De nat, Üeor.^ I
ePICCRE.
submergées tout à coup par un torrent formé de tous les vices de l’univers. Après les victoires de Macédoine et de Syrie, après la prise de Carthage et de Corinthe, les Romains se crurent tout permis, selon le mot de Polybe, et de plus apprirent en ^ Grèce et en Asie ce que la philosophie la plus dépra- . Tée n’aurait pu leur apprendre. L’abondance des ; richesses; l'or qui corrompt, surtout quand il est pillé; la victoire qui ose tout; le goût nouveau des voluptés étrangères et monstrueuses ; le luxe, dont on pouvait épuiser tous les raffinements sans épuiser sa fortune ; la cupidité féroce des chefs et des I soldats, qui finit par vouloir conquérir les biens mêmes des citoyens par le meurtre et les proscrip- , lions, voilà les vrais corrupteurs du peuple romain.
I II s’agit bien de la fine et paisible morale d’Épicurel Même mal comprise, grossièrement pratiquée, elle était encore au-dessus des moeurs générales. Dirat-on que l’épicurisme a ôté aux Romains le frein de la religion? Mais dans ce déchaînement des passions, les dieux, les trente mille dieux dont Vairon nous a laissé le compte, n’auraient pas empêché un ' dévot païen de piller une province. Si on peut reprocher à la doctrine d’avoir fourni à l’incrédulité des arguments scientifiques, aux passions des prétextes honnêtes, du moins elle a obligé ces dé- I bauchés farouches et brutaux de prendre quelques ' grâces de l’humanité grecque et de donner à leurs vices des apparences plus décentes.
Parmi ces disciples romains si divers, dont les
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uns profanaient l’épicurisme par des interprétations honteuses, dont les autres y cherchaient des leçons de prudence, il se rencontra, vers 1a fin de la république, un poète de génie, pci'sonnage mystérieux, dont l’histoire ne nous a conservé que le nom et l’œuvre, et qui a compris le système avec une grandeur inattendue. L’auteur du Poème de la Nature, tout en restant fidèle à la lettre de la doctrine, lui prête l’éclat de son imagination et y verse la chaleur de son âme. La vieille physique de Démocrite, nonchalamment exposée par Épicure, apparaît comme une nouveauté sublime à son inexpérience romaine, qui vient seulement d’ouvrir les yeux aux grands mystères de la philosophie. Sa surprise et sa candeur enthousiaste le rendent, pour ainsi dire, le contemporain de ces premiem interprètes de la nature, des Parménide et des Empédocle, qui chantaient, avec les transports d’un jeune étonnement, un univers non encore défiguré par les investigations humaines. Ce qu’Épicure enseignait, Lucrèce le voit, il s’en fait le tableau avec les yeux de la foi. Les mystères les plus reculés de la création, les abîmes de l’espace et du temps, les évolutions des atomes à l’origine des choses, sont pour lui aussi visibles que s’ils étaient éclairés par un soleil ; ou, pour parler plus justement, sa raison est si bien entrée dans le système, elle s’en est si bien revêtue, elle s’est si profondément insinuée dans toutes les parties de cet univers, qu’elle en devient comme la puissance ordonnatrice. Cette physique conjecturale
ÈPICUHE.
Cl froiilc pnratt vivante; elle est échauffée, rajeunie par le sentiment poétique, agrandie par la majesté des pensées. De même, la morale d’Épicnre, œuvre du découragement et de la désillusion, cette morale équivoque, qui flottait un peu incertaine entre le bien et le mal, prend une fierté toute romaine et fixe les devoirs avec une décision impérieuse. Enfin, l’irréligion si discrète du maître, et si douce qu’elle a pu être soupçonnée d’hypocrisie, éclate dans le poème en accents irrités, comme une revendication tribnnitienne contre des dieux oppresseurs. En un mol, l’inerte système d’Épicure, célébré par Lucrèce, vous produit l’effet d’une pièce languissante qui serait tout à coup ranimée par le génie d’un grand acteur. Si nous nous donnons aujourd’hui la peine d’étudier ces visions philosophiques, ce n’est pas pour faire estimer une science qui est fausse, une sagesse qui est suspecte, mais pour contempler sous toutes ses faces une grande âme qui, jusque dans ses erreurs, offre un spectacle poétique et moral d’un intérêt immortel.