EPICURE
« cure.» Le Grec toujours complaisant et homme du monde n’a pas voulu soutenir trop obstinément son opinion contre un sénateur du peuple romain » Scène charmante, digne des Provinciales, plaisante collusion de la grossièreté romaine et de la servilité grecque! Plus d'un philosophe directeur, attaché, selon l'usage d’alors, à quelque grande maison, a dû faire ainsi fléchir les principes, et par politesse, par égard, n’a pas repoussé trop rudement des interprétations de la doctrine qui faisaient tant de plaisir à sou riche protecteur.
C’est précisément pour avoir bien démêlé cette disposition des esprits que Cicéron a si souvent réfuté et même insuHé Épicurc. Â voir la vivacité, la persistance de ses attaques, quelquefois l’injustice et la mauvaise foi de ses reproches, on est tenté de croire qu'il ne parle pas seulement en philosophe qui discute des opinions, mais en homme d’Élat qui veut épargner à sa patrie de dangereuses nouveautés. £n effet, l’épicurisme, en prêchant la volupté, en ruinant la croyance à des dieux bienfaisants ou terribles, menaçait la morale publique, qui, à Rome surtout, reposait sur la religion. Aussi les politiques, qui avaient besoin des suffrages du peuple et qui devaient ménager l’opinion, n’osaient pas toujours avouer qu’ils étaient disciples d’Épicure, et Cicéron laisse voir quelles étaient alors les préventions contre cette doctrine mal famée, quand
i. In Pisonem, 28.
IS
CHAPITHE I.
il dii à un de ses interlocuteurs épicuriens que de pareils paradoxes peuvent à la rigueur se soutenir dans le huis clos, mais qu’il le metiail au défi de les professer « dans le sénat, devant le peuple, à la tête d'une armée, devant les censeurs » Ces opinions paraissaient d’autant plus menaçantes qu’elles étaient, sous une forme ou sous une autre, partagées par la plupart des hommes cultivés, même par ceux qui ne relevaient pas d’Épicure. L’incrédulité était dans tous les esprits, dans ceux-là mêmes qui veillaient sur la religion. L’académicien Gotta , le grand pontife, disait : « Il est diificile de nier qu’il y ait des dieux; oui, cela n’est pas aisé en public; mais en particulier, discourant comme nous faisons ici, rien n’est plus facile. Pour moi, tout grand pontife que je suis..., je suis presque tenté de rejeter cette opinion *. » L’état général des esprits et des mœurs, l’incrédulité croissante, la mollesse, l’immoralité devenue élégante et prête à bien accueillir des principes commodes, tout cela explique la rapide fortune de l’épicurisme à Rome, et fait comprendre aussi pourquoi de graves politiques se sont fait un devoir de le discréditer.
On répète sans cesse, sur la foi de Moptesquieu, que c’est la secte d’Épicure qui corrompit Rome. Non, les mœurs romaines n’ont pas été ruinées par une doctrine, mais par la conquête. Elles furent