‹ Le poëme de LucrèceChapitre 24 sur 93 · Nec pietas ulla est velatum sæpe videri · texte numérisé non relu

Nec pietas ulla est velatum sæpe videri

Lucrèce, malgré son incrédulité intrépide, n’est pas tout à fait exempt de cette crainte qui troubiait les premiers hommes. 11 semble qu'il n’ait pas été étranger à ce sentiment qui faisait dire à Pascal : « Le silence étemel de ces espaces infinis m’effraye I » Quelquefois, en présence d’une nuit étoilée, quand il réfléchit sur la régularité des grands mouvements du ciel, il se demande si l’univers est vraiment un simple produit de la matière. A-t-il commencé, doit-il finir, comme le veut l^icure, ou bien, comme le pensent d’autres phi^sophes, serait-il un ouvrage des dieux, destiné ^une durée éternelle ? 11 chasse bien vite cette id^è d’un dieu créateur, comme si son âme était ^ntée par la superstition. Dans sa contemplation nocturne de la qature, il éprouve autant d’effroi à trouver un dieu que d’autres pourraient en éprouver à n’en trouver pas :

Lorsqu’on 1ère les yeux vers cette voûte sombre,

Ce ciel mystérieux semé de feux sans nombre,

Qu’on pense à ces flambeaux de la nuit et du jour Qui sans se démentir accomplissent leur tour.

Alors par les soucis autrefois écrasée Au fond de notre cœur une vieille pensée Se réveille et soudain lève un front odieux :

« Peut-être, se dit-on, c’est le bras de nos dieux Qui mène en sens divers ces astres sur leur route. »

Car notre esprit, en proie aux caprices du doute,

Vertier ad lapidem, atque omnes accedere ad aras. Nec procumbere humi prostratam, et pandere palmas Ante Deùm delubra, neque aras sanguine multo Spargere quadrupedum, nec votis nectere vota;

Sed mage pacata posse omnia mente tueri.

No sait si l’univers de lui-mème est produit.

Ni s’il doit retomber dans sa première nuit,

Lorsque de ces grands corps l’imposante machine Ne pourra plus suffire à l’effort qui la mine,

Ou s’il peut, soutenu par des dieux tout-puissants. Supporter la fatigue éternelle du temps (V, 4S03.)

Puisque la simple contemplation d’une nature même paisible fait entrer dans notre esprit cette déplorable idée de la Divinité, il faut bien tenir son courage, car il n’est que trop d’occasions terribles ofi nous en aurons besoin. Que sera-ce quand nous assistons à des désastres, quand des villes sont renversées par des tremblements de terre, quand la mer engloutit de grandes armées I II n’est pas étonnant que le genre humain, dans l’humilité de sa faiblesse et de son épouvante, s’avisé alors d’imaginer des dieux et cherche un refuge sous leur protection. Ici encore le hardi poète semble n’avoir pas été toujours à l’abri de cette universelle terreur :

i. Nam cam suspicimas magni coelestia mundi

Templa, super stellisque micantibus œthera fixum, Et Tenit in mentem solis lunœque viarum,

Tunc, aliis oppressa malis, in pectore cura nia quoque expergefactum caput erigere infit,

Ne que forte Deum nobis immensa potestas Sit, vario motu quae candida sidera verset :

Tentât enim dubiam mentem rationis egestas, Ecquenam fuerit mundi genitalis origo,

Et simnl, ecque sit finis, quoad mœnia mundi Solliciti motus hunc possint ferre laborem ;

An, divinitus eterna donata salute.

Perpetuo possint evi labentia tractu Immensi validas evi contemnere vires.

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Eh ! quel homme, s’il croit que c’est un dieu qui tonne, Dont l’âme ne se serre et le corps ne frissonne,

Quand sous des feux tombant tout tremble et qu’on entend Les cieux nous menacer de leur long grondement?

Vois ces peuples entiers dont l’âme est consternée;

Leur roi même abaissant sa tête couronnée,

Saisi par le frisson de ce divin courroux.

Sous la peur se ramasse et sent fuir ses genoux, Craignant qu’un noir forfait ou qu’un mot téméraire N’ait attiré sur lui la céleste colère*. (V, 1217.)

La forte imagination de Lucrèce se représente successivement toutes les catastrophes qui peuvent éveiller dans l’homme, par la terreur, le sentiment religieux. 11 nous fait voir en de magnifiques tableaux la détresse de l’homme en péril recourant à la prière, prière bien inutile , puisqu’il n’est pas de dieu pour l’entendre, et que dans l’univers il n’y a d’autre maître qu’un aveugle et insensible hasard :

Quand roulent sur la mer, balayés par les vents.

Vaisseaux et légions avec leurs éléphants.

Leur chef tremblant, priant, courbant sa Gère tête.

Pense apaiser les dieux armés de leur tempête :

C’est en vain ; la tourmente en un dernier effort Vous prend toute l’armée et l’entraîne à la mort;

1. Prætcrea cui non animus formidine Divum Contrahitur ? cui non correpunt membra pavore. Fulminis horribili cum plaga torrida tellus Contremit, et magnum percurrunt murmura coelum ? Non populi gentesque tremunt ? regesque superbi Corripiunt Divum perculsi membra timore.

Foede ne quid ob admissum, dictumve superbe, Pœ'iarum grave sit solvendi tempus adultum?

Car d*un obscur pouvoir la force souveraine Se joue, en l’écrasant, de la faiblesse humaine,

Et quelquefois s’amuse à briser de ses mains La hache consulaire et les faisceaux romains-.

On voit avec quelle persistance Lucrèce attribue l’origine des cultes uniquement à la terreur C’est elle qui a créé les dieux, c’est par elle qu’ils régnent encore sur les esprits. Tant que l’homme ne les aura pas chassés de son imagination, il ne pourra jouir ni du calme de sa raison, ni des douceurs de la vie. Ne craignons pas de répéter ce que Lucrèce répète sans cesse en de lugubres refrains. Aussi cette parole toujours frémissante et môme quelques aveux implicites permettent de supposer, comme nous l’avons fait, que le poète, en attaquant les dieux, défendait son propre repos, qu’il veillait en armes sur sa raison, et s’il est vrai que c’est la peur qui a jeté les hommes dans la religion, on peut affirmer avec non

1 . Samma etiam cum vis violenti per mare ventî Induperatorem classis super æquora verrit Cum validis pariter legionibus atque elephantis.

Non Divum pacem votis adit ac prece quœsit Ventorum pavidus paces animasque secundas,

Kequidquam, quoniam violento turbine sæpe Correptus nihilo fertur minus ad vada leti ?

Usque adeo res humanas vis abdita quœdam Obterit, et pulchros fasces sævasque secures Proculcare ac ludibrio sibi habere videtur.

2. « Primus in orbe Deos fecit timor... » Ce vers, souvent cité,

n’est pas de Lucrèce, mais de Pétrone. On le retrouve dans la 7Aâbaïde de Stace, III, 6ü1. 1

CHAPITHE IV.

moins de vraisemblance que la peur aussi a jclé Lucrèce dans l’incrédulité.

Lucrèce est-il athée, noos n'oserions l'affirmer. Les ennemis d'Épicure lui ont souvent reproché un athéisme déguisé, mais le philosophe répondait assez aoblement que l’impie n’est pas celai qui dépouille les dieux de leur forme mensongère, mais celui qui leur prête des fassions contraires à la sublimité de leur nature. 'Ou peut dire qu’Épicure était contraint par son système d’admettre des divinités puisque, selon sa canonique, selon la logique de sa doctrine, toute idée répond à un objet, et que les dieux sont reconnus par le consentement universel Il se sentit donc obligé de faire aux dieux une petite place dans son système^! on ne pouvait les exclure, il n’était pas facile de les conserver, étant donnée sa physique qui avait précisément pour but de se passer d’eux. Quelle forme leur attribuer, quelles fonctions? Qu’en faire, oh les placer?^Le matérialisme de la doctrine ne permettait pas de les représenter comme des esprits, on ne pouvait pas non plus, sans déranger tout le système, reconnaître leur action sur le monde. Dans cet embarras, ne voulant pas les supprimer, ne pouvant pas les conserver tels que les montrait la religion, il tenta de se faire une théologie fort simple, la plus pauvre que jamais' philosophe ait imaginée, une théologie calquée, pour ainsi dire, sur les croyances populaires, avec cette différence que les dieux étaient dépouillés de leur caractère redoutable. Il leurdonnu

la forme humaine, parce qu’il n’y a point de forme plus parfaite, et qu’ils apparaissent d’ailleurs sous ^ cette forme à l’imagination*. Mais pour faire honneur à leur divinité, il voulut que leur corps fût, en quelque sorte, d’une plus fine étoffe que celui des hommes, v Ce n’était pas un corps, disait-on, mais comme un corps, non pas du Sang, mais comme du sang. )) On peut définir cette nature divine, à la fois si déliée et si matérielle, par ces vers de La Fontaine :

Je subtiliserais un morceau de matière Que Ton ne pourrait plus concevoir sans effort. Quintessence d’atome, extrait de la lumière,

Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor Que le feu...

Épicure relégua ces dieux loin du monde, pour ^ n’avoir rien à craindre; il supposa qu’ils étaient heureux et qu’ils goûtaient éternellement les douceurs de la plus parfaite oisiveté. Il les rendit épicuriens pour être conséquent avec sa doctrine morale, mais surtout pour qu’on ne parlât plus de leur intervention dans le monde et les affaires humaines, l Leur sérénité indifférente, étrangère à toute passion, â la bienveillance aussi bien qu’à la colère', nedemandait ni culte, ni offrande, ni prières. Ces dieux sans consistance, ni esprits ni corps, ayant pourtant la figure humaine, ne sont que de belles peintures suspendues au-dessus du système, peut-être pour

1. Lucrèce, V, 1IC8; VI, 76. — Cic. De rtat. Deor., 1. 18 et 27.

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Il est bien difficile de décider quels étaient les mis sentiments d'Epieore. L'académicien Cotta dit: • J'ai connu des épicuiieos dont la dérotion aaigoait d'oublier les moindres simulacres... cependant on accuse tpicure de D'avoir point cru l'eiistence des dieni... on juge mai d'un homme incapable d'y entendre ânesse'.s L'epIcurien Pbilodème

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reproche aux stoïciens d’étre athées. Au milieu de “toutes ces singularités équivoques et peu discutables, .une seule chose est bien manifeste, c’est l’hostilité “^de la doctrine contre les dieux populaires. Quant aux hommages extérieurs rendus aux dieux, il faut se rappeler que chez les anciens la religion était civile et qu'un honnête citoyen se conformait aux usages établis tout en ayant une doctrine particulière ; témoin Socrate et beaucoup d’autres. Chez nous, au contraire, l’État étant indifférent en religion, chacun n’a d’autres devoirs religieux à remplir que ceux qui lui sont imposés par sa conscience et par sa foi. Dans l’antiquité on se soumettait à certaines coutumes religieuses, comme chez nous on obéit à une loi civile, même quand on ne la trouve pas bonne. Les épicuriens dévots n’étaient pas des hypocrites, puisqu’ils exprimaient hautement leurs véritables sentiments sur la religion païenne. S’ils avaient un masque, ce n’était point pour se cacher; ils ne le portaient pas sur le visage; ils le tenaient à la main.

Quoi qu’il en soit, cette théologie, si on la prend ù la lettre, telle que nous la présente Cicéron, est vraiment indigne d’un philosophe, et ne mérite, en effet, que des réfutations plaisantes. Mais peut-être ^picure ne parlait-il ainsi que pour le vulgaire. Je remarque que le langage même du maître, dans sa lettre à Ménécée, est bien loin d’être ridicule : « Souviens-toi de ce que je t'ai souvent recommandé, règle là-dessus tes pensées et ta conduite ; c'est la source

et le principe da bonheur. Mels-toi d’abord dans l’esprit que Dieu est un être immortel et bienheureux. Garde-toi donc de lui rien attribuer qui ne puisse s’accorder avec son immortalité et sa béatitude. Gela une fois hors d’atteinte, tu peux donner à ton esprit sur cet être divin tel essor qu’il te plaira. Oui, il y a des dieux, nous en avons en nous la notion évidente; mais ils ne sont pas tels que se les figure la multitude. L’impie n’est pas celui qui nie l’existence de ces dieux du vulgaire, c’est au contraire celui qui attache à la Divinité ces indignes 1 attributs que le vulgaire imagine*. » Ce noble et philosophique langage semble prouver qu’Épicure avait placé au-dessus de son système (et même un peu en dehors, car le système ne l’exigeait pas) une essence divine mal définie dont il allait jusqu’à faire un objet d’adoration. On nous dit que sa piété était ineffable, qu’il avait composé un livre sur la sainteté. Sénèque est vivement frappé de ce culte désintéressé qu’Épicure rendait à un dieu sans puissance, sans armes, qu’il honorait « propter majestatem ejus eximiam singularemque naturam... Hoc facis nulla spe, nullo pretio inductus^. » Épicure parait avoir voulu établir un culte moral, sans crainte religieuse et sans espérance mercenaire. 11 était, avec les différences que comportent les idées païennes, dans un état d’esprit analogue à celui de

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