vers puissants le courage d’esprit qu’il a fallu au fondateur de la doctrine pour oser le premier regarder en face le monstre de la superstition, pour le braver, le combattre, le mettre sous ses pieds. Plus loin, au début du troisième livre, son admiration s’adresse à l’inventeur d’une science
1 . Tous les épicuriens parlent de même en prose, dans la conversation, mais avec une foi plus tranquille. Torquatus dit de son maître r « Quem ego arbitror unum vidisse verum... illo tnt>entore veritatis. » Cicéron, de Finih,, T, 5 et 10. Ce sont presque les mots de Lucrèce : « Rerum inventor, 111, 9. Qui princeps vitæ rationem invenit, V, 9. Primus graius homo, I, 66. Quf primus potuisti, III, 2. » Toutes les autres doctrines étaient non avenues.
enthousiasme; pour épicüre. 4i
nouvelle. Pour Lucrèce, étudier la physique de son maître, c’est assister à la subite révélation des plus profonds secrets de la nature et à des spectacles dont la grandeur jusqu’alors inconnue le remplit « de volupté divine et de saints frémissements. »
Dans le beau morceau qui ouvre le cinquième livre, auquel on peut joindre le début du sixième, Lucrèce ne parle plus que de la morale, mais en des termes qui ne peuvent être surpassés. Il compare à un dieu, deus ille fuit, deus, celui qui le premier a su trouver une sagesse plus qu’humainç et faire succéder le calme et la lumière à l’orage et aux ténèbres. Ce langage n’est pas pour lui une hyperbole poétique, mais une vérité qu’il va prouver en mêlant le raisonnement à son délire. Rappelant les anciennes découvertes qu’on attribue aux divinités, il fait voir qu’il n’en est pas de si précieuse qui mérite d’être comparée à celle d’Épicure. On prétend, dit-il, que Gérés fit connaître aux hommes les moissons et Bacchus la vigne; mais le genre humain ne pourrait-il pas subsister s’il n’avait reçu ces présents? On nous parle des travaux d’Hercule et des monstres qu’il a domptés; ehl comment aujourd’hui pourraient-ils nous nuire et aurionsnous besoin d’un dieu pour nous en débarrasser? Mais si une saine doctrine n’a purifié nos cœurs, que de combats à livrer en nous-mêmes I quels ravages ne font pas en nous l’orgueil la débauche et toutes les passions? n’est-il pas plutôt un dieu celui qui a détruit ces monstres bien autrement redoulables,
CHAPlTltF. III.
non avec une massue, mais avec les armes de la raison? On voit, par ce long raisonnement que je résume, jusqu’oùs’emporte l’enthousiasme du poète. Mais il ne faut pas méconnaître ce qu’il y a de vrai dans ce langage. Dans l’antiquité païenne, à mesure que la morale s’élève, la religion déchoit, parce que la mythologie, créée par des imaginations dans l’enfance, ne répond plusanx besoins nouveaux des intelligences cultivées. Qu’à l’origine des sociétés, les hommes aient divinisé ceux qui les avaient délivrés de certains fléaux et qui leur avaient appris les premiers arts , on le conçoit sans peine , mais on comprend aussi qu’après des siècles on n’ait plus apprécié des services qui paraissaient si faciles ù rendre. Aux yeux d’un philosophe, un Socrate, un Platon, un Épicure était assurément un personnage plus respectable qu’Hercule et que Bacchus, et Lucrèce pouvait, sans trop d’exagération, proposer de rendre à son maître des hommages divins qu’on avait prodigués à un tueur de bétes féroces et à l’inventeur du vin *.
Ce triple enthousiasme, irréligieux, scientifique, moral, dont nous venons de marquer les caractères, anime Lucrèce dans sa vaste et laborieuse entreprise.
1. Ce raisonnement paraissait si Juste que le grave Ëpictète remprunte à Lucrèce, en le tournant à la gloire de son maître à lui, de Chrysippe : « Eh bien ! les hommes ont élevé des autels à Triptolème, parce quMl leur a donné une nourriture plus douce ; et celui qui a trouvé la vérité, non pas sur les moyens de vivre, mais sur les moyens de vivre heureux, est-il quelqu'un de vous qui lui ait construit un autel? » Enlreliens, 1, 4.
ENTHOUSIASME POUR ÉPICUBE. 43
Jamais ce souffle puissant ne cessera un seul moment d’enfler sa voile. Gomme on sait peu de chose sur le poète, il faut ici recueillir, çà et là, dans ses vers les moindres vestiges qui peuvent faire connallrc l’état de son àme et la plénitude de sa foi. Il se nourrit de toutes les paroles d’Épicure, il en épuise le suc, comme l’abeille qui, dans ses avides recherches, ne passe point une fleur.
Florigeris ut apes in saltibus omnia libant,
Omnia nos itidem depa cimur aurea dicla. (111, 4 4 .]
C’est pour lui un bonheur de consacrer à la doctrine ses veilles durant le calme des nuits sereines.
Noctes vigilare serenas. (1, 4 43.)
Bien plus, même dans le sommeil, sa pensée appartient encore au système; les rêves ramènent à sou esprit les problèmes de la nature.
In somnis
Nos agere hoc autem, et naturam quærere rerum Semper (IV, 966.)
Cette obsession le charme; aucun travail ne lui coûte pour trouver des tours heureux, des expressions poétiquement lumineuses qui feront éclater aux yeux, dans toute leur splendeur, les mystères les plus reculés de la nature.
(Juærentem dictis quibus, et quo carmine demum Clara tuae possim praepandere lumina menti,
Kes quibus occultas penitus convisere possis. (1, 444.)
41 CnAPITRE ni.
Cependant la lâche est rude. Mettre en vers la physique d’Épicure, vouloir prêter des ornements à un système si fort ennemi de l’imagination et qui consiste en démonstrations scientifiques et en raisonnements rigoureux, c’étaitassurémentune entreprise difficile, et le seul courage de l’avoir tentée montre assez combien les convictions de Lucrèce étaient ardentes et fermes. Si, de plus, on se rappelle qu’alors la langue latine n’avait pas encore été façonnée à l'expression des vérités philosophiques, qu’elle manquait de la précision que la science exige, qu’elle ne fournissait pas même les termes les plus nécessaires, que, par conséquent, il fallait d’abord créer les mots indispensables et leur donner ensuite un certain lustre poétique, on comprendra mieux encore quelle était la témérité de ce poète novateur. Pour la langue, Lucrèce s'en plaint lui-méme, et plus d’une fois il s’arrête dans la pénible exposition de son système pour constater cette disette de mots, cette indigence incapable de mettre dans un beau jour les profondes révélations de la Grèce, si neuves pour des Romains:
Nec me animi fallit Graiorum obscura reperta Difficile inlustrare Latinis versibus esse (Multa novis verbis præsertim cum sit agendum). Propter egestatem linguae et rerum novitatem. (1, 437.)
Mais, après ces courtes plaintes, il poursuit son travail à la recherche de ses précieuses découvertes avec la foi d’un mineur qui, ayant un moment
ENTHOUSIASME POUR ÉPICÜRE. 4S
gémi sur son trop lourd instrument, de nouveau
pousse en avant, certain de trouver à chaque coup de l’or.
Cette lutte contre une langue rebelle l’excite sars l’irriter. Il sent que l’obstacle fortifie son génie, que l'effort lui assure mieux ses conquêtes. Jamais il ne doute du succès, et, au milieu de ses peines, il laisse échapper comme des cris d’espérance et de triomphe. Il dit lui-même et redit, précisément dans les passages les plus arides du poème, que ce pénible travail lui est doux. Ainsi, quand il traite des atomes, de leurs mouvements, de leur prétendue couleur, et qu’il est aux prises avec le sujet le plus réfractaire à la poésie, il ne peut contenir sa joie :
Nanc âge, dicta meo dulci quæsita labore
Percipe . (II, 730.)
Ce vers lui échappe encore en joyeux refrain, quand il discute sur la nature de l’âme :
Conquisita diu, dulcique reperta labore. (III, 430.)
Voilà bien l’esprit du sectaire qui trouve des délices jusque dans les sécheresses de la doctrine, parce que les principes renferment des conséquences désirées, car il ne s’agit point pour Lucrèce de spéculations oisives, de démonstrations qui ne sont que curieuses; il sait, il ne perd point de vue que de la théorie physique découle la morale ; que la destinée de l’homme, ses devoirs, son bonheur sont engagés dans ces problèmes ardus sur l’origine des
choses. Le chemin mal aisé de la science le mène au séjour de la sérénité.
La foi de Lucrèce parait encore dans l’impatience que lui causent les objections faites à sa doctrine. ' Sans les discuter, il les repousse avec insolence d’un , mot : Desipere est. Dédaigneux et tranchant quand il réfute, il laisse voir une assurance hautaine quan d il affirme. Aux vérités qu’il apporte, il ose donner le nom réservé aux arrêts du destin, il les appelle Faia. Ses propres paroles, dit-il encore, sont plus sacrées et plus sûres que les oracles de la Pythie, couronnée de lauriers sur le trépied d’Apollon,
Sanclius, et multo cerla ratione magis, quam
Pythia quæ tripode e Phœbi, lauroque profatur. (V, 412.)
Bien plus, il est telle découverte d’Épicure qui lui semble d’une grandeur si extraordinaire, qu’il n’ose pas l’annoncer aux hommes sans précaution et sans ménagement, de peur de les accabler par la surprise et par l’admiration. Il craint que la nouveauté de ces enseignements ne renverse les esprits. Il prévient qu’à la longue l’accoutumance, en nous les rendant familiers, les fera paraître moins merveilleux. Singulier scrupule que celui qui hésite à proclamer une vérité parce qu’elle est trop belle ! c’est que pour le poète, ces vérités, comme il dit, risquent de produire sur les âmes la ravissante et terrible impression que pourrait faire sur des hommes qui n’ont jamais vu que les ténèbres la première appurition du soleil et des corps célestes :
nNTIIOUSIASME POÜI\ ÉPICÜRE.
. . . . ut cœli clarum purumque colorem
Lunæque et solis
Omnia quæ si nunc primum mortalibus adsint.
En effet, l’épicurisme n’est-il pas la vraie, l’unique lumière?
Aussi, avec quelle joie il propage la doctrine! Dans l’ardeur de son prosélytisme, il s’exalte à la seule pensée que le premier il apporte aux Romains de si belles vérités. Le poète d’ordinaire si impérieux rencontre alors des paroles pleines d’une condescendance charmante et d’une sollicitude presque maternelle pour l’ignorance qu’il prétend instruire. 11 faut ici le suivre dans une de ces effusions où à l’ivresse de l’orgueil se mêle la grâce du bonheur :
Des Muses je parcours les chemins non frayés Qu’aucun homme avant moi n'a touchés de ses pieds ,
Jo veux, je veux goûter une source nouvelle Où jamais n’a trempé nulle lèvre mortelle.
Et ces fleurs dont jamais les Aluses de leurs mains N’avaient paré le front des vulgaires humains,
A mon front je les tresse en couronne éclatanlo.
Et d’abord il est grand le sujet que je chante,
Et puis je fais tomber sous mon savant mépris Les fers religieux dont les cœurs sont meurtris.
Enfin pour éclairer une obscure matière
Aux vers j’ai demandé leur grâce et leur lumière.
il le faut : quand l’enfant, rebelle uu médecin.
Craint un breuvage amer qu’on lui présente en vain,
D'un miel qui rit aux yeux une coupe entourée Peut attirer sa lèvre à la liqueur dorée,
El l’enfant jusqu’au fond du vasf détesté
CUAPITRE IU
Dans son erreur candide aspire la santé.
Ainsi, puisqu'eii mes vers la raison salutaire Offense les regards de Tignoranl vulgaire,
Et qu'effrayé d’abord et reculant d'horreur 11 n’ose de mes chants sonder la profondeur,
Pour tromper son dégoût, mon innocente ruse A versé sur mes vers le doux miel de la Muse^ (IV, 4.)
Ce fier et gracieux transport est d’autant plus remarquable qu’il était plus insolite dans l’ccole d’Épicurc. En général, la propagande épicurienne était calme, et, bien qu’elle pût être obstinée, elle ne recourait pas à l’éloquence et ressemblait peu à celle des stoïciens, par exemple. Ceux-ci, du moins
t . A via Pieridum peragro loca nullius ante Trita solo : juvat integros accedere fontes Atque haurire; juvatqne novos decerpere flores, Insignemque meo capiti petere inde coronam.
Unde prius nulli velarint tempora Musæ.
Primum, quod magnis doceo de rebus, et arctis Relligionum animos nodis exsolvere pergo ;
Deinde, quod obscura de re tam lucida pango Carmina, musæo contingens cuncta lepore.
Id quoque enim non ab nulla ratione videtur;
Nam veluti pueris absinthia tetra medentes Cum dare conantur, prius oras, pocula circum, Contingunt mellis dulci flavoque liquore.
Ut puerorum ætas improvida ludificetur Labrorum tenus; interea perpotet amarum Absinthl laticem, deceptaque non capiatur,
Sed potius tali facto recreata valescat :
Sic ego nunc, quoniam hœc ratio plerumque videtur l'ristior esse, quibus non est tractata, retroque Volgus abhorret ab hac, volui tibi suaviloquenti Carmine Pierio rationem exponere nostram,
Kt quasi musæo dulci contingere meile.
ENTIIOÜSIASME POÜIl ÉPlCOnE. « «
au temps de l’empire, faisaient en tous lieux, dans les e'coles, dans le monde, quelquefois sur la place publique, de véritables sermons, non sans véhémence, et mettaient l’éloquence au service de la philosophie. Ils ne se contentaient pas d’exposer leurs principes, mais cherchaient à exalter, à entraîner les âmes. Leur morale virile, assez conforme au vieil esprit romain, pouvait se produire au grand jour sans causer d’étonnement. Elle ne blessait pas les idées reçues sur les mœurs et la religion. L’épicurisme, au contraire, se prêtait peu à l’éloquence et à la prédication publique, d’abord parce que la doctrine avait été réduite par Épicure lui-même en un petit nombre de règles et de canons, ensuite parce que des idées si particulières sur la religion et la morale risquaient d’offenser bien des oreilles. D’ailleurs, la doctrine qui ne recommandait en tout que l’indifférence et le repos ne devait pas se montrer souvent impétueuse. On ne s’échauffe guère pour apprendre aux hommes à se tenir tranquilles. L’épicurisme, sans doute, répondait trop bien au scepticisme contempoi'ain pour n’avoir pas quelquefois frappé les esprits par la simplicité dogmatique de ses leçons; mais il n’a pas dû essayer souvent, comme le stoïcisme, d’enlever les cœurs par une vive prédication. Je me figure qu’en général il s’est recruté, homme par homme, disciple par disciple, dans le secret des entretiens privés. Car l’école formait partout une société choisie qui avait ses réunions, ses célébrations réglées, une sorte de rituel
philosophique, ses fêtes intimes, auxquelles on ne pouvait associer le premier venu. N’est-ce pas l’amitié qui devait ouvrir la porte de ces petites églises profanes?
Aussi, bien que le Poème de la Nature s’adresse k tous les hommes, il est plus particulièrement consacré à la conversion d’un ami, de Memmius, ainsi que le poète le déclare lui-méme ■ « Ta vertu et l’es pérance charmante de contenter ton amitié, qui fait ma joie, m’engagent à supporter toutes les fatigues de mon entreprise. »
Sed tua me virtus tamen, et sperata voluptas
Suavis amicitiae, quemvis perferre laborem
Suadet (1, 444.)
Quel est ce personnage qui parait à Lucrèce digne de son poème? Il convient de n’en dire ici que ce qui intéresse notre sujet*.
G. Memmius Gemellus, d’une famille illustre, ûls et neveu d’orateurs connus, lui-méme orateur distingué et fâcheux à rencontrer dans les luttes du Forum, parut de bonne heure dans la vie publique et dans les honneurs. Nommé gouverneur de la Bithynie, il emmena dans sa province le grammairien Curtius Nicias et le poète Catulle, selon la coutume des personnages poHtiques, qui, pour leur utilité, par vanité ou par goût de l’esprit, tenaient à se faire un cortège de lettrés qui servaient comme
1. &J. Patin a fait sur Alummiuii uno iiotico spirituelle et com« "plètc.