De Benef.. IV
DOS quiétistes chrétiens qui dépouillent Dieu de sa toute-puissance, de sa justice, de sa bonté, et n’honorentque son impassible essence. Nous n’estimons pas qu’il vaille la peine de discuter longuement sur la théologie d’Épicure, qui témoigne d’une grande négligence scientifique, mais il n’est pas sans intérêt de remarquer que ce philosophe, dont la morale est une espèce de quiétisme, est aussi un quiétiste en religion.
Cette théologie si simple, si inutile dans le système, et qui dans le détail a pu avoir bien des ridicules, n'était pas pourtant sans valeur comme œuvre de polémique contre la religion païenne. Elle achevait et menait à bout le grand travail qu’avait entrepris la philosophie contre les dieux populaires. Depuis Xénophane, la raison de tous les sages protestait contre la superstition, qui prêtait h la majesté divine les passions humaines. Non-seulement la morale éclairée par le temps réprouvait les légendes antiques qui racontaient les firaudes, les adultères, les incestes de l’Olympe, mais encore se refusait à croire que les dieux fussent vindicatifs, cruels, sordidement avides d’offrandes. On se moqua des sacrifices intéressés, qui n’étaient qu’un trafic d’usuriers entre la dévotion cupide et le ciel vénal. Les uns ètèrent aux dieux la colère en leur laissant la bonté, d’autres prétendirent que la bienveillance même est indigne de leur sublime nature. En un mot, il semble que toutes les écoles aient conspiré pour éliminer peu à peu les grossières conceptions
IM
des vieux âges sur lesquelles reposait le paganisme. Les grands systèmes de métaphysique, qui étaient bien au-dessus de cette polémique, ne laissaient pas de favoriser ces idées nouvelles. Le dieu d’Aristote, enfermé dans son immobilité, ignore le monde; Platon, dans le Philibe, veut que la nature divine soit inaccessible aux impressions variables de la sensibilité, étrangère à la joie et à la douleur. Épicure ôta aux dieux non-seulement la haine, l’amour, mais encore la puissance; il ne leur laissa que l’immortalité et le bonheur. Tandis que la plupart des écoles avaient tenté d’épurer la religion, Épicure la supprima. Il réduisit la piété à une admiration inerte, et dans une sorte de mysticisme épais, qui n’était peut-être qu’un expédient commode, il tomba en extase devant des dieux qu’il avait si bien désarmés.
Si celte polémique, par certains arguments généraux, risque d’offenser toutes les religions, il n’en est pas moins vrai que le système n’avait en vue que le paganisme. Lucrèce, comme son maître, n’attaque point la providence de Socrate, ni celle des stoïciens, la puissance divine, unique, universelle, bienfaisante, qui dirige le monde et les hommes. Il n’est aux prises qu’avec ce pouvoir divin fractionné, irrationnel, qui dérange la nature, inquiète l’-homme et n’explique rien, ce pouvoir mesquin, injuste, étourdi. Entendons la profession de foi du poète luimême, qui, après de longues démonstrations scientifiques, ramasse ses forces comme dans une péroraison pressante où il interroge les dieux, non sans
ironie, où il leur montre que la crédulité populaire leur attribue des sentiments et des actes dont ils sont incapables, et même des maladresses qui ne leur font pas honneur :
Apprends ces vérités, et si tu les pénètres,
La nature aussitôt à de superbes maîtres Échappe, et désormais calme et libre à tes yeux Se gouverne elle-même et sans répondre aux dieux.
O vous, dieux, à qui j’ôte et le trouble et la haine,
Que belle est votre paix, que votre âme est sereine !
Qui de vous pourrait donc, conducteur souverain,
Mener tout l’univers les rênes dans la main ;
Qui de vous fait mouvoir tous les deux, dans ce monde Dispense k chaque terre une chaleur féconde ;
Qui de vous se chargeant en roi de ce grand tout.
En tous lieux, en tous temps, attentif et debout Prend le soin d’amasser la nue et ses ténèbres Et d’ébranler le ciel par de longs coups funèbres ?
Kh quoi I serait- ce aussi de votre main que part Cette foudre qui va frappant tout au hasard,
Fait voler en débris vos propres sanctuaires.
Acharne sa fureur sur des lieux solitaires.
Et d’un aveugle coup, quelquefois en passant
Sur le front du coupable, écrase l’innocent^. (Il, 1089«)
1 . Quæ bene cognita si teneas, natura videtur Libera continuo, dominis privata superbis.
Ipsa sua per se sponte omnia Dis agere expers.
Nam, proh sancta Deum tranquilla pectora pace Quæ placidum degunt ævom vitamque serenam l Quis regere immensi summam, quis habere profundi Indu manu validas potis est moderanter habenas? Quis pariter coelos omnes convortere, et omnes Ignibus œtheriis terras suffire feraces ;
Omnibus inve locis esse omni tempore pnesto«
A ces vives qaestions, on ne voit pas ce que l'anüque religion aurait pu répondre. Si comme science la théologie d’Épicure est au-dessous de toute discussion, comme polémique elle est péremptoire. Ce que des systèmes plus savants n’avaient osé faire entièrement, l’épicurisme l’a fait avec une netteté parfaite et une décision tranquille. Quelles que soient ses erreurs, il a chassé de la nature, ou plutôt doucement éconduit, ce nombre infini de puissances célestes qui ne faisaient qu’embarrasser la physique et la morale.
La nature a été simplifiée aussi bien que pacifiée, pour avoir été ramenée à une puissance unique. Maintenant, que Lucrèce se soit trompé en plaçant cette puissance dans un aveugle mécanisme, nous le reconnaissons sans peine; mais il a déblayé le domaine de la science de difficultés inutiles, il a offert l’univers affranchi aux investigations futures de la raison humaine. Après l’épicurisme, qui a su détruire, mais n’a rien fondé, il restait encore à trouver quelle est cette puissance unique, universelle, créatrice ou ordonnatrice du monde. Est-ce une intelligence souveraine, est-ce une nature inconsciente? Le problème est depuis livré aux disputes des hommes.
Nubibus ut tenebras faciat, cœlique serena Concutiat sonitu ; tum fulmina mittat, ædes Sæpe suas disturbet ; et in deserta recedens Sœviat, exercens telum, quo sæpe nocentes Prœterit, exanimalque indignos inque merentes ?
Ce problème, qu’Épicure et Lucrèce ont contribué à faire poser depuis dans sa vaste simplicité, ils ne l’ont pas résolu au gré du genre humain. La science, la raison commune, le sentiment, ont repoussé ce système qui ne voit dans Tunivers qu’un mécanisme fortuit et inintelligent. II est juste d’appliquer aux deux philosophes ces beaux vers par lesquels Lucrèce lui-méme peignait les immenses erreurs de ses devanciers : « Dans l’explication des principes de la matière, ils se brisèrent contre un écueil et tirent une chute proportionnée à la hauteur de leur génie. »
Principiis tamen in reram fecere ruinas
Et graviter magni magno cecidere ibi casu. (I, 741.)
Mais sur d’autres points leur doctrine triomphe et rallie tons les hommes éclairés. Aujourd’hui, quelle que soit la diversité de nos croyances philosophiques et religieuses, nous sommes tous d’accord pour ne point craindre les phénomènes naturels qui jadis causaient tant d’effroi. On n’entend plus, par exemple, à l’approche d’une éclipse « des villes retentir de cris lugubres, » comme dit Sénèque. La nature ne provoque plus que la curiosité et ne produit plus l’épouvante. On contemple, on étudie ses mystères, on vit en elle sans trouble. Non-seulement elle parait plus innocente depuis qu’on la laisse à ses lois, mais encore elle parait, par ses lois mêmes, plus digne de son auteur. Les âmes les plus pieuses, les plus promptes à frissonner sous un
ilO
CH APITBE IV.
averlissement divin, ne croient plus qu'une nuée plus ou moins noire, que les feux, les bruits du ciel, soient des signes de colère. On suit le conseil de Lucrèce, qui recommande de considérer tout cela J d’un cœur tranquille,
... pacata posse omnia mente tueri. (V, 4208.)
En chassant de la nature l'inepte intervention des dieux du paganisme, Épicure a mis fin encore à toutes les fraudes prétendues pieuses par lesquelles les hommes se trompaient les uns les autres et se trompaient eux-mêmes. Tandis que Pythagore, Socrate, Déiuocrite même, l’Académie, le Lycée, le Portique, toutes les écoles, même les plus libres, croyaient à la divination par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, par les astres, par les songes, par le délire et par cent autres moyens, Épicure seul repoussa ces sciences menteuses et en dévoila l’imposture. Il contraignit les aruspices et les devins à se trouver eux-mêmes grotesques ; il se moqua si bien des oracles qu’ils finirent bientôt par ne plus oser parler. On peut dire qu’aujourd’hui im homme passe pour éclairé à proportion du mépris qu'il professe pour fout ce qu’Épicure a méprisé. Sans doute nous n’admettons pas tout ce qu’il affirme, mais nous nions presque tout ce qu’il nie.
Que nous importe que son système soit erroné, comme tous les systèmes, si sa critique a dissipé de pires erreurs, si elle a en quelque sorte nettoyé la nature et la raison I Sa théologie est misérable, mais
LA RELIGION DE LUCRECE. Itl
ell^ a eu du moins le mérite de détruire une théologie plus méprisable encore ; sa physique est mauvaise, mais elle a rendu possible la bonne. La science moderne n’a fait de progrès que pour être devenue ' épicurienne, pour avoir cru à des lois invariables; le bon sens public est devenu épicurien, puisqu’il n’a plus peur de la nature ; ce que nous appelons instruire le peuple, c’est l’élever en physique à la lumière de l’épicurisme. Bien plus, la vraie religion qui combat la superstition païenne toujours renaissante se rencontre elle-même avec la sagesse d’Épicure *.
Tous tant que nous sommes, vous et moi, que nous le sachions, que nous le voulions ou non, nous portons en nous non pas le système, mais l’esprit de la doctrine. Car il ne faut pas l’oublier, la grande pensée du maître, à laquelle tout est subordonné, fut de délivrer la nature de toutes les puissances occultes, malfaisantes, ridicules qui troublaient l’univers et l’homme. Sans doute ce n’est pas à Épicure seul que nous devons ce bienfait; mais le premier il a fait effort pour le répandre sur le monde. C’est là ce qui rend sa doctrine respectable malgré ,
1. Le traité de Cicéron sur la Divination, inspiré par la doctrine épicurienne, nous a été conservé par les chrétiens. Les paiens en avaient demandé au sénat la suppression. Il fut même brûlé en 302 avec la Bible, par ordre de Dioclétien. Sur certains points le christianisme primitif faisait de l’épicurisme son allié. Il est assez curieux de voir les deux doctrines enveloppées ensemble dans la môme proscription. Épicure avait fourni aux chrétiens lears meilleures armes contre le paganisme.
IM
SCS erreurs, c’est là ce qui donne encore aujourd’hui un si grand intérêt au poème de Lucrèce. Le poète ' a célébré en vers magnifiques une grande vérité dont nous vivons. Garce qui se dépose avec le temps dans la raison et la conscience des hommes, ce qui y demeure et finit par faire partie de nous-mêmes, ue peut être que le vrai.
CUAPITRE V.