‹ Le poëme de LucrèceChapitre 18 sur 93 · ENTUOUSIASUE POUR ÉPICURE. SI · texte numérisé non relu

ENTUOUSIASUE POUR ÉPICURE. SI

de parure à leur autorité. A son retour il fut accusé par César, se défendit avec violence par des allusions flétrissantes aux mœurs de son adversaire et. fut probablement absous. Souvent accusateur à son tour, il s’attaqua au célèbre L. Lucullus, le vainqueur de Mithridate, dont il voulut empêcher le triomphe, et Ht voir ainsi, par l’importance de ses adversaires, quelle fut son importance à lui-même. Après avoir été questeur et préteur, il disputa le consulat à trois prétendants dans une lutte si ardente qu’il fut, avec les autres candidats, accusé de brigue et condamné à l’exil, où il mourut.

Cette vie agitée n’est pas celle d’un tranquille épicurien qui pratique la doctrine, et Memmius avait bien besoin des préceptes de Lucrèce. Je croirais volontiers que si Lucrèce parle si souvent avec des accents si passionnés, dans un poème sur la physique, de l’ambition, de ses misères, de ses déconvenues, c’est pour l’instruction de son ami. Une fois rejeté de la vie publique, Memmius parait ne s’être plus occupé que de lettres et de plaisirs. Il supporta son malheur avec une certaine bonne grâce, se rendit à Athènes où il avait étudié dans sa jeunesse et où nous le voyons engagé dans un procès obscur et singulier avec la secte d’Épicure. Il s’était fait concéder par l’aréopage une partie des fameux jardins d’Épicure, pour y bâtir. Était-ce une maison ou une sorte de chapelle? On l’ignore. Le philosophe Patron, qui était alors le chef do l’école, revendiqua ce teriain, qui avait été légué

expressément à la secte par le fondateur de la due- ^ triue à perpétuité. Cicéron employa, en &veui ilc I Patron, ses bons offices auprès de Memmius' A\ \ estasses naturel que l’ami de Lucrèce ait tenu à I posséder, à embellir peut-être une terre qui iuUe I berceau sacré de la doctrine célébrée par le grand i poêle. l

Memmius parait avoir été un épicurien, non pas l dans le sens dogmatique et sévère du mot, mais se- I Ion le monde. Il était indolent et la. paresse nuisit i même à son éloquence. Cicéron dit k que cetera- 1 leur ingénieux, à la parole séduisante, fuyait la i peine, non-seulement de parler, mais encore de | penser*. » 11 avait sans doute de beaux réveils el redevenait à ses heures citoyen actif. Comme les autres raffinés du temps, il admirait surtout Grèce, scs élégances et sa littérature, où il était passé maître, et dédaignait fort les lettres latines un peu rudes encore. Lucrèce semble s’excuser de lui offrir des vem latins. La paresse et plus tard l’exil lui ayant fait des loisira, il s'amusait à composer des vers, qui étaient négligés et durs, comme le sont d’ordinaire les vers d’amateur, et qui s’étaient fait rcmaiHjuer surtout par des licences qui n’étaient pas seulement des licences poétiques. Chez les anciens, ni la morale, ni le goût ne réprouvaient les jeux impudiques de la Muse. Les mœurs de Mem-

i. ÎAttres Tarn., XIII, 1, 2, 3; A Atticus, V, 11. 3. Brutus, 70«

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inius n’étaient pas moins légères, et son nom pourrait figurer dans une histoire de la galanterie romaine. En amour, comme en politique, il eut des succès et des revers assez éclatants pour que le souvenir s'en soit conservé. Il semble avoir mis sa gloire à faire des conquêtes difficiles, car U adressa ses hommages précisément à la dame romaine qui passait pour aimer le plus son mari, à la femme de Pompée. Celle-ci, en vraie fille de César, pensant qu'une femme ne doit pas même être soupçonnée, montra le billet doux â son vieil époux chéri, qui interdit désormais sa maison an messager d’amour, Gurtiiis Nicias*. Les grammairiens attachés aux grandes maisons rendaient, on le voit, à leur patron, des services qui n’étaient pas toujours littéraires. Un autre esclandre fit plus de bruit encore, car il empêcha le peuple romain de célébrer une fêle publique, la fête de la Jeunesse, à laquelle Memmius devait présider sans doute. Nous laissons parler Cicéron, qui raconte le fait avec grâce : « Memmius a fait voir d’autres mystères à la femme de M. Lucullus. Le nouveau Ménélas, ayant mal pris les choses, a répudié son Hélène. L’ancien Pâris n’avait offensé que Ménélas, mais le Pâris du joui a tenu à blesser encore Agamemnon *. » Ce dernier trait est une allusion au discours par lequel Mem mius s’était opposé au triomphe du grand Lucullus.

i. Snét., de lîlustr» Gramm., XIV.

S. Lettres à Allicus, 1« 18.

Si CIIAPITHE ni.

frère du mari supplanté. Pour la famille des Lucullus, Memmius fut aussi dangereux ami qu'adrersaire incommode au Forum*.

La foi, qui est commune à toute la secte, et le prosélytisme de l’amitié ne suffisent point à expliquer la constante éloquence du poêle. Il est une passion personnelle qui soutient et anime sans rel&che son génie. Lucrèce défend l’asile où s’csl réfugiée sa raison. Ne le prenez pas pour un de ces disciples récemment éblouis de vérités nouvelles et

1. On a dit fineinent que Lucrèce lui<même fait une allusion aux bonnes fortunes de son ami, lorsque, dans son Invocation à Vénus, il assure que Memmius a reçu de cette déesse tous les dons :

Memmiadæ nostro, quem tu, Dea, tempore in omni Omnibus ornatum voluisti excellere rebus. (I, 26.)

Cela nous parait plus ingénieux que juste. Un si grave poëto, ennemi de Tamour et de ses désordres, aurait-il fait une allusion flatteuse à un déréglement de mœurs? Je propose une explication nouvelle de ces vers sur lesquels on a discuté. Je crois que Lucrèce faisait de Memmius un protégé de Vénus, parce que celte déesse était l’objet d’un culte particulier dans la famille Memmia. En parcourant, en effet, la collection des médailles consulaires, on remarque que la plupart des monnaies au nom de Memmius portent au revers une tôte de Vénus que couronne Cupidon. 11 y en a cinq de cette espèce et deux autres où Vénus est représentée sur un bige (DescripL générale des monnaies de la répub,, par Cohen). On voit donc que Lucrèce en invoquant Vénus, la mère des Romains, Æneadum genitrix, et la divinité protectrice des Memmius, fai^^ait une allusion doublement délicate au culte national des Romains et au culte domestique de son ami. Tout cela est comme entraîné et fondu dans la grande allégorie philosophique qui a été souvent si mal comprise. Voyez la page Ci de ce volume et les pages suivantes.

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qui les proclament avec la chaleur légère d’un premier transport, ni pour un de ces poètes épris de la diffîculté vaincue, comme on en a vu quelquefois, qui s’amusent à mettre en vers un système en renom, avec l’espoir qu’on admirera leur talent plus encore que leur doctrine. Lui, il tient à la sagesse épicurienne comme à son bien, il s’attache à ces dogmes solidement enchaînés qui l’abritent contre les frayeurs de la vie et de la mort. C’est pourquoi, en exposant la doctrine, il semble lutter pour son propre intérêt et plaider pour lui-même. De là vient qu’une simple exposition de vérités physiques ressemble à une suite de harangues; et s’il est vrai que l’absence d'une conviction véritable se reconnaît au style déclamatoire, on ne peut mettre en doute la sincérité de ce poète orateur, qui est certainement le moins déclamateur de tous les orateurs romains.

La passion du philosophe se reconnaît encore à la rare obstination qu’il met à dompter une matière qui résiste, à l’Intensité sans exemple de l’effort poétique. On peut dire que Lucrèce pèse sans cesse sur son sujet de toute la force, de tout le poids de son génie. 11 n’est pas un de ces auteurs complaisants pour eux-mêmes qui, par tiédeur pour leur doctrine, laissent en quelque sorte reposer leurs facultés l’une après l’autre, qui renvoient leur imagination quand ils dissertent et leur raison quand ils chantent. 11 est toujours en possession de toute sa vigueur; il y a de la passion dans le détail de

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son raisonnement, comme il y a de la logique dans toutes les effusions de son enthousiasme. Ce mélange de dialectique et d’inspiration a frappé les anciens. Stace dit excellemment : Docti furor arduus Lucreti^. Tant de patience unie à une fougue qui se contient à peine est le signe certain d’une profonde conviction et aussi le plus sûr moyen de la faire partager aux autres. Si la doctrine d’Épicure n’était pas si discréditée, si nous pouvions encore être trompés par des erreurs évidentes, nous apprendrions, par l’effet que produirait sur nous l’éloquence de Lucrèce, que la plus grande puissance de persuasion tient précisément à cette alliance de la logique et de la poésie. C’est à ces deux forces réunies que la plupart des grands réformateurs ont dû leur triomphe. Quand la dialectique a ébranlé les préjugés, ruiné lentement le fondement des opinions contraires, enfin, quand elle a ouvert la brèche, il est facile à la furie poétique de passer au travers.

Pourquoi tant de passion dans un simple traité de physique? Lucrèce est-il donc à ce point curieux de science que la découverte des moindres mouvements de la matière doive lui causer tant de joie ? Non, ce qui le ravit, nous l’avons déjà fait pressentir : ce sont les conclusions implicites de la doctrine. Tout système a un bot, avoué ou non, vers lequel tout converge : une grande idée motrice en pousse

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