‹ Le poëme de LucrèceChapitre 61 sur 93 · DicUonn. phtl,, articlo Diêux · texte numérisé non relu

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directe à Lucrèce, dont le système est celui-ci t « Nous n’avons pas reçu les jambes pour marcher, mais nous marchons parce que nous avons des jambes; les philosophes ont renversé l’ordre respectif des effets et des causes. » La théorie épicurienne prônée par d’Holbach, abandonnée au commencement de notre siècle, réfutée par Bernardin de Saint-Pierre avec une science plus minutieuse que forte, est de nouveau hasardée aujourd’hui en des livres qui attirent l’attention des savants. Une vue philosophique si embarrassante qui, sans cesse réprouvée, revient à la lumière, ne doit donc pas être rangée parmi les erreurs puériles. Elle est trop redoutable d’ailleurs pour donner l'envie de la mépriser.

Cependant on aurait tort de croire que les explications antiques contraires aux causes finales fussent primitivement des arguments inspirés par l’impiété. Elles appartiennent souvent aux doctrines les plus religieuses. Le pieux Empédocle prétendait « que l’eau, en coulant dans le corps, s’est creusé un réservoir qui est devenu l’estomac; que l’air, tendant à s’échapper, s’est ouveit un passage et que de là sont nées les narines; si l’épine dorsale est 'partagée en vertèbres, c’est qu’elle s’est brisée en sc 'tordant*. » Anaxagore, qu’on regarde communé- 'ment comme le père de la philosophie spiritualiste, qui le premier proclama ;quc l’esprit préside à

i. Ai’istote, des Parties des animaux, T, 1.

l’ordre universel de la nature, ne laisse pas de dire « que l’homme est le plus intelligent des animaux parce qu’il s’est trouvé avoir des mains. » On voit que Lamettrie, l’auteur de Vkomme machine, n’était qu’un plagiaire. Toutes les doctrines antérieures à Platon expliquaient ainsi l’origine des êtres. Aristote est le premier qui ait établi les causes finales avec une précision scientifique^ Épicure et Lucrèce s’en étaient tenus aux plus vieilles théories, qui pouvaient d’ailleurs servir leur dessein. La négation des causes finales n’est donc pas, comme on se l’imagine souvent, une nouveauté hardie; elle fut le premier bégaiement de la philosophie dans l’enfance.

Nous ne toucherons pas non plus à d’autres théories visiblement erronées et même assez puériles sur l’origine de l’homme et des animaux. Gomment l’homme a-t-il fait son apparition dans ce monde, d’où est-il sorti? Est-ce de la terre, de l’eau, du feu, du limon façonné par Prométhée ou des mains de Deucalion ? Ici la science n’est pas plus savante que la Fable, et les explications physiques données par les diverses écoles anciennes sont presque toutes d’une naïveté qu’on ne discute pas. En de pareils problèmes il est permis à la philosophie d’errer*.

Nous négligeons aussi, avec bien d’autres hypothèses, celle des simulacres par laquelle Lucrèce

i. Phys*, n, 8.

2« Lucrèce, V, 799.

83i CHAPITRE VII.

explique l’origine de nos idées, la perception extérieure et la vision. Les. corps, dit -il, laissent échapper des enveioppes iégères qui entrent dans nos yeux et représentent l’objet. Cette théorie, qui nous parait aujourd’hui bien bizarre, a régné dans les écoles. Gassendi ne fait pas difficulté de l’adopter. Ce ne sont point là d’ailleurs des questions de pure physique*.

Sans insister sur ces difficiles problèmes qui ont de tout temps déconcerté la science, bornons-nous à de plus modestes considérations et citons quelques exemples de Lucrèce où l’on saisit la mauvaise méthode de la physique ancienne. Il arrive souvent an poète de donner de quelque phénomène naturel une explication arbitraire, qui ne repose sur rien, avec une sérénité d’esprit et une assurance qui font sourire. Ainsi, voulant indiquer les causes du sommeil, il commence par demander en vers charmants l’attention la plus docile, et annonce par la plus belle fanfare poétique la vérité que voici : « Le sommeil naît en nous, quand l’âme se décompose dans la machine et qu’une de ses parties est chassée au dehors, tandis que l’autre se ramasse davantage dans l’intérieur du corps*.» Bien des raisonnements de la physique ancienne font penser à la science médicale de certains personnages de Molière.

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