‹ Le poëme de LucrèceChapitre 70 sur 93 · Lir. n · texte numérisé non relu

Lir. n

Quand sur une colline et sur son vert penchant Se traîne un blanc troupeau, chaque brebis marchant En désordre, à son pas, lente ici, là pressée.

Vers l’herbe où luit encor la perle de rosée,

Que les agneaux, de lait enivrés, dans leurs bonds.

Dans leurs jeux enfantins entrechoquent leurs fronts,

Ce mobile tableau, vu de loin, ne figure Qu’une fixe blancheur tranchant sur la verdure.

Et quand des légions dans la plaine, à grands pas,

Se rangent pour offrir l’image des combats,

Que l’acier jette au ciel son éclair, que la terre Scintille sous Tairain, que la foule guerrière Ébranle au loin le sol d’un pied rapide et lourd.

Qu’une vaste clameur aux grands monts d’alentour Se heurte et rebondit jusqu’aux voûtes du monde ;

Et quand les cavaliers voltigent à la ronde Et, soudain rassemblés, sous leur emportement Dévorent un espace immense en un moment,

Le spectateur debout sur les cimes lointaines Ne voit dans ce tumulte étincelant des plaines Qu’une masse immobile, et tout ce mouvement N’est pour lui qu’un éclair sur la terre dormant*.

i . Nam sœpe in colli tondentes pabula læta

Lanigerae reptant pecudes, quo quamque vocantes Invitant herbae gemmantes rore recenti,

Et satiati agni ludunt blandeque coruscant; Omnia quae nobis longe confusa videntur,

Et velut in viridi candor consistere colli.

Praeterea, magnae legiones cum loca cursu Camporum complent, belli simulacra cientes.

Fulgor ibi ad cœlum se tollit, totaque circum Ære renidescit tellus, subterque virum vi Excitur pedibus sonitus, clamoreque montes Icti rejectant voces ad sidera mundi ;

SOe CHAPITRE Vil.

Ces sortes de comparaisons, on le voit encore ici, quoiqu’elles soient redoublées et prolongées, ne sont pas une parure de la physique. Ce sont des faits, des exemples pour mettre en lumière une loi. Elles placent sous les yeux ce qu’autrement l’esprit aurait de la peine à comprendre. On dit quelquefois que la poésie ne peut pas servir ta science ; on se trompe. Quand le génie veut pénétrer dans les dernières obscurités, l’imagination doit être son porteflambeau et peut seule éclairer de loin le fond du sanctuaire.

Il n’y a point, à proprement parler, d’épisode dans ce poème sévère. Tel autre grand tableau digne de l’épopée n’est encore qu’une explication scientiûque. Ayant à parler des principes constitutifs de la terre, des atomes qui la composent, Lucrèce est amené naturellement à dire quelque chose du culte superstitieux qu’on lui a rendu, du culte de Gybèle ; il explique en physicien les mythes des poètes, démit les attributs de la déesse, son char, son cortège, ses prêtres mutilés avec leurs tambours, leurs cymbales, leurs flûtes qui excitent la fureur dans les âmes et provoquent les hommages d’une pieuse terreur. Dans cette belle peinture le poète ne perd pas de vue ses atomes. On y trouve une discussion des idées qu’on s’est faites sur la nature de la terre, une

Et circumvolitant equites, mediosque repente Transmittunt valido quatientes impete campos : Et tamen est quidam locus altls montibus, unde $tare videntur, et in campis consistere fulgur.

LA SCIENCE DE LUCRÈCE. 2ü7

réfutation passionnée d’antiques erreurs physiques qui ont été érigées en dogmes religieux 11 nous reste à montrer par un exemple comment le poète embellit ses exactes démonstrations sur la nature des atomes, non-seulement par la richesse de son imagination, mais par les grâces du sentiment. Du sentiment en pareille matière, cela peut surprendre. Il veut prouver que les atomes ont des formes diverses, que cette diversité donne aux corps, aux animaux un aspect différent et comme une physionomie propre aux individus de même espèce ; autrement on ne pourrait comprendre comment les mères reconnaissent leurs enfants. Si l’observation sur la diversité des figures chez les animaux est incontestable, la preuve est assez puérile. Remarquons, en passant, qu’en général les observations naturelles de Lucrèce sont très-justes et fines, et les explications systématiques erronées. Ce qu’il voit et ce qu’il invente est d’un esprit pénétrant, ce qu’il emprunte à la science d’Épicure est souvent sans valeur. Mais combien est charmant ici l’exemple qu’il donne à l’appui de sa singulière théorie! Une vache qui a perdu son veau le cherche dans les pâturages sans que les autres veaux de même couleur puissent lui faire illusion, tant elle reconnaît, grâce à la prétendue différence des atom es, sa chère progéniture. On trouve déjà dans ce morceau célèbre l’art exquis de Virgile, qui sait inté-

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