‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 14 sur 73 · De nat. Deor., I · texte numérisé non relu

De nat. Deor., I

ÉPICURE

snhmorgoes tout h coup par un torront formé de tous los vices de l'univers. Après les victoires de Macédoine et de Syrie, après la prise de Cartilage et de Corinthe, les Homains se crurent tout permis, selon le mot de Polybe, et de plus apprirent eu Grèce et en Asie ce que la philosophie la plus dépravée n'aurait pu leur apprendre. L'abondance des richesses; l'or qui corrompt, surtout quand il est pillé; la victoire qui ose tout; le goût nouveau des vohq^tés étrangères et monstrueuses; le luxe, dont on pouvait épuiser tous les raffinements sans épuiser sa fortune; la cupidité féroce des chefs et des soldats, qui finit par vouloir concpiérir les biens mêmes des citoyens par le meurtre et les proscriptions, voilà les vrais corrupteurs du peuple romain. Il s'agit bien de la fine et paisible morale d'Épicure! Même mal comprise, grossièrement pratiquée, elle était encore au-dessus des mœurs généralest Dira- ' t-on que l'épicurisme a ôté aux Romains le frein de la religion ?/ Mais dans ce déchaînement des passions, les dieux, les trente mille dieux dont Varron nous a laissé le compte, n'auraient pas empêché un dévot païen de piller une province. Si on peut roprocher à la doctrine d'avoir fourni à l'incrédulité des arguments scientifiques, aux passions des prétextes honnêtes, du moins elle a obligé ces débaucliés farouches et brutaux de prendre quelques grâces de l'humanilé grecque et de donner à leurs vices des apparences plus décentes.

Parmi ces disciples romains si divers, dont les

uns profanaient l'éplcnrisme par des interprétations honteuses, dont les autres y clierchaient des leçons de prudence, il se rencontra, vers la fin de la république, un poëte de génie, personnage mystérieux, dont l'histoire ne nous a conservé que le nom et Tœuvre, et qui a compris le système avec une grandeur inalleuduo. L'auteur du Po'tme de la Nature, tout en restant lidùle à la lettre de la doctrine, lui prête l'éclat de son imagination et y verse la chaleur de son Ame. La vieille physique de Démocrite, nonchalamment exposée par Épicure, apparaît comme une nouveauté sublime à son inexpéiience romaine, qui vient seulement d'ouvrir les yeux aux grands mystères de la philosophie. Sa surprise et sa candeur enthousiaste le rendent, pour ainsi dire, le contemporain de ces premiers interprètes de la nature, des Parménide et des Empédocle, qui chantaient, avec les transj)orts d'un jeune étonnement, un univers non encore df'figuré par les investigations humaines. Ce qu'Épicure enseignait, Lucrèce le voit, il s'en lait le tableau avec les yeux de la foi. Les mystères les plus reculés de la création, les abîmes de l'espace et du temps, les évolutions des atomes à l'origine des choses, sont pour lui aussi visibles que s'ils étaient éclairés par un soleil ; ou, pour parler plus justement, sa raison est si bien entrée dans le système, elle s'en est si bien revêtue, elle s'est si profondément insinuée dans tontes les parties de cet univers, qu'elle en devient comme la puissance ordonnatrice. Cette physique conjecturale

ÉPICURE

et froide paraît vivante; elle est échauffée, rajeunie par le sentiment poélicpie, agrandie par la majesté des pensées. De même, la morale d'Épicure, œuvre du découragement et de la désillusion, cette morale équivoque, ([ui flottait un peu incertaine enire le bien et le mal, prend une fierté toute romaine et fixe les devoirs avec une décision impérieuse. Enfin, l'irréligion si discrète du maître, et si douce qu'elle a pu être soupçonnée d'hypocrisie, éclate dans le pofMne en accents irrités, comme une revendication tribunilienne contre des dieux oppresseurs/, En un mot, l'inerte système d'Épicure, célébré par Lucrèce, vous produit Teiïet d'une pièce languissante qui serait tout à coup ranimée par le génie d'un grand acteur. Si nous nous donnons aujourd'hui la peine d'étudier ces visions philosophiques, ce n'est pas pour faire estimer une science qui est fausse, une sagesse qui est suspecte, mais pour contempler sous toutes ses faces une grande àme qui, jusque dans ses erreuis, offre un spectacle poétique et moral d'un intérêt immortel.

LA VIE ET LES SENTIMEiNTS DE LUCUÈCE.

Les anciens, qui admirent Lucrèce et l'iniitent, ne nous apprennent rien de certain sur sa vie et son 'caraclère. Ce grave et sombre génie ne fut jamais bien populaire , et si les lettrés et des poètes tels que Virgile et Horace ont envié sa gloire et Font profondément étudié par une secrète sympathie pour sa doctrine ou pour dérober ta son admirable langue de belles expressions, ils ne lui donnaient pas des louanges précises, et se contentaient, pour lui faire honneur, de quelques allusions flatteuses*. Seul le léger et libre Ovide a exprimé son admiration en des termes qui ne furent ni trop discrets ni équivoques. JI semble que certaines bienséances se

1. Que Virgile ne l'ait pas nommé dans son poëme sur l'agriculture, on le comprend; mais qu'Horace dans ses vers familiers, passant en revue tous ses devanciers, n'ait pas prononcé le nom du plus grand de tous, cela est d'autant plus remarquable que Lucrèce est toujours présent à sa pensée, à en juger par de nombreuses imitations.

soient opposées à l'éloge bien franc d'un poète qui célébrait une doctrine hardie et qui passait à bon droit pour un ennemi des dieux. Dans la littérature latine, le poème impie de la Nature, par le mystère qui l'entoure, fait penser à ces bois redoutables touchés par la foudre, que la religion romaine mettait en interdit et entourait de barrières, pour empêcher les simples et les imprudents de poser trop facilement le pied dans un h'eu que le ciel avait frappé de réprobation.

T. Lucretius Carus naquit Tan 95 avant notre ère à Rome. Remarquons qu'il est, avec César, le seul homme de lettres que la ville de Rome ait produit. Tous les écrivains qui ont illustré la littérature latine sont venus, plus ou moins tard, des provinces, qui envoyaient à la reine du monde leurs hommes de génie, comme elles lui envoyaient leurs trésors. Sans vouloir donner à ce fait plus d'importance qu'il ne convient, on peut croire que le poète dut au hasard de sa naissance et à l'éducation qu'il reçut dans la grande ville cette singulière liberté d'esprit qu'on ne prend d'ordinaire que dans les capitales. Voltaire est né aux portes de Paris.

Lucrèce a-t-ii visité la Grèce et Athènes, selon la coutume de la jeunesse romaine? On Ta dit sans preuves, mais non sans vraisemblance. Ce poète enthousiaste n'a pas dû froidement puiser sa science en des livres. On se le figure plutôt recueillant la parole vivante de quelque maître éloquent, de Zenon l'épicurien, par exemple, qui était alors le chef de

récole. Rien du moins n'eniprche de croire qu'un si ardent génie a pris son leu dans le sancluaire même de la doclrine.

^ liieu qu'il fût de la fifrande famille Lncretia, chcvalier romain, et di-ne par sa naissance et ses talents de prélendre aux honneurs, il parait èlrc resté philosophe. S'il a pu êlre entraîné un moment dans la unie des partis, il a dû s'en échapper de bonne heure et ne s'en est souvenu que pour les détester et les maudire.

Un auleur eccicsiasiique d'une autorité contestable, du moins en cette matière, q,ii d'ailhMirs écrivait plusdetroissièclesaprès, saint Jérôme, nous a laissé sur Lucrèce quelques mots trajçiques. Il nous apprend que le poète était en proie i\ des accès de démence causés par un philtre d'amour qu'une femme jalouse lui avait donné, qu'il composa quelques livres dans les intervalles lucides de sa folie, et que. dans sa quarante-quatrième année, il termina sa vie par le suicide. Hien que cette tradition réponde à la triste impression que vous produit la lecture du poème, il faut la tenir pour suspecte Elle ressemble à tant d'autres qui ont été imaginées dans l'antifiuité pour effrayer l'athéisme et pour servir de leçon à ceux qui seraient tentés d'imiter une audace sacrilège. Car l'imagination populaire qui aime à mêler des récits merveilleux à la vie des héros et des saints, se plaît aussi quelquefois à cornposer une sinistre légende aux grands contempteurs des choses divines.

Une autre tradition, qui ne manque pas de grûce, rapporte que Lucrèce mourut le jour où Virgile prit la robe virile. Les anciens, sans trop se soucier des dates, imaginaient de ces rencontres et de ces concordances par lesquelles ils exprimaient qiielquefois des jugements littéraires. Le futur auteur des Gèorgiques paraissait ainsi marqué d'avance par le ciel pour recueillir l'héritage poétique du chantre de la nalure.

Résignons-nous à ignorer la vie de ce poète philosophe, qui s'est peut-être lui-même dérobé volou- Uiirementù ses contemporains et, par suite, à la postérité. Fidèle en tout à sa doclrine, il aura trop mis en pratique un des plus importai! Is préceptes d'Épicure, qui est celui-ci : iiCachc la vie. »

Pour conqjrendre les sentiments et l'ûme de Lucrèce, il importe de connaître, non ces détails biographiques plus ou moins vraisemblables, mais le temps où il a vécu. Sa vie est enfermée entre deux dates qu'il faut retenir, entre les commencements de Sylla et la mort du séditieux Clodius. Elle coïncide avec le temps le plus abominable de l'histoire romaine, où l'on pouvait faire les plus douloureuses réflexions sur le déchaînement des passions humaines. Lucrèce a pu voir dans son enfance Sylla chassant Marius, l'assaut de la ville jusqu'à ce jour inviolée, le premier combat entre citoyens dans les rues et sur le Forum comme dans une arène de gladiateurs ; puis après la rentrée de ^larius et de Ginna, ce v.isleôgorgemenl qui dura

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sans relAche cinq jours et cinq nuils; aii retour de Sylla, la terrible bataille à la porlc Colline, où l'armée des Italiens réclamant des droils civiques fut exterminée, où cinquante mille Cculavres restèrent au picil des murailles. Le lendemain, il a pu entendre les cris de six mille prisonniers massacrés près du sénat, pendant que Sylla répondait froidement aux sénateurs épouvantés : « Ce n'est rien, quelques misérables que je fais chdlierî » De douze ;i seize ans. selon les calculs, il a pu voir les proscriptions du diclnlcur qui durèrent six mois, les listes du jour s^ijoutant à celles de la veille, les

sicairescouranldans les rues, l'immolation de quinze consulaires, de quatre-vingt-dix sénateurs, de deux mille six cents chevaliers, sans compter tous ceux

qui, dans celte confusion san-Ianle, furent assassinés par les haines privées. On parlait autour de lui de peuples entiers proscrits en masse, de cités vendues à rencan ; on répétait le mot de Pompée, qui était le mot de tons les généraux: <( N'alléguez pas les lois à qui porte une épée. » Après tant d'horreurs il vit encore la paisible et l'insolente abdication de Sylla, qui seml)lait un défi jeté aux hommes et aux dieux. Pendant ce temps, plus de droit, plus de lois humaines ou divines, la religion impunément outragée ou, ce qui est pis encore, hypocritement honorée par des mains impies et rendue complice de tous les attentats. Enfin, vers trente-deux ans, il a partagé les angoisses de Home pendant la conjuration de Catilina. et plus tard, en voyant la repu-

blique livrée à Clodius pour préparer la dictature de César, qui passera bientôt le Rubicon. Ainsi, le poète assista à la ruine des institutions. Et ce qu'il voyait n'était guère plus désolant que ce qu'on pouvait prévoir. Dans ce complet bouleversement des lois, quel écroulement de la morale publique et privée! Partout les inimitiés particulières, lesappétits, les convoitises se jetant sur leur proie, une défiance universelle jusque dans les familles, une corruption inouïe et égale chez ceux qui dissipaient au plus vite le fruit de leurs rapines et chez ceux qui, non encore dépouillés, se butaient de profiter d'un jour sans lendemain *. Dans aucun temps pareil spectacle ne s'est oiTert aux médilations d'un sage. Combien la doctrine d'Épicure devait paraître belle et salutaire en enseignant que l'ambition et la cupidité sont la cause de tous les malheurs; combien vraie, en proclamant i\wi les dieux ne s'occupent pas du monde!

Quoique Lucrèce, dans un poCme majestueux, tout entier consacré aux plus grands problèmes de la nature, ne trouve guère l'occasion dépeindre ses ^sentiments personnels, on peut les surprendre çà et là, et se faire, d'après lui-même, une image plus ou moins exacte de son caractère. Ce qui frappe d'abord en lui, c'est le dégoût du monde et des affaires et l'horreur des passions qui désolaient alors la répu-

1. Salluste, CaliL, ch. 11, 43 et 51. — V. Paterculus, 1. II, 22 et 28. — Florus, III, 21. - Lucain, I, 100; II, 148.

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chapitrf: II.

blique et dont il a été ou la vicifme ou le témoin. On n(3 poiit iUmlQv que son cœur n'ait été profondement reuiué par dos spectacles sanj^ianls, (piand on entend, d^s le début du poëme, ses vœux pour la pncilicatlon de sa patrie, cette prière, la seule qui lui ail échappé et que le patriotisme ait pu arraclier il son incrédulité, où il supplie la déesse de la Concorde et de l'A.nour de désarmer le dieu de la (Juerre et d'étendre sur les Homains sa protection uiaternelle. Aussi ce chevalier, auquel le rang de sa famille permettait de rêver les grandeurs, que son génie et sa naturelle éloquence auraient, à ce qu'il semble facilement porlé aux plus baules charges, s'est rejeté dans la vie privée et dans l'innocence d'une condition obscure. Toute la partie morale de son poëme respire cette horreur et cette pitié pour les luttes intéressées, pour les débals furieux du Forum et surtout pour les crimes et les malheurs de l'ambi. lion. On est quelcpiefois tenté de croire que Lucrèce a ete engagea dans ce terrible conllit des rivalilés romaines, que son âme a été violemment froissée ou meurtrie dans la mêlée, et que ce langage irrité et méprisant exprime Tamerlume des espérances déçues. Le poêle semble se tracer à lui-même des tableaux de l'ambition triomphante, mais misérable dans sa grandeur, ou de l'ambilion humiliée, pour repaître ses yeux de misères auxquelles il a eu le bonheur d'échapper. Quoi qu'il en soit, quand on considère la précision de ces tableaux romains, cette éloquence qui éclate parfois au milieu d'une démons-

tration scientifique, avec un emportement imprévu, quand on sent cette émotion de témoin contristé frémir encore sous la placidité superbe du philosoi)he contemplateur, on se persuade que Lucrèce n'a pas été un spectateur indJIférent des guerres civiles, et que son Ame a connu toutes les tristesses du dc'sespoir politique.

On peut soupçonner encore, en parcourant la grande peinture qu'il nous a laissée des angoisses de l'amour, que celle àme inteiipérante a été la victime plus ou moins Iragifjue de ses propres passions. Sans attacher beaucoup d'imporlance à la tradition qui représente le poêle livré à des transports de folie, causés par un phillre d'amour, cette espèce de légende montre que les anciens avaient été si

fortement frappés del'énergie insolite decestableaux, qu'ils ont cru devoir les attribuer au délire d'un insensé. II faut reconnaître que les invectives de Lucrèce contre l'amour paraissent être les imprécations d'un homme qui en a connu toutes les peines, les hontes et les repentirs. Tandis que le sage et tranquille Épicure recommandait d'un ton paisible de fuir une passion dangereuse pour le repos de la vie, Lucrèce s'acharne à la détruire avec une sorte de ressentiment. 11 n'est pas de personnage de tragédie persécuté par Vénus qui laisse échapper de pareils cris de douleur et de dégoût. Le feu de cette éloquence n'a pu jaillir que d'un cœur brûlant encore ou mal éteint. Pour rencontrer, dans l'antiquité, un pareil accent de poignante désillusion, il

faut arriver jusqu'il cos premiers chrc^liensqui m6<\[taient dans le désert sur leurs égarements passés, sur rinanité et les misères des passions humaines, en mêlant, il est vrai, aux souvenirs de leur imagination, demeurée païenne, et à ces regrets si cruellement ressentis par le poète, les scrupules plus purs d'une ôme régénérée par la pénitence.

Un autre sentiment, qui remplit tout le poème, est la haine des superstitions antiques. Je croirais volontiers que, dans son enfance et sa jeunesse, Lucrèce, malgré l'incrédulité croissante du t(Mnps, a été livré par sa puissante imagination aux croyances sinistres du paganisme. Malebranche, qui connaît si bien les effets funestes de l'imagination, nous fournit des paroles pour décrire l'àme du poëte, quand il dit: ujl n'y a rien de plus terrible ni qui effraye davantage l'esprit ou qui produise dans le cerveau des vestiges plus profonds, que l'idée d'une puissance invisible qui ne cherche qu'à nous nuire, et à laquelle on ne peut résister*. » Le philosophe français ne pensait peindre que les rêveries de ces hommes simples qui croient au pouvoir de la sorcellerie, et il nous découvre Tàme de Lucrèce. Oui, le poëte latin paraît avoir longtemps vécu dans l'épouvante, au milieu des lugubres images de la religion païenne, comme certains superstitieux du moyen âge étaient sans cesse inquiétés par les visions des démonographes. On peut supposer, avec

1. De la Recherche de la vérité, III" partie» chapitre dernier.

quelque vraisemblance, qu'éclairé par la doctrine d'i'lpicure, et tout frémissant encore de ses terreurs passées, il s'est retourné tout à coup contre des spectres malfaisants. D'où lui viendraient donc des emportements imprévus contre les dieux au milieu d'une démonstration scientifique? Pourquoi ne lui suffit-il pas de prouver, avec le calme d'une science convaincue et confiante en elle-même, la vanité des croyances païennes? Pourquoi ces assauts sans cesse répétés contre des idées qui, selon lui, n'ont pas de londement? Pourquoi cette fureur enfin contre des ennemis qu'il est sûr d'avoirjetés par terre à jamais? Ce sont là les cris de soulagement d'une âme qui se sent enfin respirer, qui échappe à d'effrayantes ténèbres, dont la vengeance ne se contente pas d'avoir vaincu, qui tient encore à triompher*. A voir cette révolte si tenace, les soulèvements de cette éloquence animée par une indignation toujours nouvelle, on ne peut s'empêcher de penser que luimême, quelque assuré qu'il fût dans sa doctrine, n'avait pas été toujours exempt de terreurs, et que . son imagination, jadis fortement ébranlée, n'élait \ pas entièrement remise de son trouble. 11 ne parle pas comme un philosophe qui discute, mais comme un visionnaire encore ému au sortir d'une lutte contre des fantômes, et qui, s'en étant débarrassé, apprend aux hommes le moyen de s'en délivrer à leur tour. La violence de ses affirmations, l'amer-

i. I, 78; II, 1090.

VIK KT SENTIMENTS DE MT.nfiCR.

'Unie de son d(<dain peuvent bien témoigner d'une raison convaincue, mais non p.-.s d'un cœur rassérène. Le calme est venu après la Icnip,.!,., ,n;,is on croit apercevoir encore dans le lointain les nua-^es fuyants '. "

A cette haine de la superstition, à cette horreur de I ambition et de Taniour, à cette fatigue des passions, Il faut iieut-élre ajouter une maladie morale qu'il n'est pasfacile de décrire, parce qu'elle n'a pas de caractères constants, et .iu'oi.p..ul nommer pourtant d'un seul mot : l'ennui. Cette mélancolie dont notre siècle réclame le privilège, dont il s'est paré comme d'une nouveauté intéressante, et dont la description pa.ssionnée remplit, depuis Chateaubriand, nos romans et notre poésie lyrique, n'a pas ete inconnue de l'antiquité à la Qn de la républivL romaine et sous l'empire. Comme il arrive toujours aux époques orageuses, où les vastes commotions de la politique se communiquent au monde moral les esprits romains, ceux du moins qui nélaient pas emportés dans les tourbillons de la tempête et qui avaient le temps de se reconnaître et de se regarder soudrir. éprouvaient un découragement profond, ne trouvant plus dans une société bouleversée l'emploi régulier de leurs forces et de leur vie L'ébranlement des institutions, des vieilles mœurs et des Idées, le scepticisme religieux et philosoplii,,uc les dérèglements d'une imagination sans emploi ei

des passions oisives, quelquefois les oscillations (riui, cœur liardi et faible qui convoite ce qu'il n'a pas l'énergie de conquérir, qui Hotte entre l'audace qui rêve à tout et la défaillance qui n'ose rien, ensuite le sombre cbagrin d'une Ame qui se ramène on soi et se dégoûte d'elle-même après s'être dégoûlée du monde, qui n'a plus même la ressource de se distraire par le plaisir, devenu pour elle sans prix, toutes ces tristesses enfin que, sous une forme ou sous une autre, noire littérature nous a fait connaître à satiété, n'étai(Mit pas ignorées des Homains*. Celle maladie prenait des caractères ditl'érents, selon les liommes. De là, chez les uns, cet ennui féroce qui demandait des voIupl('s sanglantes, chez les autres, une inconstance furieuse qui les entraînait dans les solitudes sauvages et les ramenait plus vite qu'ils n'étaient partis; enfin, chez quelques-uns, cet ennui salulairc qui accompagne souvent les crises morales, qui précède et prépare le renouvellement ('(» l'àme en faisant désirer des principes fixes et une foi.

Lucrèce a décrit, en quelques traits rapides, mais un peu vagues comme le mal, cette langueur douloureuse, cette mort anticipée, ou plutôt celleespèce de sommeil pénible où l'hoiiime est livré à des agitations vaines et sans suite, à des rêves inquiets, à dos terreurs sans cause. 11 a peint, en vers ardents et tristes, ce fardeau accal)lant qui pèse sur l'Ame, et

i. Sém''quc, De la Tranquillité de l'âme, ch. 1 et 2.

dont on no sait rien, si ce n'est qu'il vous accable, celle inconsinnce inipuissanlo qui, pour fuir sa misère, change sans cos^o de lieu et la porte toujours avec elle : on no paiviout pas à s'échapper, dit-il, on reste coninio allaché à soi-ni(*ine, c'est-à-dire à son supplice, on se prend en haine. Il n'y a qu'un remède i\ celte maladie, c'est la connaissance de nous-mêmes et de l'univers, une philosophie dont les principes sont certains, la doclrine de la nature, en d'autres termes, l'épicurisme, pour lequel il faut tout quitter et renoncer au monde :

Jam rébus quisque reliclis Naluram primum studoat cognoscore r^'n/w. (111, 10G9.)

N'est-il pas permis de penser ici que Lucrèce se rappelle d'anciennes misères qu'il a traversées et qu'il fait la confession involontaire de ses troubles passés? Assurément, la sombre couleur des tableaux, le ton résolu du conseil averlissent que le poète ne traite pas ce sujet avec indilTérence. Aurait-il, à propos de l'ennui, recommandé, avec une gravité impérieuse, de renoncer ù tout pour embrasser l'épicurisme, s'il n'avait su par expérience combien celle maladie, en apparence frivole, peut empoisonner la vie? Lucrèce parle eu adepte enlhousiaste, qui se félicite d'avoir trouvé la fin de ses inquiétudes dans une doctrine imperturbable, et qui vante aux autres Tasilo oïl il a trouve'' le repos.

Sans doute, il est toujours téméraire d'affirmer qu'un philosophe a nécessairement passé par tous

les états de l'Ame qu'il décrit, et, dans ce domaine de la conjocture, on risque de provoquer bien des objections: ropendant, quand, de nos jours, nous lisons les conseils éloquents d'un moraliste chrétien qui, revenu des erreurs du monde, dépeint, avec une science passionnée, les tourments d'une raison en proie au doute, et promet la sécurité dans la foi religieuse, nous ne faisons pas difficulté de croire que lui-même a connu les soufl'rances du mal et l'efficacité du remède. Ainsi, selon nous, c'est pour fuirlemonde delà poliliqueetdesafl'aires qui l'épouvante et le consterne, c'est pour se fuir encore luimême, que Lucrèce s'est précipité sans retour dans l'épicurisme, qui n'est pas, comme on le dit, la doctrine de la volupté, qui mériterait un nom plus honorable et devrait être appelé la doctrine du renoncement, de l'indifférence et de la quiétude.

En général, on ne se rappelle pas assez, en lisant les philosophes anciens, ceux surtout qui appartiennent à la fin de la république et à l'empire, que les doctrines morales n'étaient pas seulement un sujet de curiosité scientifique, mais qu'elles oQVaient aussi des refuges où les consciences troublées, les âmes que la vie avait blessées allaient chercher le repos, un soutien, une foi. Les écoles étaient devenues des sectes et quelquefois de petites églises qui avaient leur propagande active, leur prédication journalière et passionnée, leurs adeptes et leurs prosélytes. Tous les hommes qui avaient quelque goût pour la pér-

il;

3(j CHAPITRE II.

fcction morale, des jeunes -ens dont l'Ame cHait généreuse ou pure, dos polliiques énuMÎtes on desabusés, les victimes de leurs propres passions ou des passions d'autrui allaient demander, selon les besoins, à l'une ou Tiuilre de ces sectes des lumières, un appui ou des consolations. Les maîtres se cbarcrentdes âmes, les éclairent, les dirigent ou les fortifient. Par un singulier renversement de ce qui se passe dans nos sociétés chrétiennes, ce sont les philosopbesqui, dans ranti(iuilé, remplissent cpielquesunes des fonctions morales qui sont réservées chez les modernes aux ministres du culte. Tandis que chez nous les Ames tourmentées ou froissées vont d'ordinaire de la philosophie A la religion, les anciens, par les mêmes molifs, allaient de la religion à la philosophie. Pour peu qu'on y réfléchisse, on en saisit tout de suite les raisons. Les prêtres du pn-anisme n'étaient que de simples fonctionnaires politiques qui présidaient A -des cérémonies. Ils n'avaient rien A enseigner, et A Uome, i)ar exemple, ils ne comprenaient pas même le vieux formulaire en langue barbare dont ils avaient A réciter les paroles. Le paganisme lui-même n'oiïrait aucune lumière aux esprits ni aux consciences. 11 ne renfermait pas un idéal moral auquel on pût conformer sa vie Quant aux besoins d'une raison non satisfaite ou d'un cœur troublé, c'étaient lA de ces choses qui échappaient enliêrement A la compétence de l'Olympe. On pouvait bien demander aux dieux, au ^nom de leur toute-puissance, la richesse, la santé

et tous les biens extérieurs, leur faire, comme A des princes, la cour pour en obtenir des faveurs, les rendre même les conq)lices de ses passions et leur adresser quelquefois des prières intéressées et coupables qu'on aurait eu honte de laisser entendre par des hommes; les biens de TAine, on n'allait pas les chercher dans les temples, mais dans les écoles de philosophie Diverses doctrines n'pondaient aux différents besoins des esprits A la recherche de la perfeclion morale. Le stoïcisme recevait les Ames fortes, portées A l'action, prêtes aux combats de la vie, qui voulaient tremper leur courage et s'armer de conslance. L'épicurisme d'ordinaire, qui n'était pas, je le répèle, une école de corruption, mais une doctrine triste, sévère aussi, indifférente aux luttes de la vie, recueillait les Ames timides, prudentes ou découragées, et pour apaiser leurs passions et leurs craintes, leur oflrait l'asile d'un quiétisme païen.

Si jamais Homain morose et fatigué s'est jeté avec un complet abandon dans le sein de la philosophie, c'est assurément le poêle qui en a si bien chanté les calmes délices. Qui ne se rappelle ces beaux vers où Lucrèce , retiré du monde, dont les horribles spectacles répouvantent, et réfugié sur les hauteurs de la sagesse, contemple l'arène où les hommes s'agitent et fait un retour sur la paix intérieure qu'il a trouvée dans la doctrine? Par quelles grandes images il peint le bonheur de la sécurité dont il jouit 1 il se compare A un homme qui, de l'immolilo rivage, suivrait des yeux, sur la vaste mer, des

matelots battus par la teinpiMe, ou bien encore à celui qui, sans aucun péril, verrait dans la plaine, à ses pieds, deux puissantes armées prêles à s'entrecboquer. Ce ne sont point lu pour lui les plaisirs d'une curiosité inhumaine, mais les éclats de joie d'un homme à qui les dangers d'aulrui font mieux savourer sa propre quiétude. Aucune éloquence plus haute n\i jamais célébré la joie philcsophi(iue d'un solitaire épris de fc'licité intérieure. Dans (jnel lointain et quelle petitesse le conflit des passions humaines apparaît à ce spectalour debout sur les sereines hauteurs d'une doctrine d('sintéresséeM La paix! la paix! Ce cri de I*ascal est aussi celui de Lucrèce : la paix pour la républicpie dont les terres et les mers sont sillonnées en tous sens par des arnu'es et des floKes guenirros, la paiv pour son ami Memmius, pour lequel il compose son poème afin de partager avec lui les bienfaits de la doctrine, la paix enfin pour lui-même, placichnn pacem. Cette paix ferme et constante, il ne la cherche plus, il Ta trouvée, il la possède, il s'en délecte, elle règne dans son esprit et dans son cœuj-, qui ne frémissent que pour la chanter ou la défendre, et tout d'abord se répandent en mules actions de grAces adre îëes au fondateur de la doctrine.

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