‹ Le poëme de LucrèceChapitre 32 sur 93 · Tuioul., I · texte numérisé non relu

Tuioul., I

Ut

Horace ; mais un froid système ne se laisse pas déconcerter, il n’est jamais embarrassé pour répondre au langage du senliment; c’est comme une souffrance pour le lecteur de voir ces grâces du cœur si vile refoulées par la dureté de la doctrine :

Mais tu ne verras pms ion cner foyer s’ouvrir,

Noble épouse à ta voix, beaux enfants accourir.

Aux baisers paternels à Fenvi se suspendre En inondant ton cœur d’orgueil secret et tendre;

Clients, amis, parents ne retrouveront plus Un tutélaire appui dans tes fortes vertus;

Malheur! dit-on, malheur! famille, honneurs, patrie.

Un seul jour t’enleva tous ces biens de la vie.

Mais on n’ajoute pas qu’une fois emportés

Ces biens par qui n'est plus ne sont plus regrettés.

Ah I si, bien pénétrés de ces pensers suprêmes.

Les hommes y cherchaient un soutien pour eux-mêmes, ifs auraient allégé bientôt leur faible cœur De tout ce vain amas de crainte et de douleur.

Sache bien qu’endormi dans la mort, cet asile Te recueille à jamais insensible et tranquille ;

Pour nous est le malheur, oui, pour nous qui vivrons, Auprès du noir bûcher c’est nous qui pleurerons.

Et le temps, qui peut tout, ne pourra nous défendre D’un deuil inconsolé sur ta paisible cendre.

Mais pourquoi ce long deuil, tant de sombre appareil? Car si tout se réduit au repos du sommeil.

Où donc est la raison qui veut qu’en l’amertume.

En un pleur éternel notre âme se consume (III, 907.)

1. a At jam non domua accipiet te læta, neque uxor Optima, nec dulces occurrent oscula nati Præripere, et tacita pectus dulcedine tangent. Non poteris factis florentibus esse, tuisque Præsidium ; misero misere, aiunt, omnia ademit

U2 ' CnAPITRE V.

L’impassible doctrine a bien vile éteint un éclair de sensibilité; d’un mot, le poète étouffe ces cris du cœur qui le touchent et le gênent; il va droit devant lui et frappe comme un sourd qui ne veut rien entendre ; il nie le malheur des malheureux, n’ayant pas de consolations à leur offrir. C’est là, (lu reste, l’infirmité de toute la morale antique, qui n’a d’autre ressource que de faire de l’insensibilité une vertu, qui croit supprimer les larmes en les condamnant, qui discute doctement la légitimité des pleurs, comme si la douleur avait besoin de se fonder sur des raisonnements pour avoir le droit d’êlre la douleur. Épicure et Zenon sont d’accord pour retrancher à l’homme le cœur, faute de pouvoir le guérir.

Cette peur de la mort, que Lucrèce recherche et dépiste partout, paraît, selon lui, non-seulement dans les larmes que nous versons sur les tombeaux, mais encore dans certains éclats de joie insensée

Una dies infesta tîbi tôt præmia vitæ. »

lllud in his rebus non addunt : « Nec tibi carum lam desiderium rerum insidet insuper una. »

Quod bene si videant animo, dictisque sequantur, Dissolvant animi magno se angore metuque.

Tu quidem, ut es, leto sopitus, sic eris, ævi Quod superest, cunctis privatu* doloribus ægris : At nos horrifico cinefactum te prope busto Insatiabiliter deflebimus, æternumque Nulla dies nobis moerorem e pectore demet.

Illud ab hoc igitur quærendum est, quid sit ariiarl Tamtopere, ad somnum si res redit atque quietem. Cur quisquam eeterno possit tabescere luctu.

pendant les festins. Ces convives qui se hâtent de jouir et célèbrent Tivresse ne sont, dans le vrai, que des hommes pusillanimes qui pensent à une autre vie où on ne boira plus, et qui se donnent un dédommagement anticipé à leurs privations futures; explication qui a paru singulière, qui a plus d’une fois étonné, mais qui est évidemment une allusion à cette croyance que sous la tombe on éprouve encore les besoins et les désirs de la vie :

Non moins fol est le chant d*une riante troupe Sur les lits des festins en chœur levant la coupe Qui, le front sous les fleurs, s’écrie en longs refrains : Rapide est le plaisir pour nous, pauvres humains !

11 passe et sans retour; hâtons-nous, que le sage S’empresse de saisir ce moment au passage ! —

Eh I ne dirait-on pas que ces buveurs peureux Redoutent dans la mort la soif et tous ses feux,

Et que dans le tombeau leur âme misérable

Doive rester en proie aux soucis de la table (lit, 925 )

Vers curieux parce qu’on y voit le véritable épicurisme, qui est triste et sévère, faire d’avance la leçon à cet autre épicurisme léger dont Horace est l’aimable et classique représentant. Le Carpe diem qui revient si souvent sous des formes diverses dans

1 . Hoc etiam faciunt, ubi discubuere, tenentque Pocula sœpe homines, et inumbrant ora coronis,

Ex animo ut dicant : « Brevis hic est fructus homullis : lam fuerit ; neque post unquam revocare licebit I » Tamquam in morte mali cumprimis hoc sit eorum, Quod sitis exurat miseros atque arida torreat,

Autaliœ cujus desiderium insideat rei.

la poésie d’Horace, ces rapides allusions à la mort qui nous avertit de vivre, cette pointe de mélancolie que le raffiné convive de Mécène mêle au plaisir pour mieux l’assaisonner, toute cette grâce frivole que nous avons coutume deregard^er comme la plus parfaite expression de l’esprit épicurien, tout cela n’eût paru à Lucrèce que profanation de la doctrine. Ces sortes de joies menteuses, où il entre de la peur, font pitié au grave génie de notre poète qui les condamne avec un autre sentiment moral, mais avec non moins de mépris que ne le fait la Bible dans ces beaux passages mis en vers par Racine :

Bions, chantons, dit cette troupe impie:

De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs,

Promenons nos désirs.

Sur l’avenir insensé qui se fie.

De nos ans passagers le nombre est incertain : Hâtons-nous aujourd’hui de jouir de la vie;

Qui sait si nous serons demain*?

On voit que Lucrèce a raillé la prétendue persistance de nos besoins physiques au delà de cette vie. On ne peut comprendre ses vers que si on se reporte aux opinions, aux croyances antiques qu’il combat. Il ne s’agit pas ici d’une vague déclamation poétique, c’est une réfutation aussi précise que tranchante ; mais on voit aussi quelle est la sécheresse

i . Athalie, acte II. — « Coroaemus nos rosis antequam marcescant. » Sagesse, II, 8. — « Comedamus et bibamus : cras enim moriemur. » IsaXe, xaii, 13, et lvi, 12. — Saint Paul, F* ÉpUre atsx CorirUh.f xv, 32.

de cette doctrine, qui parun dédain superbe insolte aux plus légitimes douleurs, comme elle rabat les joies bien pardonnables par lesquelles les hommes cherchent si naturellement à s’étourdir à la pensée d’une mort sans avenir et sans espoir. Le véritable épicurisme ne cherche pas à consoler; assurément il ne nous leurre point par de douces paroles; il n’olTre aucun palliatif, si ce n’cst l’espérance d’un éternel sommeil.

M’ayant rien à opposer à la crainte de la mort, il en est réduit à la railler.

Les stoïciens du moins, qui nient le plus souvent, eux aussi, l’immortalité de l’âme, trouvent des paroles plus forliûantes. Ils disent qu’en livrant notre

être aux éléments, nous nous conformons à un ordre élabli par les dieux; ils font appel à notre raison, à notre courage qui doit se plier à une loi universelle et divine, lis font comprendre la nécessité de cette loi qui est, selon eux, une des pièces de l’ordre de l’univers, ils la font accepter, en exaltant nos meilleurs sentiments, en considérant notre soumission volontaire comme un acte de piété virile. Aussi les stoïciens se résignent de bonne grâce; ils diront comme Sénèque : « Je fais mieux qu’obéir à Dieu^ j’adhère à ses ordres, je les suis de tout mon cœur et non parce qu’il le faut ^ » Ils diront d’une manière plus touchante encore avec Marc-Aurèle: « Quand l’heure de la retraite sonnera, il faut se retirer pai-

i. Lettres, 90«

siblement et avec douceur, comme une olive mûre qui, en tombant, bénit la terre qui l’a portée et rend giûce à l’arbre qui l’a produite*. » Ainsi parlent Épictète et ses pareils avec le plus complet abandon. C’est qu’ils obéissent à une loi intelligente, à une prescription divine dont ils admirent la sagesse. Bien que sans espoir, ils s’abandonnent à une providence qu’ils adorent. A la raison humaine affamée de vérité et de justice, ils jettent en proie, faute de consolation, l’hypothèse d’un grand dessein raisonnable et juste. Dans l’épicurisme rien de semblable. Le hasard vous a fait naître, le hasard vous fait mourir. Comme dans ce système il n’existe pas de cause ordonnatrice, l’homme ne peut offrir son sacrifice A une loi, à un être suprême, et tout ce qu’il lui est donné de faire, c’est de céder avec un morne courage à une néces sité aveugle et inévitable, pour ne pas donner au monde le spectacle d’un indécent désespoir.

Ici nous rencontrons pourtant un morceau d’une poésie et d’une raison admirables, où apparait tout à coup une sorte de puissance suprême qui adresse la parole aux hommes pour leur reprocher la peur de la moil; c’est la nature qui, dans le système épicurien, tient quelquefois la place de la Divinité absente *. Du reste on peut remarquer que, dans nos

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