‹ Le poëme de LucrèceChapitre 76 sur 93 · I. Cicéron, D« nat. D$or., H · texte numérisé non relu

I. Cicéron, D« nat. D$or., H

ingénument leur impuissance. Ils vont prendre leur élan pour pénétrer dans les mystères de la nature, mais ils se sentent retenus par leur faiblesse et se renferment dans une modestie nécessaire. Faute de pouvoir imiter Lucrèce, iis s’inclinent devant lui:

Leur génie étonné tremble devant le sien.

Recueillons d’abord les naïfs aveux d’un jeune poète inconnu, qui est peut-être Cornélius Gallus, le contemporain et l’ami de Virgile, l’auteur présumé d’un petit poème intitulé Ciris. 11 n’a point encore trouvé sa voie ni en philosophie, ni en poésie, et fait part de ses hésitations à son protecteur Messala. Il étudie dans Athènes où il respire, dit-il, les doux parfums des jardins d’Épicure. Sa muse a déjà osé lever les yeux vers les astres et suivre sur des hauteurs peu fréquentées le sentier de la science. 11 voudrait, comme Lucrèce, qu’il ne nomme pas, mais qu’il désigne, contempler de haut sur la terre les égarements des hommes et mêler le nom de son protecteur aux grands spectacles de la nature; mais sa jeunesse ne fait que de naître à de si hautes spéculations et ses forces le trahissent,

Altins ad magni suspexit sidera mundi,

.Et licitum paucis ausa est adseendere collem...

Unde hominum errores longe lateque per orbem Despicere atque humiles possem contemnere curas...

Sed quoniam ad tantas nunc primum nascimur artes, Nunc primum teneros Brmamus robore nervos *...

I» Ciris, 1-43.

Ce jeune étudiant d’Athènes est ici, comme le sont d’ordinaire les jeunes gens, l’interprète de l’admiration contemporaine.

Voici maintenant le plus grand poète de Rome, Virgile, déjà parvenu à la gloire, qui se montre aussi humble *devant Lucrèce que cet écolier. 11 nous dit dans une de ses confidences, qui sont d’autant plus précieuses qu’elles sont plus rares, en des vers les plus beaux qu’il ait faits peut-être, ou du moins les plus touchants, parce que rien ne va plus avant dans le cœur que la candeur modeste du génie :

« Puissent les Muses, mes plus chères délices, dont je sers le culte, le cœur rempli d’un inefiable amour, m’accueillir avec bonté, me montrer les routes des astres dans le ciel, d’où viennent les défaillances du soleil, les décroissances de la lune, ce qui fait trembler la terre, par quelle force mystérieuse les mers se gonflent, rompent leurs rivages et de nouveau rentrent dans leurs limites... Que si je ne puis m’approcher de ces secrets de la nature, si la froideur de mon sang enchaîne mon génie, que du moins la campagne fasse ma joie et les eaux qui courent à travers les vallées. Fleuves, forêts, je vous aimerai sans gloire!... Heureux celui à qui il fut donné de connaître les causes des phénomènes, qui a mis sous ses pieds toutes les craintes, l’inexorable destin et le vain bruit de l’Acbéron avare I »

Mo voro primum dulces ante omnia Musæ

Quarum sacra fero ingenti percussus amore,

Accipiant, caelique vias et sidera monstrent...

Sin has ne possim naturae accedere partes,

Prigidus obstiterit circum praecordia sanguis.

Itura mihi et rigui placeant in vallibus amnes,

Flumina amem et silvas inglorius...

Felix qui potuit rerum cognoscere causas *

Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus strepitumgue Acherontis avari* I

II n’est pas de plus bel hommage rendu à la physique nouvelle de Lucrèce que ce soupir poétique d’une émulation pareille qui se déclare impuissante. Virgile a, du reste, plus d’une fois tenté de s’élever à ces hauteurs de la science sur les pas de son devancier. Dans la sixième Églogue, voulant mettre dans la bouche d’un dieu, du dieu même de l’inspiration poétique, un chant digne de lui, il lui fait dérouler en vers précis la cosmogonie de Lucrèce. A la voix divine célébrant la naissance do monde accourent Faunes et bêtes sauvages; les chênes frémissent et inclinent leur cimes altières, les rochers mêmes sont émus; toute la nature attentive assiste à l’histoire de la nature et tressaille aux accents de celui qui n’est ici, par une fiction flatteuse, que l’interprète du poète physicien.

Beaucoup d’autres poètes latins, quoique moins enthousiastes que Virgile, laissent voir pourtant combien la nouveauté de ces problèmes physiques {fêtaient emparée des esprits romains. Si Horace

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