‹ Le poëme de LucrèceChapitre 34 sur 93 · Lamartine, Médit» poét*, le Désespoir · texte numérisé non relu

Lamartine, Médit» poét*, le Désespoir

forçant à reconnaître qu’heureux ou malheureux, de justes raisons lui commandent d’accepter la mort. Toute la morale de ce troisième livre se résume et se condense dans cet impérieux discours où paraît encore l’insensibilité de la doctrine, qui n’essaye pas de consoler, qui ne compatit pas à la faiblesse, mais décrète le courage avec une dureté méprisante :

Si soudain la nature en élevant la voix Gourmandait l’un de nous pour défendre ses lois :

a Pourquoi donc, ô mortel, de si lâches alarmes? c Pourquoi devant la mort ce désespoir, ces larmes?

« Si jusqu’ici tes jours ont été fortunés, c Et si les vrais plaisirs que moi je t’ai donnés t N’ont pas tous traversé ton âme mal réglée, c Comme Tonde qui fuit de quelque urne fêlée,

«c Pourquoi ne vas-tu pas, satisfait, le cœur plein,

« Retiré de la vie ainsi que d’un festin,

« Goûter paisiblement un sommeil délectable, c Comme fait le convive au sortir de la table ?

ff Mais si mes biens offerts et sur toi répandus tt Ont glissé par ton cœur et se sont tous perdus,

« Si ta vie est sans charme, eh ! pourquoi donc prétendre a Encore aux mêmes biens que tu n’as pas su prendre ? a Pourquoi du même coup ne pas mettre une fin, ^ ff Malheureux, à la vie, au travail, au chagrin ?

« Car j’aurais beau chercher, je ne saurais rien faire» ff Rien créer de nouveau capable de te plaire, ff C’est toujours même chose et rien ne changera.

« Entends, je le redis : tout ce qui fut sera,

(( Quand même ta jeunesse encore non flétrie ff Te laisserait compter sur la plus longue vie,

« Quand même tu verrais bien des siècles finir, c Même si tu devais, homme I ne pas mourir. »

Que répondre, sinon que la nature expose Son droit avec justice et plaide bien sa cause?

Mais au vieillard usé, qui plaint trop son malheur, N’cst-elle pas en droit de dire à ce pleureur.

D’une voix éclatante et d’un accent sévère :

« Porte plus loin, glouton, pleurs et cris de misère !

« lüh quoi! tous les plaisirs accordés aux humains, tt Puisque le voilà vieux, furent entre tes mains;

« Mais toujours convoitant les voluptés absentes I Et (oujours dédaigneux pour les douceurs présentes,

« Et regrettant trop tard le bien évanoui, a Tu laissas fuir tes jours sans en avoir joui ;

« Puis quand la mort est là près du chevet, on cric n Qu’on ne peut non repu quitter déjà la vie ;

« Tu n’es plus d’âge, allons, renonce I mes présents; c 11 faut céder la place à d’autres, il est temps. »

Qui donc, s’il entendait cette parole auguste,

Trouverait le reproche ou trop dur ou peu juste ?

Car enfin c’est la loi qu’un vieil âge épuisé Soit par l’âge plus jeune exclu, puis remplacé.

Et que de ses débris le monde se répare;

Non, rien ne va se perdre au fond du noir Tartare ;

Aux mains de la nature il faut des éléments.

Pour former après toi d’autres êtres vivants Qui bientôt te suivront, dont la chaîne infinie Sans cesse passera de la mort à la vio ;

Ainsi l'ètre sans fin sort de l’être détruit.

Le jour n’est pas ton bien, il est ton usufruit^. (III, 944.)

Page 1