‹ Le poëme de LucrèceChapitre 22 sur 93 · Plutarque, Sylla · texte numérisé non relu

Plutarque, Sylla

fJHAPITRE IV.

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qui vont de Marias à Catilina, où le ciel semblait vouloir lancer sur le monde toutes ses colères? A un poète tel que Lucrèce, persuadé jusqu’au fond du cœur que la superstition est pour tous une cause de trouble et d’épouvante, il pouvait paraître utile et opportun, malgré les progrès de l’incrédulité, d’apporter aux Romains la doctrine salutaire d’Épicure, et de leur prouver le néant de ces formidables chimères qui tourmentaient la vie humaine.

D’ailleurs, si la religion officielle obtenait moins de crédit, en revanche les cultes étrangers introduits à Rome avaient tout à coup donné à la superstition un caractère plus ignoble et plus terrible. Après les guerres puniques, le culte orgiaque de Bacchus, celui de Cyhèle, et plus tard certaines pratiques monstrueuses de l’Orient avaient troublé et corrompu bien des imaginations. Des affiliations clandestines s’étaient formées pour célébrer d’immondes et de sanglants mystères, assez nombreuses et puissantes pour couvrir de leur vaste réseau Rome et l’Italie. On sait, par un beau et tragique récit de Tite-Live, quelle fut la consternation universelle quand les voiles furent soudain levés sur la célébration des Bacchanales, et par quelle sévère répression le sénat livra d’un seul coup au supplice des ibilliers de Romains et de Romaines. Ajoutons à cela les devins, les magiciens, les nécromanciens et tous ceux qui faisaient métier de connaître la volonté des dieux, de prédire l’avenir, d’évoquer les

morts. La religion avait cédé la place à un fana- ^ tisme nouveau plus dangereux et plus dégradant. Une incrédulité qui n’était pas fondée sur des principes n’avait fait qu’ouvrir les esprits à de pires superstitions, et la croyance au surnaturel envahit de tous côtés les âmes quand l’ancienne discipline religieuse ne lui fit plus sa part.

Lucrèce vient donc, au nom de son maître Épicure, comme au nom d’un libérateur, affranchir ^ les Romains de leur pieuse servitude ^ Selon lui, les hommes arriveront à la sécurité ; ils seront délivrés de leurs craintes puériles quand ils sauront que le monde n’est pas l’ouvrage des dieux, qu’il n’est pas soumis à leur pouvoir, que la nature est indépendante et n’obéit qu’à ses propres lois. Faute de connaître ces lois naturelles, nous nous prenons à trembler dans notre ignorance, comme les enfants frissonnent dans les ténèbres. A l’aide d’un simple traité de physique mis en vers, le poète prétend porter dans les esprits une lumière bienfaisante, et par ces clartés nouvelles faire évanouir toute cette effrayante fantasmagorie de la religion. 11 nous apprendra que l’univers est sorti du concours fortuit des atomes, que les combinaisons infinies de la matière agitée par un éternel mouvement ont produit le ciel, la terre, les plantes, les animaux, l’homme, et tout cet ordre apparent dont nous croyons devoir

1 . C’est le langage de l’école : « His terroribus ab Epicuro soluti, et in libertatem vindicati... n De nat. Deor., I, i8.

n CHAPITRE IV

faire honneur à la main souveraine des dieux. Ce n’est pas le moment de dérouler dans leur ensemble ces hypothèses hardies dont la simplicité frappe tous les yeux et dont les conséquences sont si pat» pables. Tout ce système physique, si laborieusement exposé, ne tend qu’à supprimer les dieux en prouvant qu’ils sont inutiles. Ce vaste appareil de science n’est qu’un rempart élevé contre les invasions de l’idée divine.

L’originalité de cette œuvre ne tient pas à la nouveauté de cette science ni même à l’audace de l’entreprise, mais uniquement aux sentiments personnels de l’auteur, à sa passion qui éclate en éloquence. La science est empruntée et appartient aux Grecs; l’entreprise a été plus d’une fois tentée. Dans l’antiquité et dans les temps modernes, on peut signaler bien des tentatives semblables contre les idées religieuses. On a vu souvent des philosophes expliquer le monde par les seules combinaisons de la matière livrée à elle-même et se passer dans leur système d’un souverain ordonnateur. On en a vu d’autres renverser les croyances populaires, ruiner les religions par des démonstrations ou des épigrammes, tantôt au proût du déisme, tantôt au protu de l’athéisme, tantôt au nom d’une morale épurée ou d’une morale commode. Il faut le remarquer néanmoins, quelle que soit l’entreprise de ces philosophes destructeurs, ils ont tous cela de commun qu’ils ne sont pas émus, qu’ils gardent le calme de la science ou la légèreté railleuse du dé-

dain, que pour eux la vue de l’erreur n’est pas une souffrance, et qu’en attaquant les préjugés ils ne paraissent pas vouloir se défendre eux- mêmes contre des erreurs douloureuses. Lucrèce est le seul qui, en argumentant contre les dieux, ait l’air J de plaider sa propre cause, de venger une injure, d’exhaler les chagrins d’une âme longtemps opprimée et de pousser des cris de révolte contre la tyrannie céleste. On ne peut comparer cette haine qu’à celle de Prométhée enchaîné par les messagers de Jupiter, par ces terribles et muets personnages qu’ Eschyle appelle la Force et la Violence, refusant de courber la tête sous les menaces de son divin oppresseur, et annonçant au maître des dieux, dans de prophétiques imprécations et des chants de triomphe, une chute ignominieuse, irréparable. Spectacle curieux et triste à la fois que celui d’un si grand poète, dont le génie élevé, l’imagination magnifique étaient faits pour comprendre et célébrer les plus hautes spéculations de la philosophie, les grandes idées d’Anaxagore et de Platon sur l’intelligence divine, et que la peur des superstitions antiques a jeté dans une espèce de fanatisme contraire, qui, pour renverser une erreur, méconnaît les plus belles vérités, et pour détruire l’idole risque d’anéantir le dieu.

Parcourez tout le poème, et vous verrez que la seule inspiration de ces attaques irréligieuses est la terreur. C’est elle qui fournit à Lucrèce ses arguments aussi bien que son éloquence. Lorsque, par

leîempie, dans un morceau célèbre il essaye de Ipeindre Torigine des religions, il ne se demande pas si la croyance à un Dieu est un besoin de Tesprit, une donnée de la raison, une nécessité logique,

, un instinct de Tâme ou le fondement de la morale ; la peur du genre humain lui suffit pour tout expliquer. Selon lui, la vue des phénomènes du ciel, dont la régularité paraissait inexplicable et dont r effrayant aspect semblait révéler une puissance mystérieuse, a fait naître dans le cœur consterné des mortels cette idée funeste de la Divinité :

Ainsi, rhotnmo voyant dans les célestes plaines Les saisons revenir à des heures certaines,

Ne pouvant pénétrer ce mystère des cieux,

Sa raison impuissante avait recours aux dieux,

Remettait Tunivers à leurs mains protectrices Et faisait tout mouvoir au gré de leurs caprices.

Dans le ciel il plaça leur éternel séjour,

Dans ces lieux où paraît Tastre brillant du jour Et le flambeau nocturne et ces flammes funèbres Qui de leur vol errant sillonnent les ténèbres.

D’où descendent la pluie et la neige et le vent,

La fureur du tonnerre et son mugissement.

O race des humains, quelles sont tes misères

Depuis ces dieux armés d’éternelles colères l

Hélas ! que de douleurs, que de gémissements

Vous avez amassés pour vous et vos enfants^! (V, ''482.)

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