De Fin
la
CHAPITRi: I
il faut reconnaître pourtant que dans Tantiquité il n'y eut pas d'école puroinont phnosophi(inc qui, par la fixité de ses principes et la simplicité de ses démonstrations, fût plus cai)able d'attirer des esprits avides de foi et de repos. Il semble qu'Épicure ait eu le dessein prémédité de fonder une sorte de religion, si on peut donner ce nom à une doctrine sans Dieu, ou du moins sans culte. Ce n'est pas une simple école , c'est une église profane avec des dogmes indiscutables, avec un enseignement qui ne change jamais, et entourée d'institutions qui assurent la docilité des adeptes et protègent la doctrine contre les innovations. D'abord Épicure se présentait au monde comme un révélateur de la science véritable, considérant comme non avenus tous les systèmes qui avaient précédé le sien. Parmi tous les fondateurs de doctrines, seul il osa se donner le sur- BomdesaqeK Pour rendre, nous l'avons vu, son école accessible'à tous, il ne demandait pas à ses futurs disciples d'études préparatoires , ni lettres , ni sciences, ni dialectique. Il se serait bien gardé d'écrire sur la porte de son école, comme avait fait Platon : « Nul n'entre ici, s'il ne sait la géométrie. » Pour devenir épicurien, il suffisait d'admettre un certain nombre de dogmes faciles à retenir et de savoir par cœur les manuels du maître. De plus, afin que cet enseignement fût immuable, Épicure eut la précaution de le placer sous la garde d'une
i. Cicéron, de Fin., JI, 3.
ÉPICURE. il
autorité. Par son testament, il légua ses jardins et ses livres à son disciple Ilermarchus comme au nouveau chef de l'école et à tous ses successeurs à per- .pétuité. La doctrine alla de main en main, sans que dans la suite des siècles aucune hérésie en ait jamais menacé lintégrité, et fut ainsi transmise dans sa pureté originelle pendant près de sept cents ans jusqu'à l'invasion des Barbares, où elle disparut dans l'écroulement du monde antique. Pour mieux assurer le respect de sa doctrine et de sa mémoire, Épicure avait expressément recommandé de célébrer chaque année par une fête l'anniversaire de sa naissance ^ A cette solennité les disciples avaient ajouté l'usage de se réunir tous les mois dans des repas communs. Le maître était toujours comme présent au milieu de cette famille philosophique; on voyait partout chez ses adeptes son portrait en peinture, ou gravé sur les coupes et les anneaux. Sous ce patronage vénéré, les disciples restent unis par les liens d'une confraternité devenue célèbre. C'est ce respect si bien établi pour Épicure, toujours réveillé par des fêtes commémoratives, c'est encore cette ferveur de sentiments entretenus par la communion des esprits, qui explique l'enthousiasme surprenant des épicuriens pour leur maître. Peu s'en faut que, dans le fanatisme de leur admiration et de leurreconnais.sance, ces contempteurs de toutes les divinités ne lui aient rendu des honneurs divins.
1. Cicéron, de Fin., Il, 31 ; V, I. -Pline, Hist. Nat., XXXV, 2.
\ «Il fut un dîpii, oui, un dioii ! » s*(fcrie Lucrèce dans les transports de son ivresse poéliciue» en élevant autel contre autel. Ce langage presque religieux étonne moins ((uand on sait que la secte a toujours eu son culte philosophi(iue, son chef dc'positaire et gardien de la doctrine, sa tradition invariable et non interrompue. Chose singulière vraiment que ce soit la plus froide des doctrines, la plus morne, la moins faite pour exaller les âmes, la plus justement soupçonnée d'athéisme, qui ait été la mieux instituée pour mettre l'esprit à Tabri du doute et pour assurer par la foi et la concorde le repos de la viel
Cette paix s'explicpie encore par cette langueur suave à laquelle l'école réduisait le souverain bien. Épicure, en désintéressant les hommes de la . politique, de la religion, de la science, d'eux-mêmes, les avait, pour ainsi dire, désarmés. H n'y a que les fortes passions qui se dévorent les unes les autres, que les vertus braves qui se heurtent. Une égale docilité à l'enseignement du maître empêchait toute dispute, le commun renoncement à l'action empêchait tout conflit. Les anciens, en célébrant l'innocence de l'école, ne remarquent pas que c'est l'innocence du sommeil. Aussi n'est-ce pas ce que nous louerons chez Épicure qui, tout libre penseur qu'il fût, arrêta la libre pensée et, pour avoir réduit la science en manuels, suspendit et rendit stagnant tout un grand courant philosophi(iue qui aurait pu être fécond. 11 a intercepté, sans en rien faire, la belle physique de Démocrite, et l'a immobilisée dans
ÉPICURE
la foi ; singulière inconséquence d'un esprit audacieux qui avait fait passer sous sa critique tous les enseignements traditionnels, ceux de la religion, de la poésie, de la philosophie, et, après les avoir ruinés par le libre examen, obligea ses disciples à croire, lui qui avait poussésiloin, qu'on nous passe le mot, *^ l'art de ducroire,
U\ n'est pas la gloire de la doctrine, qui a d'autres mérites moins contestables. Comme le temps n'était plus des vertus civicpios, K'picure inventa la morale privée, ou du moins il fit sentir le prix de cette morale modeste qui n'a pas besoin de grand théAtre ni de spectateurs, qui procure un soutien et dos satisfactions secrètes aux plus humbles conditions et aux Ames les moins vaillantes. Tout en la faisant douce, il sut la rendre noble. Comme les stoïciens, il vit quelque chose au delà des limites étroites de la patrie et de la politique, et conçut l'idée de la fraternité humaine. L'étranger ne fut plus pour lui un • barbare, l'esclave fut à ses yeux un humble ami, les animaux mêmes ne furent pas oubliés par la mansuétude de sa doctrine. S'il n'a pas saisi aussi bien que Zenon la grandeur de la fraternité, il en a mieux senti le charme. L'amitié devint une joie nécessaire, la bienveillance un mérite honoré.' Épicure, plus que tout autre, a introduit dans le monde ces vertus inofTensives et aimables, dont les siècles ne parlent pas, qui n'ont pasd'histoire, mais qui servent encore aujourd'hui à charmer les jours et les heures, qui font les délices de la vie. Regrettons les fortes vertus
ÉPICURE
de la grande anliquilé, ces vertus héroïques bien que dures, mais n'oublions pas de rendre un modeste bommage à ceux qui surent adoucir la vie, et qui, pardes services que l'histoire oublie toujours, mirent en crédit la bonté.
Il nVst que juste de relever certaius mérites d'Kpicure, car il n'y a pas de philosophe ancien qui ait eu plus à souiïrir de la calomnie. Les écoles rivales, les stoïciens surtout, s'attachèrent A ternir sa réputation, à discréditer sa doctrine. On lui prêta des opinions honteuses, on défigura l'hisloire de sa vie, on en fit non-seulement un impie, mais un débauché. Tel était cet acharnement que Sénèque, tout stoïcien qu'il était, a protesté plus d'une fois contre celte iniquité: « Pour moi je pense, et j'ose le dire contre l'opinion des nôtres, que la morale d'Épicure est saine, droite, et même austère pour qui l'approfondit; je nedisdonc pas, comme la plupart de nos stoïciens, que la secte d'Épicure est Técole de la débauche; je dis qu'elle est décriée sans l'avoir mérité*. »
Il faut reconnaître pourtant que cette morale était périlleuse. Ceux qui ne comprenaient pas la doctrine ou feignaient de ne pas la comprendre pouvaient abriter leurs hontes sous l'autorité respectable d'un philosophe. On ne tarda pas à voir, en Grèce, des hommes eflVontcs, qui, en cédant à toutes leurs passions, prétendaient ne suivre que des