‹ Le poëme de LucrèceChapitre 56 sur 93 · Et qtiibni e portis occurri cuique deceret. » VI · texte numérisé non relu

Et qtiibni e portis occurri cuique deceret. » VI

la théorie épicurienne sur les passions dans sa rigueur dogmatique. Nous nous sonunes borné, comme Lucrèce lui- même, à ramener les formules philosophiques à la simplicité du langage usuel. S’il est utile d’étudier et d’offrir quelquefois une doctrine avec une exactitude scientifique, de montrer avec une minutieuse précision la suite des principes et des conséquences, ce qui a été fait souvent pour l’épicurisme avec une science remarquable, il est bon aussi dans i’occasion de dépouiller le système de son appareil savant, d’en briser les formules, d’en dégager l’inspiration et le sentiment, de le réduire enfin à un petit nombre de maximes populaires visiblement applicables è la conduite de la vie.

La plupart des systèmes antiques de morale sont au fond bien plus simples et plus raisonnables qu’ils ne paraissent au premier abord. Ils cachent souvent sous des formes paradoxales des idées, sinon tout à fait justes, du moins fort naturelles et humaines. S'ils ont parfois un air étrange, ils le doivent à une fausse méthode et aux abus d'une dialectique outrée chez les Grecs. Les doctrines stoïque et épicurienne peuvent servir d’exemples. Les philosophes anciens, pour fonder une morale, commençaient par rechercher ce qu’ils appelaient le souverain bien, c’est-àdire un principe unique, une formule qu’ils exprimaient par un mot et dont ils tiraient avec une grande rigueur logique tout le système. Ainsi, dans certaines écoles, dans celles d’Antistbènes et de Zenon, on plaçait le'ouverain bien dans i’bonnëte,

LA MOBALE DE LDCnËCE. 815

et on était dès lors amené à dire que tout le reste n’est rien, que la^ santé, la richesse, la perte des enfants sont choses inâi&érentes. La formule, trop étroite pour embrasser toute la vie humaine, laissait en dehors bien des choses désirables, et de proche en proche, de conséquence en conséquence , on arrivait à violenter les plus légitimes besoins et les plus innocents désirs de l’homme. On établit une morale surhumaine à laquelle on a justement reproché son orgueil et son impassibilité poussée jusqu’au ridicule. D’autres écoles, pour tenir compte de tout ce qu’avaient négligé les premières, mais suivant la même méthode, placèrent le souverain bien dans la volupté, et furent non moins embarrassées de fonder une morale sur ce principe unique et exclusif. Mais comme les dogmes, si absolus qu’ils soient, sont toujours obligés de compter avec la vie, de lui faire sa part, qu’ils ne peuvent négliger ni la nature qui ne se laisse pas étouffer, ni la loi morale dont on ne peut se passer, il arriva que les écoles les plus opposées finirent par se rencontrer. Le stoïcisme, par exemple, dans la pratique, admettait les biens de la vie, malgré les exigences de la logique, comme l’épicurisme admit la vertu. Le Portique fit entrer le bonheur dans la vertu, l’épicurisme fit entrer la vertu dans le bonheur, et il se trouva qu’un épicurien et un stoïcien, si du moins ils ne disputaient pas sur les principes, où ils étaient trop loin l’un de l’autre, s’entendaient sur la pratique des devoirs. Brutus et Cassius, malgré la diversité

de leurs doctrines, pouvaient se donner la main. Lucrèce et Cicéron, l’auteur stoïcien du traité des Devoirs, tiennent souvent le même langage. Ne voit-on pas chez nous que les doctrines religieuses et philosophiques, si divers que soient ieurs principes et leurs dogmes, se trouvent d’accord le plus souvent dès qu’il s’agit de devoirs et d’honnételé commune? llestméme fort heureux que l’honnêteté I puisse découler de tous les principes. Ce qu’on appelle l’opinion publique en morale n'est que le grand réservoir où se rencontrent tons ces affluents venus des côtés les plus opposés, qui se tempèrent et se corrigent les uns par les autres. C’est là, disons-le en passant, ce qui doit nous rendre équitables pour toutes les doctrines, pourvu qu’elles soient sérieuses et méditées. Sans doute elles se contrarient, mais en se choquant elles se mêlent et, outre que par leur rencontre elles produisent une agitation salutaire qui les empêche de rester stagnantes, l’une donne ce qui manque à l’autre, et cette mutuelle concession finit parprodiiire ce qu’on peut nommer la moyenne sagesse.

Il ne faut donc pas trop s’effrayer de ce mot Volupté, qui n’implique aucune idée corruptrice, bien qu’il ait donné à la doctrine un renom fâcheux. Le mot était mal choisi, je le veux bien, il prêtait à l’équivoque. De plus le principe que ce mot représente est dangereux et ne peut servir de fondement à la loi morale; car chacun se fait juge de son plaisir. Si l’un le place dans la vertu, un autre peut le

chercher dans la grossière satisfaction de ses appétits. Qu’est-ce qu’une sagesse qui n’a pas de limites marquées et dont on peut à chaque instant avancer ou reculer les bornes ? Aussi la doctrine a-t-elle été toujours un peu flottante et incertaine. On ne la comprenait pas et la passion de chacun la faisait fléchir en sens divers. Épicure lui-méme, s’il faut en croire ses adversaires, avait de la peine à expliquer son système; il était sans cesse occupé à le corriger, à le définir. Ses premiers et ses plus chers disciples, du vivant même du maître , interprétaient la doctrine d’une manière imprudente ou basse, et Métrodore, s’il faut en croire ses ennemis, allait jusqu’à dire que tous les biens s« rapportent au ventre. Il faut donc bien se garder de recommander une morale si périlleuse et de la relever du discrédit où elle est justement tombée, mais il ne serait pas équitable d’envelopper dans un égal mépris tous les épicuriens.

Quand on nous parle de stoïcisme et de stoïciens, nous savons au juste de quelle doctrine il s'agit et de quels hommes. Leur principe peut être plus ou moins rigide, mais il est le même pour tous, malgré la diversité des temps et des caractères. Sénèque, Épictète, Marc-Aurèle, ne diffèrent que par ce qu’ils ont mis de leur imagination et de leur âme dans leurs discours ; ils se renconti'ent dans un principe qui est immuable, la vertu, laquelle peut se définir. L’épicurisme, au contraire, qui repose sur le plaisir, c’est-à-dü’e sur ce qu’il y a de plus variable, prend

Page 1