ENTHOUSIASME POUR ÉPICURE
1. Ce raisonnement paraissait si juste que le grave Épictète l'emprunte à Lucrèce, en le tournant à la gloire de son maître à lui, de Chrysippe : « Eh bicnl les hommes ont élevé des autels à Tri ptolî'me, parce qu'il leur a donné une nourriture plus douce; et celui qui a trouvé la vérité, non pas sur les moyens de vivre, mais sur les moyens de vivre heureux, est-il quelqu'un de voui qui lui ait construit uu autel? » Entretiens, I, 4.
Jamais ce souffle puissant ne cessera un seul moment d'enfler sa voile. Gomme on sait peu de chose sur le poète, il faut ici recueillir, çà et là, dans ses vers les moindres vestiges qui peuvent faire connaître l'étal de son ûme et la plénitude de sa foi. 11 se nourrit de toutes les paroles d'Épicure, il en épuise le suc, comme l'abeille qui, dans ses avides reclierchcs, ne passe point une fleur.
Florigeris ut apes in saltibus omnia libant,
Omiiia nos itidom depa cimur aurea dicla. (III, 11.)
C'est pour lui un bonheur de consacrer à la doctrine ses veilles durant le calme des nuits sereines.
Noctes vigilare serenas. (I, 142.)
Bien plus, même dans le sommeil, sa pensée appartient encore au système; les rêves ramènent à son esprit les problèmes de la nature.
In somnis
Nos agcrc hoc aulcm, ot naluram qii.Trere rcrum Sempcr (IV, 966.)
Cette obsession le charme; aucun travail ne lui coûte pour trouver des tours heureux, des expressions poéti(|uement lumineuses qui feront éclater aux yeux, dans toute leur splendeur, les mystères les plus reculés de la nature.
Ouîrrentom dirtis quibus, cl quo carminé demum
Clara luœ possim pra'pandeic iuiiiina menti,
Kcs quibus occultas peniius conviscre possis. (I, 144.)
Cependant la tAclie est rude. Mettre en vers la physique d'Épicure, vouloir prêter des ornements A un système si fort ennemi de rimn?:inalion et qui consiste en démonstrations scientifiques et en raisonnements rigoureux, c'élaitassurément une entreprise diincile, et le seul courage de l'avoir tentée montre assez combien les convictions de Lucrèce étaient ardentes et l'ermos. Si, de plus, on se rappelle qu'alors la langue latine navait pas encore été façonnée à l'expression des vérités plnlosoplii([ues, qu'elle manquait de la précision que; la science exige, qu'elle ne fournissait pas même les ternies les plus nécessaires, que, par conséquent, il fallait d'ahord créer les mots indispensables et leur donner ensuite un certain lustre poétique, on comprendra mieux encore quelle était la témérité de ce poète novateur. Pour la langue, Lucrèce s'en plaint lui-même, et plus d'une fois il s'arrête dans la pénible exposition de son système pour constater celle disette de mots, cette indigence incapable de mettre dans un beau jour les profondes révélations de la Grèce, si neuves pour des Romains:
Nec me animi fallit Graiorum obscura repcria DiOîciie iniusirare I.atinis versibus csso (Mulla novis vcrbis prcTserlim cum sit agendum), Propter egcstatein linguae et rerum novitalcm. (I, 137.)
Mais, après ces courtes plaintes, il poursuit son travail à la recherche de ses précieuses découvertes avec la foi d'uu mineur Qui, ayant un moment
ENTIÏOUSIASMK POUR ÉPICURE.
gémi sur son trop lourd instrument, de nouveau pousse en avant, certain de trouvera chaque coup de l'or.
Cette lutte contre une langue rebelle l'excite sans rirriler. Il sent (lue l'obstacle l'orlKie son génie, que FelVort lui assure mieux ses conquêtes. Jamais il ne doute du succès, et, au milieu de ses peines, il laisse échapper com me des cris d'espi'rnnce et de triomphe. Il dit lui-même et redit, précisément dans les passages les plus arides du poëme, que ce pénible travail lui est donv. Ainsi, (innnd il traite des atomes, de leurs mouvements, de leur prétendue couleur, et qu'il est aux prises avec le sujet le plus rélVactairc à la poésie, il ne peut contenir sa joie:
Nunc âge, dicta mco dulci qu.Tsila laboro Percipo. . . (11,730.)
Ce vers lui échappe encore en joyeux refrain, quand il discute sur la nature de l'Ame :
Conquisita diu, dulcique ropcria laboro. (Ilf, 420.)
Voilù bien Tesprit du sectaire qui trouve des délices jusque dans les sécheresses de la doctrine, parceque les principes renferment des conséquences désirées, car il ne s'agit point pour Lucrèce de spéculations oisives, de démonstrations qui ne sont que curieuses; il sait, il ne perd point de vue que de la théorie physique découle la morale ; que la destinée de l'homme, ses devoirs, son bonheur sont engagés dans ces problèmes ardus sur Torigine des
choses. Lo chemin mal ais(^ de la science le mène au séjour de la sërénito.
La foi de Lucrèce paraît encore dans l'impatience que lui causent les ohjections faites à sa doctrine. Sans les discuter, il les repousse avec insolence d'un mot : Desipere est. Dédaigneux et tranchant quand il réfute, il laisse voir une assurance hautaine quand il affirme. Aux vérités qu'il apporte, il ose donner le nom réservé aux arrêts du destin, il les appelle Fata. Ses propres paroles, dit-il encore, sont plus sacrées et plus sûres que les oracles de la Pythie, couronnée de lauriers sur le trépied d'Apollon,
Sanclius, et multo cerla rationc magis, quam
Pylhia quœ tripode e Phœbl, lauroquc profalur. (V, 112.)
Bien plus, il est telle découverte d'Épicure qui lui semhle d'une grandeur si extraordinaire, qu'il n'ose pas l'annoncer aux hommes sans précaution et sans ménagement, de peur de les accahler par la surprise et par l'admiration. 11 craint que la nouveauté de ces enseignements ne renverse les esprits. Il prévient qu'à la longue l'accoutumance, en nous les rendant familiers, les fera paraître moins merveilleux. Singulier scrupule que celui qui hésite à proclamer une vérité parce qu'elle est trop helle! c'est que pour le poète, ces vérités, comme il dit, risquent de produire sur les Ames la ravissante et terrihie impression que pourrait faire sur des hommes qui n'ont jamais vu que les ténèbres la première apparition du soleil et des corps célestes :
ENTHOUSIASME POTTR ftPICUHE. kl
. . . . ut rœli clanim piirumqiie colorem
Lun.'pquo et solis
Omnia quœ si nunc primum mortalibus adsint.