Lamartine, Médilattons
gui jusqu’alors attribuait toutes choses à un principe unique, ou à i’air, ou à l’eau, ou au feu, ou ù la terre. Mais il ne s'en tint pas à cette hypothèse simple encore. Pour lui, chacun de ces éléments est composé de particules homogènes, irréductibles, invariables, insécables, éternelles. Ce sont les éléments des éléments. Tous les corps ne sont que le résultat de la combinaison de ces dernières particules indécomposables; à proprement parler, il n’y a ni création ni destruction; la naissance et la mort ne sont que des phénomènes produits par Yamiiié des particules homogènes qui s’attirent et par la haùie des particules hétérogènes qui se repoussent et se séparent. Le monde lui-même n’est que l’ensemble de toutes les combinaisons formées par les éléments simples et l'harmonie de l’univers n’est que le balancement entre des propriétés hostiles. Vues admirables pour le temps, et même pour le nôtre, où il semble qu'Einpédocle, l’envoyé des dieux, le poète théologien, ait entrevu nos idées modernes sur la constitution atomique des corps, sur les attractions et les affinités chimiques.
On voit par cette courte et sèche exposition, qui repose surtout sur des témoignages d’Aristote, que Lucrèce, sans admettre le système des quatre éléments que d’ailleurs il réfute, a pu emprunter au poète grec un grand nombre de termes et les détourner sans effort pour les appliquer à l’épicurisme. Que de rapports entre les particules insécables d’Empédocle et les atomes d’Épicure I Les deux
doctrines pouvaient n’être pas d’accord sur le mode de leurs combinaisons, mais les mômes termes convenaient également à l’une et à l’autre. I
Oserai-je hasarder une opinion qui ne repose, il est vrai, que sur de faibles indices? L’hymne à la Vénus universelle qui donne naissance à tous les êtres ne serait-il pas un souvenir d’Empédocle? Je ne vais pas jusqu’à dire que ce soit un emprunt. Ce beau morceau porte tous les caractères de l’originalité, il a une couleur fortement romaine, il renferme même des allusions à la religion nationale ; mais l’idée de cette invocation pourrait bien avoir été inspirée parle poète grec, qui vivait dans un âge où la religion se mêlait à la philosophie, qui animait la nature par des passions allégoriques et donnait à l’attraction corpusculaire le nom d’amitié et de Vénus. Cette Vénus présidait aux combinaisons de la matière et à la naissance des êtres. Ce n’est point là une idée épicurienne, bien n’est plus contraire au système que cette personnification religieuse qui est si peu en harmonie avec l’impiété du poème. Ne peut-on pas croire que Lucrèce, au risque d’introduire dans la physique d’Épicure un élément poétique qui s’accordait mal avec la doctrine, s’est laissé tenter par les belles images du poète théologien ?
En général, l’imitation est manifeste et le serait davantage s’il nous restait un nombre moins restreint de vers d’Empédocle. Au fond de la doctrine Lucrèce n’a pu fake beaucoun d’emprunts. Les deux
systèmes pliyslques sont assez dissemblables, et Lucrèce De se fait pas faute de combattre celui de son devancier. Les doctrines morales sont plus différentes encore. Empédocle est un pieux enthousiaste, toujours occupé de la Divinité, qui prétend être sorti d’elle, qui aspire à y retourner et regarde la terre comme un lieu d'expiation. Il a ses tristesses comme Lucrèce, il se plaît aussi à peindre la misère de l'bomme, non pour le vouer à uue éternelle destruction, mais pour lui proposer de hautes espérances et lui promettre une destinée nouvelle. Si l’on comprend bien ses idées sur la métempsycose, elle parait être dans son langage mystérieux une suite d’épreuves par lesquelles les âmes purifiées peuvent reconquérir leur noblesse divine. Combien nous sommes loin de Lucrèce! Mais on voit pourtant ce que le poète latin a pu puiser d’inspirations dans ce poème. 11 alluma son génie à l'enthousiasme de cet iuspiré, il lui déroba une foule d’expressions pour décrire les évolutions de la matière, il suivit ses élaus, mais en se portant contre la Divinité au lieu d’aller vers elle. Pour emprunter une comparaison à l’épicurisme, de même que les éléments qui ont formé le corps d’un être peuvent, après leur dissolution, composer un être nouveau et différeut, ainsi les éléments poétiques d’ Empédocle se sont réunis sous le génie de Lucrèce pour produire uu ouvrage nouveau qui n’a point même figure, ni même passion.
On ne peut lire le Poème de la Nature sans être
(Uohné d’un certain accent religieux dans l'cxpres* sion même de l’impiété. Lucrèce est le hiérophante de la philosophie incrédule. Lui qui ne parle qu’au nom de la science, qui expose la doctrine la plus sèche de l’antiquité, la plus triste pour le cœur et l’imagination, ne laisse pas de s’élever au ton le plus sublime et de proclamer ses principes comme des oracles. Ne peut-on pas supposer que pour avoir vécu dans une longue familiarité avec Empédocle il s’est mis peu à peu à l’unisson de ce révélateur des divins mystères? Il a gardé à son insu les parfums du temple poétique oh il avait passé sa jeunesse et ce grand langage qui ne semble fait que pour les vérités saintes. C’est ainsi que de nos jours un illustre écrivain, nourri de la Bible et des Pères, qui, après avoir été le plus ardent défenseur de l’Église, finit par se révolter contre elle, conserva toujours le ton de l’éloquence sacrée, et dans sa polémique antireligieuse exhala son incrédulité nouvelle en imprécations sacerdotales.
Le poème de Lucrèce, en levant tout è coup devant l’ignorance romaine le voile qui couvrait la nature, jeta toutes les imaginations curieuses dans nn ravissement, où je ne sais quel scrupule, quel léger frisson de crainte se mêlait à la joie, et dont témoigne plus d’un livre latin. Pour la science, les Romains du temps ressemblaient à ces hommes que suppose Aristote, qui, ayant toujours habité sous terre dans de grandes et belles maisons ornées de tableaux et de sculptures, fournis de tout ce qui
284 COAPITRE Tll.
abonde chez ceux qu’on croit heureux, auraient tout à coup quitté leur ténébreux séjour et verraient pour la première fois la terre, les mers, le soleil, le ciel étoilé*. La nature jusque-là confuse, brouillée, décousue, traversée par l’irrationnelle intervention de mille divinités capricieuses, se présenta dans la claire et majestueuse simplicité de ses lois précises. Au plaisir de connaître, à l’orgueil de savoir, peut-être à la satisfaction de voir diminuer le pouvoir de dieux plus craints que respectés, s’ajoutait l’admiration pour une œuvre poétique qui surpassait en grandeur et en éclat tout ce qu’avait produit la littérature nationale. Aussi voiton que presque tous les poètes venus depuis déposent un hommage aux pieds de Lucrèce. S’ils n’osent prononcer son nom par une sorte de bienséance religieuse ou morale, ils lui apportent le tribut de leur reconnaissance discrète et presque ciandestine. Ils lui disent à mots couverts ce que Lucrèce dans un beau transport disait à Épicure : « O toi qui le premier levas sur nos profondes ténèbres le clair flambeau de la science, nous montrant le vrai chemin de la vie, je veux marcher sur tes pas.»
E tenebris tantis tam clarum extollere lumen
Qui primus potuisti, illustrans commoda vitæ.
Te sequor... (III, <•)
Ils veulent le suivre, ils ne peuvent et déclarent