‹ Le poëme de LucrèceChapitre 57 sur 93 · SIS · texte numérisé non relu

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un caractère diiïërent selon les hommes gui l’interprëlent et le pratiquent chacun à fa manière. La doctrine, par cela qu’elle dépend d’un point qui n’est pas fixe, oscille entre les extrêmes, et peut même parcourir successivement toute la distance qui sépare la vertu du vice. C’est pourquoi dans l’histoire ancienne et moderne on rencontre des épicuriens qui se ressemblent si peu et qui croient pourtant que leur conduite est légitime, conforme à leur règle philosophique. Au premier rang vous avez l’épicurisme du maître, qui est grave, austère, qui ne trouve son plaisir que dans le renoncement ; c’est une sorte de stoïcisme an repos. Dans les bas-fonds de l’école, vous en voyez un autre que Cicéron et Horace n’ont pu peindre qu’en termes peu décents: « Il sent, non l’école, mais l’étable. » Au-dessus, dans les élégantes villas romaines, ou dans le palais de Mécène, les parfums de la vertu se confondent avec ceux de la cuisine; plus haut encore, un Atticus place la sagesse dans une prudence dëlicale, dans une bienveillance intéressée et, pour protéger son bonheur, recrute des amis, comme d’autres lèvent des soldats. Vous trouverez même un épicurisme actif, intrigant, valeureux, celui de Cassius qui se donne tout entier aux rêves de l’ambition, qui fait la guerre aux tyrans, ne pouvant être tyran luimême, et qui, confondant sans cesse son propre intérêt avec celui de la justice et de la liberté, sait mourir assez bravement pour que son compagnon Brutus l’appelle le dernier des Romains. A côté de

cet épicurisme républicain voyez Péroné, l’esclave et l'arbitre de la cour impériale, mettant sa gloire ù mener dé front les affaires et les plaisirs, qui dort le jour, travaille la nuit et, quand il est tombé eu disgrâce, s’ouvre tranquillement les veines, les referme, les ouvre de nouveau, s’entretient de bagatelles avec ses amis jusqu’à ses derniers moments, pour montrer que la frivolité peut avoir son tiéroïsme, et que la nonchalance, qui est le bonheur de la vie, est aussi la grâce suprême de la mort. Voulez-vous d’autres contrastes? voici Lucrèce qui met toute son âme dans la science, tandis que Montaigne s’écriera : « Oh! que c’est un doux et mol chevet, et sain, que l’ignorance et l’incuriosité, âreposer une teste bien faicte*!» Enfin, il est un épicurisme qui comprend tous les autres, qui admet tout, même l’ambition et le désir de la gloire, qui n’exclut rien, pas même la tristesse, c’est celui de La Fontaine, qui l’a chanté avec une grâce qui n’cst qu’à lui et un abandon qui sied au sujet :

Volupté, Volupté, qui fus jadis mattrcsss Du plus bel esprit de la Grèce,

Ne me dédaigne pas ; viens-l’en loger chez moi ;

Tu n’y seras pas sans emploi.

J’aîmo le Jeu, l’Amour, les Livres, la Musique,

La Ville et la Campagne ; enfin tout ; il n’esl rien Qui ne me soit souverain bien.

Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique.

Viens donc ; et dé ce bien, ô douce Volupté,

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