‹ Le poëme de LucrèceChapitre 21 sur 93 · Psauf?»09^ LXXII · texte numérisé non relu

Psauf?»09^ LXXII

manité. N’est-ce pas la superstition qui autorise et réclame des sacrifices humains? Aussi le poète se hâte de mettre sous nos yeux le sacrifice d’Iphigénie, non pas pour avoir le plaisir et le mérite de refaire, après tant d’autres, une peinture classique, mais parce que l’exemple d’un père tout-puissant, du roi des rois, obligé d’égorger une fille chérie fera mieux comprendre combien la religion peut dénaturer les sentiments. 11 ne s'agit pas ici d’une colère poétique et surannée à propos d’une vieille histoire fabuleuse ; ces sacrifices subsistaient encore dans les temps historiques et jusqu’à l’époque même de Lucrèce. Sans parler des Gaulois et de leurs mystérieuses forêts où chaque arbre, dit Lucain, était arrosé par d’horribles lustrations de sang humain.

Omnis et humanis lustrata cruoribus arbor,

sans parler non plus des Carthaginois qui offraient à Saturne des hécatombes d'enfants, leurs propres enfants, nous savons qu’en Grèce comme à Rome de pareilles immolations n’étaient pas entièrement tombées en désuétude. Au plus beau temps d’Athènes Tbémistocle n’avait-il pas immolé à Diane trois jeunes Perses de noble famille? Les Spartiates n’ontils pas continué, jusqu’au temps de Plutarque qui en fut encore témoin, à frapper de verges jusqu’à en mourir des adolescents choisis, en l’honneur d’une déesse? Marseille, une colonie grecque vantée par la douceur de ses moeurs, quand elle était me-

nacée de la peste, engraissait un pauvre, un bomme de bonne volonté, et après l’avoir promené couveit de fleurs et l’avoir chargé de toutes les iniquités du peuple, l’offrait en holocauste à des dieux irrités. Mais sans chercher nos exemples hors de Rome, ne savons-nous pas qu’après la bataille de Cannes, le peuple romain épouvanté, moins par ce désastre que pqr le crime de deux vestales, enterra vivants, non point les vestales, mais un Grec et une Grecque, un Gaulois et une Gauloise, sur un Forum, dans un lieu, dit Tite-Live, déjà précédemment ensanglanté par des victimes humaines ^ Plus tard encore, deux ans seulement avant la naissance de Lucrèce, il fallut faire, on ne sait à quelle occasion, un sénatus-consulte pour abolir ces monstrueux sacrifices. 11 ne faut donc pas voir dans les vers de Lucrèce un courroux littéraire et joué contre une barbarie antique. Le sacrifice qu’il dépeint remonte aux premiers âges, mais l’indignation du poète est présente, sincère, justifiée. Aussi avec quelle force, quelle ironie tragique il attaque ces religieuses barbaries et avec quel mouvement soudain ! Après ses vers sur Épicure il sent bien que quelque dévot païen le traitera d’impie ; il repousse d’avance le reproche, il le renvoie à la religion et rebondit contre l’injure :

Peut-être diras-tu que ma philosophie

Ouvre la route au crime en rendant Phomme impie ;

i, XXII, 57.

Non, non, l’impiété, le crime est trop souvent De la religion même l’horrible enfant.

Vois comme dans Aulis avec ignominie On souilla les autels du sang d’Iphigénie ;

C’étaient pourtant des rois que tous ces meurtriers,

Oui, les chefs de la Grèce et la fleur des guerriers. Contemple tout d’abord la pieuse famille Prenant le soin cruel d’orner la jeune fille.

Pour que des deux côtés de ce front virginal Tous les rubans sacrés flottent en nombre égal.

Pour ce cœur ingénu quel coup, quelle lumière Quand elle vit debout, devant l’autel, son père,

Les yeux baissés, l’air morne, et sous leur saint manteau Des prêtres assassins cachant mal leur couteau ;

Plus loin, en cercle affreux, toute la foule émue Portant les yeux sur elle et pleurant à sa vue!

Muette de terreur et les implorant tous.

Cette royale enfant tombe sur les genoux ;

Mais rien ne peut sauver celle qui la première Pourtant au roi des rois donna le nom de père ;

On l’entraîne, on la porte effarée à l’autel.

Non pour y célébrer dans le rit solennel La fête de l’amour, pour être accompagnée.

Jusqu’au toit de l’époux, d’un beau chant d’hyménée Non, sur ce chaste corps, à l’âge de l’hymen.

C’est un ministre vil qui va porter la main ;

Il faut qu’elle périsse, et pour plus de misère Se sente encor mourir par l’ordre de son père.

Et pourquoi? Comprenez leur saint raisonnement *

C’est pour sortir du port, au souffle d’un bon vent^

Que l’on va t’égorger, noble et tendre victime I Tant la religion peut enfanter le crime (I, 80.)

i. Illud in his rebus vereor ne forte rearis Impia te rationis inire elementa, viamque Indugredi sceleris; quod contra sœpius illa

Ce Ters qui sert de cooclusioQ :

Tantum relligio potuit suadere malorum I

est Traiment la clef de voûte de tout répicarisme. Car il ne faut pas l’oublier, Épicure n’a en d’autre dessein que de renverser le culte. Il ne s’est pas proposé, comme on le croit souvent, un but scientifique. Le grand appareil de sa physique n’est qu’un instrument commode pour ruiner par la base les vieilles croyances religieuses. Sa science ne peut point avoir pour nous du crédit, parce qu’elle n’est qu’un expédient de polémique. Épicure ne procède pas comme certains philosophes modernes qui, après avoir étudié profondément la nature, voyant l’enchaînement des causes secondes et croyant voir

Relligio peperit scelerosa atque impia facta s Aulide quo pacto Trivial virginis aram Iphianassal turparunt sanguine foede Ductores Danaum delecti , prima virorum.

Cui simul infula virgineos circumdata comptus Ex utraque pari malarum parte profusa est,

Et mœstum simul ante aras adstare parentem Sensit, et hunc propter ferrum celare ministros, Aspectuque suo lacrumas effundere cives;

Muta metu, terram genibus submissa petebat :

Nec miser» prodesse in tali tempore quibat Quod patrio princeps donarat nomine regem ;

Nam sublata virum manibus, tremebundaque ad aras Deducta est; non ut, solemni more sacrorum Perfecto, posset claro comitari hymenæo :

Sed casta inceste, nubendi tempore in ipso.

Hostia concideret mactatu mœsta parentis.

Exitus ut classi felix faustusque daretur.

Tantum relligio potuit suadere malorum 1

à tort que tout s’explique par elles, aboutissent à nier une cause première et divine. Lui, qui est surtout un moraliste, il suit une marche inverse. Décidé d’avance, pour assurer la paix de l’âme, à nier le pouvoir des dieux, il se met après coup en quête d’arguments tirés de l’étude de la nature. Gomme son indolence est incapable de recherches personnelles et laborieuses, il s’empare de la vieille physique de Démocrite, physique arriérée, mais que lui importe? Il la rend sienne, il la développe, il la ressasse en d’innombrables ouvrages en style précis mais vulgaire, avec la sécheresse qu’on peut attendre de l’indifférence scientiflque.il s’accommode de ce système tout fait, d’abord parce qu’il est tout fait, ensuite parce que des disciples peu studieux comme lui pourront y reposer mollement leur incrédulité. Pourquoi hésiterions-nous à comparer Épicure à ces oiseaux nonchalants et sans industrie qui, sans prendre la peine de se construire une demeure, vont déposer leur jeune famille dans quelque vieux nid abandonné et ne travaillent des pieds et de l’aile que pour arranger selon leurs besoins cet asile emprunté ?

Ce système, si peu fait pour allumer l’imagination, parait à l’inexpérience romaine de Lucrèce le dernier mot et le chef-d’œuvre de l’humaine raison. Il l’adopte, il en fait la règle de sa vie, il l’embellit avec la sublime candeur d’un poète des vieux âges. 11 n'a point prétendu, comme on l’a dit, ôter aux J hommes tout frein moral, mais les défendre contre

les firayeors insensées qui dans l’antiguitétroublaient la vie. Le paganisme romain surtout offrait aux âmes peu de consolations et d’espérances, et paraissait n’étre qu’un immense instrument de terreur. Le ciel, la terre, les enfers étaient peuplés de mille divinités terribles qui exerçaient sur le genre humain une tyrannie inexplicable et ridicule. La nature entière était infestée de ces ennemis invisibles, observateurs importuns et malveillants, et d’autant plus dangereux qu’on risquait sans cesse de les offenser sans le savoir, dont il était difficile de connaître les volontés. De là, la science augurale, l’art des aruspices, la divination et les pratiques lugubres par lesquelles les hommes, dans leur incertitude pleine d’angoisses, essayaient de deviner les caprices divins. Et ce n’étaient pas seulement les mauvaises consciences qui avaient à trembler sons des dieux vengeurs : on eût pu leur savoir gré d’être si redoutables, s'ils n’avaient tourmenté que l’injustice et le crime; mais l’innocence elle-même n’était pas rassurée, et se demandait sans cesse si, par oubli de quelque pratique, par une parole de mauvais augure, elle n’était pas devenue criminelle. A Rome, plus qu’ailleurs, ils étaient vrais ces vers que la colère enflamme : a La superstition montrait dans le ciel sa tête hideuse et de son horrible aspect accablait le cœur des mortels. »

Qoæ caput a cœli regionibus ostendebat.

Horribili super aspectu mortalibus instans. (I, 68.)

Il ne faudrait pas croire que l’incrédulité, générale au temps de Lucrèce, mit les Romains à l’abri de ces terreurs et que le poète se soit donné une peine inutile en combattant des chimères surannées. Sans doute les hommes cultivés, les beaux esprits, ceux par exemple qui discutent avec tant de grâce et de sans façon sur les dieux dans les charmants dialogues de Cicéron, étaient au-dessus de ces frayeurs et dormaient sur le commode oreiller de leur scepticisme religieux, sans être en proie à des visions funestes. Dans la liberté d’une conversation familière et dans les conûdences de l’amitié, il ne leur coûtait pas de railler les dieux, de raconter la chronique scandaleuse de l’Olympe, et, bien qu’ils fussent quelquefois grands pontifes, de rappeler le mot de Caton sur les aruspices ; mais que l’un ou l’autre de ces libres esprits éprouvât quelque malheur, il lui arrivait souvent de se mettre en règle avec ces dieux, objets de ses mépris, et d'accomplir à la hâte une des plus puériles formalités du culte national. Lucrèce connaissait cette fausse bravoure, et le premier il a dit :

Le masque tombe, l’homme reste.

Et le héros s'évanouit

L’incrédulité était rarement entière, sans retour, et l'accoutumance, à de certains moments, ramenait les hommes les plus résolus aux croyances et aux

Nam verœ voces tum demum pectore ab imo Ejiciuntur, et eripitur persona, manet res. (III, 57.)

pratiques les plus discréditées. La plupart des Bo-^ mains flottaient entre la foi et l’incrédulité, allant de l'une à l'autre dans leur scepticisme perplexe, et démentant en plus d'une circonstance leurs paroles par leur conduite. Sans en donner des preuves nombreuses, sans parler des poètes qui paraissent souvent rendre hommage, avec une pieuse fidélité, aux plus ridicules traditions, sans parler non plus des historiens tels que Tite-Live et Tacite qui de bonne foi rapportent les présages et les prodiges, qui ne se rappelle Sylla, un esprit fort celui-là, traitant les dieux comme il avait coutume de traiter les hommes, qui avait mis au pillage le sanctuaire de Delphes, avait même ajouté le persiflage au sacrilège en raillant les signes de colère que donnait Apollon, ce qui ne l’empécha point plus tard, dans un danger pressant, de tirer de son sein la petite statue d’or du même Apollon dont il avait pillé le temple, de haiser dévotement cette image qu’il avait volée sur les autels et d’adresser à ce dieu impudemment outragé une prière touchante ‘ ?

Si de tels hommes, accoutumés à ne reculer devant aucun attentat, se sentaient tout à coup frappés d’inquiétudes et de remords, et tremblaient encore devant le prétendu pouvoir de ces dieux, que ne devait pas éprouver la foule, surtout dans ces temps malheureux où l’Italie nageait dans le sang, où Rome était livrée aux proscriptions, en ces temps

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