‹ Le poëme de LucrèceChapitre 54 sur 93 · A. de Musset · texte numérisé non relu

A. de Musset

pas passer soüs silence, d’avoir su admirer le Pohme de la Nature en un temps où celui-ci était presque universellement ignoré ou méconnu. Au reste, le libre génie de notre grand comique était sur certains points de la littérature latine en avance sur ses contemporains, comme le prouve son estime pour deux auteurs alors dédaignés, Lucrèce et Piaule. On peut dire que Molière a été plus qu’un admirateur de notre poète, qu’il fut presque un disciple. Dans plus d’une scène de ses comédies on remarque, sinon les maximes, du moins l’esprit d’Épicure. Tandis que tous les grands écrivains du siècle ont élé formés à l’école de Descartes, Molière, par un singulier hasard, avait reçu les leçons de Gassendi \ qui sans doute lui inspira de l’estime pour la doctrine épicurienne et l’encouragea à traduire en vers le grand poète de l’école. De cette traduction, dont la perte est regrettable, il ne reste que quelques vers charmants sur les plaisantes illusions de l’amour, auxquels Molière a su prêter un air si français et qu’il a si bien placés dans la bouche de la sage Éliante donnant une leçon de galanterie au farouche Alceste qui met son honneur à bien injurier les personnes qu’il aime :

L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois,

Et l’on voit les amants vanter toujours leur clioix.

Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,

1. Voir l'excellente Histoire de ta philosophie cartésienne, par M. Bouillier, 1. 1.

CKAPITRE VI.

Bt, dans Tobjet aimé, tout leur devient aimable *,

Iis comptent les défauts pour des perfections

Et savent y donner de favorables noms.

La pâle est au jasmin en blancheur comparable ;

La noire à faire peur une brune adorable ;

La maigre a de la taille et de la liberté ;

La grasse est, dans son port, pleine de majesté ;

La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée,

Est mise sous le nom de beauté négligée ;

La géante paraît une déesse aux yeux ;

La naine un abrégé des merveilles dés deux ;

L’orgueilleuse n le cœur digne d’une couronne ;

La fourbe a de Tesprit ; la sotte est toute bonne ;

La trop grande parleuse est d’agréable humeur ;

Et la muette garde une honnête pudeur.

G*est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême

Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime

On est surpris de rencontrer dans le grave Poème de la Nature des vers d’une malice si gracieuse et si légère. Comme à tous les grands écrivains emportés par la passion, accoutumés à la haute éloquence, comme à Démosthënes ou à Bossuet, il arrive rarement à Lucrèce de se montrer spirituel. Du reste, sans rien affirmer, nous sommes tenté de croire que cette fine satire a été empruntée à quelque poète grec aujourd’hui perdu. Une si délicate observation morale, le tour aisé et la vivacité des traits rappellent le langage de la Comédie nouvelle. Les mots grecs qui émailleut le texte latin :

1. Lê Misanthrope, acte II, sc. C. — Ailleurs, dans le Bourgeois gentilhomme, acte III, sc. 9, Molière a mis en action les atténua^ lions plaisantes du langage amoureux.

tA MORATiE DE LOCRECE. 200

Nigra (uXîx^o; est : Itntnunda et Fœtida

peuvent être regardés comme des vestiges ou des débris de quelque poème attique. Quoi qu’il en soit, que le morceau soit original ou imité, l’emploi de 6es mois grecs est ici fortpiquant et naturel. A Rome, le langage de la galanterie était grec. De la Grèce étaient venus non-seulement les modes nouvelles, les objets de toilette et tous les rafûncments du luxe mondain, mais encore ce qu’on pourrait appeler le luxe de l’esprit et du cœur, les gentillesses de la langue amoureuse ' . Le vieil idiome latin ne se serait pas prêté à ces délicatesses, et les Romains livrés à euxmêmes ne se seraient peut-être jamais avisés de recourir aux élégants euphémismes de la tendresse ou aux aimables recherches du sentiment. On comprend maintenant quelle est dans l’emploi de ces mots grecs l’intention satirique de Lucrèce. C’est une manière de se moquer des petits-maîtres de Rome, dont le langage est doublement ridicule parce qu’il est précieux et parce qu’il est étranger. C’est la raillerie d’un philosophe observateur et d’un vieux Romain.

Tout dans ces peintures de l’amour n’est pas d’une grâce si exquise, et le poète d’ordinaire n’a pas recours aux euphémismes. Un moraliste si fort ennemi de la passion devait déparer l’idole, la dépouiller de son prestige et montrer, par exemple.

i. Juvénal, VI, 195.

ce que les soins de la toilette et les parfums dé< guisent souvent de réalités repoussantes, dévoiler enfin ce qu’il appelle les coulisses de la vie, postseenia viue. Il importe au dessein du poète de n’êtie pas scrupuleux pour mieux produire la désillusion, et la grossièreté antique est ici au service de la morale.

Si cette morale, en général, n’est ni bien pure, ni bien noble, si les prescriptions qui recommandent une inconstance prudente choquent le cœur et les oreilles modernes, si enfin, à force de vouloir rendre l’amour odieux, le poète rend odieux ses conseils mêmes, il faut reconnaître pourtant qu’il ne reste pas étranger à l’idée d’une union honnête et constante, et qu’il décrit, non sans charme, l’amour dans le mariage. Ainsi dans son tableau des sociétés primitives le mariage est pour lui le fondement du premier contrat social. Les hommes, avant même d’avoir un langage parlé, convinrent par des gestes et des cris inarticulés de respecter la faiblesse du sexe et de l’âge, les femmes et les enfants. Le mariage, les chastes et tendres sentiments qu’il inspire, adoucirent, dit Lucrèce, l’humeur sauvage des premiers humains.

Castaque privâtes veaeris connubia læta...

Tum genus humanum primum mollescere cœpit.

Si bien que la première civilisation a pour point de départ la famille. De même, dans le quati'ième

livre qui nous occupe, Lucrèce repose l’esprit du lecteur par le tableau d’ùn amour légitime, et sans donner sur ce point des préceptes positifs, il laisse voir qu’il est sensible aux charmes tranquilles d’une union régulière. 11 semble que la vieille morale romaine s’impose ici au poète et corrige les trop libres , principes d'Épicure, ou du moins lui fasse choisir parmi les préceptes du maître les plus honnêtes. L’ennemi de toutes les superstitions protestant contre le préjugé antique célébré par les poètes*, qui regardait l’amour comme un sentiment surnaturel envoyé par les dieux, qui voulait surtout que l’amour ressenti pour une femme sans beauté fût une folie divine, est amené à prouver que rien n’est moins surnaturel qu’un pareil amour, qui s’explique

1. On sait que Lucrèce fait la guerre aux poètes et aux superstitions qu'ils répandent dans le monde. Il pense à Kuripide, aux tragiques et à leurs peintures de passions prétendues fatales : viO haine de Vénus Je reconnus Vénus et ses feux redoutables.^ C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. » Racine. — Lucrèce repousse tous ces préjugés à la fois commodes et pieux qui sont contraires à la liberté morale, il développe le mot d'Épicure : OOSè OeoTcepmèv etvat t6v ëpcora. Diogène, X, 118.

Virgile a exprimé en un beau vers devenu proverbe la croyance des anciens qui regardaient les passions, même les plus coupables, comme divines : « Sua cuique deus fit dira cupido. » Hélène, dans Homère, reproche à Vénus de l'avoir séduite, et dès lors elle a la conscience tranquille. Ce qui est plus étonnant, Ménélas, dans Euripide, est persuadé que son épouse ne lui a été infidèle que pour obéir aux dieux. Cette croyance avait du moins l'avantage de consoler l'amour-propre des maris malheureux. Lucrèce veut que l'homme soit seul responsable de ses actes et repousse ce surnaturel corrupteur et contraire à la libertéi

par les qualités morales de la femme aimée. Ce n'est pas sans une certaine grâce attendrie qu*il peint le paisible bonheur de Tunion conjugale :

Si parfois nous aimons la femme sans beauté,

€e n’est pas, comme on dit, qu’un coup nous soit porté Par un dieu, que Vénus lanco un trait dans notre âme, Non, CO qu’on aime alors, c’est le cœur de la femme.

Une douceur modeste, un complaisant esprit,

La belle propreté par quoi tout resplendit,

Fout que Phomme entouré de bonne grâce amie Auprès d’une compagne aime à passer sa vie.

Et puis vient resserrant l’union chaque jour La lente accoutumance, ouvrière d’amour.

Tel sous un faible coup, mais qui se renouvelle.

Le corps le plus solide avec le temps chancelle ;

No vois-tu pas que l’eau, si molle dans son choc.

Goutte à goutte tombant, creuse même le roc * ?

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