‹ Le poëme de LucrèceChapitre 62 sur 93 · IV · texte numérisé non relu

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Quelquefois Lucrèce se donne beaucoup de peine pour expliquer des faits qui n’existent pas. La physique des anciens n’était pas très-attentive à constater d’abord les faits avant d’en chercher les causes et souvent exposait doctement les raisons d’un phénomène avant de s'étre assurée de sa réalité. C’est l’éternelle histoire de la dent d'or, si finement contée par Fontenelle. Ainsi Lucrèce nous apprend pourquoi le lion tremble et s’enfuit à la vue du coq. C’est que, dit-il, du corps de l’oiseau s’échappent des atomes qui piquent et blessent la prunelle du lion et qui abattent son courage*. Les raisons que donne le poète sont d’une précision comique. Il ne manque à cette explication qu’un mérite, c’est que le fait soit réel. Du reste, toute l’antiquité l’admettait, Pline le naturaliste comme les autres, et aucun physicien ne s’avisa de s’en assurer. On se serait épargné bien de mauvaises raisons si on avait fait comme Cuvier, je crois, qui, par curiosité, mit un coq dans la cage d’un lion. Le roi des animaux, loin de trembler, marcha fort allègrement sur son prétendu épouvantail et s’en régala.

Il est inutile de multiplier ces exemples parce que les hypothèses de pure fantaisie, le manque d’observation sont des défauts communs à la physique de toutes les écoles anciennes. Il est une autre sorte d’erreurs moins pardonnables, plus particulières à l’épicurisme, qui mettent en droit de refuser à Épi-

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cure l’esprit scientifique. Nous vouions parler des erreurs astronomiques. L’astronomie pourtant était déjà assez avancée, on avait sur le ciel et le mouvement des astres des connaissances précises, on du moins des opinions assez plausibles. Pytbagore et d’autres philosophes avaient déjà appliqué à l’astronomie le calcul mathématique et la géométrie. Le grand astronome Eudoxe avait fait de belles découvertes et donné sur la marche du ciel des explications raisonnables un demi-siècle avant Ëpicure. Mais toutes ces conquêtes de la science sont comme non avenues pour le négligent philosophe; il ne se soucie pas de les connaître, et il s'en tientà la vieille astronomie populaire, à celle qu’on rencontre dans les premiers systèmes, dans les poètes antiques ou dans les préjugés du peuple. Singulière ignorance dont il convient de dire quelques mots.

Bien qu’on célèbre quelquefois les services rendus par Épicure à la science physique, il ne fut pas physicien et n’eut pas de goût pour les recherches savantes. Il n’a de passion que pour la morale et ne pense qu’à mener l’homme au bonheur, à le délivrer des craintes superstitieuses. S'il emprunte à Démocrite le système des atomes, ce n’est pas qu’il soit curieux des secrets de la nature, non, c’est que le système qui présente l’univers comme un produit du hasard lui parait de tous le plus propre à écarter l’idée d’une importune Providence. La science n’est donc pas pour lui un but, mais un moyen ; elle ne fait pas l’objet de ses méditations, et lui-même pro-

fosse le mépris pour les spéculations scientifiques dans sa lettre à Pythoclès : « Mets-toi donc dans l’esprit qu’on ne doit se proposer l’étude des phénomènes célestes, soit en général, soit en particulier, pour d’autres fins que la paix de l’âme. C’est l’objet unique de toutes les parties de la philosophie ^ » Si l’épicurisme, qui parait au premier abord être une école de physiciens, n’a jamais rien produit en physique, la faute en est à Épicure, qui, s’appropriant la science de ses devanciers, la fixa dans ses manuels, ses formulaires, ses abrégés, et enchaîna à jamais les études de ses disciples. Aussi Lucrèce est-il le seul qui ait fait effort pour enrichir la doctrine du maître, et, tout en lui restant fidèle, l’a du moins propagée avec l’originalité du génie.

Épicure est si indifférent à la science et si étranger à ses méthodes, que des problèmes les plus importants il admet à la fois les solutions les plus contraires, pourvu que les unes et les autres puissent se concilier avec sa morale, qui seule l’intéresse. Tout ce qui lui importe, c’est que l’explication d’un phénomène ne suppose pas l’intervention des dieux dans le monde. Que cette explication soit vraie ou fausse, qu’elle soit en contradiction avec une autre déjà adoptée, il ne s’en met pas en peine, et, par insouciance, dans l’unique intérêt de sa morale, semble méconnaître cette règle élémentaire de la logique qui nous apprend que deux propositions

1 Diogène, X, 85 3t 35. — De Fin», V, -0.

CBAPITHE Vil.

contradictoires ne peuvent être également vraies C’est en astronomie surtout que parait cette dédaigneuse légèreté d’Épicure. Lui-même nous dévoile ingénument son état d’esprit et sa méthode, qu’on peut résumer en ces termes : comme la vue dc{ grands mouvements célestes peut nous troubler, il faut bien s’occuper d’astronomie, mais seulement pour se persuader que cet ordre réguliet du ciel n’exige pas la main d’un suprême ordonnateur, et qu’il n’est que l’effet de causes naturelles. Parmi les explications qu’on donne des phénomènes, choisissez celle qui vous plaira. Elle ne peut être mauvaise quand elle vous ôte la ci'ainte*. Si l’astronomie de Lucrèce est bizarre, c’est que, sur la foi de son maître, il propose à la fois les hypothèses les plus sérieuses et les plus puériles, sans choix et pêle-mêle.

S’il faut donner des exemples, en voici quelquesuns que nous résumons en courtes propositions ; Le soleil n’est guère plus grand ni plus petit qu’il ne parait. Quant au lever, au coucher du soleil, de la lune et des autres astres, vous pouvez l’expliquer, avec l’astronomie récente, par leur mouvement autour de la terre, ou croire avec l’ancienne physique que les astres s’allument ou s’éteignent chaque jour. — Croyez que la lune a une lumière

1. Cicéron, De nat. Deor,, I, 25. De Faio^ 16. — Diogène, X, 9i-97.

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