‹ Le poëme de LucrèceChapitre 71 sur 93 · I. Il, GUI · texte numérisé non relu

I. Il, GUI

ses CHAPITRE VII.

resser aux mœurs des animaux ; mais ici cet art uc sert pas seulement au plaisir, il sert encore à la démonstration :

Tout ce qui vit, humains, troupeaux, monstres sauvages, Poissons à blanche écaille, oiseaux aux fins plumages, Aussi bien ceux qu’on voit promener leurs couleurs Près des lacs, des ruisseaux, que les sombres chanteurs Qui volent loin des yeux dans la forêt obscure,

Ils ont tous et leur forme et leur propre peinture. Observe-les de près : comme chez les humains,

Chacun a son visage et des signes distincts ;

Comment connaîtrait donc, sans ce trait qui dilTèro,

La mère ses enfants, et les enfants leur mère ?

Près d’un autel fleuri quand un jeune taureau,

Parmi les flots d’encens, tombe sous le couteau Et verse un chaud torrent de sa poitrine ouverte,

Sa mère qui n’est plus mère, ignorant sa perte.

Parcourt les verts pâtis, d’un regard triste et lent Interroge les lieux connus de son enfant,

Parfois s’arrête, appelle et d’un cri lamentable Remplit les bois muets, puis revient à l’établo.

Et de l’étable encor retourne à la forêt.

Le cœur toujours percé d’un maternel regret.

Gazon humide et frais, tendres saules, fontaines Offrant leurs claires eaux entre des rives pleines.

Rien ne peut un moment distraire sa douleur.

Tous les jeunes taureaux jouant sur l’herbe en fleur Ne sauraient abuser ni ses yeux, ni sa peine.

Tant son fils a pour elle une marque certaine^, (II, 342.)

I . Prœterea, Genus humanum, routœque natantes Squamigerùm pecudes, et lœta armenta, feræque, Et variæ volucres, lætantia quæ loca aquarum Concelebrant, circum ripas, fontesque, lacusque,

C’est assez parler des atomes, de leur mouTement, de leur figure. Après l'infiniment petit, voyons l’infiniment grand. Aussi bien, tout le système repose sur ces deux conceptions, les atomes et le vide : « De quelque côté qu’on se tourne, dit Lucrèce, à droite, à gauche, sur votre tête, sous vos pieds, il n’y a pas de limite dans le grand tout. » Sans doute le poêle ne sait pas, comme Pascal, emprisonner l'infini dans une définition géométrique ; « L’univers est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » 11 essaye de peindre l’infini avec une naïveté et une abondance plus poétiques, il défie l’imagination de mettre des bornes à l’es-

Et quœ pervolgant nemora a?ia pervolitantes, Quorum unum quodvis generatim sumere perge; Invenies tamen inter se differre figuris.

Nec ratione alia proles cognoscere matrem.

Nec mater posset prolem ; quod posse videmus,

Nec minus atque homines inter se nota cluere.

Nam saepe ante Deum vitulus delubra decora Turicremas propter mactatus concidit aras, Sanguinis exspirans calidum de pectore flumen :

At mater, virides saltus orbata peragrans.

Linquit humi pedibus vestigia pressa bisulcis, Omnia convisens oculis loca, si queat usquam Conspicere amissum fetum; completque querelis Frondiferum nemus adsistens; et crebra revisit Ad stabulum, desiderio perfixa juvenci;

Nec tenerœ salices atque herbœ rore virentes, Fluminaque ulla queunt summis labentia ripis Oblectare animum, subitamque avertere curam : Nec vitulorum aliæ species per pabula læta Derivare queunt animum, curaque levare:

Usque adeo quiddam proprium notumque requirit.

pace, montrant qu* ii y aura toujours quelque chose au delà, il semble commenter d’avance cette autre pensée de Pascal : « Quelque grand que soit un espace , on peut en concevoir un plus grand , et encore un qui le soit davantage et ainsi à l’infini, sans jamais arriver à un qui ne puisse être augmenté... Votre imagination se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. )> Lucrèce suit une pareille progression, et enfermant de grandes images dans un dilemme pressant mêle une poésie sublime à des formes de dialectique:

SMI est une limite a cette immensité,

Imagine un archer qui de l’extrémité Décoche avec vigueur une flèche rapide ;

Admets-tu que le trait parte en l’espace vide.

Qu’il yole sans que rien soit là pour l’arrêter,

Ou bien à quelque obstacle ira-t-il se heurter?

Il faut faire ton choix, et ta raison captive Ne pouvant s’échapper de cette alternative Sera, tu vas le voir, contrainte d’eiïacer La borne qu’à l’espace elle prétend fixer.

Car soit que quelque chose intercepte à distanco La flèche, soit que libre au loin elle s’élance,

Tu vois bien, en prenant l’un ou l’autre parti,

Que le bord n’était pas d’où le trait est parti.

Avance, si tu veux, avance ta limite,

Tu ne peux m’éluder ; de poursuite en poursuite Je t’arrête et je dis : que devient notre trait?

Ainsi toujours, toujours ta borne avancerait,

Et partout à l’archer, n’importe où tu le places, L’immensité sans fin ouvre d'autres espaces. — (f, 90* ) Hors de lui l’univers n’a rien qui le termine.

Si tu veux concevoir cet espace, imagine

Qn’nn grand fleuve coulant durant l’éternité Se précipite au fond de cette immensité ;

Il aurait beau chercher dans sa course éternelle La limite, il serait toujours aussi loin d’elle*. (1, 1002.)

Ces longues descriptions des atomes et du vide qui remplissent les deux premiers livres et qui semblent braver toute poésie doivent surtout leur intérêt et leur crédit à la foi philosophique de Lucrèce. Un enthousiasme constant pour la doctrine du maître lui représente ces hypothèses comme des réalités. Pour lui, c’est peu d’y croire, il les voit, il assiste au travail de la nature à l’origine des choses.

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